Gérard de Nerval, Vers dorés
La science, remarquez-le, veut la chasser, cette sensibilité, ce souvenir de l'homme ; cet anthropomorphisme, elle le poursuit partout dans les choses, ou du moins ce n'est pas le lieu et je n'ai ni l'autorité ni les moyens de vous montrer qu'elle croit le poursuivre. L'art l'y répand. La beauté qui nous apparaît dans le monde n'est que la beauté que notre esprit y met. Rappelez-vous l'exclamation ironique de Pascal : « Quelle vanité que la peinture qui attire l'admiration par la ressemblance des choses dont on n'admire point les originaux. » Eh ! oui. Tout l'art est là. Il nous met victorieusement devant le monde en état d'admiration. Il rend le monde digne d'être admiré, et il nous rend dignes de l'admirer. Il nous aide à tout comprendre. Il nous rend bons, d'une active bonté compréhensive. Je ne sais plus dans quel roman contemporain j'ai lu cette phrase : ne rien trouver ridicule est le signe de l'intelligence complète. C'est l'art, et ses puissances de sympathie, qui nous apporte cette intelligence. La beauté est la clef qui ouvre les portes les mieux cadenassées, toutes les portes. Elle est, diverse, au fond de tout, et même de la science. N'est-ce pas un savant qui a écrit ; « On peut s'étonner de ^•oir inAoquer la sensibilité à propos de démonstrations mathématiques qui, semble-t-il, ne peuvent intéresser que l'intelligence. Ce serait oublier le sentiment de la beauté mathématique, de l'harmonie des nombres et des formes, de l'élégance géométrique. C'est un vrai sentiment
esthétique, que les vrais mathématiciens connaissent \ »
Vous devinez pourquoi j'ai voulu vous apporter ce précieux témoignage. Comme tout à l'heure nous essayions de surprendre dans la musique une pure émotion du coeur, voilà que nous trouvons ici, je crois, un pur frisson de beauté intellectuelle. Et la poésie unit les deux. Cette haute extase mathématique il lui manque, à elle aussi, Apollon, — je veux dire les dons d'imagination pathétique ou de représentation créatrice qu'Apollon répand partout où il passe. Apollon plastique. Apollon, qui chante et qui voit. L'intelligence, qui chante et fait voir. Dans tout grand philosophe, disait Emerson, il }• a un poëte manqué. Et, ajouterons-nous, dans tout grand poëte il y a un homme complet. Ce sentiment esthétique, dont parle Henri Poincarré, et que les vrais savants éprouvent en présence de leur système, les très grands poètes, un Goethe, un Dante, un Lucrèce, et je ne veux pas parler des grands gnomiques comme Heraclite chez qui le philosophe et le poëte s'égalaient, les très grands artistes, un Vinci, un Michel-Ange, le partagent aussi. Si je ne craignais de multiplier les citations, ce serait le moment de rapporter ce que disait Macrobe, cherchant à expliquer un passage astronomique des Géorgiques : « Virgile, disait-il, qui ne commet jamais d'erreur