II
Un fourbe en sa maison par lui-même amené,
Donl Tadultère amour par elle est deviné.
A son maître abusé peu soigneuse de plaire.
Sa colère se plaît à le mettre en colère ,
Et, quand il est saisi d'un courroux trop brutal,
A le faire rougir d'un péché capital.
Pour rendre de l'auteur l'esprit et la pensée,
La scène avec talent doit être nuancée.
Les deux acteurs entre eux se doivent concerter,
Pour se répondre mieux, savoir bien s'écouter.
11 faut que les regards s'attachent l'un sur l'autre;
Le jeu d'Orgon toujours doit inspirer le vôtre.
Pareil à ce volant qui, dans l'air élancé.
Tombant sur la raquette, est par elle chasséi
Que soudain le mot parte et soudain vous revienne.
Surtout que votre voix s'accorde avec la sienne.
N'allez pas, vous, livrant à des sons hasardeux,
Sur des tons différents vous fâcher tous les deux»
CHANT SEPTIÈME. UTy
Ces types, appelés servantes de Molière, Ont la parole alerte et vive et familière.
Quelquefois, par l'idée et par Texpression, Dorine est au-dessus de sa condition.
La Toinelte d'Argan à nos yeux se présente Plus vive et d'une humeur plus follement plaisante. Prompte à contrarier son maître, à le railler. Et gaîment le coiffant d'un perfide oreiller, Se changeant, pour guérir un mal imaginaire.
En un docteur burlesque et quasi centenaire, Sous sa longue perruque et sous son noir habit. Qu'une verve bouffonne anime son débit.
Lancez joyeusement votre grave parole :
La raison veut ici que Ton soit un peu folle. Moins franche que Dorine et l'esprit plus moqueur, Comme Dorine elle â du bon sens et du cœur.
Voyez-vous le chagrin de la bonne Martine?
Hélas ! elle a quitté les champs pour la cuisine. Et cette pauvre fille, on veut, pour son tourment, La forcer de parler grammaticalement.
Elle écoute, l'œil fixe et la bouche béante, Les savantes leçons de la troupe pédante; Renvoyée, à son sort tristement se soumet, El quille avec douleur le maître qu'elle aimait. Comme elle prend plus tard une belle revanche, Quand sa droile raison et sa parole franche ' Des folles du logis brave le sot courroux , Et proclame les droits du coq et de l'époux I Rien n'arrête l'essor de sa verve mutine :
De sa mordante voix la gaillarde Martine Fait résonner la scène où chaque trait jeté.
Applaudi par Chrysale et par tous écouté.
Des transports éclatants d'une foule rieuse Va soulever au loin la tempête joyeuse.
CHANT SEPTIÈME. Wl
La iMarton du boudoir veut une autre gaité :
Le ton de sa maîtresse est par elle imité; Mais elle n'en a point les manières exquises; Ses grâces ne sont pas des grâces de marquises. Gardez de prodiguer Toeillade et le souris; Glissez sur certains traits pour qu*ils soient mieux compris, El ne grimacez point Tesprit et la finesse.
Familière parfois avec votre maîtresse, Dans vos accès d'orgueil, n'allez point oublier Le modeste bonnet et Thumble tablier.
Sage dans votre jeu comme en votre toilette, Gardez toujours l'esprit et l'air d'une soubrette. Et d'un public frivole éblouissant les yeux, N'allez point vous charger d'atours ambitieux. Charmez par un jeu tin et plein de gentillesse; Que votre gai visage inspire l'allégresse :
Variez votre verve, et montrez avec art Le rire de Molière et celui de Regnard»
Il« L'ART THEATRAL
Marivaux ne va guère au delà du sourire.
Suzanne (Beaumarchais se plut à la décrire), Maligne avec douceur et sage avec gaîté, Des fringantes Martons n'a pas l'air effronté. D'un cœur plein de soupirs confidente discrète, Elle est moins qu*une amie et plus qu'une soubrette. Dans ce rôle charmant Contât prit son essor; De ce premier triomphe on se souvient encor : 11 fut son premier pas vers la coquetterie.
Bientôt, fière beauté de la foule chérie, Dans Suzanne on fêta Gélimène, et plus tard Célimène vieillit et fut madame Evrard.
Sous ces aspects divers, de la comique scène, En elle on salua la noble souveraine.
Mars n'a point effacé ses succès éclatants, Mars, la divine voix et l'étemel printemps.
Qui, de rôles nombreux adorable interprète.
Fut plus d'un demi-siècle ingénue et coquette.
Âmi du naturel et de la vérité , Molière eut en horreur ce langage apprêté, Ce style où , recherchant la manière et l'emphase, Le sens avec bonheur se cachait sous la phrase, Ce jargon précieux , dont on s'émerveillait ' Parmi les beaux esprits de l'hôtel Rambouillet. Du naïf Gorgibus ô burlesque famille, Vicomte Jodelet, marquis de MascarilleS Sur le public charmé, quel fut votre pouvoir! 11 vint payer plus cher le plaisir de vous voir. Sous le rire éclatant l'allusion circule , Et devant la raison le mauvais goût recule.
Ce chef-d'œuvre de verve et de malignité Veut dans chaque interprète un excès de gaîté :
Dans U^ Précietises ridicules de Molière.
li'O L'ART THEATRAL.
Pour échauffer leur jeu, la joyeuse Thalie Doit les illuminer d'un éclair de folie.
Cathos et Madelon au jargon précieux Joignent des airs penchés, des tons prétentieux, Soulignent chaque mot, caressent chaque phrase , Et devant leur sottise elles sont en extase.
Dans ces rôles sortant des bornes du réel.
Il faut , pour être vrai , n*étre pas naturel.
Non moins fier de lui-même, auprès d'elles babille. Marquis improvisé , le laquais Mascarille.
Il leur fait admirer ses airs extravagants , Leur vante ses canons, sa perruque, ses gants. Son goût toujours, dit-il, respecté du parterre , Et de son sot quatrain fait un long commentaire. Molière raille ici le lourd commentateur Qui, d'un auteur fameux fervent adorateur,
Quelquefois s'exténue, en ses transports risibles, Jusqu'à faire admirer des beautés invisibles. Montrez-nous de l'auteur la pensée, et qu'enfin, Sous la bouffonnerie on sente un esprit fin.
Moins brillant, Jodelet en scène se présente Avec la face blême et l'allure pesante.
