‹ L'art théâtral: nouvelle édition, précédée d'une lettre d'Émile Augier et dChapitre 13 sur 14 · I.a leçon d'un grand homme et la voix dos vieux Agt · texte numérisé non relu

I.a leçon d'un grand homme et la voix dos vieux Agt

Les exemples fameux sont le llambeau des sages,

Flambeau dont la clarté ne doit point se ternir,

Et le passé toujours éclaire l'avenir.

La raison le proclame et l'exemple l'atteste, Un début trop hâté peut vous être funeste, D'un téméraire orgueil réprimez les accès.

Et pour les assurer, retardez vos succès. .

Mais, lorsque sonnera cette heure désirée, N'oubliez pas celui qui vous l'a préparée ; J^^n dépit des flatteurs dont l'essaim va surgir, De ses soins paternels sachez ne pas rougir; Puisse sa voix de vous être longtemps aimée ! Songez-y, de périls la carrière est semée.

Pour y marcher d'un cœur et d'un pas aftermi, Ayez d'abord un maître et toujours un ami.

Vainement un acteur, de sa voix idolâtre, Veut, monarque applaudi, régner sur le théâtre: n faut, pour qu'à Tempire il ait de justes droits, Que Toreille chez lui puisse juger la voix.

L*aFt du comédien suit une loi pareille :

La justesse du son est soumise à l'oreille.

De ce sens délicat si l'acteur est privé, A des succès douteux le ciel l'a réservé.

Pour lui point de progrés ; qu'il cesse d'y prétendre : Gomment se réformer quand on ne peut s'entendre t Par des travaux heureux au but il faut voler, Et qui n'avance pas est sûr de reculer.

Parfois avec l'acteur le public extravague :

Une chaleur sans règle, un débit faux et vague, Aux yeux des gens de goût surpris et consternés, Usurpent fièrement des bravos effrénés.

Mais n'envions jamais ces triomphes stupides; Que la raison et l'art soient nos dieux et nos guides Honte aux adorateurs du bon sens outragé !

L'art, c'est le naturel en doctrine érigé-.

(Jue votre inflexion juste, facile et nette, Dessine clairement la phrase du poète :

Qu'à la correction le charme soit uni.

Et qu'elle se termine- avec le sens fini.

Quelquefois une piirasej incidemment glissée. Vient en deux fractio-ns partager la pensée, Et l'auditeur pourrait ne s'-apercevoir point Où le sens se divise, où 'lô sens se rejoint; " Un changement de voix le lui fera* comprendite ; . Mais jamafe-un ton faux ne se doit faire entendre? Sévères sur. ce point, les eepri ta ^délicats- D'un ton à demi vrai ne se contentent pas :

C'est dans l'inflexion que le sens se- reflète,- Et je n'en admets pas la justesse incomplète.

D'un organe peu sûr corrigez les défauts :

Chanter juste à peu près, n*est-»ce pas chanter faux ?

Sachez de votre voix mesurer l'étendue; Que des plus éloignés elle seit entendue, Et que, de la poitrine exhalé sans effort, Le son nen soit jamais trop faible ni troppfô««ti Vers ctes tons différents conduit avec adresse, Que dans le médium il revienne sans cesse; Là seulement l'acteur trouve le naturel, Et sans le médium point de talent réel.

C'est Mole qui l'a dit ; un tragique sublime, Talma, nous répétait cette vieille maxime.

Fuyez les sons aigus dans la tête jetés, Et qui, trop entendus, ne sont point écoutés. î>eul, le mediiun plaît, touche, pénètre, enflamme, Et lui seul par l'oreille il s'empare de l'âme. Vainement dans sa chaire un orateur sacré.

Emporté par son zèle, et non point inspiré.

Nous conseille en criant la prière et l'aumône; C'est vainement qu'au nom du pays ou du trôt\e> Un député fougueux^ avec des sons flûtes, Dira de nobles mats, d'utiles vérités :

Nous restons froids devant Dieu même et la patrie, Et toujours la raison déplaît quuftdelld*«rie.

