‹ L'Art vainqueurChapitre 23 sur 50 · TROISIEME LEÇON · texte numérisé non relu

TROISIEME LEÇON

L Le Rglhme esl la première loi. — Les poètes et la Loi. — Solon. — Les textes sacrés. — L'histoire et la poésie. — Donner un sens plus pur aux mots de la tribu. — Les lyriques anciens voyaient directement la vie.

IL La poésie naît du foyer. — La sérénité pathétique des Grecs. — Ils sont des artistes et des politiques. — Leur chef-d'œuvre : la langue grecque. — Leur loi profonde : la famille est l'unité sociale. — Les ancêtres de Platon et de Phidias. — Naissance de la tradition lyrique.

III. Le chanl de l'homme devient la substance du monde. — En face du foyer, la tente du Sémite et le chariot du Germain. — L'héritage des Muses. — La propriété est à la base du droit. — La religion des ancêtres. — Le chant, la loi et la coutume. — Le monde.

Messieurs,

V comment la victoire met un peuple

en état de vertu poétique, comment l'exaltation héroïque amène à leur plénitude les puissances créatrices de l'enthousiasme viril, j'ai essayé de vous l'esquisser dans une première causerie. En étudiant ensuite la vie émouvante du vers nous nous sommes aperçus que toute vérité et toute sagesse, sur cette terre, trouvaient en lui leur chantante expression, leur plus parfaite , leur indestructible existence humaine. Encore un pas, et nous allons voir que ces deux ordres de réalités profondes se conditionnent l'un l'autre. En le faisant, je voudrais aujourd'hui que nous pénétrions un peu plus avant dans l'intimité psychologique de cette grande loi. Je l'appelle grande, car d'elle dépendent non seulement la beauté, la santé des œuvres lyriques que nous étudions, mais encore, j'espère vous le montrer, tout un ensemble de notions morales, sociales et politiques qui composent le système royal, l'art de vivre en harmonie avec soi-même et avec le monde victorieusement pacifié autour du foyer bien défendu. Dans une de ses Exhortations, un de ces vieux poètes grecs, en qui les anciens croyaient justement

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que réside toute harmonie, un des sept sages, Solon, chantait : « Le mépris de la loi couvre de maux la cité. Quand la loi règne, elle remet partout l'ordre et l'harmonie, et elle enchaîne les méchants. Elle aplanit ce qui est rude, étouffe la vanité, éteint la violence et sèche la calamité dans sa fleur naissante. Elle redresse les voies obliques, adoucit les œuvres de la superbe et réprime celles de la sédition. Elle maîtrise la fureur de la discorde douloureuse et, par elle, tout devient, parmi les hommes, plein d'harmonie et de raison. »

Quel h^mne magnifique et simple, Messieurs, et dont on ne sait ce qu'il faut le plus admirer, l'élan robuste et direct ou la propriété féconde des termes. Celui qui pouvait et savait parler ainsi, oh ! sûrement, de toute son âme avait vécu ce qu'il disait. Et précisément je voudrais vous montrer aujourd'hui que cette Loi ainsi célébrée par Solon, cette Loi pleine de bienfaisance, ce sont des poètes comme lui qui les premiers en eurent l'intuition. Je voudrais vous montrer que ce sont les poètes, les vieux citharèdes grecs qui, d'un instinct partout épanoui autour d'eux, mais encore épars et confus, firent une habitude harmonieuse et raisonnable ; les poètes qui en obéissant pour la première fois et de tout leur être à une tradition, un enseignement lyrique, établirent et maintinrent une tradition, une expérience civique, fondèrent une civilisation.