Loin d'affecter des airs lestes et turbulents , Sa parole est traînante et ses gestes sont lents. Malade récemment, la lancette inhumaine, Épuisant par malheur sa poétique veine.
Au vicomte, encor faible, interdit l'impromptu. Et lui ravit ainsi l'esprit qu'il aurait eu.
Aux éclats de gaîté son humeur se refuse :
C'est par son sérieux que Jodelet amuse.
Près de son compagnon, bêle avec gravité, 11 lui laisse le rire et la loquacité.
Et, jaloux de montrer sa science guerrière, Change une demi-lune en lune tout entière.
Fuyez le jeu grossier : le goût n'approuve point Du pâle Jodelet le factice embonpoint Qu'il doit à cet amas de vestes entassées.
Disparaissant toujours, et toujours remplacées. A de pareils succès gardez^vous d'aspirer :
Sont-ils faits pour vous plaire et pour vous honorer? Ne recherchez jamais la gloire singulière D'être plus amusant que ne le veut Molière.
Cet ouvrage si court, si joyeux, si hardi.
Fut d'un rire bruyant par la foule applaudi : La sottise frémit de se voir détrônée ; Un art nouveau brilla sur la scène étonnée,
Et cette œuvre boufTonne éclose en un moment, D'un sérieux esprit folâtre amusement.
Des chefs-d'œuvre à venir fut l'indice et le germe : Ainsi le chêne sort du gland qui le renferme.
Chose étrange ! treize ans sur sa vie ont passé ; S'inspirant du dessin par sa verve esquissé , L'immortel peintre ajoute un fleuron à sa gloire , Et le tableau de genre est un tableau d'histoire. La sottise à nos yeux prend un nouvel aspect; Trois femmes, raffolant de latin et de grec, Des pédantes du temps sont l'image vivante :
L'ancienne précieuse est changée en savante*. Fuyez ici les tons par trop exagérés.
De la tête et du corps les mouvements outrés.
Les Femmes savantes de Mo'.ière.
Ayez un Jeu plus pur: toutefois, dans Bélise,
Une légère charge à Tactrice est permise;
Mais avec chasteté croyant à ses appas,
Qu'en touchant au burlesque, elle n'y tombe pas.
De quels airs de hauteur Philaminte est armée !
Reine dans son logis, crainte plutôt qu'aimée,
La moindre résistance irrite son orgueil.
Et son timide époux tremble sous son coup d'oeil.
Armande, dans ses yeux, a l'orgueil de sa mère :
Du platonique amour caressant la chimère.
On la voit cependant, jalouse de sa sœur,
D'un hymen dédaigné regretter la douceur.
Pour ramener vers elle un cœur dont la constance
A trois ans dans ses fers langui sans espérance.
Lasse d'un célibat qui lui semblait si doux.
Elle est prête à subir les plaisirs des époux.
Mais Clitandre à son tour venge un long esclavage.
Et d'un refus blessant lui fait sentir l'outrage.
Heoriette a son cœur : couple aimable et charmant, Tous deux d'un tendre amour s'aiment également. Loin d'eux le ton pédant d'une absurde famille ! C'est par le naturel que l'un et l'autre brille. Cœurs bons et généreux, esprits justes et fins. Égayant la raison de quelques traits malins , La ressemblance entre eux accroît la sympathie. Railleur parfois amer, prompt à la repartie, Clîtandre , par l'amour et l'orgueil emporté , A, quoique homme de cour, trop de sincérité.
Immolant sans pitié Trissotin qu'il méprise.
Qu'il unisse toujours la grâce à la franchise ; Spirituel rival d'un slupide rimeur.
Qu'il reste gentilhomme en ses excès d'humeur.
La sincère Henriette à Trissotin confesse Que le loyal Clitandre a toute sa tendresse,
L'engage à refuser, mais inutilement»
Un hymen que sa dot rend, hélas ! trop charmant. Mais croyant au malheur qu'un faux message annonce, Â cet hymen sans dot tout à coup il renonce.
Dans cet instant qu'amène un artifice heureux, Entre elle et son amant quel combat généreux ! Brillant à nos regards d'une clarté nouvelle. C'est là que de leurs cœurs la beauté se révèle : L'un est charmé, parmi la commune douleur.
De pouvoir d'une amante abriter le malheur.
Et l'autre, refusant ce gage de tendresse.
Ne veut pas le charger du poids de sa détresse. Elle prévoit les maux d'un fâcheux avenir.
Et la raison chez elle à l'amour vient s unir. Fuyez des mots pompeux le fracas inutile ; Voyez combien l'auteur est simple dans son style. Imitez son exem'ple ; évitez à la fois Le geste ambitieux et l'éclatante voix.
Et par votre action facile et Daturelle, Prouvant que la vertu vous est habituelle ; Soyez, quand loin de vous la fortune s'enfuit, Courageux sans orgueil et généreux sans bruit.
A côté de ce couple un autre se dessine :
C'est le faible Chrysale et la franche Martine , Venant nous rappeler, dans leurs plaisants portraits, Marotte et Gorgibus, ces deux types si vrais. Pareil à ces poltrons qu'un trop sanglant outrage ÉchaufTe tout à coup d*un accès dé courage, Chrysale quelquefois, justement irrité.
Par son emportement venge sa lâcheté. Mais observons combien cette colère ardente, Dans son cours passager, sait être encor prudente. Comme il lance à sa sœur, de lui-même effrayé. Les traits qu'il destinait à son aigre moitié.
S'apprêtanl au combat qui déjà l'épouvante,
Il ramène au logis sa Gdële servante»
Et n'osant du mari revendiquer les droits»
Il laisse cette tâche à sa rustique voix»
Par quelques mots jetés l'approuve, l'encourage.
Orgueilleux d'un succès qui n'est pas son ouvrage ,
Lorsque tout est d'accord, quel air d'autorité
Remplace sa faiblesse et son humilité !
La frayeur de l'époux cesse alors de paraître :
Quand il ne craint plu$ rien, Ghrysale parle eu maître.
Du léger Mascarille et du lourd Jodelet Trissotin, Vadius sont un lointain reflet.
Toutefois Pbilaminte, austère et chaste muse. N'admet point les lazzis dont Madelon s'amuse. Si de sots écrivains trônent dans son salon, Le mauvais goût, du moins, n'exclut pas le bon ton.