Si, lisant du regard quelque livre attachant, Votre œil vient se poser sur un endroit touchant, De Tattendrissement vous goûterez les charmés, Et pourtant, quoique ému, vous n'aurez point de larmes Mais pour se faire entendre ou pour en jouir mieux. Si vous le relisez de la bouche et des yeux, Et dès que la lecture est par vous commencée, Si dans le médium votre voix s'est placée, De larmes, malgré vous, vo3 yeux vont s'humecter, Et ces larmes, qu'en vain vous voudrez arrêter. Peut-être empêcheront votre voiS^ de poursuivre : Pour essuyer vos pleurs vous quitterez le livre. Tant le cœur par les sons est prompt à s'émouvoir, Tant notre propre voix a sur nous de pouvoir ! ' "

Aux tons les plus divers pour que la voix se plie. Il faut par le travail qu'elle soit assouplie.

Des pensers du poète harmonieux échos.

Les sons doivent toujours nous apporter les mots. Je préfère aux poumons de Stentor et d'Hercule La voix qui sans effort nettement articule.

Parlez di€tinctement : c'est la première loi. Et que chaque syllabe arrive jusqu'à moi.

Gardez-vous d'imiter Facteur qui s'abandonne

A la triste langueur d'un débit monotone.

Le plus beau des discours est pour nous sans appas

Quand les phrases toujours marchent du même pas ;

Et, si le même bruit résonne à son oreille,

Las de vous écouter, le spectateur sommeille.

De la variété l'attrait victorieux

Peut seul chasser l'ennui qui vient fermer les yeux.

Tantôt l'agile voix se précipite et vole;

Tantôt il faut savoir ralentir sa parole.

Ignorant de son art les plus vulgaires lois,

Plus d'un acteur se laisse entraîner par sa voix;

^ Ss^ rapide parole étourdit l'auditoire :

n semble concourir pour un prix de mémoire.

, Dans ce confus amas de mots retentissants Où nous cherchons en vain la pensée et le sens^ Quelle incroyable peine, hélas f on lui voit prendre Pour n'être pas compris, et ne se pas comprendre t La vérité, voilà votre premier devoir :

Ayez l'air de penser et non pas de savoir.

Plus prompte que l'éclair qui traverse la nue, Avant l'expression la pensée est venue; liB geste et le regard l'annoncent à nos yeux : L'enfantement des mots est plus laborieux.

l>our noiw ini6ux abuser, sachez le reproduire. Mais là, comme pfirtout, le goût doit vous conduke. 11 faut qu'avec- prudence, avec sobriété, Ce travail de l'esprit soit par vous imité.

Craignez que de» repps prodigués -sans laasure Ne provoquent l'eimui, peut-être le murmure.

Ou a vu quelquefois d'estimables -taleais- Qui se crojaMtvtplus vrais en devenant piu&lent^y Et, de leurs auditeurs lassant hi patience^ Fu valent le naturel à force- de- seiencci

Redoutez leur exeni/pîe, .évitez cet écueil; IVun pédantesque jeu n'affectez point rorgjaeiL

AyeZ'Un taleat simple, une franche manière, Et saches 'i>laeer l'ombi'e auprès de la lumière. Tout doit avoir un sens : mais le but est manqi^éf' Lorsque du môme«açcen* chaque mot est marqué-. Quelquefois la pensée est dans une parole:

Des mots environnants que votre voix l'isole, Et qu'au mot où le sens est surtout enfermé Plus de nerf et d'éclat soit par vous impriméç . Qu'au dessus de la phrase il brille eti'iUuminet

CHANT DEUXIÈME 3iJ

Sous les traits de Talma, quand le fils d'Agwpj^inc, Pour secouer un joug dont son oœur éiadt las, Ordonnait que de Rome on exilât Pàlla s, Sa parole courait, impétueuse et brève.

