Garrick
Un souris sai\s pudeur quêtant de loge en loge Des élégants du jours le bouquet et l'éloge.
t)'un triomphe pareil quand on brigue l'affront, La chaste MUse fuit en se voilant le front.
CBANT TROISIÈME
Voulez-Tous, du génie habiles interprètes.
Associer yos noms au renom des poètes.
Et que sur le théâtre, où jadis vous brilliez, Vos talents di^arus ne spient point oubliés ? Faites du cœur humain votre étude suprême.
Que r acteur, observant les autres et lui-même, Apprenne avec quel geste et quelle. inflexion Parle chaque travers et chaque passion.
Au courroux généreux qu'un noble cœur exhale Ne prêtez point le ton de la fureur brutale.
Orgon est ridicule en maudissant Damis ; Le père du Menteur, faisant rougir son fils, Est beau dans sa colère et grand comme Corneille :
56 L*AHT THÉÂTRAL
Les hommes sont divers, Taction est pareille. Voyez de quel crayon Molière a dessiné Marinette et Lucile, Éraste et Gros-René, Gomme par eux notre âme égayée, attendrie, Se plaît à ces amours dont la forme varie I
Saisissez, dévoilez ces contrastes charmants Que le ciel a placés dans le cœur des amants; Rendez-nous de Tamour les nuances sans nombre. Tantôt plaisant, naïf, tantôt tragique et sombre, Fécond en doux chagrins comme en plaisirs amers, C'est l'âme des beaux-arts, la source des beaux ners. Il consume Molière, il enfante Corneille; De ses feux embrasé, Racine est sa merveille : Aussi vieux que le monde, il est toujours^nouveau, . Et la scène s'échauflfe à son divin flambeau.
De ces auteurs fameux relisez les ouvrages; Étudiez Racine en ses brûlantes pages.
Oreste, de Pyrrhus infortuné rival.
D'un amour méprisé porte le poids fatal.
Par un lâche abandon Hermione outragée
S'indigne de sa honte et vettt être vengée,
Et ringrat, qu*en son cœur elle chérit encor,
Affronte les dédains de la veuve d'Hector.
Parmi ces passions ardentes, criminelles^
Qui grondent en beaux vers et se heurtent entr'elles
Apparaît à nos yeux, belle d'affliction,
La touchante moitié du héros dllion,
Dans son cœur à la fois chaste, pieux et tendre,
Gardant un saint amour pour une noble cendre.
D'Oreste et de Pyrrhus observez bien les traits : Quand vous reproduisez leurs tragiques portraits, Du poète toujours que le pinceau vous guide.
Sous quel. aspect terrible il peint le fils d*Atride! C'est un de ces mortels que d'un funeste sceau La colère des dieux marqua dès le berceau.
Son éternel malheur sur son front se doit lire : L'amour le pousse au .crime, et le crime au délire. Il faut, songez-y bien, dès -le commencement Préparer son forfait et son égarement.
Au sombre désespoir dont cette âme est remplie Pii^tez le sombre accent de la mélancolie.
Que, lancé vers le ciel, son regard furieux Nous le montre tout prêt à défier les dieux Nous présage de loin sa démence fatale,
SS x'abt théatbal
Et les hideux serpente de la rive infernale.
(Cependant à travers son crime et sa doulear
L'amitié vient fépandre une douce lueur
Qui, sur ces noirs tableaux, heureusement jetée. Repose, en la charmant, notre vue atUistée,
Mais quand Oreste, en i)roie à de fougueux transports. Voit sîi faible raison fuir devant les remords, Gardez que de vos cris la fureur monotone Ne raii^^(^ tous les cœurs du parti d'Hermione ; Par l'assommant éclat d'une hurlante voix.
Ne déshonorez pas le fils du roi des rois; Qu'à sou délire encor la noblesse s'allie :
Songez qu'il faut du goût jusque dans la folie.
Pyrrhus, fier de lui-môme et du nom paternel. Voit dans l'ombre d'Hector un rival éternel.
Sur le front d'un- enfant suspendant Tanathème, Il lui pi'omet la mort ou bien le diadème.
Tendre, cruel, altier, suppliant tour à tour, Il laisse aller son âme au gré de son amour.
Dans ces jours, illustré» par plus d'une merveiHe,
Où grandissait Racine à c6té de Corneille,
Andromaque conquit un succès mérité,
Premier pas de Fauteur vers Timmortalité.
Sur le naissant éclat d'une brillante vie
Il fallut prélever le tribut de l'envie.
Les beaux esprits du temps se liguèrent entre eux
Pour blâmer de Pyrrhus Tamour peu généreux.
Son inhumanité, ses fureurs Vaine attaque I
Qui connut mieux l'amour que Vanieur d' Andromaque^
Il savait qu'excepté chez ces fades amants
Qu'à l'églogue jadis empruntaient les romans.
Céladons admirés des antiques ruelles,
Bénissant à genoux les rigueurs de leurs belles,
L'imparfaite nature, hélas! dans tous les cœurs
Mêle un peu d'égoïsme aux plus tendres ardeurs.
Et, se jouant de nous, sans cesse nous entraîne
Des langueurs de la plainte aux fureurs de la haine.
Eh î que ne peut encor sur un cœur irrité
L'orgueil de la victoire et de la royauté,
Cet orgueil qui, lassé d'attendre, se courrouce
De voir dans son amour un bienfait qu'on repousse î
En peignant de Pyrrhus l'injuste emportement, Montrez-nous le héros à côté de l'amant.
Sur cette passion intéressée, altière,
eO d'art théâtral
Jetez le voile heureux de la fieilé guerrière ; Qu'on retrouve en ce cœur audacieux et vain Quelques gouttes d*un sang glorieux et divin.
Des insolents retards de son amant parjure Trop longtemps Hermione a supporté l'injure : Elle veut mettre un terme à sa honte, et pourtant, Prête à fuir, elle hésite, elle espère, elle attend; Elle attend : mais, barbare à force de tendi'esse, . Contre le sarig d'Hector elle, excite la Grèce, Et son cœur, impuissant à détester Pyrrhus, S'en prend à la Troyenne et la hait encor plus. ' Un hymen odieux se prépare : elle reste;
Il faut que Pyrrhus meure, et de la main d'Oreste ; Et, le nieurtre achevé, sur Oreste interdit Elle lance ces mots cruels : Qui te Va ditf Après l'avoir prescrit, elle maudit le crime, Déteste le vengeur et pleure la victime.
Du chaos de son âme offrez-nous le tableau :
Le long amour d'Oreste est pour elle un fardeau. Un accueil froid, contraint, à cet amant rappelle L'insurmontable ennui qu'il fait tomber sur elle. Elle voudrait l'aimer : il la voudrait haïr,
Stienr rebelle cœur ne leur peut obéir.
Oa la voit, quand Pyrrhus de sa foi se dégage, D*iine amëre ironie emprunter le langage :
•Chaque mot prononcé n'est qu'un affront sanglant Qu'accompagne toujours un sourire insolent.
Mais au doute exprimé sur son ardente flamme, Plus d'ironie : un cri s'échappe de son âme, Un cri d'amour! soudain sa fierté se dément^: Elle semble exlialer un long gémissement, Et ce n'est plus, hélas ! qu'une plaintive amante, Au regard sans colère, à la voix suppliante, Ckmjurant un ingrat d'attendre au lendemain Pour qu'elle puisse fuir un spectacle inhumain* Elle implore humblement cette fatale grâce :
Lui n'écoute qu'à peine une voix qui le lasse, Et son cœur infidèle et ses regards distraits Cherchent une autre femme et de plus chers attraits. Elle s'en aperçoit : à"ce nouvel outrage, Un éclair de courroux brille sur son visage; Sa fierté reparaît : sur ce prince odieux Elle appelle à grands cris la colère des dieux. Lui jette avec la vpix^ le geste et le visage. De sa prochaine mort le terrible présage.
Peignez- vous un amour violent, irrité?
Que tout chez vous soit brusque, et subit, et heurté. Moins fougueux sont les vents qui, grondant sur nos tête De leur souffle rapide allument les tempêtes, Moins mobiles les flots se poussant tour à tour, Que ces cœurs orageux envahis par Famour.
Roxane, en ses ardeurs sans frein, sans retenue, A l'orgueil d'une amante et d'une parvenue.
Pour Bajazet plus cher trahissant Amurat, Ingrate, elle punit lâchement un ingrat.
De son jeune captif la beauté Ta séduite; Un amoureux transport et Fembrase et Fexcite. Sur lui ses longs regards errant avec plaisir Doivent étihceler des flammes du désir.
Mais vaine, ambitieuse, aux grandeurs elle aspire : Kamour va lui frayer le chemin de Fempire :
Elle aime en Bajazet, prête à le couronner, Le souverain pouvoir qu'elle lui veut donner. Aux homicides nœlids quand elle l'abandonne.
Loin d'elle les remords et les pleurs d*Hermione î De celui qu'elle aimait le trépas apprêté Est attendu par elle avec tranquillité. .
Foulant aux pieds pudeur, pitié, reconnaissance,. C'est l'esclave abusant de la toute-puissance.
CHANT TBOISIÉMB 63
£t joignant, à travers les périls affrontés, A Tamour du pouvoir celui des voluptés.
A côté de Rexane on remarque Atallde^ Beauté moins orgueilleuse, amante plus timide : Que son amour est tendre, imprudent, inquiet ! -C'est en ridolâtrant qu'elle perd Bajazet; En croyant ne songer qu'à ce prince qu'elle aime, Son cœur, à son insu, s'occupe d'eUe-même, Sa jalouse tendresse entoure incessamment De renaissants périls les jours de son amant : Faut-il de la sultane apaiser la colère?
Elle-même l'excite à la voir, à lui plaire ; Et, Roxane calmée, elle cherche comment Tant de colère a jm^ tomber en un moment, Quel regard l'a fléchie, et quel mot désarmée, Roxane lui parait trop sûre d'être aimée.
■Changeant à chaque instant de doute et de terreur, D'une altière rivale elle détruit l'erreur, Et, conduisant ainsi Bajazet au supplice.
Expie, en s'immolant, sa cruelle injustice.
Chez Roxane Tamour est superbe» emporté :
Fiére de son pouvoir, vaine de sa beauté,
Elle a je ne sais quoi d'orgueilleux, de sauvage, Qui rappelle à la fois Tempire et Tesclayage. Quand d'un ardent courroux son cœur est possédé. Ses mouvements sont brefs, son débit saccadé. Ses yeux laissent tomber, honteux de ne pas plaire. Des larmes qu'aussitôt vient tarir la colère.
Atalide a des pleurs moins prompts à s'eflfacer : C'est elle dont l'amour nous doit intéresser. Qu'à son aspect touchant et noble, je devine Une douleur cachée, une illustre origine.
Lorsqu'elle ose accuser un trop fidèle amant, Qu'elle soit douce môme en son emportement.
De Roxane toujours les plaintes sont amères.
Et ses douleurs soudain se tournent en colères. Plus humble enrsa tendresse, Atalide aime mieux; Son inquiet chagrin n'est jamais furieux.
L'une, au fond de son cœur enfermant sa souffrance. Est prête au sacrifice, et l'autre à la vengeance.
Partout vous retrouvez ces deux types divers, Cas tourments de l'amour différemment soufferts.
L'amour!... Ahl j'aperçois sa plus triste victime, Phèdre, avec sa vertu, résistant mal au crime,
CHAÎtT TROISIÈME 65
Honteuse de revoir les clartés du soleil,
Trois jours sans nourriture et trois nuits sans sommeil.
Pâle, mourante, sourde aux prières d'Œnone,
Et tressaillant au nom du ôls de l'Amazone.
Voyez ses yeux chargés d'une sombre langueur :
Elle traîne un corps faible, usé par la douleur.:
Un rémords incessant l'accable, la dévore;
Elle approche en tremblant de celui qu'elle adore,
Quand d'une voix si chère elle entend le doux son,
Sur elle au même instant court un léger frisson.
En parlant de Thésée au superbe Hippolyte,
Son regard vient chercher le regard qu'elle évite :
Elle est prête à trahir sa criminelle ardeur.
Et retient le secret qui sortait de son cœur.
Mais cette passion, condamnée au silence,
De son âme bientôt tout entière s'élance.
Gomme son œil alors, curieux, enflammé,
S'arrête avec bonheur sur un visage aimé!
La voix de la pudeur cesse d'être entendue :
Dans un songe enivrant sa raison s'est perdue.
Mais, quand des mots cruels, un regard plein d'horreur,
L'arrachent en sursaut à sa flatteuse erreur,
De quels sanglots af&eux sa poitrine est brisée!
Que ses pleurs vengent bien le grand nom de Thésée t
Les yeux toujours ûxés sur son jeune portrait,
Gomme elle Fidolâtre, et comme elle se halM
£n peignant ses transports, songez bien que Racine Fait parler à sa Phèdre une langue divine.
Gardez- vous d'imiter la tournure et l'accent D^une ignoble bourgeoise au courroux glapissant. Que d'un mouchoir toujours vos narines pressées • Ne nous informent point de vos larmes versées. L!àrt tragique rejette un détail trivial :
Toujours sa vérité veut un peti d'idéal.
Je van t son froid vainqueur que Phèdre s*huniilie Que plaintive, tremblante, elle pleure et supplie. Est-il loin de ses yeux, sa folle passion Entrevoit d'espérance un faible et doux rayon : Il ©se de Vénus méconnaître l'empire :
G^est par l'ambition qu*elle le veut séduire, Tenter par les grandeurs ce cœur farouche et fier, D'un brillant diadème orner ce front si cher. Pourra-t-il repousser Œnone, qu'elle envoie?... Malheureuse! tu vas payer cher cette joie!
Il revit, cet époux par ta flamme offensé :
Elle l'apprend; d'effroi tout^on corps s'est dressé; Son œil est sans regard; raide, froide, immobile, Elle offre, une attitude affreusement tranquille : C'est Niobé, le cœur par la terreur frappé, Qui tout à coup se change en uii.roc escaxpé.
Songeant à cet hymen dont le nœud se relie,
Dans un linceul de honte elle est ensevelie ;
Puis, quand elle revient de sa morne stupeur,
Son œil errant exprime une mortelle peur :
Elle a peur de son front, du palais qu'elle habite,
Dont les murs parleront, à défaut d'Hippolyte.
Que faire donc? mourir? Mais d'un nom détesté
Elle lègue l'opprobre à sa postérité.
De funestes conseils sa nourrice l'enlace :
Tandis qu'un long remords qu'en son cœur rien n'efface,
Triste et seule vertu que lui laissent les dieux,
L'excite à repousser des secours odieux.
Elle voit, de douleur et de honte épuisée,
Hippolyte paraître à côté de Thésée,
Et soudain la voilà, tremblante, qui consent
Que, pour ne la point perdre, on perde un innocent.
Arrêtant d'un époux les transports légitimes,
Et détournant des yeux qui trahh^aient ses crimes,
Is*osant dire, n'osant taire un secret impur.
Sa voix est incertaine et son langage obscur :
Deux hommes sont présents dont l'aspect l'intimide.
Et qu'elle fuit bientôt d'un pas brusque et rapide.
Que d'orages affreux dans son cœur amassés !
Les dieux sont-ils contents? Non, ce n'est point assez
Vénus à tous les maux dont cette âme est saisie Va joindre le pluâ grand des maux» la jalousie.
Phèdre, effrayée, entend la voix de son époux Des dieux contre Hippolyte invoquer le courroux. Peut-être, pouj calmer une injuste colère, Elle va révéler son amour adultère.
Mais, gros de repentir, son cœur s*est arrêté; Un mot, un mot fatal lui vient d'être jeté :
Il aime!... elle ne peut en croire son oreille. Ah ! quand de sa surprise enfin elle s'éveille. Faites bien retentir en nos cœurs oppressés Les cris du désespoir de son sein élancés.
Accompagnez le nom d'une rivale heureuse D'un déchirant accent de fureur douloureuse.
Montrez aux spectateurs, de pitié frémissants. Le désordre du cœur, de l'esprit et des sens. Que de vos sentiments le contraste rapide Échaufife du public l'attention avide :
Mais que ces mouvements soient séparés entre eux Par de fréquents repos, des silences nombreux (Sachez, jeunes talents, comprendre mon langage) : Des repos pour la voix, et non pour le visage, Qui'doit,' toujours mobile, exprimer promptement De vos impressions le soudain changement
Ces silences, qu*ignore une actrice frivole, * Savent éloquemment préparer la parole.
De tous ces tas de vers récités au hasard Je hais le sot débit rapidement bavard.
Il faut, pour bien jouer, commencer par bien lire. Quand Phèdre arrive enfin au comble du délire. Voyez par quels chemins sa raison a passé.
Sous quel poids de douleurs son cœur s* est affaissé. D* abord elle s'épanche en larmes abondantes; Bientôt, le sein gonflé de colères ardentes, Sa riyale est pour elle un poignant souvenir : l>u bonheur d'être aimée elle la veut punir.
Elle court, de fureur et d'amour embrasée, ' A sa vengeance affreuse associer Thésée, Et, prête à l'implorer dans ses fougueux transports, S'arrête, et jette un cri d'horreur et de remords. Tremblante, ses cheveux sur son front se hérissent Soi-même s'accablant de noms qui la flétrissent. En proie à ses terreurs, elle semble chercher Des lieux mystérieux qui la puissent cacher.
De ses honteux forfaits indignée et confuse, D lui semble que tout la regarde et Taccuse.
EUe veut fuir Taspect des cieux, de l'univers. Par un soudain trépas se sauver aux enfers.
Leurs gouffres seront-ils pour elle un sûr refuge? N«R : elle voit son père y devenir son juge.
Et (présage effrayant de sa sévérité!) Kurne échapper des mains de Minos ûTité.
TiH>p faible pour les maux que lui promet la tombe. Elle demande grâce, elle pleure, elle tombe.
Bientôt Pheureux effet d'un contraste nouveau Rend plus sublime encor ce tragique tableau : Phèdre à peine d'Œnone entend la voix funeste Par l'exemple des dieux justifier l'inceste, i3!un langage flatteur lui verser le poison, Reprenant par degrés sa force et sa raison, El Portant lentement d'un effroyable rêve, Elle frémit, regai-de, et tout à coup se lève, K du geste et des yeux, terrible, elle-poursuit (selle par qui son cœur au crime fut conduit. Aux vils adulateurs de la grandeur suprême E'entendez-vous lancer ce terrible anathème, 6es- beaux vers qui, depuis répétés tant de fois, Retentissent en vain à l'oreille des rois?
Il est d'autres amours qui, fougueux, énergiques, N'en sont pas moins touchants pour être moins tragiques. Considérez Alceste, esprit sombre et hautain. Implacable frondeur des torts du genre humain,
Mais leur payant sa part de la commune dette
Par r amour qu'à son cœur inflige une coquette.
Molière, à nos travei-s faisant un gai procès,
De la raison superbe a condamné l'excès :
Il veut que, dépouillant l'orgueil qui nous offense,
La vertu, pour charmer, se pare d'indulgence.
Misanthropes chagrins, que servent vos fureurs?
Plus sensés, gardez-les pour vos propres erreurs.
Et, laissant de côté la sagesse qui gronde.
Réformez-vous avant de réformer le monde.
Qu'un sonnet soit mauvais, c'est un léger malheur :
Mais se sentir brûlé d'une honteuse ardeur,
Suivre, en la condamnant, Terreur qui nous entraîne,
Ne pouvoir secouer l'opprobre de sa chaîne,
Vil jouet d'un esprit frivole, faux, altier,
A qui n'a pas de cœur donner son cœur entier,
Se préparer, au bout d'une longue souffrance,
Un regret sans noblesse, un mal sans espérance,
Voilà des torts plus grands que l'innocent travers
D'un rimeur importun lisant de méchants vers.
D'une indigne beauté si ton âme est éprise, • . .
Aux écueils de l'amour si ta raison se brise,-
D*où te vient tant d'orgueil, de fiel, et contre nous
Qui t'a donné le droit d'un éternel courroux?
Médecin, guéris-toi : tel est le vieil adage
Que doi t • pour son ho^neur^ pratiquer» uii. vî-ai 'sage-^ . •
D'Alceste toutefois l'amour profond, ardent, Qui, toujours furieux, se soumet en grondant. Par ses accents si vrais intéressant notre âme, Inspire la pitié plus encor que le blâme.
D'une teinte oomique il faut savoir l'orner : Par ses brusques accès prompt à nous étonner, Sur lui-même toujours incapable d'empire.
Qu'à ses dépens souvent il provoque le rire, Sans descendre jamais de cet air de grandeur, De ce ton qu'un haut rang, la noblesse du cœur. Impriment au visage, à la parole, au geste :
Passionné, comique et grand, tel est Alceste.
Sachez accompagner un vers brusque et plaisant D'une attitude noble et d'un geste imposant.
Pour peindre cette humeur si fièrement chagrine, Que votre inflexion largement se dessine.
N'exagérez jamais son incivilité.
Sur un fâcheux sonnet lorsqu'il est consulté, Déclare-t-il d'abord que cet œuvre l'assomme? Non; et, moins misanthrope alors que gentilhomme. Devant un sot orgueil qu'il craint d'humilier, AUX formes qu'il condamne il tâche' à se plier.
Au lieu de se livrer à sa brusque franchise,
Il veut faire comprendre un avis qu'il déguise,
Et, quand Oronte croit pénétrer ses détours :
/c ne dispos cela, répète-t-il toujours.
Puis l'importunité, lassant sa patience,
Fait échapper enfin la terrible sentence.
Mais les conseils qu'entend l'auteur^infortuné
Nous révèlent encor Tamant passionné
Que vers son fol amour, malgré lui, tout ramène :
En jugeant un sonnet, il rêve à Gélimène.
H ne peut concevoir dans l'univers entier
Un mortel assez, froid pour oser employer,
En peignant les tourments de son ardeuribrûlante,
Et la fade antithèse et la pointe galante.
Par sa puissante voix l'âme parle surtout
Plus encor que l'esprit, la raison et^le goût,
Et la vieille chanson qu'il récite et commente
Devient un chant d'amour pour son ingrate amante.
Plus de doute en son cœur soupçonneux,'^inquiit4 H vient, il est armé d'un odieux billet; On a trahi sa flamme : Éliante et Philinte L'entendent exhaler une orageuse plainte. • Cherchant une perfide afin de la braver, 11 frémit, s'interrompt et ne peut achever,
Et mêle encore au cri de ses douleurs cuisantes
De sa bizarre humeur les boutades plaisantes :
Le comique, jeté sans préparation,
Ici semble bondir parmi Témotion.
Uinsensé devrait fuir sa maîtresse parjure;
Mais il lui veut porter la menace et Tinjure.
Que devant elle un geste empreint de dignité
Corrige du discours la sanglante âpreté;
Qull soit plein de grandeur en ses formes acerbes :
Un ciel sombre a souvent des tempêtes superbes.
La perfide ose en vain effrontément nier,
Et de l'écrit fatal il va la foudroyer. "
Miiis d'un mot, d'un regard Gélimène l'effraye :
Prêt à lire, il s'arrête, il se trouble, il bégaye;
L'humilité soudain remplace la hauteur,
Et la coupable fait trembler l'accusateur.
Du fier emportement à la crainte timide
Que la transition soit frappante et rapide.
Qui saura jamais peindre, en ces cruels moments, Ce que Pâme d'Alceste enferme de tourments?
Il comprend sa fougueuse et funeste imprudence : Il croyait en sa force, il voit son impuissance, Et, reprenant ses fers, tout en les maudissant, L'orgueilleux misanthrope ù sa honte consent.
CHA5rr TROISIÈME -/S
Quand ta plume trara ces peintures lidèles, Molière, en ta maison tu trouvais tes modèles : L'amour, qui de ta vie eut une large part, T'égara, déjà mûr, vers la jeune Béjart; Tu fus, hardi censeur de la nature humaine, L'Alceste infortuné d'une autre Gélimène, Et dans ses mains parfois, surveillant importun, Tu surpris un billet de Guiche ou de Lauzun.
Tu faisais éclater ta fureiu' vengeresse ; Puis confus, suppliant, tu voyais la traîtresse T'accorder le pardon que de son faible époux Elle eût dû vainement imploi'er à genoux.
Enfin, lorsque plus tard le chef-d'œuvre s'achève, De son abaissement Alceste se relève.
11 a vu sans rien dire, immobile, navré, Les outrages tomber sur un front adoré.
Et de la vérité la tenible lumière < Condamner au silence une coquette altière.
Son cœur à la vengeance est noblement fermé; Il respecte Tobjet qu'il a toujours aimé.
Et ne veut point mêler une offense nouvelle A tant d'affronts publics accumulés sur elle. Il attend, d'un visage et triste et résigné, <Jue tout regard moqueur d'elle soit éloigné;-
Et quand de vrais amis peuvent seuls les entendre,
Que son reproche est doux! que sa colère est tendre!
Plus de mouvements vifs, brusques, impétueux :
Son langage devient presque majestueux :
Rien chez lui désormais ne doit être comique;
Il a, comme le cœur, l'accent mélancolique.
Offrant sa main à qui le trompe indignement,
Cet acte de folie, il le fait gravement;
Et ce gage insensé d'une lâche tendresse
Est la borne posée à sa longue faiblesse.
Du désert qui l'attend le salutaire abri
Aurait pu sous son nom cacher un npm flétri;
Mais en le refusant la coquette impudente
Accepte, sans rougir, une honte récente.
Et dans son cœur ingrat n'a point assez d'amour
Pour fuir seule avec lui dans ce lointain séjour.
O cruelle douleur profondément sentie I
De ses illusions la dernière est partie.
Lassé de tant de honte, il l'abjure soudain,
Et lance à Gélimène un écrasant dédain.
Son attitude est fière et sa parole lente :
Il montre une froideur noblement insolente.
Elle absente, sa voix, son visage altéré
Trahissent le chagrin dont il est dévoré;
Accablé sous 'e poids de ce dernier outrage,
Sa faiblesse se montre encor dans son courage :
On sent, en l'écoutant, que des pleurs orgueilleux S'échappent de son cœur sans- couler de ses yeux. Pourra-t-il se guérir du mal qui le tourmente ? Il emporte l'amour tout en fuyant l'amante.
Par ce rôle abondant en suprêmes beautés Les acteurs sont toujours effrayés et tentés; Et plus d'un, en sa longue et brillante carrière, N'aborda qu'en tremblant cette œuvre de Molière.
De l'amour du théâtre un jeune homme animé Avait vu dans Alceste un acteur renommé, Fleury, brillant Moncade aux manières charmantes, Moins fait pour les amours, les haines véhémentes. A ce talent aimable et qui l'avait séduit Il avait des bravos prodigué le doux bruit.
