Stéphane Mallarmé, Tombeau d'Edgard Poë
des blasphémateurs d'Egard Poë et de cette trop commune aberration qui pousse l'incompréhensif à dédier à je ne sais quels alcools les honneurs dus à l'inspiration seule. Mais comme le problème qui nous occupe y est magistralement posé :
Donner un sens plus pur aux mots de la tribu...
Lui aussi, le poëte, sous les sentiments transformés et les sensations évanouies, doit retrouver le sens intime d'un radical, les racines du monde enchevêtrées à celles des mots, l'âme des mots, les rythmes de l'âme, et au fond la grande unité imaginative, la grande unité germinative où tout baigne. Mais cela, s'il est un grand lyrique, et j'en demande pardon à Leconte de Lisle, artiste prodigieux, et que j'admire et que j'aime, mais plus grand artiste et plus grand philosophe que grand Ij'rique, cela, il le doit découvrir, non plus comme le savant, dans les inscriptions du passé, les textes embrumés et rouilles, les monuments endormis, et avec tout l'appareil et les secours de l'érudition, mais sur la bouche même de ceux qui parlent, dans leurs passions battantes, leur âme, sur sa bouche, dans son âme, dans son cœur, en pleine vie.
Les vieux poètes s'y efforçaient, et, mieux que Leconte de Lisle ou Edgard Poë, y réussirent. Lorsque nous les relisons, remarquez-le, les profonds sentiments qu'ils ont fait couler dans les veines de leurs mythes correspondent encore à travers les légendes à nos émotions. Ce n'est pas notre intelli-
gence seule qu'ils ébranlent, mais notre être entier, notre sensibilité jusque dans ses racines les plus frémissantes avec au-dessus d'elle notre raison dans sa sérénité. Il faut un Bach, il faut un Beethoven, un Michel-Ange ou un Véronèse, un Wagner ou un Rubens, pour remuer avec autant d'angoisse heureuse, mêler comme eux à leurs sources mêmes toutes les eaux de notre sensibilité, c'est-à-dire qu'il y faut des peintres et des musiciens chez qui la splendeur créatrice des sens équilibre encore, comme chez eux, la souveraineté, proche du despotisme, de notre intelligence. Ah ! quels hommes ils étaient, et aussi modernes, mais plus complets que nous, à certains moments, semble-t-il. Ils vivaient toujours comme nous vivions, nous, durant la guerre, à la limite créatrice des choses. Ah I puisse la victoire répandre et maintenir cet état, puissent les poètes y maintenir la race.. . Ils chantaient, tout attachés encore à la nature, à l'argile universelle, dans l'aube de l'humanité naissante, et d'un bond atteignant toutes les limites intérieures de l'univers. Notre pensée n'est pas allée plus loin. Elle a pu se dilater davantage, elle n'a rien touché de plus universellement positif. Nous avons élargi leur ciel peut-être audessus de nos têtes, brisé leur dôme de cristal symbolique dont saint Thomas pouvait se contenter encore, découvert une autre Atlantide derrière l'océan, mais rien trouvé, qu'ils ignorent, entre les parois de nos crânes ou dans les fibres de nos cœurs. Il n'y a.
pour s'en convaincre, qu'à lire le Système nerveux central ei l'histoire que Jules Soury y trace du cerveau et de l'esprit humain. Un Soury, un Faure, un Quinton connaissent mieux notre machine, mais ce par quoi et ce pour quoi cette machine fonctionne, notre âme enfin, que pourraient-ils apprendre d'elle à Homère ou à Sophocle qu'Homère ou Sophocle, que les lyriques antiques ne sachent déjà ?
Nous ne sommes pas allés plus loin que leurs mythes. Un problème, nous le verrons, domine tous ces mythes, les baigne, les entraîne, bat dans la chair imagée de tous, — le même qui nous tourmente aujourd'hui. \\ n'en est qu'un, au fond, celui de notre destinée. Etre ou n'être pas. Théognis de Mégare le pose déjà comme Hamlet d'Elseneur. Et, chose étrange, le vieux pessimiste grec le résout avec non moins de rêverie, mais avec plus de résolution farouche que le moderne Shakespeare. Ecoutez son cri : « Le mieux pour l'homme est de ne pas naître et de ne jamais voir les rayons du soleil ; une fois né, c'est de passer sans retard les portes d'Adès, et de rester désormais couché sous un lourd morceau de terre. » Quel Baudelaire ou quel Léopardi a jamais soulevé un tel sombre murmure. Ou encore : « Heureux, trois fois heureux celui qui, sans combats, descend dans la noire demeure d'Adès, avant d'avoir tremblé devant ses ennemis, avant d'avoir fléchi devant la nécessité, avant d'avoir éprouvé le cœur de ses amis. »
lOi L'ART VAINQUEUR
J'entends bien. Vous m'arrêtez ici. En voilà un, du moins, m'allez-vous dire, qui n'a pas l'air de chanter en pleine victoire ni de s'accorder au triomphe de son peuple. Quel désespoir de vaincu I Vous aurez raison. Théognis, dans Mégare, appartenait au parti aristocratique. Les xx/co'., les méchants, comme il disait, les démagogues l'emportèrent. Il dut s'exiler. Les parents de la jeune fille qu'il aimait, à un aristocrate pauvre préférèrent un plébéien enrichi. Il ne fut pas heureux. Ses élégies sont bien l'image de sa vie.