De cette civilisation Solon, pour Athènes, cueille

le fruit qu'il a mené à sa maturité. Mais c'est moins en son fruit qu'en ses premières fleurs qu'il nous faut essayer de la surprendre aujourd'hui pour mieux saisir la loi que nous poursuivons. Ce ne sera donc pas Solon que tout d'abord je choisirai comme exemple, lui qui pourtant, en bon stratège, après avoir repris Salamine sur les Mégariens, vous vous en souvenez, sut encore, en bon économiste, par un système de réformes appropriées, purger Athènes de ses dettes. Je ne puis toutefois le quitter ainsi sans marquer, en passant, ce que lui doit notre art royal. Il fut un poëte, il fut un grand législateur. On peut même affirmer que chez lui les deux se mêlent si étroitement qu'ils finissent par ne plus faire qu'un ; on ne peut, pour l'étudier, séparer le lyrique de l'homme d'Etat. Si j'en avais le temps, je vous montrerais comment, en son esprit, une image rythmique groupait sans cesse autour d'elle les périodes à la fois de ses poëmes et de son activité. Son imagination ne pouvait se détacher de Salamine, alors soumise à Mégare. La belle île, cette Salamine couchée ainsi esclave sous ses yeux, aux portes mêmes des routes marines d'Athènes, lorsqu'il la contemplait du haut de l'acropole le jeune Eupatride n'en pouvait sans frémir supporter la vue. Il n'en pouvait non plus détourner les regards... Lui était au plus beau moment de sa vie, dans cet ardent équilibre des forces humaines d'où jaillit l'inspiration. Il était son maître. Sur un navire construit à

ses frais, il avait déjà parcouru le monde. Observateur comme tout bon poète, en jetant l'ancre sur maintes plages, il avait vu naître et grandir une nouvelle classe d'hommes, celle-là même qui, faite de négociants comme lui, allait bientôt, devinait-il, par le trafic colonisateur, modifier toutes les conditions de la vieille existence. Dans la plupart des cités grecques il voyait, par contre, la paix bouleversée, la démagogie déchaînée ; et cet universel désarroi ce bon citoj'en songeait à en faire profiter son pays. Athènes victorieuse montait à l'horizon de toutes ses pensées, Athènes pacifiée imposant son harmonie au monde. Mais qui d'abord pourrait imposer son génie à Athènes ?

C'est à cet avenir qu'il songeait, le cœur gonflé, lorsqu'à deux pas du Pirée il apercevait Mégare tenant garnison à Salamine et ses croiseurs devant Phalère, et Eleusis bloquant les meilleures rades de l'Attique. Mais vous le savez, on s'était tant battu déjà que sous peine de mort il était désormais interdit de parler de se battre, sur l'agora. Un jour, sur cette agora, on vit arriver un voyageur, un dément, coiffé du xtX'tôïov, du chapeau de feutre des malades, et dans l'accoutrement d'un insensé qui vient d'échapper à ses gardiens. La foule accourt et reconnaît Solon. Il monte sur la borne du héraut.

— « Je suis le crieur qui viens de la charmante Salamine. Des vers et des chants, voilà ma marchandise. »

Un frémissement court dans l'assemblée. Au ton narquois succède alors l'éloquence guerrière, le lyrisme vengeur. La strophe civique prend son vol. Et il récite, il'chante la fameuse élégie que, depuis ce jour, la jeunesse attique a si longtemps répétée dans tous ses gymnases. Il décrit l'abaissement présent de la patrie, il ose en imaginer la honte future, puis : « Puissè-je alors, changeant de cité, être citoyen de Pholégandros ou de Sikinos ! Car cette parole volera de bouche en bouche : Celui-ci est un homme d'Athènes, un des déserteurs de Salamine... »

Ah ! Messieurs, avec quelle rage, les yeux vers l'Est et la honte au front, certains de vos aînés le répétaient naguère, ce fragment, au pied du Louvre ou del'Arc-de-Triomphe... Un déserteur de Salamine !

L'élégie de Solon se terminait par l'appel belliqueux : « Allons à Salamine, afin d'y combattre pour l'île aimable, et de rejeter loin de nous l'humiliation douloureuse. » Saisis d'enthousiasme, les Athéniens suivirent Solon. Ce fut la première victoire de Salamine.

Telle était alors la mission naturelle des poètes ^ . Ils étaient les hérauts, les crieurs de la Loi. Ils étaient cette loi vivante. Pour chanter, pour vivre, ils avaient besoin de la victoire, de l'hégémonie de leur pays. Pour se concevoir pleinement poètes, ils sentaient la nécessité de cette auguste présence autour d'eux. Pour imposer aux mots la souveraineté de leur raison

1. Et voici que Gabriele d'Annunzio s'en souvient. En «'emparant de Fiumc, il reprend cette grande tradition.

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et de leurs images, il fallait qu'autour d'eux tout acceptât la souveraineté harmonieuse de la loi. C'est qu'aussi bien cette loi c'étaient eux qui les premiers l'avaient conçue, c'étaient eux qui l'avaient faite. Ici encore, Messieurs, nous rencontrons le Rythme. Toutes les lois naissent de lui. Le rythme est la première loi.