On aime à contempler l'acteur qu'on idolâtre. Lorsqu'il vient de quitter son masque de théâtre; On éprouve en son cœur l'impatient besoin De voir de près celui qu'on admirait de loin. Le jeune homme est admis dans la discrète loge Où l'ami va porter le conseil et l'éloge :
Comme en un sanctuaire il entre dans ce lieu, Heureux de regarder, d'entendi'e un demi-dieu.
78 L*ABÏ THÉAÏBAL
L'artiste raccueillit d'un gracieux sourire; Puis, ayant écouté ce qu'il lui venait dire : « De louanges, Monsieur, par vous je suis comblé; Trop jeune, vous n'avez jamais connu Mole, N'est-ce pas ? je veux, moi, vous le faire connaître ; Le véritable Alceste à vos yeux va paraître. » Il dit, et le jeune homme, avec étonnement.
Admire dans l'acteur un soudain changement.
Tout Fleury se transforme aux regards de son. hôte Son port devient plus noble et sa taille plus haute. Son regard est plus fier, son geste plus puissant. C'est ainsi que, changée en mortelle un instant, Et reprenant bientôt sa céleste noblesse, Vénus aux yeux d'un fils redevenait déesse.
Les mêmes vers semblaient au jeune spectateur I )'autres vers prononcés par un nouvel acteur : C'était un naturel plus beau, plus poétique; I^e moderne prenait la grandeur de l'antique. « D'un tel jeu, dit Fleury, vous comprenez l'effet. Et je vois le plaisir que Mole vous a fait.
Quel débit simple et grand! quelle large manière! V^oilà le misanthrope enfanté par Molière.
Vous n'osez m'adresser, visiteur trop poli, Certaine question que dans vos yeux je li :
Pourquoi ne pas jouer ainsi que ce grand maître, Et, Mole maintenant, pourquoi cesser de l'être?
C'est que je ne pourrais soutenir, j'en convien, Un ton si grandiose et qui n'est pas le mien. Avec mes souvenirs si parfois je l'imite, Des dons que j'ai reçus je connais la limite. Chacun à sa nature obéit ici-bas :
Je contrefais Mole, mais je ne le suis pas. »
CHANT aUATRIÈME
A côté des amants dont la flamme intéresse 11 en est dont la sotte et hniiesque tendresse, Poussant, pour nos plaisirs, des soupirs malheureux.. Inspire des souhaits contraires à leurs vœux. Tel d'Arnolphe trompé l'amour systématique Arrache au spectateur un rire antipathique.
Quelques esprits, séduits par son titre d'amant. Ont réclamé pour lui notre attendrissement :
C'est Agnès, c'est Horace, à l'âme fraîche et pure D*un mutuel ami recevant la blessure.
Q'est de leurs jeunes ans l'aimable et doux attrait
Qui doivent du public exciter l'intérêt.
Par quels soins délicats, quelle noble tendresse
Amolphe d'un rival combat-il la jeunesse î
Par quelle précieuse et rare qualité
Rachète-t-il le tort de sa maturité?
Est-il esprit plus faux, amant plus égoïste ?
L'Ecole des Maris montre le vieil Ariste
Faisant par sa bonté, par ses soins complaisants,
A sa jeune pupille aimer ses soixante ans :
Mais Arnolphe, pourquoi faut-il que je le plaigne î
Four qu'on puisse l'aimer il veut trop qu'on le craigne.
Loin d'être pour Agnès un généreux appui,
Cette enfant qu'il élève, il l'élève pour lui.
n croit que la frayeur unie à l'ignorance
Nous assure d'un cœur l'amoureuse constance.
D'un jeune objet par lui sans cesse humilié
Il veut faire une esclave et non une moitié;
Et pour elle jamais de sa bouche sévère
Il ne sort un mot tendre ou d'amant ou de père.
La solitah'e Agnès pour divertissement
A l'ennuyeux sermon, le dur commandement,
Les menaces d'enfer, de peines éternelles.
De chaudière où cuiront les femmes criminelles.
€elle dont il devrait cultiver la raison,
Qui d'une chaste joie emplira sa maison,
Qu'à son propre bonheur lui-nïôme a destinée, A rabrutissement est par lui condamnée :
Il veut, dans l'intérêt d'un chimérique honneur, La priver de raison, de joie et de bonheur.
Qu'en voyant des malheurs à l'hymen ordinaires Patiemment portés par des fronts débonnaires, Amolphe, dès longtemps de ce tableau frappé.
D'un salutaire choix se soit préoccupé.
Qui pourrait le blâmer de cette prévoyance?
Mais rien de trop, voilà la première science. Quand d'un péril futur la terreur nous poursuit, Trop de précaution souvent nous y conduit.
Si Molière en ce rôle est pour vous un mystère, Relisez sa Critique, amusant commentaire :
Voyez-le racontant les transports de gaîté Qu'excitait cet amant par lui représenté.
Ces nombreux spectateurs venant se pâmer d'aise Au comique tableau de sa douleur niaise.
Près d' Amolphe une simple et timide beauté Croissait dans l'ignorance et dans l'obscurité.
L'amour vient dissiper cette nuit qui la couvre; A SOS naissants rayons râiUie d'Agnès s'entr'ouvre^ Elle éprouve un naïf et dou& étonnement En contant de son cœur le premier battement.
Et cette émotion inconnue et charmante Par qui la jeune vierge a des soupirs d'amante. Elle exhale, modeste et délicate fleur, Un suave parfum d'innocente candeur.
Calme presque toujours, sans paraître indolente, Dans tous ses mouvements qu'elle soit un peu lente,^ Que son débit jamais ne soit précipité; Loin d'elle de ses ans la folâtre gaité !
C'est une intelligence au néant asser\de, Heureuse, par l'amour, de recevoir la vie.
Mais son bonheur n'a rien d'enjoué ni de vif; Au dedans d'elle-même elle le tient captif.
Ce jeune cœur, malgré sa naïve innoC/ence, -S'il ne sait point mentir, sait garder le silence;: Il faut, pour ôtre franc, qu'il soit interrogé : Témoin le long récit par Arnolphe exigé.
Dès qu'on veut lui ravir la présence d'Horace,. La ruse chez Agnès a déjà de l'audace. Cette lettre et ces mots, avec le grès jetés, Montrent de son esprit les subites clartés, Et la métamorphose imprévue et complète Qu'Amour sut opérer d'un coup de sa baguette
CHANT WATIMéME 8?
Sans troubla, sans cauiTOux, s'exprianant simplemcyat.
Comme elle est intrépide en* son attachement!
Amante sans transports, courageuse san&€aate,
Entr'elle et son tyran quel éternel contraste !
Jeté hors du bon sens et de la vérité^
Arnolphe est par Agnès toujoui^s -dôeonoerté*
Voyant comme avec lui son élève argumente,
Vaincu par une enfant> son dépit s'en. augmente.
Le pathétique manque à ses douleurs d'amant,
Ainsi que la grandeur à son emportement. .
Employant tour à tour prières et menaces,
Près d'Agnès il s'épuise en stupides grimaces,
En langoureux soupirs, en regards languissants.
En propos dépourvus de noblesse et de sens.
Qui, sur sa passion justement mépnsée^
Au lieu de l'intérêt, appellent la risée.
Par la tranquille Agnès avec un froid dédain.
Le souvenir d'Horace est opposé soudain,
D'Horace, beau d'amour, de grâce, de jeunesse.
Indiscret par excès de joie et de tendresse.
Mais qui, maître d'Aguès, protège contre soi
L'innocente pudeur qui, se livre à sa foi.
Faites bien:ressortii! cette aimable nuance :
Que de sa loyauté naisse sa confiance;
Que, suppliée innocent de son propre Tlval^.
Il soit par sa franchise à lui^mtoeifatal.
Lorsqu'il parle du grès lancé par son amante,
Porteur mystérieux d'une lettre charmante,
Que son regard est fier! de celle qu'il chérit
Gomme il vante avec feu la tendresse et l'esprit!
Il est joyeux du tour qu'il se plaît à décrire,
Et sa gaîté s'échappe en longs éclats de rire.
Qu'elle se communique avec rapidité :
Tout le monde doit rire, un seul homme excepté.
Mais s'il vient à montrer cet écrit qui l'enchante,
Il ne rit plus; sa joie est émue et touchante.
Il caresse des yeux le billet adoré.
Et chaque mot d'Agnès est par lui savouré.
Il lit avec délice, et s'arrête, et soupire,
Et veut faire admirer les choses qu'il admire :
Ivresse d'un cœur jeune et qu'il jette au dehors!
Ses larmes, ses baisers, attestent ses transports;
Il en couvre vingt fois cet écrit plein de charmes :
C'est dans l'amour surtout que la joie a des larmes.
Lisant avec chaleur, sans pourtant se hâter, Jamais sur un seul mot il ne doit hésiter.
Ce chef d'œuvre d'amour, de candeur et de grâce A déjà, sans témoins, été lu par Horace.
Un billet amoureux dans le cœur d'un amant, A^ peine lu par lui, se grave en un moment.
Les traits, le style, tout à ses yeux se retrace :
Il s'en redit les mots, il en connaît la place;
Et lorsqu'il le relit, c'est pour goûter encor
Le plaisir de l'avare admirant son trésor.
Quand Valère, l'amant de la jeune Isabelle,
Autre esclave trompant le tyran Sganarelle (1),
Ouvre le doux billet dans la boîte apporté.
Sa surprise est égale à sa félicité.
C'est la première fois qu'il voit cette écriture :
Il en hâte des yeux l'adorable lecture;
Mais la voix n'a jamais, dans ces instants heureux,
Cette rapidité du regard amoureux.
Haletante d'espoir, inquiète, pressée.
Elle achève en courant la lettre commencée.
Valère lit l'écrit qui comble son désir;
Mais Horace relit : c'est un plus doux plaisir.
Vous devez sur la scène, en lisant une lettre, Montrer les sentiments dont elle vous pénètre Par un jeu de visage et des inflexions Moins fidèles au sens qu'à vos impressions.
1 Sganarelle dans V Ecole des Maris,
Ces finesses de l'art, dans un. rôle semées, Donnent les vrais succès, les longues renommées Sans elles transformant votre art en un métier. Vous êtes du théâtre un vulgaire ouvrier.
Nous aimons que l'on parle à notre intelligence : Pous nous faire penser il faut que l'acteur, pense^
Un comique souvent croit que, pour divertii*. L'âme, oisive chez lui, ne doit jamais sentir. Pierrot du Bon Jium^ quant il le représente, Étale une gaîté froidement amusante.
Il cherche le succès de ce rôle charmant Dans un patois picard, breton, ou bas-normandu Il se trompe : Pierrot a pour sa paysanne L'ardente passion. d'Alceste ou. d'Orosmane, Et Molière retrace avec fidélité Cet amour énergique en sa naïveté.
C'est d'un cœur villageois la. curieuse histoire; Et le jargon. rustique, ornement accessoire, Ne doit point dérober à l'œil du spectateur Le plus noble côté du travail de l'auteur* De quelque nom obscur ou brillant qu'il se nomme^ Rustre, seigneur, bourgeois, je veux d'abord voir l'homm*- Je veux que Gros-René, de dépit enflammé, Aime encor Marinette, en soit encor aimé;
Que, se rendant tous deux, leurs gage» de tendresse. Ils aient un. vrai dépit d'amant et de maîtresse, Et ne deviennent pas, froidement grimaciers, Des passions d' autrui parodistes grossiers.
Parfois un. Gros-René burlesquement se. jette, Pour imiter son maître^ aux pieds :de Marine tte; . Celle-ci le relève et contrefait le ton De Lucile accordant un amoureux pardon.
Peut-on faire à.Moliétre uni plus -sanglant outrage. Rendre plus infidèle une fidèle image?
Dans un double tableau cet auteur accompli A peint l'amour grossier prés de l'amour poli. Soigneux de nous offrir des portraits véritables, Il en marqua le» pointa différents et semblables. : Il nous montre ceSîCœucs, l'un par l'autre exeités, Rendant avec courroux, tous les dons accepté». A Tétat des amants les présents sont conformes; Chaque couple a son ton^ et sa.langue, et ses formes. De répaia Oros-Renéla lounde passion.
Ne doit point pratiquer la 'génufleoLion;.
Eraste ne rampt point la paille avec Lucile.
Ne changez pas d'un rôle et l' allure et le style; N'excitez pas des sots la facile gaité- En outrageant le s©iia,.legpût,. la vérité; .
Respectez votre auteur : telle est la loi première, Surtout quand cet auteur s'est appelé Molière.
Jeunes acteurs, aimez Molière ; étudiez Ces types si nombreux, si vrais, si variés, Ces immortels portraits de la figure humaine : C'est au peintre d'Agnès que l'on doit Gélimèiie.
Gélimène 1 qu'elle offre, en nous apparaissant. De ses nobles attraits l'éclat éblouissant, Son sourire enchanteur et toutefois étrange.
Révélant le démon sous la beauté de l'ange, Sa grâce un peu hautaine et ses regards vainqueurs, Illuminant la scène et soumettant les cœurs.
Son fauteuil est un trône où s'assied cette reine. Son éventail un sceptre, et sa voix souveraine Lance à ses courtisans, attentifs et charmés, De son mordant esprit les traits envenimés.
Dans sa course moqueuse .aucun frein ne l'arrête; Sur ses lèvres toujours la médisance est prête. Quelle verve et quel charme en sa malignité ! Le mot railleur s'échappe avec rapidité :
C'est la flèche qui part, portant une blessure. Un insolent bonheur brille sur sa figure.
Je ne sais quelle grâce et quel charme caché Se mêle encore au fiel par sa bouche épanché. Sa parole l'enivre et son succès l'excuse; On l'adore, on la craintj elle effraye, elle amuse. Qui n'applaudirait pas à son esprit charmant ? Tout le monde est par elle immolé si galment ! D'une homicide langue on pardonne les crimes Quand le bourreau fait rire aux dépens des victimes.
Chez elle Arsinoé vient apporter l'ennui :
Célimène jadis, elle est prude aujourd'hui, Et dans une coquette, heureuse d'être belle,
Elle hait les attraits que l'âge efface en elle.
Hélas 1 elle s'efforce en va#i à retenir
Ceux pour qui sa beauté n'est plus qu'un souvenir :
Plus d'amants, plus de cour qui la suive et l'encense.
Et ses appas trop mûrs ont perdu leur puissance.
Eh î comment dans son cœur, par l'envie ulcéré,
Ne pas haïr l'objet qu*Alceste a préféré,
D'Alceste à qui l'on offre, insinuante et douce.
Des consolations que le cruel repousse ?
Sur sa jeune rivale elle veut s'en venger,
Et, w pouvant la vaincre, elle aime à l'outrager.
•M l'art théâtral
Tel est en ce moment le dessein qui l'amène : Elle cherche à blesser l'orgueil de Célimène, A jeter la rougeur sur un front odieux Dont le trop jeune éclat importune ses yeux.
(Célimène l'écoute, et, gardant le silence, Subit, en souriant, sa mielleu-se insolence, Accepte le combat qu'on vient lui présenter, Et prépare les coups qu'elle lui doit porter. Avec l'aplomb menteur de la diplomatie, De ses avis donnés elle la remercie.
Et veut payer aussi d'un avis mérité Cette haine affectant des dehors de bonté.
De l'air le plus charmant la coquette orgueilleuse Avec civilité sait être injurieuse :
Tels, prêts à l'immoler, les saAificateurs Ornaient pieusement la victime de fleurs.
En butte aux coups portés par un tel adversaire, Arsinoé regrette un défi téméraire, Et devant les éclairs de ce brillant esprit Son sang-froid disparaît, sa vanité s'îâgrit. Pendant qu'elle soutient cotte lutte cruelle, Tout à coup, pour l'abattre, un mot tombe sur elle; Sa rivale a parlé d'âge, et ce mot affreux Retentit dans son cœur comme un bruit douloureux- Célimène, qui veut sa déroute complète.
D'une voix éclatante à la face lui jette
ïjes vingt ans déjà loin de son front suranné, Et dont avec orgueil le sien est couronné. .
Que la grâce à Faudace en elle se marie ; Qu elle soit belle et grande en son effronterie. Devant l'écrit coupable à ses yeux présenté Elle ne peut nier son infidélité.
Mais, loin de se courber sous le poids de sa faute, Frémissant de courroux, l'œil fier, la tête haute, Ix>rsque de s'expliquer tout lui fait une loi. L'insolente répond : Il ne me plaît pas, moi;
Et se réfugiant dans le dédain, du geste,
De la voix, du regard, elle domine Alceste ;
D'un superbe cynisme elle arme sa beauté,
Et la honte jamais n'eut plus de majesté.
Alceste est terrassé par cet excès d'audace;
F^ prière bientôt succède à la menace.
De batterie alors changeant subitement,
F^a trompeuse beauté feint l'attendrissement.
Déployant de son art la séduisante adresse.
Son regard douloureux le gronde et le caresse;
Elle emprunte à l'amour, ignoré de son cœur.
De son plaintif accent la suave douceur,
Murmure, en soupirant, des reproches d'amante :
Les yeux, la voix, le geste, il n'est rien qui ne mente.
D*un invincible charme Alceste enveloppé, La regarde, l'écoute, et sent qu'il est trompé. Mais, impuissant à rompre une chaîne honteuse, Il se confie encore à cette foi douteuse Jusqu'au moment fatal où, lu publiquement.
Chacun de ses billets devient un châtiment.
Quand elle voit sur elle éclater la tempête, Elle ne doit baisser ni relever la tête :
Aux outrages subis la superbe beauté Oppose le silence et l'immobilité.
De son cœur ulcéré trahissant le supplice, Un sourire glacé sur ses lèvres se glisse.
Devant Alceste enfin courbant son front altier, Elle convient des torts qu'elle ne peut nier. D'un trop juste courroux étouffant le murmure, Il ose encor offrir si main à la parjure; Mais il veut que, fuyant un monde qui la perd, Célimène le suive en un lointain désert.
D'un pardon généreux celle-ci peu touchée Ne veut pas qu'au désert sa beauté soit cachée,. Et refuse, malgré des affronts éclatants.
D'aller dans un exil enterrer ses vingt ans : La coquette à cette offre est poliment rebelle. Quoique l'hymen offert soit sans attraits pour elle,
Elle s'y résoudrait, mais trop tard : ce moment
D'Alceste voit finir le long aveuglement,
Et son cœur, détestant une indigne maîtresse,
De rhymen- à son tour refuse la promesse.
Elle est calme; nul pli sur son front, nul coup d'œil
Ne trahit les tourments qu'endure son orgueil :
Elle se tait, salue, et toujours séduisante,
Dans son abaissement est encore imposante.
Corneille sur la scène a souvent présenté L'amour par le devoir noblement surmonté.
Dans Pauline, à la fois cœur tendre, esprit austère.
Pleine d'un chaste amour que sa raison fait taire.
Un talent délicat se doit faire admirer.
Jamais la passion ne la vient égarer :
Dans ses doux souvenirs, dans son devoir constante.
Elle pense en épouse, elle sent en amante.
Révélez, par un art aujourd'hui peu connu,
La puissance d'un jeu savammment contenu.
Que des inflexions d'une finesse extrême
Indiquent la vertu veill mt sur elle-même,
Gardant pieusement la salutaire peur
Qui seule nous fait vaincre en ces luttes du cœur.
•J8 i/art théâtral
Loin d'oser le blâmer, on admire, on révère
Le sentiment fidèle inspiré par Sévère.
On l'entend consoler son courage abattu,
Lui tracer son devoir, raffermir sa vertu.
Lui donner ù la fois le précepte et l'exemple.
Après l'outrage aux dieux accompli dans le temple,
De son époux chrétien blâmant l'impiété,
Klle veut que son nom ne soit pas insulté.
Son trépas la rendrait à l'amour de Sévère :
Pour ses jours menacés elle implore son père.
Lorsqu'il veut du martyre affronter les douleurs,
Elle tente sur lui la prière et les pleurs:
Kt, dans l«3s mouvements où son zèle l'engage,
Klle emprunte à l'amour son plus tendre langage.
Mais qu'elle n'en ait point les transports et l'accent :
(Test l'amour du devoir que Pauline ressent:
Et devant les périls que cherche une sainte âme, .
Jusqu'à la passion s'il s'exalte et s'enflamme,
La vive expression de ce pur sentiment
Ne peut point de l'amour avoir l'emportement.
Gardez qu'un cri, qu'un geste impétueux n'altère
De son émotion le noble caractère.
Quand Polyeucte, avant de marcher à la mort,
A Sévère étonné la cède sans effort,
<lelui-ci, que confond une vertu semblable,
Xe comprend pas qu'un homme on puisse être capable;
CHANT QrATHlHMK 0^,>
Avant de la céder il eût perdu le jour...
Craignant et pressentant des paroles d'amour, Pauline l'interrompt, et bientôt lui retire Jusqu'au plus vague espoir qui le pourrait séduire. Elle ose confier même, en un tel moment, Le salut d'un époux à l'honneur d'un amant :
D'une âme honnête et grande ô beauté sans pareille l On connaît à ces traits les filles de Corneille.
Du sublime discours par Sévère écouté, Pas un mot au hasard ne doit être jeté.
Vous la voyez et simple, et grave, et mesurée, Respectant du devoir la limite sacrée, Et dans le cercle étroit qi^e lui trace l'honneur Enfermant son regard, sa parole, son cœur.
Ne soyons pas surpris que la grâce divine Vienne de ses rayons illuminer Pauline :
Peut-elle du vrai Dieu méconnaître la loi ?
Elle est par sa vertu préparée à la foi.
Et cette âme, au devoir toujours assujettie, Etait chrétienne avant que d'être convertie.
Aussi quand elle voit d'un, corps vil et mortel Pblyeucte sortir pour conquérir le ciel, Ce suppjice.pour elle est un sanglant baptême. Cette femme, au martyre aspirant elle-même,
100 l'art THÉA.TRAL
N*a plus rien de terrestre; à son père étonné Elle apparaît le front de splendeur couronné. - Je sais, je vois, je crois : cette mystique phrase La plonge, en s'échappant, dans une sainte extase. Elle voit Polyeucte et Néarque : tous deux Tendent les bras vers elle et l'appellent près d'eux; Elle voit au séjour où s'élance son âme La palme qui l'attend, le Dieu qu'elle proclame.
D'un si rare trésor comprenant la valeur, Sévère s'en rend digne à force de malheur.
Il ne veut pas, prenant Pauline pour modèle.
En courage, en grandeur être vaincu par elle. Il accomplit ses vœux, loin de leur résister, Et la perd à jamais pour la mieux mériter.
Ressentant pour sa belle et vertueuse amante Une admiration que chaque instant augmente.
Il ignore du cœur les rnouvements pieux :
C'est sans y renoncer qu'il doute de ses dieux. Sans vouloir l'adopter, vantant la foi chrétienne. Ce cœur n'a pas besoin d'un Dieu qui le soutienne. Dans les cultes divers sa raison ne veut voir Qu'une basé donnée au souverain pouvoir :
Aux dogmes, quels qu'ils soient, il a fermé son âme Qu'un noble amour possède et que l'honneur réclame.
. Baron, qui nous laissa des exemples si beaux,
Dans Sévère, disant aux convertis nouveaux
De bien servir leur Dieu, de servir leur monarque^
Donnait d'un talent fin une éclatante marque :
Son accent varié, sa figure, son jeu
Ordonnaient le monarque et permettaient le Dieu.
Parlerai-je du Gid, de cette âme espagnole Que révèlent si bien sa première paroleV Et son front jeune et fier où monte la rougeur A cette question : Rodrigue, as-tu du cœurf Devant Tindigne aflfront qui flétrit son vieux père Il^est tout frémissant de honte et de colère. Prêt sur l'heure à donner, à braver le trépas, Il demande quel nom doit châtier son bras; Et ce nom prononcé fait tomber son audace, Et Tépée, en ses mains remise, l'embarrasse.
Que résoudre? Va-t-il, en ce funeste jour, Oublier son honneur, immoler son amour?
Dans un long monologue il hésite, il balance. Enfin à son amour il impose silence :
A rhonneur paternel se vouant tout entier, Il veut punir Gormas et court le défier.
Sans paraître touché du péril qu'il affronte. Sans colère, sans bruit il provoque le comte.
102 L*AET THÉATBAL
--Il J- - •' * wmmf^f^wrm
Quand celui-ci s'emporte, il l'incite ausang^freid. Sûr de lui^ confiant dans sa forée. et son dmit^ ryim,supea-be adversaire il.bjiave ramrQj^noe': On sent .qu'un, cœur rempli d'une telle assurance, A son premier danger s'offrant si simplement» Porte d'un grand destin le fier pressentiment
On a vu des acteurs (il m'en souvient encore) Affecter dans le Cid des airs de matamom :
Ils changeaient les défis en de bruyants débats. Et Rodrigue criait en disant : Pavions b»»/
Après qu'il, a tué le père de Ghiméne, Son amoureux chagrin près d'elle le ramène :
Elle le voit, tombant à genoux,- la prier De tourner contre lui son glaive meurtrier.
En peignant sa douleur respectueuse et tendre, Au ton fade et plaintif gardez-vous de descendîmes Et dans tout ce qu'il dit sachez faire sentir L'accent de la tristesse et non du repentir.
Ce n'est point un pardon que Rodrigue demande: Peut-il se reprocher ce que l'honneur commande?
Quand du jeune héros les rapides -exploiUi Viennent sauver ses jours du châtiment des lois, Lorsque don Sanche oppose un bras sans renommée Au jeune et fier vainqueur d'un héros, d'une armée, Rodrigue ne veut points dans sa fidélité, Combattre le vengeur par Ghimène accepté ; A mourk pour Ghimène il veut mettre sa gloire. Celle-ci, pour forcer le Gid à la victoirie, . Dans ce cœur amoureux, que la douiauu.abaU' Laisse tomber un mot qui l'appelle au combat. Le héros tout à coup s'éveille, se ranime, Et même aux plus vaillants jette un défi sublime. Mais que, dans ce moment, don Quichotte nouveau. Il n'aille pas tirer son glaive du fourreau.
Il est seul : à quoi bon la valeur solitaire? Pour tirer votre épée ayez un adversaire, Ou, du fou de la Manche émulateur fervent, Quedevant lui l'acteur ait un moulin à. vent.
Des femmes que créa ta muse vigoureuse, Corneille, ta Camille est la plus amoureuse.