Cependant quand la foule, heureuse de l'entendre»
Sous les traits de Fleury reconnaissait Clitandre,
Lorsque Henriette à Mars empruntait ses beaux yeux
Et de.sa douce voix le charme gracieux.
J'ai vu des Vadius, défigurant Molière >
Exciter dans la salle une gaîlé grossière.
Au lieu d'aller offrir, pour l'amour seul du grec,
Un doct« embrassement plein d'un chaste respect,
D'un lubrique regard lorgnant chaque visage,
Aux attraits de la femme ils mesuraient l'hommage.
Le bruit retentissant d'un baiser effronté
D'Armande saluait l'éclatante beauté;
Philaminte n'avait qu'un baiser peu sonore ;
Mais l'âge de Bélise obtenait moins encore,
Et d'elle Vadius s'approchant à regret.
D'une bouche insolente à peine l'effleurait.
C'est ainsi que souvent , du public applaudie ,
La farce a remplacé la fine comédie.
il. 9
130 b'ART THÉÂTRAL.
Supprimez de tels jeux : les sots vous blâmeront; C'est un succès de plus ; leur plaire est un affront. D'un généreux artiste ayez le fier courage.
Et des faux connaisseurs dédaignez le suffrage.
Accablé de malheurs par un sort inhumain, L'honnête homme jamais ne sort du droit chemin : Sa probité sévère et repousse et méprise Aux dépens de l'honneur une fortune acquise.
Le vrai talent, des sots craignant d'être loué, N'aime que le succès par le goût avoué.
Soyez d'un art charmant noblement idolâtre :
A la ville honnête homme, il faut l'être au théâtre.
Non, quoi qu'on puisse dire,un grossier tombereau Du théâtre des Grecs ne fut point le berceau; Un autre que Thespis est son glorieux père :
L'art d'Eschyle naquit de la lyre d'Homère.
Quel poète, quel peintre offrit dans ses tableaux Des portraits plus vivants, plus variés, plus beaux ? Homère a du théâtre enseigné les mystères :
Pathétique, grandeur, passions, caractères,
Un dialogue vrai, rapide, vigoureux, Les préparations, les contrastes heureux, La science du cœur, l'émotion, la flamme, Tout ce qui donne au drame enfin la vie et l*âme Dans les livres d'Homère apparaît à nos yeux : Victorieux du temps, ces livres précieux, Sont le code éternel de la race choisie , Noble amante des arts et de la poésie.
Quand l'aveugle divin, las de l'adversité, Alla chercher aux cieux l'immortelle clarté, La mort n'éteignit point le flambeau de sa gloire : Ses vers lui survivaient dans plus d'une mémoire. Parcourant les cités et les bourgs et les champs, Des hommes récitaient des lambeaux de ses chants, Et, réunis autour de ces bardes antiques.
Les Grecs leur prodiguaient des clameurs sympathiques.
Heureux d'ouïr chanter les revers des Troyens.
Lycurgue, voyageant aux bords ioniens.
Sentit son cœur ému par les beautés suprêmes
Dont la muse d'Homère a semé ses poèmes.
Pisistrate et ses fils, tyrans amis des arts,
En firent rassembler tous les fragments épars :
Sa gloire resplendit, et la publique ivresse
Vit dans ce dieu des vers un des dieux de la Grèce.
C'est au temps de Solon que Thespis apparut : * Le peuple athénien à ses jeux accourut ; Mais on craignit qu'un jour ces fictions scéniques N'altérassent les mœurs et la candeur antiques Avec son art naissant, d'Athènes, sans pitié. Sur son char vagabond, Thespis fut renvoyé :
Lorsque des factions grondait le sourd murmure, Athènes pour les arts n'était point encor mûre.
Uû siècle s'écoula : des monarques altiers, Jetant sur le sol grec leurs peuples tout entiers, Vont aux fils de Cécrops porter d'indignes chaînes. Mais aux jours du malheur on voit grandir Athènes ; La guerre fait surgir d'invincibles héros :
Battu de tous côtés sur la terre et les flots. L'ennemi, qui rêvait des conquêtes faciles, Tombe, nouveau Troyen, sous ces nouveaux Achilles. Abritant de Xerxès et la honte et l'effroi.
Une barque a loin d'eux emporté le grand roi. Le peuple de Pallas, qui voit des jours plus calmes. Aux palmes des combats va joindre d'autres palmes. Parmi les cœurs vaillants et les fameux esprits Par la Grèce enfantés, par les muses nourris, Brillait le fier Eschyle; et ce fils de l'Attique, Avant d'orner son front du laurier poétique.
S'était pour son pays dignement signalé :
Dans d'illustres combats son sang avait coulé.
Ces luttes de géants, où, dans un coin du monde, Du joug de l'étranger l'aversion profonde, Le mépris des périls, et l'amour exalté Du pays, de l'honneur et de la liberté Préparaient ces récits, nobles pages d'histoire ; Où, courant au trépas, on rencontrait la gloire; Tous ces faits merveilleux, dignes d'être chantés, Formaient l'âme d'Eschyle aux sublimes beautés : C'est par lui qu'enivrant une foule idolâtre, La tragédie enfin monta sur le théâtre.
Euripide, Sophocle étalèrent aux yeux Plus d'un front couronné poursuivi par les dieux, Et d'un destin jaloux les sentences fatales Jetant d'affreux malheurs sur les races royales. Tout ce peuple, ennemi des monarchiques lois. Voyait avec plaisir l'abaissement des rois.
Des humaines grandeurs le funeste naufrage Aux hommes retracé dans un divin langage, Ces tableaux du passé, terribles ou touchants. Et du dieu, protecteur de ces jeux, de ces chants, Aux spectateurs pieux la majesté présente, D'un spectacle si beau la grandeur imposante Passionnaient ces cœurs, si sensibles, si fiers, Pour qui le dieu du jour était le dieu des vers. De leurs juges briguant les glorieux suffrages. Les poètes jouaient dans leurs propres ouvrages : Ils enseignaient le chœur; des prix étaient donnés : Les acteurs au mépris n'étaient point condamnés : Plus d'un, hors du théâtre esprit diplomatique. Auprès des rois voisins représentait l'Attique, Et sut, ambassadeur habile autant qu'heureux, Remplir avec succès ce rôle dangereux.
Notre profession, par les Romains flétrie, Fut dans l'antique Grèce honorée et chérie.