La première, veux-je dire, que les hommes, du moins les hommes de notre civilisation, aient perçue. Comme il est la première, peut-être aussi, dans l'ordre éminent de la vérité et de la beauté, s'il est possible que ce soit en lui, après tout, que réside le plus subtil élément, le radium caché de toutes découvertes. Mais ceci est un autre problème. Pour celui qui nous occupe, le certain est que, dans le droit antique, ce qui obligeait ce n'était point la conscience, comme nous le croyons aujourd'hui, c'était la formule sacrée. Or en quoi, pour ces cerveaux primitifs mais pénétrants, résidait la force distincte de la formule ? Dans le rythme. Les paroles de la prescription étaient rythmées. Voilà ce qui les différenciait des autres et leur conférait un inéluctable pouvoir. Aristote dit qu'on les chantait. Platon, dans les Lois, ordonne de conserver soigneusement les rythmes. Cicéron fait la même remarque. Les textes des premières lois étaient des voao., des chants, des carmîna, des vers. Ces carmes, ces vieux vers étaient des textes invariables. Et, dit Fustel de Coulanges, y changer une lettre, y déplacer un mot, en altérer le rythme,

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c'eût été détruire la loi elle-même, en détruisant la forme sacrée sous laquelle elle s'était révélée aux hommes. Un peu, Messieurs, comme nous avons vu, l'autre jeudi, qu'en changeant un mot de place dans un vers, nous en défigurions le sens profond, nous en chassions toute la beauté. Et c'est là-dessus, dans la constatation du pouvoir bien établi de la formule rythmique, que l'auteur de la Cilé antique appuie toute une partie de son œuvre, car pour lui le sens intime d'un radical peut quelquefois révéler une ancienne opinion ou un ancien usage ; les idées se sont transformées et les souvenirs se sont évanouis ; mais les mots sont restés, immuables témoins des croyances qui ont disparu. Ici, vous le voyez, l'œuvre de l'historien et l'œuvre du poëte se rejoignent. Et vous ne vous étonnerez plus, comme je sais que certains d'entre vous l'ont pu faire, de me voir citer Heredia entre Mallarmé et Ronsard, si, comme je le crois, cet élève inspiré de l'Ecole des Chartes a pu, dans l'âme essentielle d'un mot mis à sa place en un groupe chantant d'échos pareillement ressuscites, évoquer, lui poëte, comme le fit Fustel historien, les croyances et les sentiments retrouvés d'un âge disparu. Chacun de ses sonnets me semble une harmonieuse médaille frappée à l'effigie d'un siècle, d'un sentiment humain. Il s'y appliquait, en tout cas, à bien réaliser et il y réalisait le précepte édicté par son maître, Leconte de Lisle, dans la préface de la première édition des Poèmes antiques :

« L'art et la science, longtemps séparés par suite des efforts divergents de l'intelligence, doivent désormais tendre à s'unir étroitement sinon à se confondre. L'un a été la révélation primitive de l'idéal contenu dans la nature extérieure ; l'autre en a été l'étude raisonnée et l'exposition lumineuse. Mais l'art a perdu cette spontanéité intuitive, ou plutôt il l'a épuisée. C'est à la science de lui rappeler le sens de ses traditions oubliées, qu'il fera revivre dans les formes qui lui sont propres \ »

Les antiques citharèdes, eux, travaillaient directement, si on peut dire, sur leur matière même. Trop souvent nos contemporains, et les plus grands, ne peuvent voir en leur voix que triompher la Mort. Les vieux lyriques grecs y sentaient la Vie même. L'immense victoire où nous baignons va-t-elle nous redonner cette spontanéité intuitive où ils vivaient ?

Tel qu'en lui-même enfin l'éternité le change Le poète suscite avec son glaive nu Son siècle épouvanté de n'avoir pas connu Que la mort triomphait en cette voix étrange. '

Eux comme un vil sursaut d'hydre oyant jadis l'Ange Donner un sens plus pur aux mots de la tribu Proclamèrent très haut le sortilège bu Dans le flot sans honneur de quelque noir mélange -.

Il ne s'agit, dans ces grands vers de Mallarmé, que

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