La patrie et l'honneur, mots stériles et vains I L'amour est tout pour elle, et ses rayons divins ÉchauflEènt. seuls le cœur de la jeune Romaine. Que la vevttt'des siens lui. parait inhumaine t
Que luiîont ces devoirs dont ils parlent toujours?
Adorer Guriace et conserver ses jours,
A cette seule loi son âme est asservie :
C'est là le seul devoir de son cœur, de sa vie :
A ses yeux fascinés tout autre est criminel,
Et l'amour filial, et l'amour fraternel.
Et Rome triomphant par les exploits d'Horace,
Qu'est-ce que tout cela près de son Guriace?
Aussi cojnme elle écoute avec anxiété
Cet horrible duel longuement raconté !
Comme elle suit, l'œil fixe et d'efifroi palpitante,
Tous les détails affreux de la lutte sanglante !
Lorque du coup mortel Curiace est frappé,
On entend un sanglot de son sein échappé;
Sur un siège voisin elle tombe immobile :
Mais la voix de son père a ranimé Camille.
La joie a du vieillard effacé les douleurs :
Au nom de Rome heureuse il lui défend les pleurs.
Mais, pour le braver mieux, on voit l'infortunée
Soi-même se contant sa propre destinée;
Elle veut attrister la gloire d'un tel jour.
Et du triomphateur insulter le retour :
Rebelle à sa famille et fidèle à sa flamme.
De colère et de haine elle gonfle son âme.
Horace vient, la joie et l'orgueil dans les yeux;
Il montre, en le vantant, son bras victorieux :
CHANT QUATRiSmE 106
Devant elle, à la voix de ce frère barbare, Des armes des vaincus la muraille se pare, Camille se contraint : mais lorsqu'insolemment Ce vainqueur lui prescrit d'oublier son amant. Le torrent contenu déborde avec furie :
Elle insulte à la fois son frère et sa patrie, Rome, cette cité fiére d'aflreux exploits. Dont par elle le nom prononcé quatre fois Emprunte à la douleur,, au courroux qui l'entraîne, Quatre accents différents de foudroyante haine. S' armant d'un front superbe et d'un geste insolent, Sa loquace fureur grandit en s'exhalant :
Avec cette fureur semble grandir encore L'image des malheurs que pour Rome elle implore. Son regard semble errer sur cent peuples divers. Et contre son pays appeler Tunivers; Et vers le ciel ses yeux et ses mains qu'elle lève Y vont chercher les maux que sa vengeance rôve. Mais c'est peu que du ciel le terrible pouvoir Déchaîne ces fléaux : Camille veut les voir, Comme un déluge affreux voir la flamme descendre, Et Rome se changer en un monceau de cendre, Heureuse d'arrêter ses regards inhumains Sur le dernier soupir du dernier des Romains. De cet affreux tableau cruellement ravie.
Elle sent que la joie emporterait sa vie.
lt06 Ê'art théâtral
11 faut qu'au dernier vers on frénjiese, en voyant Tout son corps agité par un rire effrayant.
Des tragiques- acteurs que. la scène . prodanae Les peintres éloquents de ramou^euse flamme, , Le grand nom de Lekain est le plus glorieux* Son aspect, onje sait, ne flattait point les yeuxK: Aussi devant la cour loi;$qu'il eut lecourag^, De remplacer Grandval.^u.séduiaattfcvi^ag^, Ce biiUant favori du beau sexe tiiti»é, .
Et d'être le sultjan par Zaïr« adorée Un murmure gfondeiup -et de sinistir^ augure Du nouvel Orosmane accueillit la figjii^. :
« Quïl. est laid i » .disait-on. avec un fpoid dédain^ Mais de son jeu vainqueur le charme -fut soudain; Et quand la passion de son âme. exhalée Lui prêta ces regards dont la. vueest tuouhlée, La salle frissonna d'un murmui^ nouveau; Les femmes,, l'œil en pleurs,. s'éciûaient : « Qu^il est beau! »
Quand Nérestan, cédant au. zèle qui l'inspire, Au superbe. Soudan, vient demander Zaïre, Lekain, après avoir des prisonniers chrétiens - Refusé la rançon et brisé les liens,-
CHANT QDATRIÈ'ME 101
Devant le chevalier tournaîit vers sa maltresse Un long regard empreint d'une douce tendresse, Un regard amotirenx ensemble et protecteur; Puis, d'un maître bientôt reprenant la hatrteur, Souriait de dédain à Tinsolente idée Que Zaïre aux chrétiens par lui fût accordée. Enivré de l'amour d'un jeune objet charmant, 11 unissait en lui le monarque et Tamant :
Étalant sur la scène avec magnificence Le fastueux orgueil de la toute-puissance, Sous son calme imposant le spectateur sentait I/ardente passion dont son cœur palpitait.
Le chevalier, qui plaint la chrétienne infidèle, La regarde et soupire, en se séparant d'elle; Orosmane le voit, et dans son cœur blessé S'élève un doute injuste, et bientôt repoussé. Il s'étonne, il rougit de ce moment d'ombrage : Il y voit iwur Zaïre un odieux outrage.
< Test alors que Lekain disait avec fierté :
Je ne suis point jaloux ; puis;, comme un cri jeté, Il laissait échapper ces mots, présage horrible : Si je l'étais jamais!... Kt son accent terrible, Kt l'éclair dontsoudain s'entlammait son regard, Kt sa main où semblait s'agiter un poignard,
Tout préparait de loin, tout révélait d'avance
D'un cœur impétueux la tragique souffrance, Les fougueuses douleurs qui Tallaient traverser,
Les larmes de ses yeux, indignés d'en verser,
Lés injustes fureurs dont Zaïre est victime,
Et lui-môme sur lui se vengeant de son crime.
Dans Tancréde il montrait non moins heureusement Et lé guerrier loyal, et le loyal amant.
Quand de mes jeunes ans l'image me caresse, Des récits des vieillards je berce ma vieillesse. Je n'entends plus leurs voix qui me vantaient toujours Du Théâtre-Français les antiques beaux jours. Ces conteurs d'un passé dont j'admirais l'histoire, Et dont mes rêves vains ressuscitaient la gloire, Ils sont partis : vers eux m'abrégeant le chemin. Chaque jour me- conduit au jour sans lendemain. Ils aimaient à parler de cet art que j'adore, Et de leurs souvenirs je me souviens encore.
Jamais ils ne trouvaient de termes assez forts Pour peindre du public l'ivresse et les transports, Quand Tancréde, prenant pour son digne interprète Lekain, brillant écho des pensers du poète»
Snp les lieux dont il fut proscrit injustement
Promenait des regards pleins d*attendrissement;
Sentant par le bonheur sa poitrine oppressée,
S'arrêtait, reprenait sa marche commencée,
A chaque objet nouveau qu'apercevaient ses yeux
Tressaillait, s'écriait en regardant les cieux
Pour les remercier d'un retour si prospère :
A tous les cœurs bien nés que la patrie est chère /
i Du jeu muet, dit-on, par l'acteur inventé
1 Si grande, si touchante était la vérité.
Que tous les spectateurs, impatients d'entendre Le vers qu'avec tant d'art il leur faisait attendre,
^ Au moment où ce vers s'échappait de son cœur. En même temps que lui le murmuraient en chœur.
Au milieu des douleurs dont son âme est flétrie. Oui, Tancrède est heureux de revoir sa patrie, Cette terre qui fut son berceau, les doux cieux Par un cruel exil rendus plus précieux, Ce pays qu'il aimait et qu'il revient défendre : Mais son accent trahit un sentiment plus tendre. Là, sur le sol natal par lui tant désiré, Respire de ses vœux l'objet pur et sacré,
110 l'art THÉilTRA.L
Kt l'amour du pays qui l'aaime et le guide
S'échauffe de l'amour qu'inspire Aménaïde.
Mais que dis-je? à l'amour quand un coeur s'est 'donu
Tout autre sentiment est par lui dominé :
L'astre du jour ainsi vient couvrir de son ombre
Ces étoiles, ces feux, soleils de la nuit sombre.
Amante de Tancrède, 6 toi si justement Fiére de ton amour, fiére de ton amant.
Que ton âme, unissant la force à la tendresse. Porte avec dignité la douleur qui J'oppresse ! Au guerrier qui t'adore égale en loyauté.
Superbe de courage et de fidélité, De tes accusateurs tu dédaignes l'offense :
Que t'importe en effet ce qu'un vain monde pense 1 Tu sais, tu crois du moins que, certain de ta foi. Ton chevalier jamais ne doutera'de toi:
Et cependant, ô honte! ô comble de l'injure!
Il doute, il te soupçonne, il croit à ton parjure : C'est par pitié pour toi qu'il devient ton appui. Dans quel étonnement tu tombes devant lui !
Puis song;eant à ce prix de ta longue tendresse, Accablée un moment, ta fierté se redi'esse !
Ton indignation éclate : ce n'est pas Ce courroux ressenti par d'orgueilleux appas.
CHANT QUATRIÈME lll
^M^,^— ^a^— 1^ ^|Él-^■^-■■ ■■■■■■■■ ■■■■»■■■■ - — ■■■. .-■■■.■■.■■■■■. ■■ ^ -^
Ces mouvements jaloux, cruels, où s'abandonne
La farouche Roxane ou Taltière Hermione :
C'est Forgueil d'un cœur tendre et sensible à l'honneur
Qui d'une illusion a perdu le bonheur.
Le soupçon de Tancrède est un poids trop pénible.
Et chez un tel amant lui semblait impossible.
Impossible f ce mot comme un cri doit partir :
Clairon avec éclat le faisait retentir.
Mais comme Aménaïde est belle en sa vengeance?
Aux dangers que Tancrède affronte elle s'élance;
Elle veut près de lui mourir, et que sa mort
A son injuste amant laisse un juste remord.
Les mots amour, honneur, que porte la bannière
Du héros, de l'ingrat dont elle était si fière,
Sont la devise aussi que la noble beauté
Porte au fond de son cœur avec fidélité.
Si le ciel l'eût faite homme, il eût ofiFert en elle
De la chevalerie un sublime modèle.
Me faut-il maintenant montrer à vos regt.rds Le fol «mour troublant la raison des vieillards?
Quand l'horloge du temps, qui marche avec vitesse. Sonne pour un mortel Theure de la "vieillesse,
Devant lui s'ouvre un court et nouvel avenir: Il tient au monde encor, mais par le souvenir. Vieillir, c'est au tombeau s'apprêter à descendre : C'est un commencement de néant et de cendre. ^ Toujours, nous regardant d'un œil sombre et jaloux, Llmpitoyable mort veille à côté de nous.
Chaque jour est un bien que la mort nous envie; Et dôe nos premiers pas, tout nous montre la vie Incertaine, rapide et prête à nous quitter :
L'heure où je la reçois commence à me l'ôter.
Dans les corps vieillissants que les ans affaiblissent Heureuses mille fois les âmes qui vieillissent ! Du joug des passions quand ils sont affranchis, Heureux les fronts ridés et les cheveux blanchis I X'amour, l'ambition, que le bon La Fontaine Nomme les deux démons de l'existence humaine. Ces hôtes, dont toujours il se faut défier, Ne viendront plus troubler la paix de son foyer. Un des plus grands malheurs est d'avoir en partage. Avec l'âge qu'on a, les penchants d'un autre âge. Du moins un noble but, des travaux glorieux, Peuvent justifier un cœur ambitieux Qui, d'une longue vie apportant la science.
Nous fait part du trésor de son expérience.
Mais- l'amour d'un vieillard est toujours insensé; Il ne peut point, pour plaire, invoquer son passé : •A la jeune Ëeauté dont il porte la chaîne H offre un vain débris, une tombe prochaine.
Mithridate, bravant des destins inhumains.
Est vaincu par l'amour plus que par les Romains; Ses lauriers sont flétris, sa gloire est éclipsée, Et toujours une femme attire sa pensée.
L'aspect de ses deux fils vient redoubler ses maux : Ce ne sont point des fil 5 pour lui, mais des rivaux. Us ont quitté les li€U^ confiés à ]eur garde. Et d'un œil courroucé leur père les regarde.
Parlant à tous les deux en maître mécontent, Hest pour Xipharès moins sévère pourtant; Puis il les congédie, et, seul avec Arbate, Du vieillard ombrageux la jalousie éclate.
11 conte en peu de mots avec rapidité Sa défaite, sa fuite et son adversité.
Pour en venir plus tôt à parler de Monime; Et sa voix: à ce nom s'émeut et se ranime,
Et son front de vaincu se lève menaçant.
Tout montre du vieux roi l'amour jeune et puissant,
Prompt à la défiance ainsi qu'à la colère,
Et tout prêt à punir, quand il craint de déplaire.
Il sait aimer, haïr avec la même ardeur.
Sans géiiérosité. mais non pas sans grandeur,
Ame passionnée, inquiète, hardie,
Rusée, et descendant jusqu'à la perfidie,
Tandis qu'un fol amour l»oiiillonne dans son sein,
Son esprit vaste enfante un sublime dessein.
Il fait marcher de front l'amant et le grand homme :
Vaincu par les Romains, il veut assiéger Rome,
La vaincre dans ses murs, en face de ses dieux.
De ce héros, traçafit son plan victorieux,
Que laiparole soit nette, fiére, agitée.
Grave, .(juoique rapide, et non point emportée.
Quand d'un hymen lointain il ordoni^ les nœuds,
Il porte sur PUarnace un regard soupçonneux,
Pharnace qui, d'un père affrontant l'anathème,
Aime Rome qu'il hait et Monime qu'il aime.
Il hait avec plaisir ce fils toujours fatal :
Mais lorsqu'en Xipharès il découvre un rival,
En songeant à ce cœur si loyal, si fidèle,
Il porte avec chagrin cette haine nouvelle;
Pour ravir à Monhne un secret dangereux,
Il la trompe, en feignant un amour généreux;
Et dès qu'il a surpris le secret de sa flamme.
Son vissage soudain change, et trahit son âme.
Brizard en cet instant faisait frémir d'effroi :
On tremblait en voyant dans les yeux du vieux roi,
CHANT QtJATRIÉME 115
■ iTi rii ji^h.^»^ij.j— ifcj,„^,,^ta«»«»jj— j^«»tai— ^t«»ja— ^il—MI^
Sur son front, qui du calme affectait l'apparence,
S'allumer la colère et passer la vengeance.
Dans ce jeu de visage, où Brizard excellait,
Au public effrayé son silence parlait.
Au bruit des ennemis amenés par Pharnace
Comme il était saisi d'une héroïque audace I
Tout à coup sur son casque il jetait ses deux mains,
Et d'une voix terrible il cria Les Romains/
Qu'un double sentiment à nos regards éclate, Et que toujours Pacteur nous x)eigne en Mithridate Des rois humiliés le vengeur orgueilleux, Et le vieillard brûlé d'un amour malheureuit.
La comédie encor m'offre le vieux Danville, Faible et fier tout ensemble, à s'alarmer facile, Et, près d'un jeune objet orné de vingt printemps, Gardien ombrageux d'un front de soixante ans. Lui, de sa passion rien ne le vient distraire : Pour le bonheur d'Hortense il s'efforce à lui plaire; A ce tendre devoir tout est sacrifié :
Père, son fils par lui semble presque oublié ; Maître, un vieux serviteur l'importune et l'irrité ; Ami, son vieil ami de collège il l'évité ►
Sous le joug de rhymen, hélas! courbé trop tard, Adieu le doux repos, si chéri du vieillard !
Adieu de son passé la longue indépendance 1 L'amour des vains plaisirs, la parure, la danse, Le désir d'attirer les regards et les cœurs, Les jugements du monde et ses propos moqueurs^ Les modernes Lauzuns, dont la gloire consiste A grossir chaque jour une indiscrète liste, Ciomédiens d'amour privés de cœurs d'amants.
Pour lui que de périls, de terreurs, de tourments f £h! comment triompher de l'âge qui l'accable? De tous ses ennemis c'est le plus implacable. Jeune de passion, il voit avec douleur Ses rides de son âge attester le malheur, A son front noble et bon la vieillesse attachée : Dans le fond de son cœur sa jeunesse est cachée. Cet ornement fragile et regretté par lui, Avec des yeux chagrins il le voit en autrui.
Le duc, de quel accent sa colère le nomme !
Comme il déteste en lui le rival, le jeune homme t
Que Danville, courbé sous un joug qu'il chérit. Soit faible par le cœur, mais jamais par l'esprit. Et qu'évitant le ton d'un Géronte crédule.
Son malheur à nos y^ux ne soit point ridicule.
Des beaux jours qu'il n'a plus vainement envieux,
Avec quelle amertume il se dit : Je suis vieux !
Ah! si la jalousie, au temps de la jeunesse,
Est un des plus grands maux que notre âme connaisse,
Combien son aiguillon est plus vif mille fois
Quand des ans sur sa tête on sent le triste poids 1
C'est du ciel doublement éprouver la colère
Qu'aimer dans la saison où l'on cesse de plaire ;
Il est dur pour des cœurs 'de tendresse altérés
De lire leur vieillesse en des yeux adorés :
Des amants surannés c'est l'éternelle crainte.
Sans cesse redoutant la froideur ou la feinte,
Attachant sur l'objet de leur culte amoureux
Un regard inquiet, suppliant, malheureux.
Leurs discours sont contraints, leurs transports sont timides :
En parlant de leur flamme ils songent à leurs rides
Danville, dans sa jeune et frivole moitié, A défaut de l'amour, implore l'amitié.
Sa touchante douceur, attendrissant Hortense, De l'âge en ce moment efface la distance.
Quand, le récompensant par de tendres égards, Elle préfère au bal un souper de vieillards, Age, chagrin, tout fuit, et, dans son allégresse, n semble illuminé d'un rayon de jeunesse.
Quel coup de foudre, ô ciel 1 lorsqu'un billet fatal
La lui montre fuyant le souper pour le balî
Une subite fièvre agite sa pensée.
De confus mouvements l'âme bouleversée,
Il s'habille en disant : Je reste, et cette fois
Sa parole n'est plus d'accord avec sa voix.
Dans le moment terrible où le trouble d'Hortense
Atteste d'un rival la secrète présence,
11 contient la fureur dont il est possédé;
Mais au baiser du soir par elle demandé,
Dans son regard surpris tout à coup on voit naître
Une indignation, dont il se rend le maître.
Le voilà donc enfin, ce duc si détesté !
Par un défi soudain, à sa face jeté,
domine il se sent heureux de venger son outrage,
De redevenir jeune en montrant son courage,
De prouver que le temps encor n'affaiblit pas
La chaleur de son cœur, la vigueur de son bras !
Mais, tout en s'exhalant, son ardente colère
Redoute les éclats d'une voix qu'il modère.
Et le vieillard jaloux, dans sa maison, la nuit.
Veut du moins échapper au scandale du bruit
Talma faisait sentir* cette exquise finesse
Qui de son rôle encor rehaussait la noblesse :
Un grand acteur ajoute, en son jeu créateur.
De nouvelles beautés aux beautés de l'auteur.
J'ai conté de Tamour les tragiques fureurs, Les tourments douloureux, les sanglantes horreurs : En dois-je négliger de plus douces images.
Ces portraits dont Molière égaya ses ouvrages, Ces couples d'amoureux qui, prompts à s*irriter, En jurant de se fuir, ne se peuvent quitter?
La querelle, aux amants chose si familière, Dans sa marche, toujours prévue et régulière. Partant du même point, arrive constamment, Par le même chemin, au même dénoûment.
Dans un sujet futile elle prend sa naissance. Et sa gradation mène à sa décroissance.
Sitôt qu'en son orgueil Tamant se croit blessé,
Un serment de rupture est par lui prononcé.
A peine ce serment de sa bouche s'envole,
Prêt à désavouer l'imprudente parole,
Par un sot point d'honneur il se sent retenir,
Et prolonge son tort pour n'en point convenir.
Il pourrait d'un seul mot terminer la querelle :
Mais il veut s'éloigner afin qu'on le rappelle;
Et voyant qu'en sa fuite on ne l'arrête pas,
Pour bien montrer qu'il part il revient sur ses pas;
Et l'amante à son tour, qui ressent cette offense,
Masque son fier dépit d'un air d'indifférence.
Ils soulagent leurs cœurs de colère oppressés
Par mille traits blessants rapidement lancés.
Mais, loin qu'un tel débat nous donne quelque alarme,
C'est un courroux d'enfants dont le tableau nous charme.
Les Grecs peignaient l'amour sous des traits enfantins :.
11 est ce qu'il était aux temps les plus lointains.
La figure dTi monde en vain se renouvelle :
Il porte avec orgueil son enfance immortelle.
Ces scènes d« dépit, d'tm effet si piquant.
Veulent qu'avec chalerur les actenra s'attaqnaîit, Portent, parent les ecnipB arec même vitesse; Qu'on sente de leur ton l'tnriliîwne ju»t»iw0;
GHÀKT CmOUlÀHB i23i
Qu'ils sachent l'un et Tairtre accorder constamment Le regard, le. débit, les temps, le mouvement. Le jeu des deux côtés est vif, leste, rapide : Faux braves affectant une allure intrépide, Et par des mots amers désavoués tout bas, S*excitant au courage et n'y parvenant pas.
Vaincus par un amour ardent, jeune, sincère, Tout près de se briser, leur lien se resserre : Gênés de leur serment qu'ils voudraient violer, Leur orgueil expirant cherche à capituler.
La scène dans sa marche est ici ralentie; L'attendrissement vient, la colère est partie. Mais ces anauints eûcor semblent prendre plaisir A retarder l'instant qu'appello leur désir :
L'un veut demander grâce et craint qu'on le refuse ; L'autre pour pardonner attend que l'on s'accuse. Ils retiennent tous deux le mot tendne et charmant, Signal accoutumé du raccommodement :
Ce mot échappe enfin ; mais avant qu'ils le disent, Il faut que dans leurs yeux les spectateurs le lisent, Qu'on sente de leur» coeurs l'inquiet repentir Aux soupirs amoureux qui n'osent en sortir, Mais par qoû leur parole hésite et leur voix tremblé C'est un dno qui veut on admirable ensemble.
D'un mouvemeni égal Vxai Tanitre s'irritant, Uimpression donnée est rendne à rinetaai.
Des sexes différents la nuance s'observe :
Si l'un a plus de feu, l'autre a plus de réserve.
C'est pour nous un tableau suave et ravissant Qu'un amour ignoré du cœur qui le ressent.
Enfant du bon Sedaine, aimable Victorine, - J'ai vu Mars te prêter, avec sa voix divine, Les attraits ingénus qu'épargnait, dans son cours. Le vieillard si pressé d'emporter nos beaux jours. Le* fils de la maison, par le lait de ta mère Entre vous partagé, devint presque ton frère : Il est beau, jeune, aimable; et toi, dans ta candeur, Tu l'aimes autrement que ne l'aime sa sœur.
Au seul mot de duel la frayeur te domine; L'amour non-seulement prévoit, mais il devine : Tremblante pour des jours qui te sont précieux, D'involontaires pleurs humectent tes doux yeux. Il tarde à revenir, et toujours vers la porte Ou ton pas se dirige, ou ton regard se porte; Plus tard, folle de joie, on te voit en sautant Annoncer le retour que tu désirais tant :
Ainsi, sans que jamais un mot d'amour t'échappe, Chez toi l'amour toujours se révèle et nous frappe, Ce jeune maître, hélas! si tendrement chéri, Abusée un instant, tu crois qu'il a péri.
Dans les yeux dô son père alors cherchant à lire, Un effroi douloureux t'oppresse et te déchire, Et toute au désespoir d'un si cruel trépas, Tu dis en sanglotant : Je ne pleurerai pas.
Mais il vit; le voici, l'objet de tes alarmes : Le bonheur en tes yeux amène d'autres larmes; -. De ton sein tout à coup un cri s'est élancé ; Le chagrin par la joie est soudain effacé.
Dans ce rôle parfois des actrices vulgaires, Fières d'exagérer ces mouvements contraires, Des passions du drame affectent les élans :
L'excès est le défaut des modernes talents.
Chez notre Mars, toujours gracieuse et gentille, C'étaient des mots, des pleurs, des cris de jeune fille. Un rôle d'innocence et d'ingénuité Môme dans la douleur veut de la chasteté.
J'aperçois Chérubin que son âge tourmente :
En lui le cœur s'éveille et le désir fermente, Et le sein tout gonflé p^r d'inquiets soupirs, H appelle l'amour, en cherche les plaisirs.
Les mystères charmants qu'il rêve et qu'il ignore, n a quitté l'enfance et n'est point homme encore :
12^ l'art thkatral
Aussi c*ost une actrice an jeune et doux minois Dont le beau pnpfe emprunte et les traits et la voix. Chaque femme le charme et lui semble divine : I*r^t, au besoin, d'aimer la vieille Marceline, 11 voudrait une oreille, un cœur pour y poser Ce mot : J^ aime y suivi d'un amoureux baiser. Leste, espiègle, hardi parfois, il ose à peine Lever ses deux grands yeux sur sa belle marraine : Il se trouble à l'aspect de ses nobles appas, Et du trouble qu'il cause il ne s'aperçoit pas. Quel bonheur le transporte et quel feu le dévore. En sentant sur son front la bouche qu'il adorât Parle-t-on d'un soufflet en chemin détourné, Par un autre reçu, mais à lui destiné, A demander raison le voici qui s'apprête.
Et la main sur l'épée, il redresse la tête.
Cet officier imberbe est un héros naissant :
En le voyant si tendre et si- fier, on pressent Que son cœur, poursuivant une double victoire, Aura pour passions les femmes et la gloire.
Montrez dans Chérubin du feu, de la gaîté:
A la grâce surtout joignez l'agilité.
11 court plus qu'il ne marche, et, prompt à fuir son maître, Se jette erl un fauteuil, saute par la fenêtre :
CHANT CINQULKME 127
C'est, Beaumarchais l'a dit, un polisson charmant Qu'envierait une mère, et qu'on gronde en l'aimant.
Pour lui quel sentiment éprouve la comtesse?
De l'amour? Pas encore ; une vague tendresse, Un de ces sentiments funesU^s au devoir, Et tout iTleins d'un danger qu'on voudrait ne pas voir. Son époux la néglige, et, dans sa solitude, D'un air distrait, rêveur, elle a pris l'habitude. Où vont sa rêverie et sa distraction?
Observez-la : vovoz sa vive émotion
; Quand au page charmant, qu'elle regarde à peine. Elle adresse l'adieu que doit une marraine :
Elle rougit, hésite, et n'ose envisager Ce jeune Chérubin, son rêve et son danger; Craignant une îaUûe et séduisante amorce, Elle veut se combattre et n'en a pas la force. Cet enfant, à la voix si tondre, à l'œil si doux, Elle l'entend chanter son amour à genoux.