Burrhus obéissant à son superbe élève, Narcisse retenu par un mot caressant, Les licteurs renvoyés par un geste puissant, Devant un tel tableau la terreur devait/ naître : Uavenir de Néron commençait à paraître.

Les accents d*un courroux frappant de vérité Nous étonnaient surtout par leur rapidité.

Avec un art exempt de recherche et d'emphase, Quelques mots détachés du reste de la phrase Se dressaient plus fougueux, plus fiers, plus menaçants. Et, sans la ralentir, en complétaient le sens. Dans cette action vive, altière, saisissante, Néron nous dévoilait sa cruauté naissante.

Quand Fleury retraçait à nos yeux enchantés Ce Clitandre ennemi des pédantes beautés, Esprit plein de bon sens et cœur plein de franchise, Comme de Trissotin il. raillait la sottise I Ce ridicule nom qu'au public il jetait De sa bouche moqueuse avec peine sortait.

Pour un plat rimailleur à l'a m© vaine et bass?

Quel élégant mépris I quel dégoût plein de grâce I

L*effet était immense e^ le rire certain

Au seul nom prononcé de Monsieur Trissotin.

La foule a ses erreurs que je ne dois point taire. J'iai vu quelques acteurs très fêtés du parterre, * Mais dont un goût sévère à bon droit se moquait. Qui prêtaient aux héros les grâces du hoquet. Souvent j'ai craint pour eux leur absurde manie; J*ai craint que, des beaux vers altérant l'harmonie, Ce râle fatigant, fréquemment répété.

N'excitât une juste et triste hilarité.

Mais l'amour du vulgaire est une idolâtrie :

Les hoquets lui' sont chers dans une voix chérie. Cette mode a vieilli; ne nous en plaignons pas : Sur la scène on respire avec moins de fracas. Et certains amateurs donnent des larmes vaines Au règne évanoui des bruyantes haleines.

Trop souvent à l'oreille un antique travers Impose la mesure et le rythme du vers.

Et des alexandrins, sur la scène tragique.

On entend retentir la cadence emphatique.

Le ciel en soit loué ! nous dit un esprit faux

Qui toujours en beautés érige les défauts.

Que servent la césure, ^t la rime, et lenombre, Si nous jie devons pas même en retrouver l'ombre, *Et si sur le théâtre un débit terne et plat De ce noble travail nous dérobe l'éclat ?

Ainsi des faux talents qui parlent en cadence

Plus d'un faux connaisseur embrasse la défense.

A l'uniforme bruit des vers psalmodiés.

Se partageant toujours en deux lourdes moitiés,

Une oreille barbare aisément s'accoutume.

Comme au bruit des marteaux retombant sur l'enclume.

Pour qui dans cette route une fois s'est jeté

Adieu le naturel et la variété I

Sous une mélopée insipide, éternelle,

L'inflexion s'efface, et le sens avec elle.

Baron fut un modèle en des genres divers : *

Ce grand acteur jamais n'a cadencé les vers,

Et Le Couvreur, trop tôt ravie à Melpomène,

A parlé comme lui sur la tragique scène.

L'élève de Molière a-t-il jamais pensé

Qu'Achille pût avoir un courroux cadencé,

Que le Cid en chantant dût venger une injure,

Ou le second César pardonner en mesure ?

En lui la grandeur simple eut un fidèle amant»

Et dans un rôle noble il parlait noblement.

C'est dans la vérité qu'il puisait l'art de dire : Déclamer est un mot qu'il eût voulu proscrire. Et ses lèvres, dit-on, rarement prononçaient Ce mot dont sa raison et son goût s'offensaient.

Un système récent gravement nous impose L'art de donner aux vers la couleur de la prose. « Assoupissant nos yeux sous un ennui mortel, La rime et la mesure ôtent le naturel, — Disent ces ennemis des acteurs poétiques, De la réalité partisans fanatiques.