CHANT Hl'lTIEM£. 139
De masques variés les visages couverts Dérobaient aux regards leurs mouvements divers. Attentifs aux accents d'une passion feinte,
Des milliers d'auditeurs, se pressant dans l'enceinte, Applaudissaient l'ouvrage et les acteurs chéris, De l'art et du public illustres favoris :
C'étaient Callipidès, Molon, Néoptolème, Timothée, (Eagrus, PoUux, Aristodème, D'autres non moins fameux, dont les noms éclatants Ont su vaincre l'oubli, cette rouille du temps. Leurs utiles leçons, leur parole savante Formaient les orateurs dont la Grèce se vante. L'histoire nous l'apprend : la tribune parfois Au théâtre emprunta ses plus puissantes voix, Et d'un maître de l'art l'éloquence divine Put seule triompher de l'éloquent Eschine.
Ah! dans ces temps fameux, souvenirs toujours chers, Combien était puissant le charme des beaux vers ! Sophocle, chargé d'ans et d'une gloire immense. Fut par un fils ingrat accusé de démence :
C'était à l'instant même où son puissant cerveau Enfantait pour la scène un chef-d'œuvre nouveau ; Et l'auguste vieillard contre la calomnie Défendit sa raison, en prouvant son génie.
Sa muse retraçait un prince infortuné, (Edipe aveugle, errant, par ses fils détrôné ; Et lorsque, dédaignant une vaine éloquence, Le poëte à ses vers confia sa défense ; Devant un auditoire attentif, étonné.
Lorsqu'il lut son chef-d'œuvre à peine terminé ; Quand retentit, terrible et semblable au tonnerre. Cette voix poétique et presque centenaire.
Tous pleuraient de pitié, tous frémissaient d'effroi Et dans le vieux poëte ils voyaient le vieux roi.
Du courroux paternel la sévère justice
Retombait sur le front d'un autre Polynice
Qui subissait, tremblant, Tanathëme jeté
Par ce prince de Fart vengeant sa royauté.
De ses juges émus l'unanime suffrage
Consola le poète agrandi par l'outrage,
El du nouvel Œdipe on vit le noble auteur
Par le peuple escorté comme un triomphateur.
Sous ses cheveux blanchis, fier d'un nouveau trophée.
Le vieux Sophocle alors ressuscitait Orphée,
Athènes fut vaincue, et de longs jours de deuil Punissaient de ses fils l'ambitieux orgueil : Leurs corps avaient jonché les champs de la Sicile. Les guerriers qu'épargna la mort, troupeau servile. Subissaient des combats le droit injurieux.
Mais déchus de leur gloire et trahis par les dieux,
D'autres dieux plus cléments consolent leur misère, Dieux toujours adorés, postérité d'Homère, Euripide, Sophocle, Eschyle, noms sacrés.
Les vaincus, récitant leurs chefs-d'œuvre admirés. Quand le sort des combats humiliait l'Attique, Rappelaient aux vainqueurs sa gloire poétique, Et ceux-ci rougissaient de tenir dans leurs fers Des hommes nés aux bords fameux par de tels vers. merveilleux langage ! ô pouvoir du génie !
La haine s'éteignait sous ces flots d'harmonie : Ils écoutaient, surpris et charmés à la fois, Ces sublimes leçons des peuples et des rois.
Ces vers, qui retraçaient les malheurs de la gloire, Apaisaient dans leurs cœurs l'orgueil de la victoire. De ceux qui leur offraient ces tragiques tableaux Ils plaignaient l'infortune, ils soulageaient les maux ; Plus d'un captif se vit affranchi par son maître, Heureux d'aller mourir au sol qui le vit naître;
Les Grecs asservissaient aux arts de leur pays Les peuples étrangers dont ils étaient haïs.
Athènes triomphait, et, dans sa chute même, Portait encor des arts le brillant diadème.
Melpomène, charmant de nombreux spectateurs,
Voyageait dans la Grèce avec ses grands acteurs;
Philippe l'appelait à ses royales fêtes.
L'orgueilleux roi rêvait de lointaines conquêtes :
A la tête des Grecs, par ses armes soumis,
Il voulait châtier leurs anciens ennemis,
Et marchant vers l'Asie, il allait entreprendre
Les travaux que plus tard accomplit Alexandre.
Un superbe festin célébrait à la fois
Les noces de sa fille et ses futurs exploits.
Vers la fin du banquet, l'acteur Néoptolème,
Comme un sinistre oracle inspiré du ciel même.
U4 l/ART THEATRAL
Dans de tragiques vers à la scène empruntés,
Rappelait le néant de nos félicités.
Terrible, il s*écriail : « Mortels, race orgueilleuse,
<i Votre pensée au ciel s'élève radieuse ;
u Vous planez sur la terre, et l'heure du trépas,
« Au sein de vos grandeurs ne vous apparaît pas.
« Entassant des trésors, votre impuissante envie
u Recule follement les bornes de la vie :
<( Mais, vous cachant son vol et préparant ses coups,
u La mort, la sombre mort se glisse parmi vous. »
Chacun, songeant alors à la prochaine lutte.
D'un empire ennemi voyait déjà la chute.
Et, vengeant le sol grec par les Perses foulé,
Darius expirant sous son trône écroulé ;
Tous célébraient d'avance avec leurs coupes pleines
La gloire de Philippe et celle des Hellènes.
Le lendemain promet d'autres solennités ;
Et quand brillent du jour les premières clartés.
L'impatiente foule aux jeux de Melpomène Accourt pour applaudir le grand acteur d'Athène, Dont le talent aux yeux du roi, du peuple entier, Dans une œuvre nouvelle allait se déployer.
Puis, des douze grands dieux les images sacrées Venaient en grande pompe et richement parées, Et d'un treizième dieu l'image les suivait :
C'était celle du roi, qui lui-même arrivait, Vêtu de blanc, superbe et précédant sa garde. Tandis qu'avec amour son peuple lé regarde.
Qu'au milieu des clameurs s'élançant dans les cieux, 11 rêve un avenir encor plus glorieux.
Et qu'il règne en espoir sur un puissant empire. Un assassin le frappe et le monarque expire.
Néoptolème, après cette scène d'horreur.
Resta longtemps frappe de trouble et de terreur.
Quand on lui demandait, de tant de tragédies Sur le théâtre grec justement applaudies.