Et par mille détails de toilette, elle semble Rechercher un péril dont pourtant elle tremble.
Aux types féminins créés par Marivaux Le public a toujours prodigué ses bravos.
Charaiante Italienne à Paris transplantée, Silvia les offrit à la foule enchantée :
Un rôle,^ù son talent jamais ne s'oublia, Fut orné par l'auteur du nom de Silvia.
Contât et Mars, depuis, ont de ces personnages Reproduit à leur tour de brillantes images.
Toutes deux possédaient le secret d'exprimer Et le désir de plaire et la crainte d'aimer, Cet amour plein d'esprit, de bon ton et de grâces,-* Et dont notre sourire accueille les disgrâces. L'une et l'autre savaient, avec un art charmant. Retarder un aveu jusques au dénoûment : Car cet aveu si doux que l'on brûle d'entendre, . 'Marivaux s'ingénie à nous le faire attendre. C'est là que son talent se montre avec bonheur : Connaissant, disait-on, tous les sentiers du cœur Dont notre Poquelin a su les grandes routes, II offre à nos regards de gracieuses joutes Où, le combat fini, ceux qui luttaient entre eux Sont des vainqueurs soumis et des vaincus heureux.
Marivaux, de l'amour retraçant la puissance, Pour mieux peindre ses jeux, le montre à sa naissance* Redoutant le danger des nœuds mal assortis.
Dorante et Silvia, tous les deux travestis.
S'éprouvent; Qiais il faut qu'en les voyant paraître, Sous l'habit du valet on devine le* maître, Qu'ils s'étonnent l'un l'autre, et qu'insensiblement . L'étonnement amène un tendre sentiment.
Imitez de l'auteur la faute volontaire :
De leur déguisement trahissant le mystère, Les héros de sa pièce, en leur galant jargon, Prêtent à l'antichambre un esprit de salon.
Pasquin, Lisette, avec leur attitude outrée, ^ous leurs brillants habits ont un ton de livrée, Et de la vérité l'auteur peu soucieux Veut ici divertir notre esprit et nos yeux.] Chacun d'eux à singer son maître s'étu(tie, ! Et l'imitation est de la parodie :
! Mais on les voit du moins tenter un vain effort ! Pour mettre leur langage et leurs habits d'accord. Les maîtres, moins sensés, semblent croire inutile De réformer en eux la*tournure et le style.
La naissance et le rang semblent les séparer; Maudissant leur destin, ils doivent l'admirer : Rencontrer chez des gens de condition basse Cette distinction, cet esprit plein de grâce. Ce langage au ton noble, aux tours ingénieux, Tout ce qui charme enfin l'esprit, l'âme et les yeux, Ce contraste éclatant de l'état, du mérite, Injustice du sort dont notre cœur s'irrite,
130 I'aHT THtkXRkh
Que de séductions t comxaèiit leur échapper?
L*amour de toutes parts les vient envelopper.
Dès le commencement leur défaite est certaine :
Combat-on un danger qu*on aperçoit à peine ?
Livrés en imprudents qui ne redoutent rien
Au charme de leur vue et ^e leur entretien^
Ils se laissent glisser sur l'invisible pente.
Etincelle d'abord, et plus tard flamme ardente.
Le sentiment qu'en eux on voit naître sitôt
Grandit à chaque scène et presque à chaque mot
A Toubli de leur rang on sent qu'il les entraine.
Silvia, qui déjà tient Dorante en sa chaîne.
Des douceurs d'un laquais en vain se défendant.
S'étonne de rester, et reste cependant.
Repoussant faiblement un amour qui l'outrage.
Par dés mots trop flatteurs sa bouche l'encourage;
Puis elle sent sa faute,, et pour la réparer.
Affecte une rigueur qui permet d'espérer.
Sans le vouloir enfin, son imprudence jette
Le faux Pasquin aux pieds de la fausse Lisette.
Quelle confusion alors la vient saisir!
Sa honte toutefois se môle de plaisir.
Mais aux propos moqueurs et d'un père et d'un frère.
Elle aeat de son cœur déborder la colère.
Et l'actrice doit faire éclater avec art
L'impétuosité d'un courroux babiljard.
GBANT GINOYII^IE 131
Avec art, ai-je dit : car sôû débit rapide Ne doit jamais cesser d'être net et limpide, Et sous un fol excès de volubilité La noblesse s'efface ain^ que la clarté.
Confuse, en elle-même elle n'ose descendre ; Elle a peur d'y trouver ua sentiment trop teadre. Ici doit se montrer un jeu discret et fin- Mais, hélas! que prévoLi'? qui pourra mettre £n Aux combats, à la boate où son âme etit en proie? Ciel!... un mot change tout : d'une ineffable joie On voit dans son regard luire un subit éclair, Et son cœur peut sans crainte aimer : elle y voU (unir, A ses tourments succède un bonheur qui l'enivre : Ainsi d'un songe afFreux le réveil nous délivre. O de ses maux »eGrets fortuné dénouement ! Mais c'est peu : Kilvia veut que son )eune amant. Pour la rendre de Lui plus certaine et plus fiére, Sacrifie à l'amou;: &a raison tout entière.
Et que son nom, son rang, il les ose oublier Jusqu'à ne point rougir de se mésallier :
Il faut à son orgueil cette nouvelle joie.
Que de coquetterie alors elle déploie !
La ruse féminine éclate en tout son jour.
Renfermant son bonheur et voilant son amour.
132 l'abt théâtral
Que de giéges-eteimants tendus avec adresse I Montrant, sans les livrer, des trésors de tendresse. Elle ne donne pas, mais n'ôte pas Tespoir :
Galathée, en fuyant, se laisse apercevoir.
Elle veut cet amour qui brave un sort funeste, Que l'obstacle grandit et qu'une faute atteste, Et que Dorante, heureux d'aimer et d'être aimé. Forme avec joie un nœud par le monde blâmé.
Mais pour justifier la faute qu'elle exige, Pour que la passion aille jusqu'au vertige.
Pour qu'il puisse surtout d'elle s'enorgueillir. D'une nouvelle grâce elle sait s'embellir.
Quelle délicatesse et d'âme et de langage !
A lui cacher sa flamme elle-même l'engage.
En d'étranges erreurs craignant de le jeter, A cette ardeur si vive on la voit résister.
Mais quelle résistance et molle et séduisante ! Quel regard attendri I quelle voix caressante ! Non; si charmant qu'il fût, nul aveu n'offrirait De ce refus si doux le gracieux attrait.
Dorante tombe aux pieds de cette enchanteresse. Et Silvia, trop sûre enfin de sa tendresse, D'un essai dangereux sortie avec honneur.
Est brillante d'amour, d'orgueil et de bonheur.
Dubois (1), valet rusé, d'espèce peu commune, * D'un maître qu'il chérit veut faire la fortune. Voyez comme par lui,. de détour en détour.
Une opulente veuve est conduite à l'amour.
Sans pitié pour Dorante et sa flamme insensée, Quand elle croit qu'une autre a troublé sa pensée (Une femme plaint peu, vaine de ses appas, Le délire amoureux qu'elle n'inspire pas), Prête à chasser l'amant à sa beauté rebelle, Et qui, brûlant d'amour, ne brûle- point pour elle, Elle^ apprend de Dubois qu'il l'adore, et soudain Adieu l'altier dépit et l'apparent dédain!
Semblable au pur rayon d'une aurore nouvelle, Une douce lumière en son œil étincelle :
L*heureux étonnement qui la vient ranimer Peint le bonheur de plaire et le désir d'aimer. A de menteurs* récits dont elle s'émerveille Elle suspend ses yeux, son âme, son oreille.
Elle interroge, et veut savoir le lieu, le jour. L'instant qui de Dorante a vu naître l'amour. Non sans quelque plaisli*, croyant à sa démence, C'est par la vanité que son amour commence.
Ici d'un cœur ému les mouvements secrets Doivent se refléter en de mobiles traits.
1 Dans les Fausses confidences de Marivaux.
1B4 l'art THEATRAL
Rappelons-nous de Mars la fignre charmante :
Dans ses regards plus doux on présageait Tamante. Le tendre sentiment en son âme naissant De la compassion prenait Taimable accent.
Dans ce rôle Contât, sa belle devancière, Portait son jeu briUant, sa piquante manière, Et peut-être ses yeux, qu'animait le désir.
S'arrêtaient sur Dorante avec trop de plaisir. Des dons extérieurs Mars semblait moins charmée; Elle se laissait prendre au bonheur d'être aimée, Et dans l'expression d'une croissante ardeur L'une avait plus de verve et l'autre de pudeur.
Mais laissons Marivaux et sa muse coquette; Que de sombres couleurs chargent notre palette : Varions nos aspects, et sachons, en nos vers, Après l'amo^ir galant peindre T amour pervers.
Néron, impatient de ses vertus factices.
Sent au fond de son cœur bouillonner tous les vices, i D'une longue contrainte il abjuré Tennui, Et trois ans d'innocence ont trop pesé sur lui; ^
11 est las des devoirs où s'enfermait sa vie, i
Il est las d'Agrippine, il est las d'Octavie. - d
CHANT CINQUIÈME idS
Vu\ obstacle, nul frein ne saurait l'arrêter;
Il a soif (le mal faire et se veut contenter.
Aux crimes de son règne il s'apprête, il s'excite :
!Néron déjà commence à mériter Tacite.
Dans la nuit, sans égards pour* son sexe et son rang,
Junie est entraînée au palais du tyran :
ÎI a, sans être vu, contemplé ses alarmes,
jSa pâleur, son désordre et ses yeux pleins de larmes ;
îEt ce triste spectacle, enflammant son désir,
\A versé dans son âme un odieux plaisir.
Lorsqu'il fait ce récit à l'infâme Narcisse,
fQue sa voix, que son corps de volupté frémisse ;
iîue son sourii'e affreux nous donne le frisson.
[Mais surtout dje la voix ne forcez pas le son. Néroi;i n'altère point, de ses chants idolâtre, Une voix par son ordre applaudie au théâtre, Et son talent d'acteur est par lui respecté ; Il unit l'élégance avec la cruauté.
Puis son âme, plus tard aux forfaits enhardie, N'a point encor goûté le meurtre et l'incendie : L'opprobre de son régne est tout dans l'avenir.
Et sur ses pas Néron peut encor revenir.
ussi, quand du passé lui retraçant les charmes, urrhus verse à ses pieds de généreuses larmes, a vertu rentre au cœur du fils d'^Enobarbus : ais Narcisse a bientôt fait oublier Burrhus.
Pal* lui Tinstinct pervers tout à coup se réveille,
Et va continuer les crimes de la veille.
Et ce n'est pas l'amour qui du jeune empereur
Fait renaître soudain l'homicide fureur;
Non, c'est l'ennui du joug maternel, c'est la rage .
Contre un esprit altier dont son sort est l'ouvrage,
Qui ne veut voir en lui qu'un fils obéissant,
Et non de l'univers le maître tout-puissant.
C'est par là que Narcisse et l'attaque et le blesse.
Et qu'il pousse aux forfaits sa fougueuse faiblesse.
L'amour n'est chez Néron qu'un désir effronté.
Un caprice des sens et de la vanité.
Qu'amuse la douleur et que la plainte irrite.
Lâche tyran, tout fier des terreurs qu'il excite.
Dans ses hideux penchants jusqu'à ce jour contraint.
Il brave, en la fuyant, Agrippine qu'il craint.
Et les coups qu'à.Pallas a portés sa colère
Par-dessus l'affranchi vont atteindre la mère.
Octavie est sa femme,- et ce titre est son tort :
Le divorce est pour elle un chemin vers la mort.
Lui, les honteux excès, le sang, les jeux scéniques,
Seront ses seuls penchants et ses plaisirs uniques.
De sa terrible mère il n'a point hérité
La vaste ambition, l'altiére majesté :
Il le sait, s'en irrite, et murmure loin d'elle ;
Mais, présente, à son joug il redevient fidèle.
Ce joug, SOUS qui son front s'indigne de fléchir, Le parricide seul pourra l'en affranchir.
Dans le Néron naissant présenté par Racine Que le futur Néron s'annonce et se dessine; Que l'acteur sache enfin, par un coup de son art. Dans ce qu'il fait, montrer ce qu'il fera plus tard. Indice de fureur et d'une mort certaine, Qu'un regard soit lancé sur la femme hautaine ; Qui môme envers la mort gardera sa fierté.
Offrant aux coups le ventre où Néron fut porté. Ce bourreau des Romains que la pourpre décore. L'amitié l'importune, et l'amour, il l'ignore, ': Et par les nations lâchement obéi, i II hait le genre humain comme il en est haï.
Tartuffe dans son sein cache un honteux mystère:: Aimant secrètement d'un amour adultère.
Il veut séduire Mmire, et par la trahison Payier son bienfaiteur et souiller sa. maison. H ne se combat point; de remords incapable, Il n'implpre point Dieu contre un amour coupable; Il veille sur Elmire en jaloux, en amant : Mais nulle trace «n lui d'un amoureux tourment. Loin de perdre un seul jour l'appétit et le somme. Loin de vivre de pleurs, de soupirs, ie saint homme
138^ 1 l'art théatbal
De la chair des perdrix nounit soa teint vermeil, fe'huwiecte de bon vin et dort d*uiL long sommeil.
Ëlmire de Tartnffe a deviné la flamme; L*œil d'uue femme lit si vite dans notre âme I Pendant quelques instants elle sait esquiver ta déclaration toujours près d'arriver.
Bour lui, de sa santé s'informant avec zélé.
Doucement il s'efforce à se rapprocher d'elle ; 11 parcourt tant d'attraits de ses cyniques yeux. Pieusement baissés pour les admirer mieux.
Sans en oser parler, il montre sa tendresse, S-empare de ses doigts qu'avec amour il presse, Pose sur ses genoux une indiscrète main, Sait, s'il fut trop hardi, s'arrêter en chemin. Pour ses témérités invente des excuses.
Et s'avance à travers mille petites ruses.
Ecoutez ses discours remplis d'un si doux miel; Gomme il parle toujours de Dieu,, toujours du ciel l C^est avec un langage humble, ardent et mystique Qu'il attente à l'hoimeur du foyer domfisticpie» A l'épouse d'Orgon déjclarant son ardeur^ Son impudicité lui parle de pmdeur.
Maip il ne.Jâ. doit pas condamner au martyre D'une nymphe exposée aux tran&]^ort& d*ua ftatynB^
CHANT GIN<3UIÉME 139
Et le fou'^be. sait trop qu'à lui-méma fatal, U la révolterait par un amour brutaL Heureux d'un tôte-à-téte où Ton daigne renteadre, Sa voix, sans s'élever, est animée et tendre; D'un ton mystérieux il s'exprime, et toujours Suit d'un œil inquiet l'effet de ses discours. Avec quelle mielleuse et sournoise impudence Il vante des dévots l'amoureuse prudence !
Pour attirer Elmire en un piège trompeur.
Il l'espère tenter par un plaisir sans peur : Sans peur ! et c'est ainsi que, pour toute morale. Il prêche effrontément la crainte du scandale, Et qu'il ose, poussant l'audace jusqu'au bout. Nier Celui que nul ne voit, et qui voit toutl
Accusé par Damis, l'aveu même du crime Aux yeux trompés d'Orgon est un acte sublime : Ce qui dut les briser resserre leurs liens ; Avec sa fille encoç il lui donne ses biens, Et l'auteur, par un trait de son puissant génie. Renoue une action que l'on croyait finie.
Mais au but qu'il poursuit comment parviendira-trii ? Par quel moyea tromper un trompeur si subtil ? Ici Molière encor mirite qu'on l'admire.
Tartuffe est par Dorine appelé près d'Mmire.
Honteux de son secret par Damis dénoncé.
Et contre elle le cœur doublement courroucé De Taccusation par sa bouche appuyée, Et du fâcheux accueil dont sa flamme est payée, D'un outrage récent supportant mal le poids, Son abord est contraint, froid et fier à la fois. Celle dont il reçut ce vertueux outrage.
Lui tient en ce moment un différent langage : Il l'entend, la regarde, et de ce changement Lui demande la cause avec étonnement. Puis, avec défiance il observe, il écoute Cette femme faisant un aveu qui lui coûte, Et dont l'émotion, que doit toujours sentir La sincère vertu condamnée à mentir, Peut aux yeux de Tartuffe, en cet instant d'épreuve, D'une illicite flamme être l'heureuse preuve. Trop imprudent d'abord, Tartuffe maintenant, A force de prudence, est. trop entreprenant ; Il ose de l'amour vouloir le dernier gage :
Il demanderait moins s'il croyait davantage.
Bientôt le spectateur voit du fourbe effronté S'accroître les désirs et la témérité.
Dans ses sens tout à coup une fièvre s'allume : Elmire s'arme eh vain de son pudique rhume.
Et par le double sens qu'enferment ses discours,
! En feignant de se rendre, appelle à son secours.
Mais on croirait qu*Orgon, moins mari que complice.
Attend que devant lui son affront s'accomplisse.
Notre imposteur, que rien n'arrête en ce moment,
Marche aux réalités, qu'il convoite ardemment,
Et, dans TQxpression de sa flamme insolente,
Son regard est hardi, sa parole brûlante.
Tout obstacle est vaincu, tout scrupule levé;
Encor quelques instants, le crime est achevé :
Devant un mot pourtant il s'arrête, il hésite;
Le ciel, dont tant de fois a parlé Fhypocrite,
Tout à coup par Elmire entre eux deux est placé;;
Et c'est devant ce mot, par lui tant prononcé.
Que le masque arraché tombe enfin, et Molière '
Du monstre nous fait voir la laideur tout entière.
Mais toujours, par l'effet d'un art prodigieux.
Tartuffe est ridicule, en étant odieux.
Sous deux aspects divers sa figure nous frappe :
L'indignation gronde et le rire s'échappe.
Pour être reproduit avec fidélité.
Il faut qu'il soit comique en sa perversité.
Cet air faux et cafard sur un visage austère. Ces yeux levés au ciel, ou baissés vers la terre, £t d'où s'enfuit parfois la feinte humilité
i\i î i/art théâtral
6*effaçant «ous Taudace et la lubricité,
Ces mains jointes, toujours simulant la prière.
Cette langue mystique, à lui si familière,
Et dont il use même en ses propos d'amour ;
Et quand son imposture éclate en tout son jour.
Cet homme, qui devrait implorer l'indulgence.
Osant, au nom du ciel, promettre la vengeance.
Son plaisir du malheur par lui-même apporté
Sous le toit bienfaisant qui l'avait abrité.
Et du nom révéré du prince, le perfide,
Gomme du nom du ciel, se faisant xrae égide.
Ce scélérat à tous parlant superbement,
Et:muet tout à coup devant son châtiment;
Ces fiers coups de pinceau donnés par un grand m.altre
Que rien n*a surpassés, n'égalera peut-être,
voilà ce qu'au théâtre un acteur studieux
A. le noble devoir de montrer à nos yeux.
Que jamais au travail votre talent rebelle
Né recule devant une tâche si belle 1
Que l'admiration sache vous inspirer !
Q'est ne comprendre point que ne point admirer.
L'auteur d*.tiïie telle oeuvre eut un affreux salaire. Des bigots démasqués Timplacable colère Persécuta sa vie et châtia sa mort.
CflANT GINQUIÉMK 143
Et Bossuet s*unit à leur barbare effor-t :
On voit avec douleur, lorsque Molière tombe,
L'Aigle de Meaux lancer la foudre sur sa tombe.
O grand prédicateur de la divine loi,
Le grand poète, hélas I fut outragé par toi;
Tu ne pardonnas point, ainsi que Dieu l'ordonne :
Mais Tombre de Molière aujourd'hui te pardonne,
Molière, qu'à sa mort bénit la charité.
Tu ne prévoyais pas que la postérité,
Juge intègre de ceux que leur siècle renomme,
Dans chacun de vous deux saluerait un grand liomine;
Qu'égaux devant la gloire, un jour du même éclat
Ses rayons couvriraient l'acteur et le prélat.
Molière ponvait-il, du haut de son génie,
S'abaisser jusqu'à croire à son ignominie ?
Dans les jeux de la scène habile à nous charmer.
Ce qu'écrivait l'auteur, l'acteur sut l'exprimer.
Les méchants et les sots, race toujours nombreuse.
Sur la scène traînés par sa main vigoureuse, . r
Flagellés par ses trrâts pleins de verve et de s^l,
Y subissaient l'affront d'un rire universel. . . : ■ Z
Tandis que Bossuet, éloquemment austère, ' » .'
Etalait le néant des grandeurs de la terre, ; >L
Enseignait nos devoirs avec sévérité, ^ '
Molière plaisamment disait la vérité, ' i ^ •'
Sur lo théhlDre, à tons faisant justice égale, . . ... )
Frappait du'vice heureux Timpunité légale.
C'est pour de tels forfaits que son nom fut flétri, . Son cercueil insulté, ses mânes saps abri.
O honte ! 6 d*un beau siècle indigne barbarie ! France, n'entends-tu pas sa veuve qui te crie : Quoi î point de sépulture à ses restes mortels ! Et la Grèce à cet hocame eût dressé des autels ! Ah ! celle qui parlait ainsi devant son ombre Le condamna vivant à des tourments sans nombre. Elle lui refusa ces plaisirs du foyer 0ù les chagrins publics se viennent oublier, €e bonheijr domestique où, dans les jours d'orage, L'âme prête à faillir retrempe son courage.
Parmi tant de soucis, de travaux accablants, Quelques doux mots mêlés à des pleurs consolants, Les soins affectueux, la causerie intime, Un regard qui repose, un souris qui ranime.
Voilà ce qui manquait à ce cœur enflammé Mourant de la douleur d'aimer sans être aimé. Toi, sourde tant de fois à ses cris de détresse. Pourquoi ces vains élans de tardive tendresse ? Va, cesse d'étaler si fastueusement Ton hypocrite deuil, tes larmes d'un moment.
Offre de tes remords une plus sûre preuve :
Femme infidèle, sois une fidèle veuve ;
Garde pieusement son souvenir... Mais non:
Dans un vulgaire hymen tu cours perdre un beau nom.
Honte sur ta mémoire, âme froide et grossière,
Qui n'as pas su mourir la veuve de Molière !
Des tendres sentiments, présents de l'Éternel, Le plus beau, le plus saint est Tamour maternel. La mère ne vit point pour elle; non : ravie De placer dans un autre et son âme et sa vie, Les douleurs qu'il coûta le lui rendent plus cher : C'est le sang de son sang et la chair de sa chair. Il n*est rien que pour lui son courage n'affronte : Elle brave la mort, elle accepte la honte.
Quel oubli de soi-même en tous ses dévouements ! Quelle affection pure, immense ! et des amants Combien l'amour charnel, égoïste, éphémère.
Est petit à côté de Tamour d'une mère!
Voyez Mérope : un fils, au trépas arraché,
Dans le fond des déserts est loin d'elle caclié,
Klle le croit frappé par une main barbare :
Jusqu'à la rage alors sa tendresse s'égare;
Elle veut le venger par un meurtre nouveau,
Et, reine, elle se change en un sa)iglant bourreau.
A nous faire accepter cette affreuse vengeance
Appliquez et votre âme et votre intelligence.
Que ce cœur maternel à se troubler soit prompt ;
Que son pâle visage et les plis de son front
D'une longue douleur attestent l'habitude;
Que son regard, errant avec inquiétude,
Semble chercher partout cet enfant précieux.
Ou, tourné vers le ciel, aille implorer les dieux.
Hors le fils qu'elle pleure, il n'est rien qui la touche;
Elle n'a que deux noms dans le cœur, dans la bouclie :
Narbas, Égisthe.... Hélas! quand Teparattra4-il,
Narbas, ce vieil anii qui guida son exil,
A qui fut confié le noble sang d'Alcideî
A-t-il quitté les champs de Messène? l'Élide
A-t-elle recueilli ce fils, son cher trésor?...
doute! affreux soupçon! Respire-f-il encor?...
De pensée en pensée ainsi flottant sans cesse,
Ce n'est point la langueur d'une morne tristesse
Qui s'exhale dé l'âme en un accent plaintif :
Sa plainte est inquiète et son ehagriri actif.
La douleur d'Andromaque est moins impétueuse : Dans son malheur, d'Hector la veuve vertueuse Au fruit de leur hymen peut du moins -chaque jour Porter quelques baisers permis à son amour ; Au destin qui l'opprime elle soumet son âme : Mais elle craint Pyrrhus et sa fougueuse flamme. Et composant ses yeux, son maintien, son accent. Évite de blesser un vainqueur tout-puissant, Prêt, dans son orgueilleuse et féroce colère, A venger sur Tenfant les mépris de la mère.
Pour éteindre Tamour dont s'accroît son malheur. Elle montre ses traits flétris par la douleur, Et combat de Pyrrhus la barbare tendresse Par ses discours tout pleins d'une pieuse adresse.
Mérope a plus d'audace : au sujet orgueilleux Qui, pensant qu'un soldat peut se passer d'aïeux, Ose offrir à sa reine une main délovale.
Elle oppose l'orgueil de sa race royale.
Mais les événements se pressent : à l'instant Qu'Égisthe va périr, un cri part; elle entend. Elle revoit Narbas qui, pâle, hors d'haleine, Accourt pour épargner un remords à sa ruino.
Ses autres fils, l'époux qu'elle a longtemps pleures Par Taffreux Polyphonte ont été massacrés;
15S l'art théâtral
Narbas le lui révèle, et cependant Tinfâme
Veut ravir de Gresphonte et le trône et la femme;
Il est proclamé roi par le peuple aveuglé.
Surpris qu'en sa douleur Mérope ait reculé
D'un obscur assassin le juste sacrifice.
Craignant dans ce retard un secret artifice,
C'est à lui seul, dit-il, qu'elle doit confier
Le châtiment prochain du jeune meurtrier.
Condamnée aux tourments d'une horrible contrainte.
Il faut qu'elle déguise et sa haine et sa crainte,
Et devant le tyran nous la voyons trembler.
En défendant celui qu'elle allait immoler.
Quand, fièrement bravé, Poiyphonte, en sa rage,
Commande de frapper l'insolent qui l'outrage.
Que l'actrice réponde à cet ordre cruel
Par les cris déchirants de l'amour maternel.
On dit que Dumesnil, cette sublime artiste.
Traversant le théâtre, accourait vers Égisthe,
Le couvrait de baisers, de pleurs, semblait alors
Lui faire contre tous un rempart de son corps.
Par son regard, empreint d'une superbe audace,
Défendait d'attenter au dernier de sa race ;
Puis, s'effrayant soudain de sa témérité,
Aux genoux du tyran qu'elle avait insulté
Tombait, et n'opposait alors pour toutes armes
Que son humble prière et ses touchantes larmes.