Eh bien ! dérobez-nous leurs prétendus appas ; Que l'oreille les cherche et ne les trouve pas. A quel propos vouloir, insensés que nous sommes î Dans la langue des dieux faire parler les hommes ? Que nous font des chagrins en cadence exprimés ? Le cœur (^st toujours froid pour les malheurs rimes. Guerre aux tilexandrins î que bientôt l'on s'étonne De ne plus s'endormir à leur bruit monotone.

Dédaignons des vieillards les iniportuns regrets, Et qu'on dise, enchanté de ce nouveau progrès Où le théâtre encor n'avait osé prétendre :

Ce sont pourtant des vers que nous venons d'entendre ! »

CHANT DErXIÉME 9^

Voilà ce que sans rire on ose débiter, Et les bizarres lois que Tart doit accepter.

Les beaux vers de Racine, insipide merveille , Comme un vulgaire bruit iront frapper Toreille ; Corneille va tomber, grâce au jeu d'un acteur, Du trône de poète au rang de prosateur :

On veut que le public désormais se propose D'ignorer s'il entend des vers ou de la prose.

Mais quoi ! me dira-t-on, si d*un vers cadencé, Si d'un débit chantant votre goût est blessé, Pourquoi, des vieux sentiers s'éloignant avec joie. Ne pas tenter du moins une nouvelle voie ?

Expliquez-vous : faut-il déclamer ou parler, Faire sentir le vers ou le dissimuler ?

Ni Tun ni l'autre : haine à tous ces faux systèmes ! La vérité se trouve au milieu des extrêmes.

Les sentiments du cœur en cadence exprimés, Et les alexandrins en prose transformés.

Excès qu'aux talents vrais jamais l'art ne conseille, - Choquent également le bon sens et Tôreille.

Eh ! pourquoi donc, bon Dieu I s'embarrasser l'esprit - De ces préceptes creux dont la raison sourit ?

Des vers que pour la scène enfanta le génie Gardez-vous d'altérer la savante harmonie.

Mais un récitatif monotone, ennuyeux, Est-il donc pour l'oreille un bruit harmonieux ? Plaignons ceux qui, d'un cœur tristement héroïque, Affrontent sans pâlir cette étrange musique, Ces cadençantes voix, dans leur lyrique ardeur, Fuyant le naturel sans trouver la grandeur.

Pouvoir -de l'habitude î étonnant privilège Des jeunes souvenirs emportés du collège I C'est là qu'un savant maître enseigne avec succès Ce grand art de scander l'hexamètre français. Malgré lui, sa pensée est toujours obsédée Par le léger dactyle et le pesant spondée, Et veut des vers latins, dont le rythme lui plaît, Sur les nôtres jeter l'inopportun reflet.

L'esprit, se rappelant un châtiment classique, Croit revoir un pensum dans le débit tragique.

Arriére cet usage au théâtre fatal !

Ne privez pas nos vers de leur aspect natal.

Antique et lourd fardeau, la cadence leur pèse : Donnez l'accent français à la langue française.

Parlez avec noblesse, et, sans être chanté,

Le vers apparaîtra dans toute sa beauté.

Si je ris d*ùn acteur qui follement s'escrime

A bien mettre en relief la mesure et la rime,

Et fait aux auditeurs^ de leur tâche effrayés,

De ses alexandrins compter les douze pieds,

Je suis loin d'approuver l'absurde fantaisie

Qui, dépouillant les vers de toute poésie,

Prétend que lés plus beaux, sur le théâtre offerts,

Jamais par le jJublic ne soient pris pour des vers.

Si la rime à ce point vous blesse et vous chagrine,

Mettez plutôt en prose et Corneille et Racine.

Le bon Lamotte-Houdar, tout rayonnant d'jorgueil,

Pour vous crier bravo, sortira du cercueil.

Chargé de nous parler une langue divine.

Pourquoi tenter contre elle une œuvre de ruin^ ? Donnez à votre esprit un plus heureux emploi : Que le sens de l'auteur soit votre unique loi. Suivez-le dans sa marche, et, ûdéle interprète, Lorsque le sens finit, que votre voix s'arrête. Quand au delà du vers le sens est prolongé.