Laquelle préférait son goût judicieux, L'acteur que poursuivait, comme un spectre odieux, D'un spectacle sanglant la mémoire importune, Disait : « Depuis ce jour je n'en préfère aucune. »
Les antiques Romains, cœurs belliqueux et Tiers, Pour leur champ de bataille avaient pris l'univers ; Chez les peuples tremblants leur race audacieuse Promenait en tous lieux l'aigle victorieuse.
Mais la terre d'Asie, où Grassus l'entraîna.
Vit un jour son honneur terni par Suréna :
Grassus périt, frappé par une main perfide; Et deux rois, réunis dans un banquet splendide, Fêtaient pompeusement et leur pays vengé, Et les Romains défaits, et Grassus égorgé.
L'acleur Jason, charmant leurs yeux et leurs oreilles, Du vieux théâtre grec leur offrait les merveilles ; D'une mère il peignait le délire inhumain :
Tenant de son fils mort la tête dans sa main. Et croyant d'un lion agiter la crinière, De cet affreux trophée elle se montrait fière : Ce fils, c'était Penthée, un roi haï des dieux. S'imaginant combattre un lion furieux (Car, pour punir le fils, la céleste colère D'une horrible démence avait frappé la mère). Elle l'avait tué dans son égarement ; El la main de l'acteur montrait en ce moment Un masque figurant la tête de Penthée.
Soudain une autre tête aux rois est apportée : C'est celle de Crassus : des guerriers envoyés Au nom de Suréna la mettent à leurs pieds.
Jason, du roi thébain jetant la froide image. Ramasse des vainqueurs l'épouvantable hommage.
El parcelle action redouble la terreur;
Des Bacchantes il feint la barbare fureur.
Et poursuivant son rôle, il s'écrie : « Avec joie
Du haut des monts, ici j'apporte cette proie.
Victime récemment frappée. » Alors le chœur :
« Du premier coup porté qui réclame l'honneur ?
— Moi : c'est, répond Jason, ma gloire.— C'est la mienne, »
Dit un acteur nouveau de cette étrange scène.
Un Parthe, dont le bras avait assassiné
Le général romain dans un piège amené.
De Crassus à l'acteur il arrache la tête.
Et le festin devient une sanglante fête ;
La fiction fait place à la réalité :
Crassus, après sa mort lâchement insulté.
Les malédictions contre Rome lancées,
Un bruit tumultueux de clameurs insensées
Étouffent de Jason la pathétique voix.
Guerriers et courtisans, tous enfin jusqu'aux rois,
Poussent des cris confus de haine et de victoire.
La tragédie ainsi se mêlait à l'histoire.
Jason, Néoptolème, à ces tableaux sanglants Sentaient battre leurs cœurs et grandir leurs talents; Et cette émotion, dans leurs âmes gravée.
Sur la scène sans doute, ils l'auront retrouvée. L'acteur, qui pour son nom rêve un long avenir. Doit sentir, observer et se ressouvenir.
Moins d'éclat entoura la comédie antique.
Pamphlet en action, satire politique, Qu'on vit pendant longtemps, envers licencieux. Railler l'État, ses chefs, ses sages et ses dieux.
Ménandre, succédant à cet Aristophane Que l'esprit applaudit, que la vertu condamne, Sut la faire parler en des vers moins hardis, Mais qui, non brillants et non moins applaudis, Inspirèrent plus tard une muse romaine.
Quel funeste destin, quelle main inhumaine Du poëte vanté nous ravit le trésor?
Son œuvre a disparu, son grand nom vit encor. Térence apprit son art à cette école illustre : Au théâtre latin donnant un nouveau lustre.
Il régna sur la scène, il enchanta les fils Des spectateurs que Plante avait charmés jadis.
Conduite aux bords latins, la Melpomène grec(|ue Manqua de majesté dans les vers de Sénèque.
Pour ce peuple, cruel en sa servilité, L'art tragique, c'était un cirque ensanglanté,
CHANT HUlTlIÉME. 454
Les cris de la douleur et Todeur du carnage.
Mais avant que l'empire apportât Tesclavage, Roscius, Ësopus avaient su conquérir Un nom qui brille encore et ne doit point mourir. Aux insolents mépris de la superbe Rome Ils pouvaient opposer Tamitié d'un grand homme. Du talent de conduire et le geste et la voix Cicéron apprit d'eux les importantes lois.
C'est ainsi que les Grecs virent leur Démosthène Disciple studieux des tragiques d'Âthëne.
Prêtant à Roscius un éloquent soutien, Cicéron dans l'acteur loua l'homme de bien.
Après qu'il eut des lois assuré la victoire, Les douleurs de l'exil châtièrent sa gloire ; Et le grand orateur, par d'ingrats citoyens Privé d'un ciel aimé, dépouillé de ses biens. Rougissait de pleurer ces murs, ce Capitole Que sauva son courage, où régna sa parole.
!j2 I/ART théâtral.
Quand d'équitables lois demandèrent qu'un jour Le repentir du peuple ordonnât son retour, La haine résistait; mais dans Rome en balance, Ésopus à la haine imposa le silence, Et (stratagème heureux d une adroite amitié !) Voulant pour un proscrit exciter la pitié, Du poëte Accius il joue une œuvre ancienne.
Dont le public latin se souvenait à peine.
Il y représentait un prince détrôné, Télamon, par son peuple à l'exil condamné.
« Dieux justes, rendez -moi, disait l'acteur antique. Et ma terre et mon ciel et mon toit domestique. Et les tendres amis à qui j'étais si cher :
Le pain de l'étranger à ma bouche est amer.
Tristement solitaire au milieu de la foule.
Je me sens repoussé par le sol que je foule. Eh ! qui peut effacer de nos cœurs attendris Le lieu des premiers pleurs et du premier souris.
Où nous avons, enfants, senti sur nos paupières Les premières clartés du soleil de nos pères. Qui garde leurs tombeaux, triste et cher souvenir, Où le passé repose, attendant l'avenir !
Les bois où s'égaraient mes pas, mes rêveries, Jusqu'à l'eau murmurante, à l'herbe des prairies,
Pour moi tout est regret mes concitoyens,
Que mon dernier soupir entre les bras des miens, Exhalé sous les cieux témoins de ma naissance,
Soit un soupir d'amour et de reconnaissance ! »
Les pleurs, mouillant ses yeux, interrompaient ses mots. Et tous les speclaleurs éclataient en sanglots. Il leur semblait ouïr cette voix admirée, Par l'amour du pays tant de fois inspirée.