CÂÀNT SIXIÈME 153
Jadis, il m'en souvient, j*ai vu plus d'un vieillard Heureux de me conter ces triomphes de Tart, Que Tart même inscrivit dans ses glorieux fastes. De son jeu, disaient-ils, les rapides contrastes, Cette craintive voix, cet accent foudroyant, Cet œil fier se voilant d*un regard suppliant. Ces cris que Fâme jette et qui vont saisir Tâme, Ce désordre éloquent, cette tragique flamme Passionnaient la foule; et chaque spectateur, Oubliant le théâtre, et Tactrice, et Tauteur, Pleurait, et ne voyait qu'une mère éplorée Pour le salut d'un fils saintement inspirée ; Et ces vieillards émus, dont j'écoutais la voix, Retrouvaient dans leurs yeux les larmes d'autrefois.
Ândromaque nous montre, à la fois douce et fière,
Non l'insolent courroux d'une captive altière,
Mais le respect d'un nom qui des Grecs fut l'effroi.
La veuve d'un héros, digne fille d'un roi,
Sans murmure subit des maux sans espérance :
On plaint, en l'admirant, cette noble souffrance.
Mais ses pleurs pour son fils ont vainement coulé;
Aux frayeurs de la Grèce il doit être immolé;
Andromaque a lassé d'une plainte inutile
Et la fille d'Hélène et l'héritier d'AchUle.
Ah î quiind d'Astyanax Varrèt est prononcé,
Entendez-vous le cri de son sein élancé?
Voyez-vous tout à coup quelle terreur l'entraîne
Aux genoux du cruel qui retrace à sa haine
Son Ilion détruit, les siens qu'il fit périr,
Son époux qui n'est plus, son fils qui va mourir?
Vains efforts! vain espoir!... Que faire? Sera-t-elle
Une infidèle veuve, une "mère cruelle?
De deux devoirs pieux lequel sera vainqueur?
Elle charme Toreille en déchirant le cœur.
Quelle antique beauté! quelle langue divine!
Cl'est Homère inspirant la Musé de Racine.
Comment sauver l'enfant promis à des bourreaux?
Sur sa tombe elle ira consulter le héros
Qu'Œacide a plongé dans la nuit éternelle,
Et ses ordres sacrés seront suivis par elle.
11 parle : à son arrêt Andromaque souscrit.
Pour assurer un père à l'orphelin proscrit,
Elle épouse Pyrrhus, qui l'attend dans le temple :
Là, devant son époux dont l'ombre la contemple,
Sa main,:pour s'épargner la honte d'un remord.
Va la faire passer de l'hymen à la mort.
Sous Un calme apparent, de chagrin oppi'essée,
A la triste Gléone elle dit sa pensée.
Confie à sa fidèle et tendre affection
Le seul débris vivant des grandeurs d'Ilion ;
CHANT SIXIÈME i 155
Elle espère trouver dans ses soins, dans son zèle, Pour l'enfant qu elle quitte une mère nouvelle : . Elle contient ses pleurs dans son sein, mais parfois L'émotion qui monte altère un peu sa voix. Que l'actrice toujours simple, noble et touchante. N'offre point à l'oreille une douleur qui chante. Espérons que les jours sont à jamais passés Des roucoulantes voix, des chagrins cadencés; Que, bannissant l'emphase, une raison plus saine Fixera pour jamais sur la tragique scène Ce débit poétique ensemble et naturel Dont l'art, depuis Talma, fit présent à Rachel.
Près des vaisseaux oisifs aux rivages d'Aulide, Quel orgueil brille au front de l'épouse d'Atride! Son port majestueux et son langage fier Nous révèlent un sang chéri de Jupiter, La fille de Léda, par de saints nœuds unie Au plus puissant des rois qu'honore l'Hellénie. Pour disputer son sang à des dieux en courroux, Clytemnestre d'Achille embrasse les genoux, Tant l'amour maternel, qu'un grand devoir réclame. Au-dessus de l'orgueil sait élever une anu^î ^ Cependant, d'une mère humiliant les droits, Elle ne tombe point aux pieds du roi dos rois :
Si la valeur d* Achille est par elle implorée,
Elle traite en égale avec le fils d*Atrée.
Quand elle veut répondre à ce prince odieux
Ordonnant sans pitié Tobéissance aux dieux,
Ses paroles d*abord sont lentes, mesurées;
Elle a les yeux ardents, fixes, les dents serrées,
Et bientôt de son sein gonflé par la fureur
Débordent le mépris, et la haine, et l'horreur.
Oh t comme, en gémissant, elle se représente
Sa fille, chaste vierge et victime innocente.
Par Calchas immolée, et ce prêtre cruel
Dans ses flancs déchirés interrogeant le ciel !
D'un affreux désespoir à ce tableau frappée,
Sa voix est de sanglots, de pleurs entrecoupée;
On la voit succombant sous le poids de son deuil.
Et son corps est sans force, et son front sans orgueiL
Tout à coup (d'une mère, 6 vaillante tendresse!)
De toute sa hauteur la voilà qui se dresse,
Et lançant vers Atride un défi menaçant.
Redevient orgueilleuse en désobéissant.
C'est là qu'il faut tonner, là qu'il faut être belle
De maternel amour et de fierté rebelle,
Et, dans un jeu sublime en sa simplicité.
Allier le désordre avec la majesté.
£st-il un plus beau nom que celui d*Antigone? Des siècles écoulés le respect environne CSette touchante image et ce type idéal De l'amour fraternel, de l'amour filial.
Duels à nos regards l'offre près de son père. Guidant et consolant une grande misère :
Elle est d'un triste roi détrôné par les dieux Le bâton de vieillesse, et la joie, et les yeux. Si Ducis a chargé de couleurs infidèles Les superbes tableaux de ses fameux modèles, Du moins il sut trouver, poète par le cœur, De réelles beautés qu'avec un ris moqueur A sa mémoire en vain la justice dénie :
A force de vertus il avait du génie.
Eh ! qui peut contempler sans respect, sans pitié. Ce proscrit du destin sur sa fille appuyé, Ce coupable innocent, cette grandeur qui tombe, Mendiant un asile et cherchant une tombe ?
Traînant en fugitif ses déplorables jours, Il n'a que son enfant pour abri, pour secours. Quand ses fils l'ont chassé, quand chacun l'abandonne, Il partage ses maux avec son Antigone.
Pour elle point d'hymen 1 son époux, le voilà : Le sentir, le toucher, s'assurer qu'il est là, Qu'il conserve la vie en perdant la lumière ; S'il implore les dieux, se joindre à sa prière ;
158 l'akt théâtral
Quand il lance l'insulte à ces dieux ennemis.
Seuls auteurs des forfaits que ses mains ont commis^
Endormir sa fureur dans ses douces étreintes.
Mêler sa voix plaintive à ses amèies plaintes.
Calmer de ses esprits l'égarement cruel,
Le rendre à la raison par l'amour paternel,
Faire, à ses doux accents, des lèvres de son père
Descendre le pardon sur un coupable frère :
Telle est, vierge fidèle à ses chastes liens,
La sainte de la Fable et l'ange des païens.
Un père a l'attitude et la voix imposante :
S'il bénit ou maudit, c'est Dieu qu'il représente. Corneille se fait voir dans toute sa hauteur Quand Géronte irrité gourmande un fils menteur. Voyez, en flétrissant une indigne faiblesse, Quelle noble origine il donne à la noblesse ; Entendez-le à ce fils déclarer fièrement Que, lorsqu'il s'ose dire un gentilhomme, il ment. Celui-ci de Cliton offre le témoignage :
Le vieillard sent monter la honte à son visage, S'approche de Dorante, et, s'exprimant plus bas, Lui demande comment son front ne rougit pas, En s'abaissant ainsi jusques à reconnaître Qu'un valet peut avoir plus d'honneur que son maître.
Molière en don Juan peint tin cœur vicieux Bravant les lois, les mœurs, les enfers et les cieux. Il a (vous en jugez à sa froide attitude) Du courroux paternel une longue habitude ; Les discours du vieillard ne sauraient l'émouvoir. Et pour toute réponse il l'invite à s'asseoir. Don Louis, à ce trait de sublime impudence, Surpris, indigné, garde un instant le silence, Sur ce fils, de son nom trop indigne héritier, Tourne un triste regard plein d'un courroux altier, Un front où la grandeur respire, où se retrace La majesté du père et l'orgueil de sa race.
Quand il laisse échapper ces mots: Non, insolent, Je ne veux pas m' asseoir, que son débit soit lent, Il faut qu'ici l'acteur se contienne et s'observe, Des brusques mouvements que son corps se préserve. Qu'on sente sous un calme apparent, solennel. Les nobles grondements du courroux paternel.
Vieillards du grand Corneille, ô fière et noble race, Salut, père du Cid ! salut, père d'Horace !
Par un corps sans vigueur ton courage est trompé. Don Diègue, et de ta main le fer s'est échappé^ Devant ton déshonneur un instant immobile, Ton cœur vaillant maudit ta vieillesse débile ;
160 l'aut théâtral
Ton nom est à jamais flétri... mais, ô bonheur;
Un fils digne de toi te va rendre l'honneur.
Le jeune homme parait : dès qu'il entend son père
Lui dire : As-tu du cœur / il bondit de colère :
Son héroïque accent, son geste, son regard,
Jettent la joie au cœur du généreux vieillard.
Pourtant Rodrigue hésite au nom de sa maltresse.
Don Diègue le fait taire : il le pousse, il le presse
D'aller venger TalTront qu'un père va pleurer.
Et comme son amour se plaît à l'admirer.
Quand la mort de Gormas est son vaillant ouvrage î
Gomme il lui fait baiser la place où fut l'outrage !
Il a vengé l'honneur de son père offensé :
Qu'il sauve maintenant son pays menacé.
Et Rodrigue obéit; il va joindre le Maure :
11 s'appelle le Gid. Ce n'est pas tout encore :
Ghimène le poursuit jusque sous ses lauriers.
Et demande sa tète à tous les chevaliers.
A de nouveaux combats en vain le roi s'oppose ;
Don Diègue ne veut pas que son fils se repose,
Et, certain de son bras ainsi que de son cœur.
Il cherche des périls pour ce jeune vainqueur.
Ne faites pas d'Horace un vieillard trop farouche. Citoyen, on l'admire : il faut encor qu'il touche ;
Car ce Romain est père. Au moment des adieux,
Il sent son cœur fléchir, des pleurs mouillent ses yeux;
Et quand les deux cités semblent d'accord entre elles
Pour mettre en d'autres mains le soin de leurs querelles,
Il est heureux de croire, au moins quelques instants.
Qu'elles se vont choisir de nouveaux combattants.
De répoux de Sabine on raconte la fuite:
Comme il est indigné de sa lâche conduite î
Devant des ennemis trahir ainsi TÉtat !
Ils étaient trois : qu'importe ? il fallait qu'il restât,
Qu'il mourût; et ces mots, dont l'oreille est avide.
Doivent être lancés d'un ton bref et rapide.
C'est un sublime élan, saintement inhumain ;
C'est le cri de l'honneur que jette un vieux Romain;
Et, non content encor d'un énergique blâme.
Il jure de verser le sang de cet infâme.
Quand l'amour du pays a-t-il jamais fait voir
De plus mâles transports, un plus beau désespoir ?
Tout à coup quelques mois prononcés par Valère
Dissipent son erreur, éteignent sa colère.
C'est pour Rome qu'aux siens son fils a survécu ;
Le guerrier avait fui pour vaincre : il a vaincu,
Et son père est saisi d'une héroïque ivresse ;
Il verse avec fierté des larmes d'allégresse.
Quand ce fils s'est souillé du trépas de sa sœur,
Horace consterné le blâme avec douceur.
Et ne veut point venger, à soi-même funeste, La fille qu'il n'a plus sur le fils qui lui reste. Pour défendre les jours du coupable vainqueur, , Quelle éloquente voix s'échappe de son cœur ! Il atteste les lieux témoins de sa victoire, Ces murs retentissants de sa récente gloire, Et le sacré laurier qui, respecté des dieux, Protège, en le couvrant, son front victorieux. Le sien semble entouré d'une sainte auréole : Un lyrique transport échauffe sa parole, Et le jeune héros que le vieillard défend.
Gomme au champ de bataille est encor triomphant.
Et, détournant les yeux de ces cœurs magnanimes, Je vois l'amour du trône enfanter de grands crimes. . D'un fils, dont le nom seul excite encor l'horreur, Les forfaits d'Agrippine ont fait un empereur : Mais, en le revêtant de la pourpre suprême, Elle Fa fait régner pour régner elle-même.
Las de son joug, Néron, l'évitant avec soin, Méconnaît ses bienfaits et la brave de loin ; Car devant elle plein d'une impuissante rage. Il sent fléchir sa force et tomber son courage. De celle qui le mit au trône des Césars Il craindrait d'affronter la voix et les regards,
Et, fuyant le courroux d'une mère outragée, Par elle vaiiyeroent sa porte est assiégée.
De la veuve de Claude humiliant l'orgueil, Burrhus insolemment l'arrête sur le seuil.
Dans l'exil de Pall-as sans peine elle devine Une mortelle atteinte au crédit d'Agrippine.
. Elle voit dans Junie au trône s'asseyant, De ses honneurs détruits le présage effrayant, Et sa colère, alors perdant toute mesure, Ajoute imprudemment la menace à l'injure.
Mais, songeant que peut-être on va briser demain Le sceptre que longtemps a dirigé sa main, Elle craint, au moment de commencer la lutte, Que Néron en tombant ne l'entraîne en sa chute. Quel repos, quel espoir lui peut être permis Dans une cour nouvelle, au milieu d'ennemis.
Ses maîtres maintenant, naguère ses victimes, Et prêts à la punir des maux dûs à ses crimes ? Elle croit (vain espoir d'un orgueil insensé I)
. Faire renaître encor son éclat effacé ; EDe croit qu'à sa voix, si longtemps obéie, Néron va regretter une chaîne haïe, Un joug qui maintenant commence à lui peser, Et qu'il ne reprendra que pour le mieux briser. Mais enfin elle obtient l'entretien qm'elle implore ; Elle peut épancher le fiel qui la dévore.
Montrant que sa ûerté survit à son pouvoir.
Assise, elle commande à César de s'asseoir.
11 prend place auprès d'elle et l'écoute en silence, D'un discours orgueilleux subit la longue offense, Et l'entend raconter un horrible passé, Jusqu'au poison qu'à Claude elle a jadis versé, Tant d'odieux secrets, do honteux artifices, Bienfaits intéressés, sanguinaires services, Forfaits qu'elle reproche à ce Néron qu'un jour Ses forfaits montreront digne d'un tel amour. Dans ses discours, empreints d'une subtile adresse, Elle mêle au courroux des accents de tendresse; D'un sinistre avenir son cœur semble effrayé : La menace a parfois le ton de la pitié.
Mais lorsque, par Néron facilement trompée.
Elle croit ressaisir sa puissance échappée.
Quel délire d'orgueil éclate en ses regards I Dans ton triomphe, ô veuve, 6 mère des Césars, Avec quelle fierté ta tête se redresse !
Te fiant aux transports d'une feinte tendresse,. Aux semblants in*posteurs du respect filial.
Ta main semble tenir le sceptre impérial.
Quelques instants ont vu s'évanouir ton rêve ; De tes illusions le vain nuage crève.
Britannicus a bu le poison fraternel, Et bientôt h tes yeux s'offre le criminel.
GHAI^T SIXIÈME 165
C'est alors que d'avance insultant sa mémoire, En vers majestueux tu fais parler l'histoire : D'une tonnante voix tu maudis le pervers Qu'en silence- bientôt maudira l'univers.
L'actrice en ce moment est plus qu'une mortelle ; Fiére divinité, tout doit grandir en elle :
C'est Némésis qui jette au diBsposte irrité L'épouvantable arrêt de la postérité.
Bourreau de ses enfants, d'elle seule idolâtre, Plus criminelle encore, apparaît Gléopâtre.
Oh î comme on sent brûler dans cette âme d'airain L'inextinguible soif du pouvoir souverain !
Eh quoi ! du rang suprême il lui faudrait descendre, Elle, de qui l'orgueil n'a jamais pu comprendre Que, si le sang versé fraye au trône un chemin. On ose refuser d'ensanglanter sa main !
Avant que de son front le diadème tombe, Ses fils, tués par elle, entreront dans la tombe; Le trône est son seul but, sa seule passion : Rempli par l'avarice ou par l'ambition, Aux plus doux sentiments le cœur humain se ferme, Et pour ses vœux jamais d'obstacle ni de terme. Opulent, on s'efforce à grossir son trésor; Au faite parvenu, Ton veut monter encor.
16d l'art théâtral
Observez bien comment la muse du théâtre Fait parler, fait agir Harpagon, Gléopâtre, Comment, types parfaits dans des genres divers. Se montre de leurs cœurs l'égoïsme pervers.
Voyez de quelle ardeur tristement inquiète L'une aime sa couronne et l'autre sa cassette : Alceste à Gt^limène eût trouvé moins d'appas ; Phèdre sent des remords; mais eux, ils n'en ont pas. Tous deux, multipliant autour d'eux les victimes, Marchent de honte en honte et de crimes en crimes. Jamais pour ses enfants Harpagon n'eut d'amour : Dans Elise et Gléante, à chaque heure du jour, Il croit voir deux larrons guettant l'instant propice De lui voler cet or, son tourment, son délice. Sans respect pour leur père et sans affection, L'un, payant d'un bon mot sa malédiction, Reproche à ce vieillard que la colère enflamme Son ridicule amour et son usure infâme; L'autre, non moins rebelle à son autorité, •Complice d'un amant, brave un père irrité.
Rival de son fils même, à l'ardeur de Gléante Il dispute la main d'une fille charmante; Mais aux jeunes appas dont son cœur est touché Le sordide vieillard veut plaire à bon marché. Cet homme, possédé d'une double démence, D'un budget amoureux comprend peu la dépense,
Et, joué par son fils, se plie en enrageant
A des attentions qui coûtent de l'argent.
Ravi lorsque sans dot sa fille est acceptée,
11 lui faut par sa femme une dot apportée.
Son oreille toujours écoute ; son regard,
Errant de tous côtés, est sinistre et hagard.
Quel endroit ignoré, quelle sûre cachette
Pourra protéger l'or qu'enferme sa cassette ?
Chaque bruit, est pour lui l'indice d'un malheur :
Un chien jappe : ce chien vient d'entendre un voleur;
Ses enfants se font signe : ô funeste pensée !
C'est que par ses enfants sa bourse est menacée.
En proie à la colère, agité de soupçons,
D'une peur invincible éprouvant les frissons.
Le jour, la nuit se passe en dévorantes fièvres.
Et le rire jamais n'approcha de ses lèvres.
Cléopâtre nourrit un odieux espoir.
Et veut par la vengeance assurer son pouvoir. Elle emploie à la fois et la ruse et l'audace; Mais jamais la grandeur en elle ne s'efface : Fièrement vers le crime elle marche à grands pas, Et le ciel en tombant ne l'arrêterait pas.
Séleucus va périr sous un fer homicide :
Au moment de l'hymen, une coupe perfide
A de jeunes époux viendra donner la mort ;
Et devant leur trépas sans pitié, sans remord,
Elle ressaisira, dans sa hideuse joie,
Ce sceptre, son amour et sa sanglante proie.
Le sort a déjoué son projet infernal:
Antiochus devant le breuvage fatal
Hésite, retenu par une main aimée.
Lasse d'un long débat, de dépit enflammée,
Elle prend le poison, et (moment plein d'horreur î)
Le verse dans son sein que gonfle là fureur.
C'est ainsi que sa main défait son propre ouvrage.
Contre une mort trop prompte elle lutte avec rage,
Et redressant son corps tordu par les douleurs.
Son front est menaçant, son œil vide de pleurs.
Elle semble braver son horrible agonie,
Vante les attentats dont le ciel Ta punie,
Et sur ceux dont la vie échappe à ses forfaits
Vomit, en expirant, d'exécrables souhaits.
Contemplez maintenant l'Harpagon de Molière; Il n'a point l'attitude et la parole fière :
Etranger aux forfaits nés de l'ambition, Son âme est sans grandeur, mais non sans passion. Ses entrailles, son sang, c'est ainsi qu'il appelle Cet or que lui ravit une main criminelle.
Dés qu'il s*est aperçu de son trésor volé,
Qu*on entende les cris du vieillard désolé,
Avant qu'il entre, avant qu'à nos yeux il déploie
L'insensé désespoir qui fera notre joie.
II parait : la douleur, la fureur à la fois,
L'agitent, font trembler ses membres et sa voix.
Et de ses mouvements la brusque véhémence
Nous indique un chagrin voisin de la démence.
On le voit, en criant, précipiter ses pas;
Dans son égarement il aperçoit un bras : .
C'est celui du voleur ; et soudain il s'élance,
Se saisit de ce bras, puis avec violence
Le presse, le secoue, et redemande encor
Au prétendu larron son argent, son trésor.
Mais il s'agitô en vain : rien à sa voix criarde
Ne répond... 11 s'étonne, il s'arrête, il regarde;
Il voit ce qu'en son trouble il ne soupçonnait pas.
Et ce bras qu'il pressait était son propre bras!
Alors, confus, il pleure, il sanglote, il adresse
A son argent perdu des mots pleins de tendresse.
Pâle, tremblant, l'esprit de douleur égaré,
Il rêve qu'il est mort et se croit enterré.
On dirait, en voyant la langueur qui l'accable,
Que de tout mouvement son^corps est incapable ;
Mais, en secret, le cœur lui bat, le sang lui^bout.
U croit entendre un bruit : soudain il est debout,
Et son œil inquiet sans pudeur se hasarde
A chercher son voleur parmi ceux qu'il regarde.
Quelqu'un a remué, parlé: c'est son voleur;
On rit : les insolents ! ils raillent son malheur :
C'est qu'ils ont part au crime... . x^llons, qu'on les punisse
Holà ! juges, bourreaux, instruments de supplice,
Venez; pour rassurer son esprit éperdu,
Il faut que tout le monde à l'instant soit pendu,
Et s'il ne trouve pas l'or qu'on vient de lui prendre. Tout le monde pendu, lui-même ira se pendre.
Ainsi, dès le début jusques au dénouement.
Sa vile passion jamais ne se dément.
Pour garder le pouvoir, froidement homicide, Du sang de ses deux fils Gléopâtre est avide. Harpagon (il le dit en pleurant son trésor) A son enfant noyé préférerait son or.
Le style est différent, mais le cœur se ressemble : Pourtant je ris de l'un, devant l'autre je tremble.
Puissance du génie I admirables tableaux I Vieux chefs-d'œuvre, toujours plus jeunes et plus beaux, Heureux qui, consacrant à de telles merveilles Son esprit, son courage, et son âme et ses veilles.
Se figure parfois que ces illustres morts
D'un sourire indulgent couronnent ses efforts!
Quel spectacle imposant me ravit et m'étonne î Du grand-prêtre des Juifs j'entends la voix qui tonne : En des vers où rçspire iii;ie sainte grandeur, Il annonce aux mortels le réveil du Seigneur ; Leur montre Jéhovah, par lin terrible exemple, Châtiant les forfaits qui souilleront son temple, Du peuple de Juda la chute et les douleurs ; Et sur ces maux futurs ses yeux versent des pleurs. Bientôt il voit, sortant de sa longue ruine, Jérusalem briller d'une splendeur divine, Et par les rois sa gloire adorée en tout lieu, Et la terre s'ouvrant pour enfanter son Dieu. L'Esprit-Saint le transforme, et, prophète, lui-même A d'un Dieu sur son front la majesté suprême. Peignez-nous son respect pour la divine loi, ^on amour pour l'enfant qui doit être son Roi, Et que, du sang royal sacré déj)ositaire, 11 a caché huit ans au fond du sanctuaire.
11 déteste en Mathan le prêtre déloyal Quittant les saints autels pour l'autel de Baal : Quand il le voit, ému d'une haine farouche.
L'insulte à flots pressés s'élance de sa bouche;
n invoque sur lui la colore du ciel Livrant jadis aux chiens Tinfâme Jézabel.
Pour rétablir Joas au rang de ses ancêtres, Rassemblant près de lui les lévites, les prêtres, Et les appelant tous au secours de leur Roi, 11 assigne à chacun son poste, son emploi :
Il a le fier accent, la parole animée D*un héros aux périls entraînant son armée.
Avec quelle douceur il parle au jeune enfant Que ses mains ont sauvé, que son amour défend î Du pontife quittant la majesté sévère, C'est un ami fidèle, un bon et sage père.
Enseignant à son fils avec simplicité Les devoirs de sa race et de la royauté.
Qu'on admire, aussitôt que l'action commence. Dans le Maître des cieux sa foi profonde, immense, Inébranlable : il met sa force au Dieu puissant Qui contre l'oppresseur protège l'innocent.
Terrasse l'orgueilleux et parle à la tempête. Et devant qui des flots le fier courroux s'arrête. Le poète jamais n'avait de vers plus beaux Enrichi notre langue, et charmé Despréaux.
Offert aux spectateurs, le merveilleux ouvrage D'un accueil dédaigneux subit l'indigne outrage :
Pour la dernière fois le cygne avait chanté, Et de son chant suprême on niait la beauté!
De Joad, il est vrai, malheureux interprète.
Manquant de la grandeur du saint et du prophète, Beaubour, acteur outré, sans principes, sans art, Au succès quelquefois conduit par le hasard, Sur la scène étalait le spectacle effroyable D'un prêtre du Seigneur inspiré par le diable : Sous ce jeu sans noblesse abaissant sa hauteur. L'ouvrage était vulgaire aussi bien queTacteur.
Mais quand Baron revint, exilé volontaire.
Baron, cher aux auteurs, aux loges, au parterre ;
Quand de Tart attristé consolant le long deuil.
De notre vieux théâtre il redevint l'orgueil ;
Quand le public courut pour y voir reparaître
Ce vivant souvenir des leçons d'un grand maître.
Unissant aux trésors dans le passé conquis
Les dons de son génie aidé d'un goût exquis.
Le Roscius français, sans avoir le courage
De renoncer encore aux rôles du jeune âge,
Y voulut ajouter ceux d'un âge plus mûr :
Il vit, talent profond, souple, brillant et pur,
D'un triomphe' de plus sa carrière embelli<% El le nouveau Joad fit comprendre Aihalie.
Vin^'t-neuf ans de repos avaient encor grandi Le vieillard triomphant, toujours plus applaudi, Qui sentait, sous les bruits de la foule charmée, S'accroître son génie avec sa renommée.