Ne prenez pas un temps qui n'est point exigé. Continuez la phrase, et la rime qu'il aime Bientôt à l'auditeur s'offrira d'elle-même.

Dans l'autre excès surtout évitant de tomber. Ne vous appliquez point à nous la dérober; L'oreille, malgré vous, saurait la reconnaître : Ne nous la montrez pas; mais laissez-la paraître.

Du même sentiment la juste expression Doit amener partout la même inflexion.

Songez-y toutefois, le vere de tragédie • Veut une inflexion par la voix agi'andie ; Et, d'un peu d'idéal ornant la vérité, Jamais du vers comique il n'a Tagilité; Le débit est plus lent, et le ton est plus grave. Voilà les lois du genre, et celui qui les brave Ne mêle point son nom à ces noms glorieux.

Honneur de notre scène et de l'art sérieux.

11 est, jeunes acteurs, pour la tragique muse Des tons trop familiers que sa fierté refuse : Soigneuse de son rang et de sa dignité, Elle doit fuir surtout la trivialité.

Mais contre un faste absurde et de vaines échasses N'allez point échanger son cothurne et ses grâces. A chaque inflexion que le sens attaché Sous un vague débit ne soit jamais caché.

GHAÎÎT DEUXIÈME * 43

Et que r acteur tragique en son jeu se propose

D'unir le naturel avec le grandioKe.

On peut, interprétant de touchantes douleur»,

M' arracher des sanglots et de vulgaires pleurs;

D'un art plus beau, plus grand, j e veu^t goûter le$ charmes :

Que je verse par vous de poétiques larmes;

Et, de la vieille muse interprètes chéris,

En remuant les cœurs, élevez les esprits.

Tel est, vous qu'à sa cour un noble instinct amène, Le sublime plaisir que donne Melpomène.

Employant tour à tour et la prose et les vers, Thalie offre à nos yeux des attraits tout divers Ses channes variés ne sauraient se décrire :

Tantôt sa folle humeur fait déborder le rire. Ce rire où, secouant son calme et sa froideur, La sévère raison s'égare avec bonheur.

Puis, avec le bon sens tantôt d'intellip^ence. Elle fait naître en nous une gaîté qui pense. Sur nos lèvres parfois un sourire a passé, Arraché par .un .trait que l'esprit a lancé.

Sachez vous emparer de ce don ineffable Qn*au mobile Protée attribuait la Fable, Vous sur qui du talent un pur rayon a lui.

L'art' est divers : soyez aussi divers que lui. Mais lorsque votre verve en mon âme ravie Verse l'oubli charmant des peines de la vie, Gardez-vous des écarts d'un comique trop bas Pour que de mon plaisir je ne rougisse pas.

Qu'en vos plus gais accès la raison vous gouverne : Ne briguez pas l'honneur d'un rire de taverne. L'art et le naturel prennent soudain congé D'un acteur de. lazzis grossièrement chargé.

Ignorant favori des ignorantes masses, Eît provoquant le rire à force de grimaces.

Et vous, jeunes "acteurs, qui venez des amants Exprimer à nos yeux la joie ou les tourments. C'est trop peu que chez vous la prodigue nature Joigne les dons de l'âme à ceux de la figure ; Il faut qu'un ton parfait, un maintien gracieux Charment du spectateur et l'oreille et les yeux. Pour que toujours l'aisance au bon ton soit unie. Soyez dés le matin de bonne compagnie.

De l'art le plus savant quel que soit le pouvoir, Vulgaire le matin, oh l'est encor le soir.

C'est ainsi que souvent l'homme nuit à r?frtiste.

Quelquefois sur la scène un talent égoïste,

Trop amoureux de' soi pour s'occuper d' autrui,

Veut que les spectateurs n'aient des yeux que pour lui.

Des applaudissements qu'aux autres l'on prodigue

Son envieux orgueil murmure et se fatigue;

D'un succès qu'il n'a pas il se croit offensé.