Eh I oui, Messieurs, il y eut des pessimistes en Grèce, je n'ai jamais eu l'intention de le nier, et quels pessimistes ! Nous verrons que nos romantiques poussent de bien pâles soupirs à côté de leurs farouches clameurs et nous verrons aussi que tout véritable, tout volontaire et serein optimisme est à base de pessimisme. La sérénité des grands optimistes n'est que du pessimisme surmonté. Voir les maux, constater les imperfections et, au lieu de les subir, en tirer la beauté du monde, les vaincre, voilà notre optimisme. Savoir que, si nous le voulons, le monde deviendra comme nous le voulons ; le voir tel qu'il est et le vouloir, le rendre harmonieux et beau, tel que nous le rêvons, voilà l'optimisme de notre art, voilà l'art de notre victoire . Il y eut de francs pessimistes en Grèce, mais il y eut surtout des vainqueurs, des vainqueurs de cette sorte, de cette qualité, de cet art. La grande poésie grecque est
optimiste, est triomphante. Elle chante les dieux, les héros demi-dieux, les athlètes de l'âme et du corps, aux prises avec les destins de l'olympiade et de l'univers, elle chante leur triomphe, le monde violent et ramassé, déchiré de passion, mais toujours glorieux et couronné de joie. Mais ce bonheur luimême est d'un ordre si pathétique qu'il excède dans sa plénitude les forces d'un mortel. Il y faut des dieux. Il faut l'âme musclée d'un dieu, pour le supporter. Rappelez-vous ce Diagoras qui voyant, à Olympie, ses deux fils couronnés le même jour et porté en triomphe par eux, suffoquait d'un tel plaisir que le peuple, autour de lui, criait : « Meurs, Diagoras, car enfin tu ne peux pas devenir Dieu. » Et de joie il mourut.
La sérénité pathétique des Grecs est ainsi, leur art seul put l'atteindre. Mais toute leur vie tendait vers cet art. A Olympie, l'athlète qui recevait une couronne avait droit à une statue. Couronné trois fois, il avait droit à la statue iconique, c'est-à-dire qui le représentait lui-même, dans l'immortalité du marbre, mais avec les traits copiés de son visage et de son corps. Le centre du lyrisme grec, c'est l'ode triomphale. C'est de là que tout part, c'est là où tout retourne... Mais voyons d'abord comment cette poésie est née.
Elle est née du foyer. Avant de chanter l'épinicie sur la place publique, avant de s'éployer dans le choral épidictique de Pindare, avant même de celé-
brer simplement l'hôte, dans l'encomion, à la fin du festin, elle ne s'assied tout d'abord qu'à la pierre du foyer, elle en célèbre les dieux seuls. Elle en garde la flamme. Elle en a gardé la flamme, Messieurs. Elle nous l'a transmise, elle l'a défendue. Les pèresprêtres furent les premiers poètes. Ils ont maintenu les foyers. Ils ont fondé la cité. De cette cité, la poésie a conservé les lois. Ces lois, lorsqu'elles sont en péril, les poètes accourent, comme Terpandre ou Tyrtée, appelés par l'oracle à Sparte, et leurs chants tantôt apaisent les discordes civiles et tantôt, en un grand vol d'âmes, se ruent sur l'ennemi au devant des hoplites entraînés. La poésie, ailes hérissées, de Callinos jusqu'à Chénier, se dresse, vindicatrice, entre le foyer et quiconque veut, soit du dedans, soit du dehors, y p9rter une main sacrilège. Elle y est née.