Mais la mort. Tépiant de son regard cruel.
Allait le condamner au repos éternel :
Elle avait sur la scène été prendre Molière : Elle y frappa Baron de sa faux meurtrière, tjn an plus tard, hélas ! un mystère d'horreur A l'amour du public enleva Le Couvreur, Et son corps, sans honneurs, fut jeté dans la terre, Tandis qu'auprès des rois de la libre Angleterre, Auprès des morts fameux qui flattent son orgueil, Oldiields voyait placer son glorieux cercueil. Témoin d'un tel contraste et de telles injures, L'art français éclatait en douloureux murmures.
Des bords de la Garonne un- jeune esprit ardent, Caractère exalté, mobile, indépendant.
Accourait vers Paris pour consoler la scène De celui que pleuraient Thalie et Melpomène.
CMAÎsT 81X11 ME 17
Il a, pour réussir dans ce projet hardi,
L'audace familière aux enfants du Midi ;
Sous son hrûlant soleil Toulouse le vit naître.
Préparé par l'étude aux saints devoirs du prêtre,
Une parole aisée, un son de voix flatteur
Promettaient à la chaire un nouvel orateur.
Bientôt de son esprit l'inconstance ordinaire
Lui fit pour le barreau quitter le séminaire.
Las d'être sous sa robe un éloquent bavard,
A la géométrie il aspira plus tard ;
Puis, les calculs pour lui cessant d'avoir des charmes,
Il s'éprit tout à coup de la gloire des armes,
Et, montant à cheval sous l'habit de dragon.
D'un maréchal de France il rêva le bâton.
Ce n'est pas tout : amaiit de la muse tragique,
Il couronna son front du laurier poétique,
Et d'un Jules-César par sa verve enfanté,
Et dans le lieu natal par lui représenté,
Le succès lui marqua sa nouvelle carrière.
Il cache son vrai nom sous celui de Baniére,
Et, du théâtre à peine ayant touché le seuil :
« Je suis comédien! » dit-il, avec orgueil.
Un début n'est pour lui qu'une brillante fête :
Sûr, dés les premiers pas, de s'élever au faite
Et que l'art doit en lui reconnaître son roi,
Sur îa scène française il monte sans effroi.
Repoussant du souffleur Tutile ministère.
Dans un adroit discours il s'adresse au parterre,
L'engage à protéger son périlleux essai,
Et, vantant de Baron le talent noble et vrai,
De le lui rappeler humblement il se flatte.
Jeune encore, il jouait le vieux roi Mithridate
Où Ton se souvenait toujours du grand acteur.
On couvrit de bravos la voix de l'orateur.
Il reparaît bientôt, armé de son audace,
Gourmandant tour à tour Xipharês et Pharnace.
Mais à peine dix vers sont prononcés par lui,
(Grandeur simple, raison, mesure, tout a fui :
Il s'emporte, il éclate en fougues imprudentes ;
De son ciel toulousain les flammes trop ardentes
L'entraînent loin du but et de la vérité :
Mais il n.'entendit point ce sifflet redouté
Qu'un parterre clément semble aujourd'hui proscrire :
Gomment pouvoir siffler celui qui nous fait rire ?
Poisson, dans ses moments les plus gais, les plus fous^
De ce succès comique aurait été jaloux :
Par ses joyeux éclats la salle tout entière.
Saluait Mithridate à son heure dernière.
Cet affront, qui d*un autre aurait brisé le cœur, Banière le subit sans trouble, sans fureur.
Opposant aux rieurs un obstiné courage, Il achève son rôle au milieu de l'orage ; Puis, d'un visage calme et d'un ton assuré :
t De la leçon, Messieurs, je me ressouviendrai; Vous pourrez samedi juger si j'en profite :
Revenez ce jour-là, c'est moi qui vous invite. » Le tumulte renaît, et des rires nouveaux.
Où viennent se mêler d'ironiques bravos.
De l'acteur toulousain accueillent la prière; On lui crie : « Au revoir, à samedi, Banière. •
Au jour marqué, la foule accourt au rendez-vous ; Et de l'honneur de l'art le parterre jaloux Veut punir cet orgueil stupide, opiniâtre.
Outrageant sans pudeur la muse du théâtre.
Derrière le rideau les acteurs s'effrayaient Des sifflets turbulents qui déjà s'essayaient. A ce bruit, d'un cœur seul la crainte était absente : Banière, défiant la tempête naissante.
Nouvel Agamemnon, en dépit du fracas.
Tranquille, s'apprêtait à réveiller Arcas.
Le rideau s'est levé : les murmures s'apaisent; Les yeux sont attentifs et les sifflets se taisent.
178 L*AKT THÉATRAT.
Un silence glacé sur la salle s'étend, Et, l'arme dans la main, on observe, on attend; On épie un ton faux, un ridicule geste.
Tout autre, frémissant de ce calme funeste, FAX perdu tout à coup la mémoire et la voix :
I jji, rien ne l'intimide; il est le roi des rois.
II se lève, il s'avance; un mouvement farouche A soudain rapproché le silflet de la bouche.
Mais comment se servir de l'instrument fatal DeVant un geste sobre, un port vraiment royal? Mesuré, large, pur, le débit de Banière Rappelait de Baron la savante manière :
De Racine par lui les beaux vers prononcés
Étaient harmonieux, sans être cadencés.
Un sentiment nouveau dans les âmes s'éveille;
Il remuait le cœur, il caressait l'oreille;
On cachait le sifflet qu'on avait apporté; '
Et, sans s'étonner trop d'un succès mérité,
L'enfant du Languedoc entendait sur sa tête
Dos applaudissements l'agréable tempête.
Les spectateurs, surpris d'un changement si prompt,.
Mesuraient noblement le triomphe à l'affront.
Melpoméne écoutait, et, calmant ses alarmes,
Par l'espoir ranimée, elle essuyait ses larmes.
L'incroyable succès eut des échos nombreux,
Et ce jour fut suivi de jours non moins hei^reux.
CHANT SIXIÈME 17'i
Devant le jeune acteur quel avenir se ve
Le succès -qu'il rêvait n'était plus un vain rêve.
Hélas! trop courts instants d'allégresse et d'orgueil! Toujours l'extrAme joie est voisine du deuil; C'est dans un ciel serein que se forme Torage : Jeune insensé, ta perte est ton fatal ouvrage. Au service du roi son devoir l'attachait, Et sous un nom d'emprunt en vain il se cachait Avait-il cru, soldat, pouvoir rompre sa chaîne, Dépouiller T uniforme et monter sur la scéno, Et qu'entendu de tous et de tous regardé, Un secret si public serait toujours gardé?
Pensait-il revenir du théâtre à l'armée?
Avide de talents, de bruit, de renommée, Jeune, ardent au travail, d'un orateur brillant. D'un sublime poète et d'un guerrier vaillant. D'un grand acteur pn^tant aux œuvres du g(''nie Du geste et de la voix la puissante harmoni.^, Il voulait, esprit vain et cœur ambitieux.
Qu'on admirât en lui tous les dons précieux, Et, s' assurant de loin une illustre mémoire, Fatiguer les cent voix qui racontent la gloire. L'obstacle, pour son cœur, n'avait rien d'elïr.iyant 11 croyait quelquefois le vaincre en l'oubliant.
Mais toute son audace est soudain abattue
Par un mot : Déserteur I mot terrible et qui tue.
De la loi militaire implacable rigueur î
Acteurs, public, en vain confondant leur douleur,
Implorent le pardon du malheureux Banière,
Et l'heure qui s'approche est son heure dernière.
Il entend son arrêt sans pâlir, sans trembler;
11 marche, et sur son sein les balles vont siffler.
Des applaudissements adieu la douce ivresse,
Et le bel avenir rôvé par sa jeunesse !
La mort est là : soldat, il l'eût, au champ d'honneur.
En cherchant l'ennemi, reçue avec bonheur.
Mais d'un nom flétrissant subir l'horrible injure;
Mais mourir de la mort du lâche, du parjure,
S'appeler déserteur, lorsque l'on porte en soi
La loyale fierté d'un cœur exempt d'effroi !...
Sans doute à ces pensées, par l'orgueil retenues,
Dans ses yeux, malgré lui, des larmes sont venues.
Laissait-il une mère, un père gémissants,
Une amante adorée et des amis absents?
L'un d'eux vint-il du moins, à cette heure cruelle,.
Dire l'adieu touchant d'une amitié fidèle?
Nul ne l'a su jamais : sous l'homicide plomb
Il expire, et l'oubli vient emporter son nom.
Dans les fastes de art qu'il obtienne une page !
Je lui viens en ces vers offrir mon humble hommage.
Je n'ai, pour- célébrer ce cruel souvenir, Qu'une impuissante voix, des chants sans avenir. Daigne t'en contenter, 6 fatale victime :
Reçois de ma pitié le tribut légitime.
Banière, que ton ombre honore d'un regard Un soldat de Molière, un vétéran de l'art, Qu'on vit trente-sept ans fouler la noble scène Où tu dévais grandir, où tu parus à peine I
De la muse comique aimables interprètes, Facétieux valets, amusantes soubrettes, Que votre seul aspect soit un signal joyeux ; Divertissez l'esprit en égayant les yeux.
Si votre froid visage atteste une humeur triste, Le'spectateur, souffrant des efforts de l'artiste, Sent tout à coup son cœur s'attrister avec lui, Et contre la tristesse il invoque l'ennui.
Gardez-vous de penser que j'aille vous prescrire De'montrer au public un éternel sourire :
La bouche qui sans cause incessamment sourit Peut trahir quelquefois l'indigence d'esprit.
186 l'art théatrax
Pourquoi cette soubrette est-elle si rieuse ? Pour étaler les dents dont elle est glorieuse. Il est plus d*un moyen d'exciter la galté.
Labranche, de Grispin camarade effronté, Lui raconte comment une fausse apparence A fait emprisonner sa douteuse innocence.
Son rire nous serait insipide, odieux :
Il ne sera plaisant que s'il est sérieux.
Chez Térence et chez PI au te on voyait maint esclave, Fourbe portant le nom et le masque de Dave.
Parmi nous transporté du théâtre latin, L'ancien Dave devint Mascarille ou Frontin.
Déployez dans ce rôle une audace impudente ; Ayez une parole incisive et mordante, Et qu'une majesté comique, à tous moments, Éclate dans vos traits et dans vos mouvements. Rien n'égale l'orgueil de ce Dave moderne, Surpassant par l'esprit le maître qu'il gouverne. Par Léandre Scapin (1) à genoux supplié D'un amant malheureux daigne prendre pitié.
Comme dans son manteau Mascarille (2) se drape 1
(i). Les Fourberies de Scapin.
(8). Mascarille dans l'Stourdi
Chaque coup d'étourdi dont son maître le frappe,
S'il rirrite un instant, ne sert qu'à redoubler
L'impétueuse ardeur dont il se sent brûler.
Son grand cœur des périls jamais ne se fatigue;
Il croit en son génie, il est né pour l'intrigue ;
Sa vanité fait taire une juste fureur.
Et des fourbes en lui proclame l'empereur.
Quand il parle d'honneur et de sa renommée,
Ne croit-on pas entendre un général d'armée
Qui sait, dans ses desseins hardi non moins qu'adroit,
Unir à la valeur l'aplomb et le sang-froid ?
Dans un tel personnage, à nos mœurs si contraire.
L'exagération est presque nécessaire :
Sa diction, qu'anime une extrême chaleur.
Du tragique débit a la superbe ampleur.
Il porte le front haut, sa démarche est rapide,
Son geste est vif et large et son œil intrépide.
Tel Monrose, marchant sur la scène à grands pas.
De sa vibrante voix lançait les fiers éclats,
Et, de ce rôle ainsi marquant le caractère.
Du feu de ses regards échauffait le parterre.
Au goût d'une autre époque habile à se plier, Dave devint plus tard Figaro le barbier.
Avec moins d'idéal il a plus d'élégance ;
Képigramme chez lui tempère T arrogance.
Philosophe chantant, versifiant, rasant,
Sans peur de l'avenir, sans souci du présent,
Le crayon dans la main,, à son dos la guitare.
Assez vain d'un esprit dont il n'est point avare,
Est-il barbier, valet, poète, aventurier?
11 n'est rien, il est tout ; et, type singulier
D'un serviteur qui sert beaucoup moins qu'il ne fronde^
Et; pas plus gue Scapin, n'a de modèle au monde, •
Ce personnage heureux, vif, brillant, enjoué.
Créé par Beaumarchais, par Préville joué.
Jeune, après tant de jours d'une gloire éclatante,
Éblouit la raison plus qu'il ne la contente.
Aisé dans vos discours comme en vos mouvements, Que votre esprit s'échappe en gais pétillements ; Que le ton soit léger, l'allure cavalière :
Quittez 1|L majesté des Dave de Molière :
L'exagération ici serait un tort.
Soyez spirituel sans apprêt, sans effort. Que vos yeux au public ne disent point sans cesse : Écoutez ce bon mot; goûtez cette finesse.
Ne soulignez point tout : ambitieux acteur.
Gardez-vous d'affecter plus d'esprit que l'auteur. Des temps trop prolongés vous devez vous défendre :
L'fejrrit de Figaro ne se fait pas attendre.
Bannissez de vos traits Tair grave et soucieux ; Oué votre impertinence ait un ton gracieux.
Mais, dans votre gaîté montrant de la réserve, Fuyez de quelques-uns la turbulente verve Et ce jeu tapageur qui rend les sots hjeureux : L'acteur le plus bruyant est le meilleur pour eux.
î M€fts Figaro plus tard n'habite plus Séville ; Pour le château du comte il a quitté la ville, Le rasoir, les chansons, la folle liberté.
^ Valet, contre son maître il lutte avec gaîté ; Car le comte réclame, amant illégitime.
Sur ses plaisirs d'époux une secrète dîmç.
Fidèlement aimé de sa chère Suzon, De son perfide maître il veut avoir raison,
• Ët'punir par la ruse un mari trop volage Qui pour le lit d'autrui déserte son ménage.
Plus artificieux parfois qu'il ne le faut,
"11 voit, sans sourciller, sa finesse en défaut ; Un mot plaisant le sauve, et, sans changer de face, Il remplace soudain le succès par l'audace, Et conservant toujours son ton leste et moqueur. Dans ses défaites môme on le croirait vainqueur.
' Peu fier de ses parents que le ciel lui renvoie,
Le voilà qui pourtant rit et pleuré de joie.
Comme à la raillerie à Fartifice enclin,
Avec un cœur sensible il a l'esprit malin.
Un instant vient, hélas! où sa gaité s'altère :
D'une épingle perdue il surprend le mystère.
Tout à coup, le soupçon dans son cœur se glissant.
Il devient soucieux et sombre et menaçant.
Au rendez-vous où doit se consommer sa honte
Venu pour épier et Suzanne et le comte.
De son rêve jaloux la fièvre le poursuit :
Il regarde, il écoute et tremble au moindre bruit,
Va, s'arrête, et courant de pensée en pensée,
Sa vie est par lui-môme à ses yeux retracée.
Le voilà seul, la nuit, se contant longuement
Et ses chagrins passés et son nouveau tourment.
Ce fameux monologue où l'épigramme abonde
Présage l'ouragan qui s'approche et qui gronde.
Et brisera bientôt, pour le renouveler,
Uu monde qui chancelle et s'apprête à crouler.
Trompé, comme il le croit, par une femme aimée
Son trait est plus amer, sa voix plus animée.
Ce monde, en s'en moquant, il Ta toujours haï :
Cette haine s'accroît de son amour trahi.
Dans l'amoureux chagrin dont son âme est flétde,
Il mêle les soupirs avec la raillerie ;
Car Figaro n'a point un langoureux amour :
A travers le malheur sa gaîté se fait jour.
Aussi sa folle joie est bientôt revenue, Quand par lui de Suzon la voix est reconnue ; Et comme il joue, après son conjugal ennui, La maligne beauté qui se jouait de lui !
Gomme, tout en riant de leur méprise étrange, , D*un maître déloyal le couple heureux se venge, Ravi de tourmenter, ne fût-ce qu'un moment.
Cet éternel trompeur qu'on trompe incessamment I
Mais Figaro vieillit, et son esprit morose Du jeune Beaumarchais n'a plus la vive prose : Aussi bien que son front son esprit s'est ridé ; Aux vices de ce monde il s'est accommoùé.
L'épigramme plus rare est aussi moins hardie . Pour le drame on le voit quitter la comédie.
Mais comme sa vieillesse est pleine de verdeur ! Contre un fourbe effronté luttant avec ardeur, Entre deux ennemis dont la force est égale C'est un duel à mort, une lutte infernale.
Où Figaro toujours attaque et se défend.
Et, vaincu quelquefois, est enfin triomphant. Dans ses traits radieux quel orgueil se déploie, Et, malgré ses vieux ans, comme il bondit de joie I Ravi de démasquer un fourbe audacieux,
D'un impuissant courroux il réjouit ses yeux, Et, pour ne laisser pas sa victoire imparfaite, ■ Accable le vaincu du poids de sa défaite, Lui lance avec plaisir Tinsulte et le mépris. Généreux serviteur de ses maîtres chéris.
Dans For qu'on lui propose il voit presque une offense. Mourir chez eux, voilà sa seule récompense.
Il veut dans ses vieux ans, meilleur et plus sensé, Racheter les erreurs d'un orageux passé.
Jadis c'était l'esprit qui parlait par sa bouche ; Il faisait rire alors : maintenant il nous touche. Et pourtant, à travers sa sensibilitôv Brille un rayon de jeune et maligne gaité.
Il est pour les valets plus d'un genre de rôles. Voyez ce personnage aux allures si drôles :
C'est Grispin, grand hâbleur et joyeux fanfaron Qui, portant sur l'oreille un petit chapeau rond, D'une moustache orna sa grotesque figure.
Une fraise, une épée, une large -ceinture, Sa veste, un court manteau sur l'épaule glissant. Et sa main s' appuyant sur un glaive innocent, Sa démarche, son air, tout commande qu'on rie : Il est l'ancien héros de la bouffonnerie.
Et l'acteur peut ici, par sa verve emporté.
Se livrer aux écarts d'une folle gai té.
C'est Poisson qui, dit-on, au temps de Louis treize, Produisit le premier sur la scène française Ce plaisant personnage, aujourd'liui dédaigné. • Trois acteurs de ce nom au théâtre ont régné : Facétieux esprits, bouffons par caractère.
Ils ont dans les Grispins diverti le parterre, Ei tous se ressemblaient par un bredouillement Qui fut d'un jeu naïf le bizarre ornement :
Aussi, quand vint Préville, il manqua de déplaire Avec son débit net et sa parole claire.
* La laideur de Poisson enchantait nos aïeux, - Et le nouveau Grispin sembla trop gracieux.
L*engouement est aveugle, et dans Tacteur qu*il aime Le public applaudit jusqu'à ses défauts même. Mais de Préville enfin le talent reconnu Sut vaincre le public contre, lui prévenu.
Qui, faisant succéder l'éloge à la critique, Vit du théâtre en lui le plus parfait comique • La finesse s'unit à la vive gaité, Et, moins grossier, Grispin n'en fut que plus fêté Évitez les lazzis dont le bon goût se blesse : . Que la bouffonnerie ait de la gentillesse.
C'est peu de faire rire, il faut encor charmer. Au style de Regnard sachez vous conformer :
Dans sa joyeuse verve aimant la parodie.
194 l'art théatbal
Il prête à ses valets des vers de tragédie;
Puis, parmi ces grands mots, pour nous mieux égayer,
Tout à coup tombe un vers comique et familier.
L'auteur du Légataire en traits pareils abonde.
Suivez, en le jouant,sa marche vagabonde.
Qu'en vos transitions rien ne semble apprêté :
La langue doit du corps avoir Tagilité.
Prompt à se travestir, que Grispin soit habile
A varier les airs de sa face mobile.
On le voit tour à tour insolent campagnard,
Veuve au ton déluré, cacochyme vieillard.
Flairant avec Labranche * une assez forte somme,
Il singe le ton fat d'un jeune gentilhomme.
Faux brave, il est hardi, vantard et tapageur,
Et son front de la honte ignore la rougeur.
Qu'à sa verve souvent un jeu fin se marie ;
Mêlez un peu de grâce à son effronterie.
La vieille comédie, en sa gaillarde humeur, D'une oreille moderne .offense la pudeur :
Mais d'un débit adroit la prudente magie Sait des mots un peu crus tempérer l'énergie.
1 Dans le Crispin rival de Lesage.
Mieux vaut manquer le rire auquel vous aspirez Que de le provoquer par des moyens outrés. L'exagération, voilà ce qu'il faut craindre : On dépasse le but quand on ne peut l'atteindre. La charge théâtrale,en de certains emplois, Est un excès que l'art nous permet quelquefois; Mais fuyons un abus dont la raison murmure :
G*est dans l'excès surtout qu'il faut de la mesure.
Le plaisant Dugazon^ par la foule adopté, Avait reçu du ciel des trésors de gaité.
De ce bien précieux il devint trop prodigue : Gomme un fougeux torrent qui renverse la digue Vainement opposée à ses flots destructeurs, Son beau talent de l'art déserta les hauteui's. Et souvent il conquit, en excitant le rire, Un succès trop facile et que l'art doit proscrire. Son nom en fut puni, chAtlment mérité l Un peu d'ombre se môle à sa célébrité, Et de Prévnie enfin la gloire plus ancienne.
Pure de tout nuage, a surpassé la sienne.
J'aperçois deux valets à l'œil moins effronté, Tous deux divertissants par leur naïveté,
Sosie (1) est le premier qui réjouit ma vue;
Sa main d*une lanterne est prudemment pourvue ;
Craintif à chaque pas, il tremble. Le second,
Non moins poltron sans doute, en proverbes fécond,
C'est le bon Sganarelle (2), âme honnête et croyante,
Nous rappelant un peu le Sancho de Gervante, i
Souhaitant, espérant toujours le repentir
De l'impie endurci qu'il cherche à convertir.
Honteux, dans sa confuse et burlesque éloquence,
De ne pouvoir pas mieux exprimer ce qu'il pense,
Ce qui lui semblait clair et qu'il comprend si bien,
Quand il veut l'expliquer, il n'y comprend plus rien.
Sa parole s'arrête, obscure, embarrassée.
Et, sans la ressaisir, il cherche sa pensée.
Mais, quand son trop d'ardeur ne trouble point ses sens,
Gomme tout ce qu'il dit est nourri de bon sens!
On sent en lui la foi d'une âme simple et bonne,
Qui hait l'impiété, qu'un doute même étonne,
Se dépitant toujours de ne pas en autrui
Faire passer la foi, si profonde chez lui.
Craignant de ses pensers que le fil ne se rompe.
De peur de rester court, il veut qu'on l'interrompe.
Ému d'un mot pervers, d'une infâme action, ^
(1) Dans VAmphytrion de Molière.
(8) Dans le Festin de Pierre de Molière.
La peur refoule en lui son indignation, Il se tait ; sur sa lèvre un sourire hypocrite Contredit la colère en ses regards écrite.
Enfin quand, de son âme étalant la noirceur.
Don Juan, de Tartuffe odieux précurseur.
Projette de cacher sous un dehors austère Son fier mépris des lois du ciel et de la terre, Sganarelle ne peut contenir son horreur, Et par un long sermon veut décharger son cœur. Mais son pauvre cerveau se troublant dès Texorde, "En proverbes nombreux sa colère déborde.
Voilà sa langue errant dans un dédale affreux • De phrases et de mots se liant mal entre eux : N'importe, il va toujours; sa parole pressée N'a pas même le temps d'avoir une pensée.
Le diffus sermonneur parle à tort, à travers. De la mer, de la mort, des cieux et dés enfers; Et, las de débiter ces phrases incroyables,
Finit par envoyer son maître à tous les diables.
Que l'acteur n'ait pas l'air de se moquer de soi : Car le comique ici naît de la bonne foi.
Ayez de la gaité;*mais, de vous toujours maître, Sachez être plaisant sans affecter de l'être, Et ne briguez jamais des succès malheureux.
D'un général vainqueur ambassadeur peureux,
Sosie a préparé la harangue ampoulée
Dont Alcmène par lui doit être régalée;
Mais sous ses traits un dieu malin et tracassier
Vient le rouer de coups pour se désennuyer,
Du logis de son maître on lui ferme la porte;
Ainsi que le courroux, la douleur le transporte :
Mais, comme Sganarelle, en proie à la frayeur,
Devant le châtiment il contient sa fureur.
Tombant à chaque instant de surprise en surprise,
Non moins que sa figure, il voit sa place prise ;
Et, lorsque pour s'en plaindre il élève le ton,
Puni par un soufflet ou bien par le bâton.
Il reprend aussitôt sa peur et son silence ;
€ar il a contre lui la force et l'évidence.
N'ayez pas d'un Grispin la folâtre gaîté : '
Ici le premier don, c'est la naïveté.
Quel dépit en voyant qu'on traite d'imposture
Le fidèle récit de sa triste aventure î
Plus tard l'infortuné, changeant d'émotion.
Craint pour son front d'époux le sort d'Amphitryon,
Et, brûlant de savoir jusqu'où l'autre Sosie
A de le remplacer poussé la fantaisie.
Il adresse humblement à son aigre moitié
Certaines questions dont il est effrayé.
Combien il est heureux d'apprendre qu'il fut sage
Dans cette chaste nuit dont Gléanthis enrage 1 Lorsqu'à son appétit il va donner l'essor, Le terrible bâton sur lui se lève encor; A rheure du dîner ne se pas mettre à table !
De toutes ses douleurs c'est la plus lamentable. Gardez- vous de donner à sa naïveté Les grotesques dehors de la stupidité.
Qu'il ne ressemble point à ces niais de théâtre Prodiguant leurs lazzis à la foule idolâtre : Dans ces rôles, si vrais et si divertissants, MoKére à pleines mains a semé le bon sens.
A remonter aux cieux quand Jupin se décide, Justifiant Alcmène et promettant Alcide, Entendez-vous Sosie à tous recommandant Sur cet étrange honneur un silence prudent?
Au mari consterné d'un malheur ridicule Son divin suppléant sait dorer la pilule :
Sosie, en l'écoutant, malignement sourit.
Parfois l'orgueil des grands le révolte et l'aigrit; Mais des penchants railleurs sa raison ennemie Dans sa malice même a de la bonhomie.
Surtout, digne ornement du théâtre français, Fuyez toujours la charge et ses hoateux succès:
aOO l'art théâtral
Dites-vous que Molière et vous voit et vous juge. Des défauts de Tacteur la charge est le refuge.