Oh! que je plains l'acteur auprès de lui placé l

Loin qu'à le seconder sa vanité se prête,

Il lui fait sans relâche une guerre secrète,

Lui refuse un regard qui pourrait lé "servir.

Jaloux de ses effets, cherche à les lui ravir;

Par un geste, un coup d'œil, traîtreusement s'applique

A détourner de lui l'attention publique.

Pratiquer l'art ainsi, c'est le pratiquer mal.

Distinguez- vous surtout par un talent loyal.

Sans briguer des succès qui ne sont point les vôtres,

Que votre jeu toujours serve le jeu des autres.

Par les moyens que l'art au talent vient oïErir,

A. l'effet général vous devez concourir.

La scène est un tableau; ses mobiles images

Sur des plans différents montrent les personnages,

Et l'artiste jamais, d'un sot orgueil poussé,

Ne doit sortir du rang où l'auteur l'a placé.

Un lazzi ridicule, égayant le parterre,

D'une scène souvent change le caractère;

Au milieu d'une noble et touchante action,

Le rire tout à coup sèche Téinotion.

L'art, en certains moments, veut qu'un acteur s'efface

Condamnons tout succès qui n'est point à sa place.

Des mouvements fréquents, des gestes prodigués. Les yeux du spectateur sont bientôt fatigués : Un effort éternel trahit notre impuissance.

Rodrigue d'un affront veut obtenir vengeance : Ira-t-il défier le comte avec fracas, En secouant la tète, en agitant les bras?

Non; songez-y, plus tard c'est le Gid qu'on le nomme Dès son premier combat Rodrigue est un grand homme Trop d'agitation décèle de l'effroi.

Et l'on fait moins de bruit quand on est sûr de soi.

Le roi des rois, bravé par le fougueux Achille, Le regarde en silence et demeure immobile.

C'est assez pour son rang, sa puissance et son nom : Achille nous parait moins grand qu'Agamemnon.

11 faut d'un geste simple appuyer la ][)ensée : La parole par lui doit être devancée.

On doit dire plus bas ce qui >;e dit à part:

Souvent pour geste alors il suffit du regard.

Joignez l'art d'écouter au talent de Lien dire : Spectateurs curieux, dans vos traits je veux lire Sous quelle impression vous jette à cliaque instant L'action que je vois, le discours que j'entend. .

Avec quel art exquis, quelles Unes nuances, D'un valet écoutant les fausses confidences.

Sur son front, dans ses yeux pleins d'un trou))le enchanteur, Mars laissait arriver le secret de son cœur.

Dans ce muet langage on pouvait reconnaître Un sentiment d'amour qui demandait à naître.

Talma fut, je l'ai dit, un portrait effrayant De Néron, jeune encore, au meurtre s'essayant. Il me semble le voir écoutant de sa mère Et réi^melle plainte et l'invective atnère :

Quelle fatigue alors semblait peser sur lui, Et comme il étalait son insolent ennui!

Sa tête se penchait; sa main distraite et lasse Des plis de son manteau se jouait avec grâce, Remontait vers son front, et parfois s'arrêtait Au mouchoir étoile qui sur son front flottait. Fils de Claude, tu vas périr, noble victime, Et Tennui de Néron se venge par le crime.

Un grand acteur anglais, cher à sa nation, G^arrick, fit admirer sa muette action.

Favorisé du ciel, il reçut en partage.

Avec l'âme et l'esprit, un mobile visage :

Ses traits à sa pensée obéissaient soudain.

Chagrin, plaisir, fureur, abattement, dédain, Tant d'autres mouvements dont l'âme est agitée .Animaient tour à tour sa face de Protée.

On raconte qu'un jour, chez Clairon convié.

Le moderne Esopus par elle fut pTié De vouloir bien offrir à l'heureux auditoire Une scène empruntée à son beau répertoire.

Dans la société que Clairon rassemblait, La langue de Garrick, aucun ne la parlait, Aucun ne l'entendait, et l'acteur fit comprendre Que l'on ne peut goûter ce qu'on ne peut entendre.