Ce consul qu'à l'exil un décret condamna Pour avoir arraché Rome à Catilina,
Et trompant d'un pervers Thoinicide furie, Mérité ce beau nom : Père de la pairie.
On le plaint, on Tadmire, et l'illustre exile Par les larmes du peuple est bientôt rappelé. On le revoit enfin, ce dieu de l'éloquence :
Accompagné, porté par une foule immense. Il revient triomphant vers ces Romains ingrats, Désavouant leur crime, et rouvrant à ses pas L'immortelle cité qui du monde est la reine.
joie ! ô pure ivresse ! ô volupté sereine !
Jour trop rare, où l'envie avec douleur se tait, Contrainte de sourire aux vertus qu'elle hait ! Là, pas de rois captifs, de dépouilles sanglantes. Pas de cris douloureux, de clameurs insolentes. De vainqueur orgueilleux, de vaincu gémissant : C'est une sainte fête, un triomphe innocent.
Un peuple repentant qui console un grand homme, Rome enfin réparant l'injustice de Rome ; Et^ dans un jour si beau^ le sublime orateur Dut presser tendrement la main du grand acteur.
Le théâtre chez nous eut de longs jours d'enfance : Mais Corneille parut, et le Cid prit naissance. Rientôt de Tart comique illustre fondateur, L'heureux père du Cid enfanta le Menteur.
Racine avec éclat s'élança dans l'arène ; Sans lui ravir le sceptre, il régna sur la scène. Voici venir Molière, et Scarron tant prôné Par ce peintre du cœur est enfin détrôné, Paris était charmé ; l'amant de La Vallière Attirait à sa cour la muse de Molière.
De ces auteurs aimés trois théâtres rivaux Offraient avec orgueil les précieux travaux.
156 LWKT THÉÂTRAL.
Pour eux la renommée embouchait ses trompettes;
Les acteurs s'efforçaient d'égaler les poètes.
Montfleury fit parler le Cid avec bonheur ;
De mentir avec art Bellerose eut l'honneur.
Mais la noblesse simple était encore absente ;
Le naturel manquait sur la scène naissante.
Pour mieux représenter la majesté des rois,
Les acteurs cadençaient et le pas et la voix,
Et, se souciant peu d'une étude incommode,
Ils venaient réciter sans art et sans méthode.
Le geste était outré, le ton était bruyant ;
L'amour le plus discret s'exprimait en criant ,
La passion prenait l'accent de la démence :
On était furieux jusque dans la clémence,
Et les amants, en proie à leurs transports jaioux.
Semblaient des échappés de l'hôpital des fous.
Floridor le premier, à l'usage infidèle, D'un débit sans cadence offrit l'heureux modèle : Il supprima des cris l'insipide fureur, Et, ménageant l'oreille, il parla mieux au cœur. Baron vint qui, paré de sa jeunesse extrême, Charmant, près de Psyché semblait l'amour lui-m(^me, Il avait tous les dons de l'esprit et du corps, Kt l'élude y joignit ses précieux trésors.
Fier,, enjoué, brillant, profond, tendre, énergique. Acteur de comédie ou bien héros tragique, A mille tours divers habile à se plier.
Le merveilleux acteur créa l'art tout entier. Disciple de Molière, il est bientôt un maître : Nul autre n'eut jamais plus de grandeur peut-être ; Nul autre dans son jeu ne sut mieux allier Le sublime au correct, le noble au familier.
Champmeslé de Racine est l'amante et Télève ; Au sommet du talent la passion Télève :
Esprit borné, cœur tendre et volage à la fois, Soumettant au poète une docile voix.
Interprète fidèle, écho rempli de charmes, Par son maître inspirée, elle arrachait des larmes. Quand Racine, honteux de combattre Pradon, De ses succès au ciel eut demandé pardon, Heureux d'ensevelir sa gloire poétique Dans l'innocente paix du foyer domestique.
L'inconstante, dit-on, oublia promptement L'amour du grand poêle et son enseignement.
Mais ses admirateurs applaudissaient en elle De son passé brillant un reflet infidèle.
Plus tard on entendit la pompeuse Duclos iModulant ses soupirs, cadençant ses sanglots ;
Les fureurs de Beaubourg, ses cris d'énergumène, Son jeu désordonné courrouçaient Melpomëne.
Lecouvreur vient régner : son imposante voix Du tragique débit ressuscite les lois.
Joignant à ses attraits une grâce royale, Émule de Baron, et souvent son égale, La grande artiste, hélas! avaut Tâge expira : Le public en gémit, Voltaire la pleura.
Près des talents voués à la muse tragique Des noms aimés brillaient sur la scène comique. Créateur des Grispins, à sa postérité Raymond Poisson léguait sa burlesque gaîté.
Molière eut sur la scène une gloire complète, Et Tacleur partagea les succès du poète.
A ses comédiens, dont il était l'appui.
Le précepte et l'exemple étaient donnés par lui.
160 i;art théâtral.
Justement honoré de la faveur publique, Lagrange du théâtre écrivait la chronique, Debrie, au jeu naïf, fut la Mars de son temps : Elle joua, dit -on, Agnès à soixante ans.
Quels rires éclataient quand, joyeuse soubrette, Bcauval représentait Nicole ou Zerbinette !
La trop coquette Armande entre toutes brillait : De l'amour du public Molière s'effrayait.
Et répoux a gémi souvent dans la coulisse Des applaudissements prodigués à l'actrice.
D'autres jours sont venus, qui non moins fortunés. Ont donné des talents dignes de leurs aînés.
Raisin, à trente-huit ans terminait sa carrière. Grand acteur qu'égala bientôt La Thorillière, Armand, Dave parfait, plaisamment sérieux, Auger, moins naturel et moins ingénieux,
Obtenant par la charge un rire trop facile,
Et le maître de Fart, cet immortel Préville,
Devant qui s'inclinaient les talents les plus fiers,
Admirable Protée à mille aspects divers;
Dazincourt, accusé d'un peu trop de réserve,
Dugazon, qui pécha par un excès de verve,
Artistes applaudis et valets excellents,
Dont plus d'une soubrette égala les talents :
Témoin Desmare, et loi, sa nièce si vantée.
Qui fus, comme Préville, un séduisant Protée,
Dangeville, au débit plein de grâce et de sel.