Quand Tauteur du Tartuffe à nos yeux apparaît, Nous voyons près de lui la bonne Laforôt, Qui parfois, nous dit-on, de son maître chérie, Servante d'un grand homme, en était l'Égérie. Par Molière attentif, son rire consulté A devancé l'avis de la postérité.
Est-ce son humeur franche et sa raison plaisante Qu'en des types divers Molière nous présente? Dans Dorine au ton brusque, au langage sensé, L'âme de Laforôt aurait-elle passé ?
Et s'est-il souvenu de sa vive parole En peignant Marinette et Toinette et Nicole?
Arrivez au succès dans ces rôles heureux Par un comique ferme, et large et vigoureux.
C'est là qu'il faut, laissant les grâces minaudières, Avoir un débit franc et de franches manières
Voyez lutter Porine et sa verte raison Contre l'entêtement du fanatique Orgon.
Gomme, de son courroux affrontant la tempête, Pour protéger la fille, au père elle tient tête!
Mais quand elle se livre à son zèle emporté,
N'ayez pas l'air méchant, et le ton effronté.
Donne est bonne; elle aime une honnête famille :
La jeune Marianne est pour elle une fille;
A Tamoufeux Valère elle voudrait Tunir.
Son indignation ne se peut contenir
En voyant cet Orgon, si sottement crédule,
Choisir potir son enfant un époux ridicule,
Un fourbe en sa maison par lui-même amené,
Dont l'adultère amour par elle est deviné.
À son maître abusé peu soigneuse de plaire.
Sa colère se plaît à le mettre en colère,
Et, quand il est t^aisi d'un courroux trop brutal,
À le faire rougir d'un péché capital.
Pour rendre de l'auteur l'esprit et la pensée^
La scène avec talent doit être nuancée.
Les deux acteurs entre eux se doivent concerter,
Pour se répondre mieux, savoir bien s'écouter.
n faut que les regards s'attachent l'un sur Tautre ;
Le jeu d'Orgon toujours doit inspirer le vôtre.
Pareil à ce volant qui, dans l'air élancé.
Tombant sur la i*aquette, est par elle chassé.
Que soudain le mot parte et soudain vous revienne.
Surtout que votre voix s'accorde avec la sienne.
N'allez pas, vous livrant à des sons hasardeux,
Sur des tons différents vous fâcher tous les deux.
202 L*ABT THftATBAL
Ces types, appelée servantes de Molière, Ont la parole alerte et vive et familière.
Quelquefois, par Tidée et par Texpression, Dorine est au-dessus de sa condition.
La Toinette d'Argan à nos yeux se présente Plus vive et d'une humeur plus follement plaisante. Prompte à contrarier son maître, à le railler, Et gaiment le coiffant d'un perfide oreiller, Se changeant, pour guérir un mal imaginaire, En un docteur burlesque et quasi centenaire, Sous sa longue perruque et sous son noir habit. Qu'une verve bouffonne anime son débit.
Lancez joyeusement votre grave parole:
La raison veut ici que l'on soit un peu folle. Moins franche que Dorine et l'esprit plus moqueur. Comme Dorine elle a du bon sens et du cœur.
Voyez-vous le chagrin de la bonne Martine ?
Hélas 1 elle a quitté les champs pour la cuisine, Et cette pauvre fille, on veut, pour son tourment, La forcer de parler grammaticalement Elle écoute, l'œil fixe et la bouche béante, Les savantes leçons de la troupe pédante ;
Renvoyée, à son sort tristement se soumet, Et quitte avec douleur le maîta-e qu'elle aimait. Comme elle prend plus tard une belle revanche, Quand sa droite raison et sa parole franche Des folles du logis bravent le sot courroux, Et proclament les droits du coq et de l'époux î Rien n'arrête l'essor de sa verve mutine ; De sa mordante voix la gaillarde Martine Fait résonner la scène, où chaque trait jeté. Applaudi par Chrysale et par tous écouté.
Des transports éclatants d'une foule rieuse Va soulever au loin la tempête joyeuse.
La Marton duboudoir veut une autre galté :
Le ton de sa maîtresse est par elle imité ; Mais elle n'en a point les manières exquises ; Ses grâces ne sont pas des grâces de marquises. Gardez de prodiguer l'œillade et le souris ; Glissez sur certains traits pour qu'ils soient mieux corn- Et ne grimacez point l'esprit et la finesse. [pris,
Familière parfois avec votre maîtresse, Dans vos accès d'orgueil, n'allez point oublier Le modeste bonnet et l'humble tablier.
Sage dans votre jeu comme en votre toilette, Gardez toujours l'esprit et l'air d'une soubrette,
Et d'un public frivole éblouissant les yeux, N'allez point vous charger d'atours ambitieux. Charmez par un jeu fin et plein de gentillesse ; Que votre gai visage inspire l'allégresse :
Variez votre verve, et montrez avec art Le rire de Molière et celui de Regnard.
Marivaux ne va guère au delà du sourire.
Suzanne (Beaumarchais se plut à la décrire), Maligne avec douceur et sage avec gaité, Des fringantes Martons n'a pas l'air effronté. D'un cœur plein de soupirs confidente discrète, Elle est moins qu'une amie et plus qu'une soubrette. Dans ce rôle charmant Contât prit son essor ; De ce premier triomphe on se souvient encor : Il fut son premier pas vers la coquetterie.
Bientôt, fière beauté de la foule chérie, Dans Suzanne on fêta Célimène, et plus tard Célimène vieillit et fut madame Evrard.
Sous ces aspects divers, de la comique scène. En elle on salua la noble souveraine.
Mars n'a point effacé ses succès éclatants, Mars, la divine voix et l'éternel printemps.
Qui, de rôles nombreux adorable interprète, Fut plus d'un demi-siècle ingénue et coquette.
Ami du naturel et de la vérité, Molière eut en horreur ce langage apprêt^, Ce style où, recherchant la manière et l'emphase, Le sens avec bonheur se cachait sous la phrase, Ce jargon précieux dont on s'émerveillait Parmi les beaux esprits de l'hôtel Rambouillet. Du naïf Gorgibus ô burlesque famille, Vicomte Jodelet, marquis de Mascarille (1), Sur le public charmé, quel fut votre pouvoir I Il vint payer plus cher le plaisir de vous voir. Sous le rire éclatant l'allusion circule, '£t devant la raison le mauvais goût recule.
Ce chef-d'œuvre de verve et de malignité Veut dans chaque interprète un excès de galté : Pour échauffer leur jeu, la joyeuse Thalie Doit les. illuminer d'.un éclair de folie; .
Gathos et Madelon au jargon précieul Joignent des airs penchés, des tons prétentieux, Soulignent chaque mot, caressent chaque phrase, £t devant leur sottise elles sont en extase.
Dans ces rôles sortant des bornes du réel.
Il faut, pour être vrai, n'être pas naturel.
<1) Dans let Préeieusêi ridieulea de Molièz«.
SÛ6 l'art théâtral
Non moins fier de lui-même, auprès d'elles babille, Marquis improvisé, le laquais Mascarille.
Il leur fait admirer ses aii*s extravagants, Leur vante ses canons, sa perruque, ses gants, Son goût toujours, dit-il, respecté du parterre, Et de son sot quatrain fait un long commentaire. Molière raille ici le lourd commentateur Qui, d'un auteur fameux fervent adorateur.
Quelquefois s'exténue, en ses transports risibles. Jusqu'à faire admirer des beautés invisibles. Montrez-nous de Tauteur la pensée, et qu'enfin Sous la bouffonnerie on sente un esprit fin.
Moins brillant, Jodelet en scène se présente Avec la face blême et Fallure pesante.
Loin d*afifecter des airs lestes et turbulents, Sa parole est traînante et ses gestes sont lents. Malade récemment, la lancette inhumaine, Épuisant par malheur sa poétique veine, Au vicomte, encor faible, interdit l'impromptu Et lui ravit ainsi l'esprit qu'il aurait eu.
Aux éclats de gaîté son humeur se refuse :
C'est par son sérieux que Jodelet amuse.
Près de son compagnon, bête avec gravité, Il lui laisse le rire et la loquacité,
CHANT SEPTXÉMB â07
Et, jaloux de montrer sa science guerrière, Change une demi-lune en lune tout entière.
Fuyez le jeu grossier : le goût n'approuve point Du pâle Jodelet le factice embonpoint Qu'il doit à cet amas de vestes entassées, Disparaissant toujours et toujours remplacées. A de pareils succès gardez-vous d'aspirer :
Sont-ils faits pour vous plaire et pour vous honorer ? Ne recherchez jamais la gloire singulière D'être plus amusant que ne le veut Molière.
Cet ouvrage si court, si joyeux, si hardi, Fut d'un rire bruyant par la foule applaudi : La sottise frémit de se voir détrônée ; Un art nouveau brilla sur la scène étonnée, * Et cette œuvre bouffonne éclose en un moment. D'un sérieux esprit folâtre amusement.
Des chefs-d'œuvre à venir fut l'indice et le germe Ainsi le chône sort du gland qui le renferme.
Chose étrange I treize ans sur sa vie ont passé ; S'inspirant du dessin par sa verve esquissé,
L'immortel peintre ajoute un fleuron à sa gloire, Et le tableau de genre est un tableau d'histoire. La sottise à nos yeux prend un nouvel aspect : Trois femmes, raffolant de latin et de grec, Des pédantes du temps sont l'image vivante :
L'ancienne précieuse est changée en savante'. Fuyez ici les tons'par trop exagérés, De la tête et du corps les mouvements outrés. Ayez un jeu plus pur : toutefois, dans Bélise Une légère charge à l'actrice^est permise ; Mais avec chasteté croyant à ses appas, Qu'en touchant au burlesque elle n'y tombe pas. De quels airs de hauteur Philaminte est armée î Reine dans son logis, crainte plutôt qu'aimée, La moindre résistance irrite son orgueil, Et son timide époux tremble sous son coup d'œil, Armande, dans ses yeux, a l'orgueil de sa mère : Du platonique amour caressant la chimère.
On la voit cependant, jalouse de sa sœur, D'un hymen dédaigné regretter la douceur.
Pour ramener vers elle un cœur dont la constance A trois ans dans ses fers langui sans espérance, Lasse d'un célibat qui lui semblait si doux.
Elle est prête à subir les plaisirs des époux.
i. Les Femmes savantes à^ 'HLoWbr^.
* Mais Clîtandre à son tour venge un long esclavage, Et d*un refus blessant lui fait sentir l'outrage. Henriette a son coeur : couple aimable et charmant, Tous deux d'un tendre amour s'aiment également. Loin d'eux le "ton pédant d'une absurde famille ! C'est par le naturel que l'un et l'autre brille. Cœurs bons et généreux, esprits justes et fins, Égayant la raison de quelques traits malins, La ressemblance entre eux accroît la sympathie. Railleur parfois amer, prompt à la repartie, CUtsCndre, par l'amour et l'orgueil emporté, A, quoique homme de coup, trop de sincérité.
Immolant sans pitié Trissotin qu'il méprise.
Qu'il unisse toujours la grâce à la franchise ; Spirituel rival d'un stupide rimeur.
Qu'il reste gentihomme en ses excès d'humeur.
La sincère Henriette à Trissotin confesse
Que le loyal Glitandre a toute sa tendresse.
L'engage à refuser, mais inutilement.
Un hymen que sa dot rend, hélas î trop charmant.
Mais croyant aux malheurs qu'un faux message annonce,
A cet hymen sans dot tout à coup il renonce.
Dans cet instant qu'amène un artifice heureux,
Entre elle et son amant quel combat généreux î
Brilla n à nos regards d'une clarté nouvelle, Test là que de leurs cœurs la beauté se révèle : L'un est charmé, parmi la commune douleur, De pouvoir d'une amante abriter le malheur, Et Tautre, refusant ce gage de tendresse, Ne veut pas le charger du poids de sa détresse. Elle prévoit les maux d un fâcheux avenir, F la raison chez elle à T amour vient s'unir. Fuyez des mots pompeux le fracas inutile ; Voyez combien Tautéur est simple dans son style. Imitez son exemple ; évitez à la fois Le geste ambitieux et Téclatante voix.
Et par votre action facile et naturelle.
Prouvant que la vertu vous est habituelle, • SoyeZy quand loin de vous la fortune s'enfuit, Courageux sans orgueil et généreux sans bruit.
A côté de ce couple un autre se dessine :
G est le faible Ghrysale et la franche Martine, Venant nous rappeler, dans leurs plaisants portraits, Marotte et Gorgibus, ces deux types si vrais. Pareil à ces poltrons qu'un trop sanglant outrage Échauffe tout à coup d'un accès de courage, Ghrysale quelquefois, justement irrité, Par son emportement venge sa lâcheté.
CHANT SEPTIÉMB 211
Mais observons combien cette colère ardente,
Dans son cours passager, sait être encor prudente,
Comme il lance à sa sœur, de lui-même eiOfrayé,
Les traits qu'il destinait à son aigre moitié.
S'apprêtant au combat qui déjà l'épouvante,
Il ramène au logis sa fidèle servante,
Et n'osant du mari revendiquer les droits,
Il laisse cette tâche à sa rustique voix,
Par quelques mots jetés l'approuve, l'encourage,
Orgueilleux d'un succès qui n'est pas son ouvrage.
Lorsque tout est d'accord, quel air d'autorité
Remplace sa faiblesse et son humilité 1
La frayeur de l'époux cesse alors de paraître :
Quand il ne craint plus rien, Chrysale parle en maître.
Du léger Mascarille et du lourd Jodelet Trissotin, Vadius, sont un lointain reflet.
Toutefois Philaminte, austère et chaste muse. N'admet point les lazzis dont Madelon s'amuse. Si de sots écrivains trônent dans son salon. Le mauvais goût, du moins, n'exclut pas le bon ton Cependant quand la foule, heureuse de l'entendre, Sous les traits de Fleury reconnaissait Glitandre ; Lorsqu'Henriette à Mars empruntait ses beaux yeux Et de sa douce voix le charme gracieux,
J*ai vu des VaHius, défigurant Molière, Exciter dans la salle une gaîté grossière.
Au lieu d* aller offrir, pour l'amour seul du grec, Un docte embrassement plein d'un chaste respect, D'un lubrique regard lorgnant chaque visage,* Aux attraits de la femme ils mesuraient l'hommage. Le bruit retentissant d'un baiser effronté D'Armande saluait l'éclatante beauté ; Philaminte n'avait qu'un baiser peu sonore ; Mais l'âge de Bélise obtenait moins encore, Et d'elle Vadius s'approchant à regret, D'une bouche insolente à peine Teffleurait.
C'est ainsi que souvent, du public applaudie, La farce a remplacé la fine comédie. .
Supprimez de tels jeux : les sots vous blâmeront ; C'est un succès de plus ; leur plaire est un affront. D'un généreux artiste ayez le fier courage, Et des faux connaisseurs dédaignez le suffrage.
Accablé de malheurs par un sort inhumain.
L'honnête homme jamais ne sort du droit chemin : Sa probité sévère et repotisse et méprise Aux dépens de l'honneur une fortune acquise.
Le vrai talent, des sots craignant d'être loué, N'aime que le succès par le goût avoué.
Soyez d'un art charmant noblement idolâtre :
A la ville honnête homme, il faut l'être au théâtre.
tT.^
CHINT HUITIÈME
• Non, quoi qu'on puisse dire, un grossier tombereau
Du théâtre des Grecs ne fut point le berceau;
Un autre que Thespis est son glorieux père :
L'art d'Eschyle naquit de la lyre d'Homère.
Quel poète, quel peintre offrit dans ses tableaux
Des portraits plus vivants, plus variés, plus beaux?
Homère a du théâtre enseigné les mystères :
Pathétique, grandeur, passions, caractères,
Un dialogue vrai, rapide, vigoureux,
Les préparations, lés contrastes heureux,
La science du cœur, l'émotion, la flamme,
Tout ce qui donne au drame enfin la vie et l'âme
Dans les livres crHomère apparaît à nos yeux : Victorieux du temps, ces livres précieux Sont le code éternel de la race choisie, Noble amante des arts et de la poésie.
Quand l'aveugle divin, las de l'adversité, Alla chercher aux cieux l'immortelle clarté, La mort n'éteignit point le flambeau de sa gloire : Ses vers lui survivaient dans plus d'une mémoire. Parcourant les cités et les bourgs et les champs, Des hommes récitaient des lambeaux de ses chants, Et,, réunis autour de ces bardes antiques, Les Grecs leur prodiguaient des clameurs sympathiques, Helireux d'ouïr chanter les revers des Troyens. Lycurgue, voyageant aux bords ioniens.
Sentit son cœur ému par les beautés suprêmes Dont la muse d'Homère a semé ses poèmes.
Pisistrate et ses fils, tyrans amis des arts, En firent rassembler tous les fragments épars : Sa gloire resjilendit, et la publique ivresse Vit dans ce dieu des vers un des dieux de la Grèce.
C'est au temps de Solon que Thespis apparut : Le peuple athénien à ses jeux accourut;
CHANT HTUITIÈME 219
liais oa craignait qu'un jour ces fictions scéniques N'altérassent les mo&urs et la candeur antique^, Avec son art naissant, d'Athènes, sans pitié, Sur son char vagabond Thespis fut renvoyé :
Lorsque des factions grondait le sourd murmure, Athènes pour les arts n'était point encor mûre.
Un siècle s'écoula : des monarques altiers, Jetant sur le sol grec leurs peuples tout entiers, Vont aux fils de Gécrops porter d'indignes chaînes. , Mais aux jours du malheur on voit grandir Athènes; La guerre fait surgir d'invincibles héros :
Battu de tous côtés sur la terre et les flots, L'ennemi, qui rêvait des conquêtes faciles.
Tombe, nouveau Troyen, sous ces nouveaux Achilles. Abritant de Xerxès et la honte et l'effroi, Une barque a loin d'eux emporté le grand roi ; Le peuple de Pallas, qui voit des jours plus calmes, Aux palmes des combats va joindre d'autres palmes. Parmi les cœurs vaillants et les fameux esprits Par la Grèce enfantés, par les muses nourris. Brillait le fier Eschyle; et ce fils de l'Attique, Avant d'orner son front du laurier poétique.
S'était pour son pays dignement signalé :
Dans d'illustres combats son sang avait coulé.
Ces luttes de géants, où, dans un coin du monde, Du joug de l'étranger Faversion profonde, Le mépris des périls, et l'amour exalté Du pays, de l'honneur et de la liberté Préparaient ces récits, nobles pages d'histoire; Où, courant au trépas, on rencontrait la gloire; Tous ces faits merveilleux, dignes d'être chantés. Formaient l'âme d'Eschyle aux sublimes beautés C'est par lui qu'enivrant une foule idolâtre, La tragédie enfin monta sur le théâtre.
Euripide, Sophocle, étalèrent, aux yeux Plus d'un front -couronné poursuivi par les dieux. Et d'un destin jaloux les sentences fatales Jetant d'affreux malheurs sur les races royales. Tout ce peuple, ennemi des monarchiques lois, Voyait avec plaisir l'abaissement des rois.
^ Des humaines grandeurs le funeste naufrage Aux hommes retracé dans un divin langage.
Ces tableaux du passé, terribles ou touchants. Et du dieu protecteur de ces jeux, de ces chants. Aux spectateurs pieux là majesté présente, D'un spectacle si beau la grandeur imposante Passionnaient ces cœurs, si sensibles, si^fiérs. Pour qui le dieu du jour était le dieu des vers.
De leurs juges briguant les glorieux suffrages, Les poètes jouaient dans leurs propres ouvrages . Ils enseignaient le chœur; des prix étaient donnés : Les acteurs au mépris n'étaient point condamnés : Plus d'un, hors du théâtre esprit diplomatique, Auprès des rois voisins représentait TAttique, Et sut, ambassadeur habile autant qu'heureux,
•Remplir avec succès ce rôle dangereux.
Notre profession, par les Romains flétrie, Fut dans l'antique Grèce honorée et chérie.
De masques variés les visages couverts Dérobaient aux regards leurs mouvements divers. Attentifs aux accents d'une passion feinte, Des milliers d'auditeurs, se pressant dans l'enceinte, Applaudissaient l'ouvrage et lès acteurs chéris, De l'art et du public illustres favoris :
Cétaient Gallipidès, Molon, Néoptolème, Timothée, Œagrus, Pollux, Aristodème, D'autres non moins fameux, dont les noms éclatants Ont su vaincre l'oubli, cette rouille du temps.
"^ Leurs utiles leçons, leur parole savante.
Formaient les orateurs dont la Grèce se vante. L'histoire nous l'apprend : la tribune parfois An théâtre emprunta ses plus puissantes voix. Et d'un maître de l'art l'éloquence divine Put seule triompher de l'éloquent Eschine.
Ah ! dans ces temps fameux, souvenirs toujours cbers. Combien était puissant le chanue des beaux versl Sophocle, chargé d'ans et d'une gloire immense, Fut par un fils ingrat accusé de démeuce :
C'était à Tinstant même où son puissant œrreaa • i' '
Enfantait pour la scène un dieM'43euTre nouveau; Et l'auguste vieillard oontz^ la calomnie Défendit sa raison €sa prouvant soa génie.
Sa muse retraçait un priïioe infortuné, Œdipe aveugle, errant, par ses fils détrôné; Et lorsque, û' claigacat iiiiw -vaine éioqueaœ. Le poète à ses vers -confia sa dépense; Devant un auditoire attentif, étonné.
Lorsqu'il lut son ciief-d'âeuvre à peine tenniaé; Quand retentit, terrible et semiilai^e au tonnenre, < . Cette voix poétique et presque œnteuaire.
Tous pleuraient de pitié, tous frémissaient d'effroi. Et dans le vieux poète ils voyaient le vieux roi.
Du courroux paternel la sévère justice Retombait sur le frond d'un autre Polynice Qui subissait, tremblant, l'anathème jeté Par ce prince de l'art vengeant sa royauté. De ses juges émus runaniure suffrage Consola le poète agrandi par Toutrage, Et du nouvel Œdipe on vit le noble auteur Par le peuple escorté comme un triomphateur.
Sous ses cheveux, blanchis, fier d'un nouveau trophées, . Le vieux Sophocle alors ressuscitait Orphée. .
Athènes fut vaincue, et de long jours de deuil Punissaient de ses fils Tambitieux orgueil :
Leurs corps avaient jonché les champs de la Sicile. Les guerriers qu'épargna la mort, troupeau servile. Subissaient des combats le droit injurieux.
Mais déchus de leur gloke et trahis par les dieux, D'autres dieux plus cléments consolent leur misera, Dieux toujours adorés, postérité d'Homère, Euripide, Sophocle, Eschyle, noms sacrés.
Les vaincus, récitant leurs chefs-d'œuvre admirés. Quand le sort des combats humiliait l'Attique, Rappelaient aux vainqueurs sa gloire poétique, Et ceux-ci rougissaient de tenir dans leurs fers Des hommes nés aux bords fameux par de tels veris, O merveilleux langage ! ô pouvoir du génie I La haine s'éteignait sous ces flots d'harmonie : Ils écoutaient, surpris et charmés à la fois. Ces sublimes leçons des peuples et des rois.
Ces vers, qui retraçaient les malheurs de la gloire, Apaisaient dans leurs cœurs l'orgueil de la victoire. De ceux qui leur offraient ces tragiques tableaux Ils plaignaient l'infortune, ils soulageaient les maux;
Plus d'un captif se vit affranchi par son maître. Heureux d'aller mourir au sol qui le vit naître; Les Grecs asservissaient aux arts de leur pays Les peuples étrangers dont ils étaient haïs.
Athènes triomphait, et, dans sa lutte même, Portait encore des arts le brillant diadème.
Melpomône, charmant de nombreux spectateurs.
Voyageait dans la Grèce avec ses grands acteurs; Philippe l'appelait à ses royales fêtes.
L'orgueilleux roi rêvait de lointaines conquêtes : A la tête des Grecs, par ses armes soumis, Il voulait châtier leurs anciens ennemis,* Et, marchant vers l'Asie, il allait entreprendre Les travaux que plus tard accomplit Alexandre, Un superbe festin célébrait à la fois Les noces de sa fille et ses futurs exploits. Vers la fin du banquet, l'acteur Néoptolème, Comme un sinistre oracle inspiré du ciel même, Dans de tragiques vers à la scène empruntés Rappelait le néant de nos félicités.
Terrible, il s'écriait : « Mortels, race orgueilleuse, « Votre pensée au ciel s'élève radieuse; « Vous planez sur la terre, et l'heure du trépas «Au sein de vos grandeurs ne vous apparaît pas.
t Entassant des trésors, votre impuissante envie
« Retule follement les bornes de la vie :
€ Mais, vous cachant son vol et préparant ses coups,
« La mort, la sombre mort se glisse parmi vous. »
Chacun, songeant alors à la. prochaine lutte,
D'un empire ennemi voyait déjà la chute,
Et, vengeant le sol grec par les Perses foulé,
Darius expirant sous son trône écroulé,
Tous célébraient d'avance avec leurs coupes pleines
La gloire de Philippe et celle des Hellènes.
Le lendemain promet d'autres solennités ;
Et quand brillent du joui* les premières clartés,
L'impatiente foule aux jeux de Melpomène
Accourt' pour applaudir le grand acteur d' Athéne,
Dont le talent, aux yeux du roi, du peuple entier,
Dans une œuvre nouvelle allait se déployer.
Puis des douze grands dieux les images sacrées
Venaient en grande pompe et richement parées.
Et d'un treizième, dieu l'image les suivait :
C'était celle du roi^ qui lui-même arrivait.
Vêtu de blanc, superbe et précédant sa garde.
Tandis qu'avec amour son peuple le regarde.
Qu'au milieu des clameurs s'élançant dans les cieux,
11 rêve un avenir encor plus glorieux.
Et qu'il règne en espoir sur un puissant empire,
Un assassin le frappe, et le monarque expire.
âd6 l'art théàtbal
Néoptolème, après cette scène d'horreur.
Resta longtemps frappé de troïible et de terrenr : Quand on lui demandait, de tant de tragédies Sur le théâtre grec justement applaudies, Laquelle préférait son goût judicieux.
L'acteur, que poursuivait, comme un spectre odieux. D'un spectacle sanglant la mémoire importime. Disait : « Depuis ce jour je n'en pi'éfère aucune. »
Les antiques Rom^s, cœurs belliqueux et fiers, Pour leurs champs de bataille avaient pris l'univers; Chez les peuples tremblants' leur race audacieuse Promenait en tous lieux l'aigle victorieuse.
Mais la terre d'Asie, où Grassus l'entraîna.