« Gomme du jeu muet d'un acteur étranger, Sans connaître sa langue, on peut toujours juger. Dit Garrick, de la voix me refusant l'usage,

J'userai seulement du geste et du visage. »

Puis, plaçant un mouchoir dans ses bras : « Maintenant,

Moi, je suis une mère, et voici mon enfant.

Ce fauteuil à vos yeux figure une fenêtre.

Là, j'attends^ mon mari, qui doit bientôt paraître. »*

Parlant ainsi, ses traits changent rapidement.

Et ce n'est plus Garrick qu'on voit en ce moment :

C'est une femme, c'est une épouse, une mère,

Fière de réjouir l'œil et le cœur d'un père.

En lui montrant de loin l'enfant qu'il vient revoir.

D'un magique talent subissant le pouvoir.

Aux regards fascinés tout se métamorphose :

Le souris maternel sur ses lèvres se pose, .

Et bientôt le mouchoir, entre ses bras bercé.

Se change en un enfant tendrement caressé.

A la surprise alors l'émotion s'ajoute;

Le silence est profond : il semble qu'on écoute.

Plus tard on lit au front de l'acteur transformé

Que la mère aperçoit son époux bien-aimé.

Son doux regard de loin le salue et le fête;

Pour s'en faire mieux voir elle avance la tête,

Elle penche son corps, et d'un air triomphant

Montre Tenfant au père et le père à l'enfant.

<Juel amour, quel bonheur dans ses traits se déploie !

Mais, dans les mouvements d'une trop vive joie,

De ses mains échappé, l'enfant tombe... O stupeur I

Prestige du talent! art, sublime trompeur!

La douleur, la terreur courent dans l'assemblée,

Et (larrick, ou plutôt la mère désolée

Est là, le regard lixe et les bras étendus.

On pleure, Ton frémit, des cris sont entendus;

Mais ces cris, ce n'est pas l'artiste qui les jette :

Ses yeux ne pleurent point, sa douleur est muette.

Ce malheur est trop grand, trop pénible à porter,

Pour qu'un co^ur maternel y puisse résister.

Sa niison par degrés bientôt s'est atfaiblie.

Et du désespoir morne il passe à la folie.

On la voit commencer, s'accroitre; dans ses traits

On en suit, l'œil en pleurs, les rapides progrès.

Puis l'image devient si tragique, si vraie,

Que chaque spectateur, malgré lui, s'en effraie.

Garrick s'en aperçoit, et, par pitié pour eux, Cesse de prolonger ce tableau douloureux.

Alors, subitement redevenu lui-même, Il rit de leurs frayeurs, cause de l'art qu'il aime, Et d'un homme d'esprit le grand comédien Remplit l'aimable rôle et le remplit très bien.

CHANT DEUXIÈME iH

Brillant de naturel, dé verve, de finesse, Préville était parfait lorsqu'il jouait l'ivresse. Le grand acteur (1) dont l'ombre habite Westminster Aimait le grand acteur dont Paris était lier : Les talents ont entr'eux un lien sympathique. Mais parfois à l'éloge il mêlait la critique, Par Pré ville toujours certain d'être écouté : Les rovautés de l'art aiment la vérité.

Un soir qu'il l'avait vu peindre de Larissole Le maintien chancelant, la confuse parole :

« Quel portrait, dit Garrick, et li<lèle ol plaisant! C'est bien l'iiomme ivre; il vit : d'autres jusqu'à présent Ne m'en avaient offert qu'une grotesque ébauche : Pourtant le vin manquait à votre jambe gauche. »

Portez sur l'action un esprit attentif :

Le silence jamais ne doit être inactif.

N'imitez pas l'acteur mécontent de se taire.

Qui, lorsqu'il ne dit rien, croit qu'il n'a rien à faire

Quelquefois une actrice, à la honte de l'art. Envoie aux spectateurs un caressant regard,

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