Talent si vrai, si souple, et presque universel;
Et Quinault, d'une race en grands acteurs fertile.
Sur la scène portant son esprit de la ville;
Bellecourt, à l'œil vif, au jeu franc et joyeux ;
Et Joly, qui charmait l'esprit plus que les yeux ;
Son modèle Luzy, savante en l'art de dire.
Et Fanier et Devienne au gracieux sourire, il. H
Si, quittant Tanti chambre on arrive au salon, Que d'actrices dont l'art a consacré le nom ! La touchante Gaussin, de qui la voix divine Faisait parler Agnès et Zaïre et Nanine ; Olivier, transformée en page adolescent.
Jeune et charmante fleur moissonnée en naissant ! Sans pouvoir des attraits essayer la puissance, Doligny de son jeu fit aimer la décence, Et quand brillaient Mole, Préville et Bellecourt, Près d'eux charma vingt ans et la ville et la cour. Vanhove, qu'à Talma l'hymen avait unie, D'un organe enchanteur déployait l'harmonie ; Et, pour charmer l'oreille et le cœur à la fois, Elle avait, disait-on, des larmes dans la voix.
Contât régna longtemps, et Dangeville en elle Sembla ressusciter, mais plus noble et plus belle.
Grandeur, verve, gaîté, comique ingénieux.
Souplesse, naturel, tous ces dons précieux Accordés par le ciel, fécondés par l'étude, Tout ce que de la scène une longue habitude Donne de sûreté, d'aisance, de fini.
Dans le jeu de Contât se trouvait réuni.
L'épouse de Préville avait été son guide.
D'abord, pâle talent et disciple timide, A des succès obscurs le sort la condamna :
L'auteur de Figaro la vit, la devina :
Voilà Suzon, dit-il, et, plein de confiance, A son joyeux barbier Beaumarchais la fiance ; Et l'hymen réussit, et le public accourt; Et Contât, grandissant auprès de Dazincourl, Bientôt de l'art comique est l'illustre héroïne, Et devant son éclat tout s'efface ou s'incline.
Après trente-trois ans de travaux glorieux, A la foule idolâtre elle fil ses adieux, Et sur la scène Mars, sa célèbre héritière, A plus de soixante ans termina sa carrière.
Mars n'eut point de Contât la verve et la grandeur : Mais quel jeu délicat ! quelle aimable pudeur ! Qui mieux qu'elle à Taraour allia la décence? Qui peignit mieux d'Agnès la naïve innocence ? Belle comme Contât, mais d'une autre beauté.
Que sa grâce ineffable avilit de chasteté.
Et comme elle savait, dans son jeu plein d'aisance. Doubler de certains mots le charme et la puissance ! Son sourire si pur, son naturel charmant Excitaient dans la salle un doux frémissement. Ses accents pour l'oreille étaient une caresse : Sa voix sexagénaire avait tant de jeunesse !
types ravissants où son talent brilla, Victorine, Araminte, Elmire, Silvia,
Je n'oublierai jamais ces heureuses soirées Où, jeune, sous ses traits je vous vis admirées; L'œil s'attachait sur vous, et le cœur soupirait : C'était peu d'admirer l'actrice ; on l'adorait.
En ramenant ses yeux sur la tragique scène, Au-dessous d'Adrienne on aperçoit Deseine, Moins connue en nos jours, et dont le nom pourtant A reçu de Clairon un hommage éclatant; Dumesnii et Clairon, deux grandes renommées, Actrices par la foule également aimées; Raucotirt, à la savante et large diction.
Mais à qui trop souvent manqua la passion.
Quoique Vestris régnât par l'esprit et les charmes. Devant elle les yeux restaient vides de larmes : Élève de Lekain, à ce maître admiré Elle n'avait pas su ravir le feu sacré.
Des deux Sainval l'aînée, impétueuse actrice, Avait de Dumesnil la flamme inspiratrice, Et tandis qu'au théâtre éclataient ses fureurs, L'autre, douce et touchante, attendrissait les cœurs. Quand Desgarcins peignait l'amoureuse tendresse, Dans ses traits, dans sa voix, quelle brûlante ivresse ! Sans avoir de Gaussin les attraits ravissants, Elle en eut l'heureux charme et les divins accents. L'impitoyable mort fit trop tôt disparaître Maillard, jeune talent dont Monvel fut le maître. Par Duchesnois le vers trop souvent fut chanté; Mais sa touchante voix, sa sensibilité Voilèrent ses défauts aux regards du vulgaire. Près de Talma, trente ans Duchesnois a su plaire : Auprès de ce grand nom le sien longtemps cité A droit au souvenir de la postérité.
L'art tragique, en ce t^mps, se mourait de vieillesse , Disait-on ; et de l'art une jeune prêtresse, S'élançant radieuse et d'espoir et de foi, S'écrie : Il ne meurt pas, et je le prouve, moi. C'était Rachel... on sait son triomphe et sa gloire. Je n'en conlerai.pas la trop récente histoire : Les beaux-arts ont pleuré son précoce trépas , Mais son nom lui survit et ne périra pas.
Après le beau Grandval succédant à Defresne, Deux tragiques acteurs ont illustré la scène. Au feu des passions joignant la profondeur, Lekain fit admirer sa sublime laideur ; Talma, non moins profond, plus vrai, moins pathétique, Quand il représentait un personnage antique.
Par son geste, sa pose, et son costume offrait Des héros du vieux monde un étonnant portrait;
Il était Grec, Romain : c'est vous que j'en atteste, Œdipe, Manlius, Sylla, Néron, Oreste, Vous, sortis de la tombe à sa puissante voix, Sous sa noble figure applaudis tant de fois.
L'art en lui secondait une heureuse nature , Et son goût à l'audace alliait la mesure.
Vainement de ses ans le nombre s'accroissait ; Sous leur fardeau léger son talent grandissait. Au faîte du succès, le grand artiste expire.
Et le trône est vacant dans le tragique empire. douleur ! en bornant ses précieux travaux, La mort lui ravissait des triomphes nouveaux. Jeune de cœur, devant sa vieillesse si verte Une longue carrière encor semblait ouverte.
Et dans un avenir à ses yeux plein d'attraits, Pour son talent sublime il rêvait le progrès.
Le public, de Lekain lorsque la mort le prive, A sa succession semble appeler Larive.