Vit un jour son honneur lerjii par Suréna :
Crassus périt, frappé par une main perfide; Et deux rois, réunis dans un banquet splendide. Fêtaient pompeusement et leur pays vengé, Et les Romains défaits, et Crassus égorgé.
L'acteur Jason, charmant leurs yeux et leurs oreilles, Du vieux théâtre grec leur offrait les merveilles; D'une mère il peignait le délire inhumain :
Tenant de son fils mort la tête dans sa main, Et croyant d'un lion agiter la crinière, De cet affreux trophée elle se montrait fière :
Ce fils, c'était Penthée, un roi haï des dieux,
S'imaginant combattre un lion furieux
(Car, pour punir le fils, la céleste colère
D'une horrible démence avait frappé la mère),
Elle l'avait tué dans son égarement;
Et la main de l'acteur montrait en ce moment
Un masque figurant la tête de Penthée.
Soudain une autre tête aux rois est apportée :
C'est celle de Grassus; des guerriers envoyés
Au nom de Suréna la mettent à leui*s pieds.
Jason, du roi thébain jetant la froide image,
Ramasse des vainqueurs Tépouvantable hommage,
Et par. cette action redouble la terreur;
Des Bacchantes il feint la barbare fureur,
Et, poursuivant son rôle, il s'écrie: « Avec joie
Du haut des monts ici j'apporte cette proie,
Victime récemment frappée». Alors le chœur:
€ Du premier coup porté qui réclame l'honneur?
— Moi : c'est, répond Jason, ma gloire. - C'est la mienne"! »
Dit un acteur nouveau de cette étrange scène,
Un Parthe dont le bras avait assassiné
Le général romain dans un piège amené.
De Grassus à l'acteur il arrache la tête,
Et le festin devient une sanglante fête ;
La fiction fait place à la réalité :
Crassus après sa mort lâchement insulté.
Les malédictions contre Rome lancées,
(Jn bruit tumultueux de clameurs insensées
Étouffent de Jason la pathétique voix.
Gneniers et courtisans, tous enfin, jusqu'aux rois,
Poussent des cris confus de haine et de victoire.
La tragédie ainsi se mêlait à Thistoire.
Jason, Néoptolème, à ces tableaux sanglants Sentaient battre leurs cœurs et grandir leurs talents; Et cette émotion, dans leurs âmes gravée.
Sur la scène sans doute ils l'auront retrouvée. L'acteur qui pour son nom rêve un long avenir Doit sentir, observer et se ressouvenir.
Moins d'éclat entoura la comédiq antique.
Pamphlet en action, satire politique.
Qu'on vit pendant longtemps, en vers licencieux, Railler l'État, ses chefs, ses sages et ses dieux. Ménandre, succédant à cet Aristophane Que l'esprit applaudit, que la vertu condamne, Sut la faire parler en des vers moins hardis. Mais qui, non moins brillants et non moins applaudis^
CHANT huitième: 229
Inspirèrent plus tard une muse romaine.
Quel funeste destin, quelle main inhumaine Da poète vanté nous ravit le trésor?
Son œuvre a disparu, son grand nom vit encor. Tèrence apprit son art à cette école illustre: Au théâtre latin donnant un nouveau lustre, n régna sur la scène, il enchanta les fils Des spectateurs que Plante avait charmés jadis.
Conduite aux hords latins, la Melpomène grecque Manqua de majesté dans les vers de Sénèque.
Pour ce peuple, cruel en sa servilité, L'art tragique c'était un cirque ensanglanté. Les cris de la douleur et l'odeur du carnage. Mais avant que Tempire apportât Tesclavage, Boscius, Ësopus, avaient su conquérir Un nom qui hrille encore et ne doit point mourir. Aux insolents mépris de la superbe Rome Us pouvaient opposer Tamitié d'un grand homme : Du talent de conduire et le geste et la voix CScéron apprit d'eux les importantes lois.
Cest ainsi que les Grecs virent leur Démosthéne IMsciple studieux des tragiques d'Athène.
Prfttant à Roscius un éloquent soutien, CSoéron dans l'acteur loua l'homme de bien.
Après qu'il eut des lois assuré la victoire, Les douleurs de l'exil châtièrent sa gloire ; Et le grand orateur, par d'ingrats citoyens Privé d'un ciel aimé, dépouillé de ses biens, Rougissait de pleurer ces murs, ce Gapitole Que sauva son courage, où régna sa parole.
Quand d'équitables lois demandèrent qu'un jour Le repentir du peuple ordonnât son retour, La haine résistait ; mais dans Rome en balance Ésopus à la haine imposa le silence, Et (stratagème heureux d'une adroite amitié î) Voulant pour un proscrit exciter la pitié, Du poète Accius il joue une œuvre ancienne, Dont le public latin se souvenait à peine.
Il y représentait un prince détrôné, Télamon, par son peuple à l'exil comdamné.
« Dieux justes, rendez-moi, disait Facteur antique, Et ma terre, et mon ciel, et mon toit domestique, Et les tendres amis à qui j'étais si cher :
Le pain de l'étranger à ma bouche est amer.
Tristement solitaire an milieu de la foule, Je me sens repoussé par le sol que je foule.
Eh ! qui peut effacer de nos cœurs attendris Le lieu des premiers pleurs et du premier souris.
GHAKT HtriTrÈME 231
OÙ nous avons, enfants, senti sur nos panpiéres Les premières clartés du soleil de nos pères, Qui garde leurs tombeaux, triste et cher souvenir, Où le passé repose, attendant l'avenir?
Les bois où s'égaraient mes pas, mes rêveries, Jusqu'à l'eau murmurante, à l'herbe des prairies, Pour moi tout est regret..... G mes concitoyens. Que mon dernier soupir entre les bras des miens, Exhalé sous les cieux témoins de ma naissance, Soit un soupir d'amour et de reconnaissance ! »
Les pleurs, mouillant ses yeux, interrompaient ses mots, Et tous les spectateurs éclataient en sanglots. Il leur semblait ouïr cette voix admirée. Par l'amour du pays tant de fois inspirée, Ce consul qu'à l'exil un décret condamna Pour avoir arraché Rome à Gatilina, Et, trompant d'un perv*ers l'homicide furie, Mérité ce beau nom : Père de la patrie.
On le plaint, on l'admire, et l'illustre exilé Par les larmes du peuple est bientôt rappelé. On le revoit enfin, ce dieu de l'éloquence :
Accompagné, porté par une foule immense,
Il revient, triomphant vers ces Romains ingrats, Désavouant leur crime, et rouvrant à ses pas L'immortelle cité qui du monde est la reine.
O joie I ô pure ivresse I ô volupté sereine ! Jour trop rare, où l'envie avec douleur se tait, Contrainte de sourire aux vertus qu'elle hait î Là, pas de rois captifs, de dépouilles sanglantes, Pas de cris douloureux, de clameurs insolentes. De vainqueur orgueilleux, dé vaincu gémissant : C'est une sainte fête, un triomphe innocent, Un peuple repentant qui console un grand homme, Rome enfin réparant l'injustice de Roine ; Et, dans un jour si beau, le sublime orateur Dut presser tendrement la main du grand acteur.
lie théâtre chez nous eut de longs jours d'enfance : Mais Corneille parut, et le Cid prit naissance.' Bientôt de l'art comique illustre fondateur, • L'heureux père du Cid enfanta le •Menteur.
Racine avec éclat s'élança dans l'arène ; , Sans lui ravir le sceptre, il régna sur la scène. Voici venir Molière, et Scarron tant prôné Par ce peintre du cœur est enfin détrôné.
Paris était charmé ; l'amant de La Vallière Attirait à sa cour la muse de Molière.
De ces auteurs aimés trois théâtres rivaux Offiraient avec orgueines précieux travaux.
Four eux la renommée embouchait ses tro Aipettes ; Les acteurs s'efforçaient d'égaler les poètes. Montfleury fit parler le Gid avec bonheur ; De mentir avec art Bellerose eut l'honneur Mais la noblesse simple était encore absente ; Le naturel manquait sur la scène naissante.
Pour mieux représenter la majesté des rois, Les acteurs cadençaient et le pas et la voix, £ty se souciant peu d'une étude incommode, Us venaient réciter sans art et sans méthode. Le geste était outré, le ton était bruyant ; L*amour le plus discret s'exprimait en criant ; La passion prenait l'accent de la démence :
On était furieux jusque dans la clémence, Et les amants, en proie à leurs transports jaloux. Semblaient des échappés de l'hôpital des fous.
Floridor le premier, à l'usage infidèle, D*iin débit sans cadence offrit l'heureux modèle : n supprima des cris l'insipide fureur, Et» ménageant l'oreille, il parla mieux au cœur. Banm vint qui, paré de sa jeunesse extrême, CSiaimant, près de Psyché semblait l'amour lui-môme.
Il avait tous les dons de l'esprit et du corps,
Et Tétude y joignit ses précieux trésors.
Fier, enjoué, brillant, profond, tendre, énergique,
Acteur de comédie ou bien héros tragique,
A mille tours divers habile à se pli«r,
Le merveilleux acteur créa l'art tout entier.
Disciple de Molière, il est bientôt un maître :
Nul autre n'eut jamais plus de grandeur peut être :
Nul autre dans son jeu ne sut mieux allier
Le sublime au correct, le noble au familier.
Ghampmeslé de Racine est l'amante et l'élève : Au sommet du talent la passion l'élève :
Esprit borné, cœur tendre et volage à la fois, Soumettant au poète une docile voix, Interprète fidèle, écho rempli de charmes, Par son maître inspirée, elle arrachait des larmes. Quand Racine, honteux de combattre Pradon, De ses succès au ciel eut demandé pardon, Heureux d'ensevelir sa gloire poétique Dans l'innocente paix du foyer domestique.
L'inconstante, dit-on, oublia promptement L'amour du grand poète et son enseignement.
Mais ses admirateurs applaudissaient en elle De son passé brillant un reflet infidèle.
Plus tard on entendit ia pompeuse Duclos Modulant ses soupire, cadençant ses sanglots ; Les fureurs de Beaubour, ses cris d'énergumène, Son jeu désordonné coiinH!>Tiçftieïit Meipomène. Le Couvreur vient régner : son imposante' voix I)u tmgique débit ressuscite les lois.
Jm^^nant à ses attraits une grâce royale, Émule de Baron, et souvent son égale, La grande artiste, hélas ! avant Fâge e^xpira : Le public en gémit. Voltaire la pleura.
Près des talents voués à la muse tragicjue, Des noms aimés brillaient sur la scène comiqT!i« : Créateur des Crispins, à sa postérité Raymond Poisson léguait sa burlesque gaîté.
Molière eut sur la scène une gloire complète, Et Tacteur partagea les succès du poète.
A ses comédiens dont il était Tappui, Le précepte et l'exemple étaient donnés par Mi. Justement honoré de la faveur publique, La Grange du théâtre écrivait la chronique.
De Brie, au jeu naïf, fut la Mars de son teanps : Elle joua, dit-on, Agnès à soixante ans.
Quels rires éclataient quand, joyeuse soubrette, Beauval représentait Nicole ou Zerbinette I
La trop coquett') Ârmande entre toutes brillait : De Tamour du publie Molière s'effrayait.
Et Fépoux a gémi souvent dans la coulisse Des applaudissements prodigués à ractrice.
D'autres jours sont venus, qui, non moins fortunés, Ont donné des talents dignes de leurs aines:
Raisin, à trente-huit ans terminait sa carrière. Grand acteur qu'égala bientôt La Thorillière ; Armand, Dave parfait, plaisamment sérieux, Auge, moins naturel et moins ingénieux, Obtenant par la charge un rire trop facile , Et le maître de Fart, cet immortel Préville, Devant qui s'inclinaient les talents les plus fiers, Admirable Protée à mille aspects divers; Dazincourt, accusé d'un peu trop de réserve ; Dugazon, qui pécha par un excès de verve, Artistes applaudis et valets excellents, Dont plus d'une soubrette égala les talents ; Témoin Desmare, et toi, sa nièce si vantée, Qui fus, comme Préville, un séduisant Protée, Dangeville, au débit plein de grâce et de sel, Talent si vrai, si souple, et presque universel; Et Quinault, d'une race en grands acteurs fertile, Sur la scène portant son esprit de la ville;
Bellecour, à Toeil vif, au jeu franc et joyeux; Et Joly, qui charmait Tesprit plus que les yeux; Son modèle, Luzy, savante en Vart de dire, Et Fanier et Devienne au gracieux sourire.
Si, quittant Fantichambre on arrive au salon. Que d* actrices dont l'art a consacré le nom f La touchante Gaussin, de qui la voix divine Faisait parler Agnès et Zaïre et Nanine; OEvier, transformée en page adolescent.
Jeune et charmante fleur moissonnée en naissant ! Sans pouvoir des attraits essayer la puissance, Doligny de son jeu fit aimer la décence, Et quand brillaient Mole, Préville et Bellecour, Près d'eux charma vingt ans et la ville et la cour. Vanhove, qu'à Talma l'hymen avait unie.
D'un organe enchanteur déployait l'harmonie, Et, pour charmer l'oreille et le cœur à la fois, Elle avait, disait-on, des larmes dans la voix.
Contât régna longtemps, et Dangeville en elle Sembla ressusciter, mai^ plus noble et plus belle. Grandeur, verve, gatté, comique ingénieux.
Souplesse, naturel, tous ces dons précieux
^SjS l'art théâtral
Accordés par le ciel, fécondés par l'étude, Tout ce que de la scène une longue habitude Donne de sûreté, d'aisance, de uni, Dans le jeu de Contât se trouvait réuni.
L'épouse de Pré ville avait été son guide.
D'abord, pâle talent et disciple timide, A des succès obscurs le sort la condamna :
L*uuteur de Figaro la vit, la devina :
Voilà Suzon, dit-il, et, plein de confiance, A son joyeux barbier Beaumarchais la fiance, Et l'hymen réussit, et le public accourt ; Et Contât, grandissant auprès de Dazincourt, Bientôt de Fart comique est l'illustre héroïne. Et devant son éclat tout s'efface ou s'incline.
Après trente-trois ans de travaux glorieux, A la foule idolâtre elle fit ses adieux, Et sur la scène Mars, sa célèbre héritière, A plus de soixante ans termina sa carrière.
Mars n'eut point de Contât la verve et la grandeur ; Mais quel jeu délicat! quelle aimable pudeur! Qui mieux qu'elle à l'amour allia la décence? Qui peignit mieux d'Agnès la naïve innocence? Belle comme Contât, mais d'une autre beauté, Que sa grâce ineffable avait de chasteté,
Et comme elle savait, dans son jeu plein d'aisance, Doubler de certains mots le charme et la puissance l Son sourire si pur, son naturel charmant Excitaient dans la salle un doux frémissement. Ses accents pour Toreille étaient une caresse : Sa Voix sexagénaire avait tant de jeunesse!
O types ravissants où son talent brilla, Victorine, Araminte,Elmire, Silvia, Je n'oublierai jamais ces heureuses soirées Où, jeune, sous ses traits je vous vis admirées ; L'œil s'attachait sur vous, et le cœur soupirait : C'était peu d'admirer l'actrice: on l'adorait.
En ramenant ses yeux sur la tragique scène, Au-dessous d'Adrienne on aperçoit Deseine, Moins connue en nos jours, et dont le nom pourtant A reçu deXlairon un hommage éclatant; D\imesnil et Clairon, deux grandes renommées, Actrices par la foule également aimées ; Raucourt, à la savante et large diction, Mais à qui trop souvent manqua la passion.
Quoique Vestris régnât par l'esprit et les charmes, Devant elle les yeux restaient vides de larmes Élève de Lekain, à ce maître admiré Elle^n'avait pas su ravir le feu sacré.
Des deux Saintval, Tainée, impétueuse actrice,
Avait de Dumesnil la flamme inspiratrice, £ty tandis qu*au théâtre éclataient ses fureurs. L'autre, douce et touchante, attendrissait lesK^œurs. Quand Degarcins peignait l'amoureuse tendresse. Dans ses traits, dans sa voix, quelle brûlante ivressel Sans avoir de Gaussin les attraits ravissants, Elle en eut Theureux charme et les divins accents. L'impitoyable mort fit trop tôt disparaître Maillard, jeune talent dont Monvel fut le maître. Par Duchesnois le vers trop souvent fut chanté; Mais sa touchante voix, sa sensibilité.
Voilèrent ses défauts Uux regards du vulgaire. Prés de Talma, trente anS Duchesnois ^ su plaire: Auprès de ce grand nom le sien longtemps cité A droit au souvenir de la postérité.
L'art tragique, en ce temps, se mourait de vieillesse. Disait-on ; et de l'art une jeune prêtresse, -, . S'élançant radieuse et d'espoir et de foi.
S'écrie: 11 ne meurt pas, et je le prouve, moi 1 C'était Rachel. . . On sait son trioinphe et sa gloire. Je n'en conterai pas la trop récente histoire : Les beaux-arts ont pleuré son précoce trépas, . Mais son nom lui survit, et ne périra pas.
Après le beau Grandval succédant à Defresne, Deux tragiques acteurs ont illustré la scène : Au feu des passions joignant la profondeur, Lekain fi{ admirer sa sublime-laideur; ♦ Talma, non moins profond, plus Trai; moins pathétique, Quand il représentait un personnage antique.
Par son geste, sa pose et son costume, offrait Des héros du vieux monde un étonnant portrait ; Il était Grec, Romain: c'est vous que j'en atteste, Œdipe, Manlius, Sylla, Néron, Oreste, Vous, sortis de la tombe à sa puissante voi^, Sous sa noble figure applaudis tant de fois : L'art en lui secondait une heureuse nature.
Et son goût à l'audace alliait la mesure.
Vainement de ses ans le nombre s'accroissait : Sous leur fardeau léger son talent grandissait. Au faite du succès, le grand artiste expire, Et le trône est vacant dans le tragique empire. douleur ! en bornant ses précieux travaux, La mort lui ravissait des triomphes nouveaux. Jçune de cœur, devant sa vieillesse si verte Une longue carrière encor semblait ouverte.
Et,. dans un avenir à ses yeux plein d'attraits. Pour son talent sublime il rêvait le progrès.
242 L ART TMÈATRAt
Le publie^ de Lekain lorsque la mort le priy«> A sa succession semble ftf^ler Larive.
Avec ses dons brillants et sa superbe ardeur, 11 n*eut pas de Lekain l'âme et la profondeur, Ni du savant Talma le jeu pur, simple^ antique. Mais sa chaleur, sa voix sonore et sympathique Transportaient le public: acteur éblouissant, 11 avait d*un héros les dehors et l'accent; Par Téclat de son jen fascinant l'auditoire, Il obtient le succès, sans conquérir la gloiz*e.
Plus d'un acteur savait autrefois marier Une palme comique au tragique laurier:
^efresne interprétait le bouillant Orosmane, Tufière, Euphémon fils, le jeune Métromane:
Voltaire, dans ses vers, l'a vanté quelquefois ; Et Grandval, après lui, joua ces deux emplois. S'il eut dans l'art tragique une palme moins belle, La comédie en lui vit un brillant modèle.
Le charmant Bellecour, qui précéda Mole, Successeur de Grandval, ne Ta point égalé. Mais son sage débit, son ton, sa grâce aimable, Rappelaient au public l'artiste regrettable;
On ne Tadmirait point; mais il était aimé.
Mole fut le plus grand et le plus renommé.
Il connut de son art les plus secrets mystères. Sut prendre tous les tons et tous les caractères : Petit-maître, vieillard, plein d'esprit et de feu. Ami du célibat, au vil vami>iir du jeu Immolant son épouse et jusqu'à son fils même, Bourru dans Morinzer, pour la femme qu'il aime, DansTAlceste fameux par Molière tr«.cé, Quels transports, quel amour xioblement insensé ! Dans le nouvel Aloeste offert par d'Eglantine, La vertu l'échauiîait d'une flamme divine.
Optimiste, jaloux, inconstant, séducteur, Il ne se lassa point d'être un sublime acteur.
Après Mole, Fleury, qui fut moins grand sans doute. S'ouvrit vers le succès une nouvelle route.
Moins léger, moins brillant et moins passionné, Mais railleur plus parfait, il a mieux dessiné Des marquis du vieux temps l'insolence tranquille, Et la cour n'a jamais mieux persiflé la ville.
Dans les pères, les rois, la foule applaudissait Le vertueux Brizard, que Ducis chérissait.
Quel auguste maintien 1 quelle âme paternelle!
Que sous ses cheveux blancs la vieillesse était belle!
La nature à Monvel refusa ses présents :
Il n'avait ni la voix ni les traitç imposants ;
Mais, vieux avant le temps, il portait dans son âme
Uamour sacré de Tart et sa brûlante flamme. "
A Talma, jeune encore et bientôt sans rival,
Il apprit les secrets du débit théâtral.
Saint-Prix, dont le talent semblait manquer d'étude,
D'une voix monotone avait pris l'habitude '
Quand d'un parler trop lourd secouant le fardeau, .
L'artiste s'animait, le réveil était beau.
Dans son savant débit, trop recherché peut-être,
Baptiste aîné de l'art fut un haBile maître.
Des pères*vénérés grave et noble portrait.
Dans Vanderk, près de Mars, le public l'admirait.
Il est un emplgi riche en plaisants personnages, ' De notre vieille scène égayant les ouvrages, Portraits brillants de verve et de variété.
Nous offrant la vieillesse et la maturité :
Le tuteurs, toujours sûrs de déplaire aux pupilles, Les anciens Turcarets, esprits lourds, âmes viles, Le prétendu malade esclave de Purgon, Et le faible Ghrysale, et l'avare Harpagon;
Ghicaneau chez son juge accourant dès Taurore, Et d'autres que le temps n*a pas courbés encore, Arnolphe, Sganarelle, amants infortunés, Aux rires du public justement condamnés, Enfantés et joués par notre grand Molière.
A quatre-vingt-deux ans terminant sa carrière, Guérin se ût un nom dans ce comique emploi.
La veuve de Molière, en lui donnant sa foi Gomme à l'époux vivant, infidèle à sa cendre, Quitta pour lui le nom du moderne Ménandre.
Il eut en Duchemin un successeur aimé ; Et Bonneval, talent moins grand, moins renommé, Sut plaire aux spectateurs par un jeu toujours sage ; Des Essarts vint plus tard : il avait en partage Le mordant, la rondeur, une franche galté.
Sur la scène française à cinquante ans monté, Grandmesnil dans son art fut cité comme un maître. Et nuisit à Gaumont, trop oublié peut-être :
Par un autre éclipsé, cet acteur excellent N'obtint pas un renom égal à son talent.
Bellemont, qui pour maître eut la seule nature, Oifrait d'un'paysan la naïve peinture.
1M6 l'art TRÉAT&AI.
Michotj plein de francliise et de simplicité, Au comique joignait la sensibilité.
De Baptiste cadet les traits et la parole Jetaient les spectateurs dans une gaîté folle ; Et sa nièce, héritant de son père et de lui, De l'art servi par eux fut un vaillant appni.
Du Théâtre-Français étudiez TMstoire :
Connaissez ses grands noms et chérissez sa gloire. Malheur à qui méprise un passé glorieux !
C'est, fils dénaturé, renier ses aïeux.
Il les faut honorer pour en suivre la trace.
Sachez des vrais talents continuer la race ; Regardez, entendez ! h l'acteur studieux La leçon vient s'offrir en tout temps, en tous lieux. Par l'exemple, en causant, chacun peut vous instruire De l'art essentiel d'écouter et de dire.
Qu'habile à démêler les sentiments divers, Les visages pour vous soient des livres ouverts. Dans les inflexions où notre voix s'etngage, Pénétrez la pensée h travers le langage.
Amoureux de votre art, de vos progrès jaloux, En observant autrui, vous-même observez-vous. Voyez par votre cœur comme on hait, comme on aime Nos meilleures leçons nous viennent de nous-^aême.
Fleury, qu'en ses vieux ans je vis encor briller (En lui j'ai des marquis salué le dernier), Était né dans Nancy d'un acteur de la ville.
Enfant, son jeu charma la cour de Lunévilla Voilà le jeune acteur loué, choyé, fêté ; De ce petit Versaille il est l'enfant gâté :
Il partage au palais, où son père le laisse.
Les divertissements de la jeune noblesse ; Tous traitent en égal l'acteur imbei'be encor. Jls grandissent : adieu ces jours de l'âge d'or I Adieu l'égalité de la joyeuse enfance :
L'âge aux jeunes seigneurs rappelle leur naissance; Chacun d'eux a repris son rang et so» orgueil. Surpris, humilié d'un dédaigneux accueil, Fleury les délivra d'un obscur camarade :
Il se souviendra d'eux lorsqu'il jouera Moncade.
Talma donnait, dit-on, au premier empereur De secrètes leçons de grâce et de grandeur.
Non : l'acteur qu'il aimait et qui lui fut fidèle, Au lieu d'un écolier, n'eut en lui qu'un modèle. Il vit, admis souvent dans son intimité, Combien la grandeur vraie a de simplicité.
Les gestes du héros, son ton, son attitude, Tout était pour l'artiste une vivante étude.
A ces leçons d'en haut son talent se forma :
C'était Napoléon qui posait pour Talma.
C'est peu de conquérir- un renom légitime :
En cherchant le succès, aspirez à Testime.
N'ayez point de grands airs, d'impertinents propos : L'importance est toujours la parure des sots. • Jeune, écoutez des vieux les discours salutaires : Ils vous conteront l'art, son passé, ses mystères, * Et peut-être, pour mieux vous frayer le chemin, Un d'entre eux vous tendra sa paternelle main. Cette dette si sainte, et jamais oubliée, A la jeunesse un jour par vous sera payée, - Et les jeunes, mûris par l'âge et les travaux. Plus tard viendront en aide à des talents nouveaux : Ainsi l'art entre tous forme une heureuse chaîne.
Pour moi, dont les cheveux ont blanchi sur la scène, Que ne puis-je, en mes vers, de loin utile encor, Des athlètes nouveaux guider le jeune essor, Préparer leurs succès, empêcher leurs défaites, Fier de leur épargner les fautes que j'ai faites!
De notre vieux théâtre ô soutiens glorieux, Qui m'avez entouré de fraternels adieux, .
Dans la prospérité dont vous goûtez les charmes, Donnez une pensée à l'ancien frère d'armes Qui, fidèle au drapeau par lui toujours aimé, A vieillir près de vous s'était accoutumé.
Heureux de vos succès au sein de la retraite. Pour prix de ses travaux (est-ce trop ?) il souhaite Que son nom, emporté bientôt par l'avenir, S'efface lentement de votre souvenir.