Avec ses dons brillants et sa superbe ardeur, Il n'eut pas de Lekain l'âme et la profondeur, Ni du savant ïalma le jeu pur, simple, antique. Mais sa chaleur, sa voix sonore et sympathique Transportaient le public : acteur éblouissant, Il avait d'un héros les dehors et l'accent :
Par l'éclat de son jeu fascinant l'auditoire. Il obtint le succès, sans conquérir la gloire.
Plus d'un acteur savait autrefois marier Une palme comique au tragique laurier.
Defresne interprétait le bouillant Orosmane , Tufière, Euphémon fils, le jeune Métromane :
Voltaire, dans ses .vers, l'a vanté quelquefois; Et Grand val, après lui, joua ces deux emplois.
no L'ART THÉÂTRAL.
S'il eut dans Tart tragique une palme moins belle, La comédie en lui vil un brillant modèle.
Le charmant Bellecourl qui précéda Mole, Successeur de Grandval, ne Ta point égalé.
Mais son sage débit, son ton, sa grâce aimable H appelaient au public Tartiste regrettable ; On ne l'admirait point : mais il était aimé.
Mole fut le plus grand et le plus renommé. Il connut de son art les plus secrets mystères. Sut prendre tous les tons et tous les caractères. Petit-maître, vieillard, plein d'esprit et de feu. Ami du célibat, au vil ataour du jeu Immolant son épouse, et jusqu'à son fils même, Bourru, dans Morinzer, pour la femme qu'il aime, Dans l'Alceste fameux, par Molière.tracé, Quels transports, quel amour noblement insensé !
Dans le nouvel Alceste offert par d'Eglanline, La verlu réchauffait d'une flamme divine.
Optimiste, jaloux, inconstant, séducteur, Il ne se lassa point d'être un sublime acteur.
Après Mole, Fleury, qui fut moins grand sans doute,
S'ouvrit vers le succès une nouvelle route.
Moins léger, moins brillant et moins passionné. Mais railleur plus parfait, il a mieux dessiné Des marquis du vieux temps l'insolence tranquille, Et la cour n'a jamais mieux persiflé la ville.
Dans les pères, les rois, la foule applaudissait Le vertueux Brizard que Ducis chérissait.
Quel auguste maintien ! quelle âme paternelle ! Que sous ses cheveux blancs la vieillesse était belle !
La nature à Monvel refusa ses présents;
li n'avait ni la voix ni les traits imposants :
Mais, vieux avant le temps, il portait dans son âme
L'amour sacré de Fart et sa brûlante flamme.
A Talma, jeune encore et bientôt sans rival ,
Il apprit les secrets du débit théâtral.
Saint-Prix, dont le talent semblait manquer d'étude.
D'une voix monotone avait pris l'habitude,
Quand d'un parler trop lourd secouant le fardeau,
L'artiste s'animait, le réveil était beau.
Dans son savant débit trop recherché peut-être,
Baptiste aîné de l'art fut un habile maître.
Des pères vénérés grave et noble portrait,
Dans Vanderk, près de Mars, le public l'admirait.
Il est un emploi riche en plaisants personnages, De notre vieille scène égayant les ouvrages, .
Portraits brillants de verve et de variété,
Nous offrant la vieillesse et la maturité,
Les tuteurs, toujours sûrs de déplaire aux pupilles.
Les anciens Turcarets, esprits lourds, âmes viles.
Le prétendu malade esclave de Purgon,
Et le faible Chrysale, et l'avare Harpagon,
Chicaneau, chez son juge accourant dès l'aurore,
Et d'autres que le temps n'a pas courbés encore,
Ârnolphe, Sganarelle, amants infortunés,
Aux rires du public justement condamnés.
Enfantés et joués par notre grand Molière.
A quatre-vingt-deux ans terminant sa carrière,
Guérin se fit un nom dans ce comique emploi.
La veuve de Molière, en lui donnant sa foi.
Comme à l'époux vivant, infidèle à sa cendre.
Quitta pour lui le nom du moderne Ménandre.
11 eut en Duchemin un successeur aimé ;
Et Bonneval, talent moins grand, moins renommé.
ni L'ART THÉÂTRAL.
Sut plaire aux spectateurs par un jeu toujours sage. Desessarts vint plus tard ; il avait en partage Le mordant, la rondeur, une franche gaîté.
Sur la scène française à cinquante ans monté, Grandmesnil dans son art fut cité comme un maître, El nuisit à Caumont, trop oublié peut-être :
Par un autre éclipsé, cet acteur excellent N'obtint pas un renom égal à son talent.
Bellemoiit, qui pour maître eut la seule nature, Offrait d'un paysan la naïve peinture.
Michot, plein de franchise et de simplicité. Au comique joignait la sensibilité.
De Baptiste cadet les traits et la parole Jetaient les spectateurs dans une gaîté folle;
Et sa nièce» héritant de son père et de lui, De Fart servi par eux fat un vaillant appui.
Du Théâtre-Français étudiez l'histoire :
Connaissez ses grands noms et chérissez sa gloire. Malheur à qui méprise un passé glorieux !
C'est, fils dénaturé, renier ses aïeux.
Il les faut honorer pour en suivre la trace.
Sachez des vrais talents continuer la race ; Regardez, entendez ! à Facteur studieux .
La leçon vient s'offrir en tous temps, en tous lieux. Par l'exemple, en causant, chacun peut vous instruire De l'art essentiel d'écouter et de dire.
Qu'habile à démêler les sentiments divers, Les visages pour vous soient des livres ouverts. Dans les inflexions où notre voix s'engage.
Pénétrez la pensée. à travers le langage.
ne L'ART THÉÂTRAL.
Amoureux de votre art, de vos progrès jaloux, En observant autrui, vous-même observez-vous. Voyez par votre cœur comme on hait, comme on aime : Nos meilleures leçons nous viennent de nous-même.
Fleury qu'en ses vieux ans je vis encor briller (En lui j'ai des marquis salué le dernier), Était né dans Nancy d'un acteur de la ville. Enfant, son jeu charma la cour de Lunéville.
Voilà le jeune acteur loué, choyé, fêlé; De ce petit Versaille il est l'enfant gâté :
Il partage au palais où son père le laisse Les divertissements de la jeune noblesse; Tous traitent en égal l'acteur imberbe encor. Ils grandissent : adieu ces jours de l'âge d'or! Adieu l'égalité de la joyeuse enfance; L'âge aux jeunes seigneurs rappelle leur naissance ;