Elle est née du foyer... Imaginez, Messieurs, ce qu'étaient les foyers dans les temps primitifs de l'Hellade. Si propice que fût cette terre, si azurés ce ciel et cette mer qui l'enveloppaient, ne croyez pas qu'on pût les contempler, tels que nous les voyons avec nos yeux tranquilles, des interstices toujours menacés de ces huttes de branchages qu'habitaient encore les contemporains de Linos et d'Eumolpe, du seuil de ces demeures pélasgiques faites de blocs sommaires et de troncs grossièrement équarris. Imaginez les bêtes, les orages, toutes lés peurs, la nature eflrayante rôdant autour, la nuit tombant sur
LE MONDE ET LA MAISON Wi
ces groupes velus où tâtonnait l'hésitante raison. C'est d'une telle maison de bois pourtant, de ces quatre poutres fichées en terre en forme de rectangle, avec leur toit en pente pour que la pluie s'écoule, c'est de ce refuge rugueux que l'ordre dorique et le fronton des temples vont sortir. Comme c'est des méditations, des rêveries autour du feu, de ces Hellènes vêtus de peaux de bêtes que V Iliade et les odes de Pindare se sont élevées. Remarquez-le. Dès ces lointaines époques un signe est sur ces êtres. Ils sont voués à la Civilisation. Ce sont des politiques et ce sont des artistes. Oh ! bien confusément, vous semble-t-il encore, mais voyez pourtant avec quel esprit décisif. Si frustes que vous les conceviez, voyez leur premier chef-d'œuvre, leur premier acte historique, si je puis dire, la création de leur langue. Songez aux rauques cris par lesquels ils se manifestaient leurs besoins, leurs désirs, aux onomatopées qui traduisaient leurs émotions diffuses, et que cela soit devenu un vers d'Homère ! Tous ces bruits de feuilles et d'eaux, ces échos de pluie ensoleillée, ces chants imités de brises et d'oiseaux, ces glissements de pas et de nuages, d'ombres et de rayons , ces murmures de choses, cette rumeur du sang, cette rumeur du monde, en faire la langue grecque, n'estce pas une œuvre d'art dans toute l'acception harmonieuse et féconde du mot ? S'en servir pour traduire tous les mouvements de son cœur, toutes les nuances de ses yeux, s'en faire un instrument magique qui
soumette le monde, n'est-ce pas accomplir un chefd'œuvre, le chef-d'œuvre qui va donner l'essor à tous les autres ? Une belle œuvre d'art, collective et subtile, et qui va exercer sur tout le peuple qui la parlera désormais, cette langue, l'influence la plus décisive, la plus puissamment heureuse, s'il est vrai que plus l'organisme d'une langue est parfait plus celui qui la parle règle logiquement l'ordre expansif de ses actions calqué sur l'ordre intime de ses pensées. Nous n'allons pas le nier nous qui, dans toutes ces leçons, ne faisons qu'étudier, en dernière analyse, l'influence de la qualité du style sur le développement humain, l'influence de la qualité du st3le, de l'ordre vivant des images sur le tempérament, les habitudes de la sensibilité, nous qui constatons qu'une langue, selon qu'elle est classique ou qu'elle ne l'est point, fortifie ou diminue la vertu civilisatrice du peuple qui la parle.
De ce point de vue, quel prodigieux organisme possède la langue grecque, semblable à celui des corps divins qui la parlaient sur les stades d'Olympie ou à l'ombre de l'Erechtheion. Quelle vertu, quelle saine qualité de style ! Je ne puis entrer dans les détails admirables de sa formation, — mécanisme aussi délicat que robuste et aisé de sa syntaxe, variation perfectionnée des voyelles, système de la déclinaison qui permet de distinguer si clairement les trois genres, richesse des formes, et surtout des formes verbales, car c'est là, dans la conjugaison
des verbes, qu'elle est incomparable, le verbe qui est le lien actif, l'âme vraiment créatrice de toute phrase. Si vous êtes curieux de suivre de plus près cette élaboration originale et caractéristique, je vous renvoie aux pages que lui consacre Curtius, dans son Histoire grecque, et dont voici la conclusion :
« Quand nous ne posséderions, dit-il, des Hellènes que la grammaire de leur langue, ce serait là un irrécusable témoignage des facultés extraordinaires de ce peuple qui a pétri d'une main créatrice la matière première du langage et l'a imprégnée d'esprit ; d'un peuple qui, répudiant résolument toute circonlocution et toute obscurité, a su tirer un immense parti des moyens les plus simples. Toute la langue ressemble au corps d'un athlète formé selon les règles de l'art, dont chaque muscle est exercé à rendre tout son effet utile : point de bouffissure ni de surcharge ; tout est force et vie.
« Les Hellènes doivent avoir reçu les éléments de leur idiome avant que cette matière ne se fut figée en une masse rebelle ; car, autrement, il leur eût été impossible de la mouler comme l'argile la plus ductile pour exprimer si nettement toute la diversité de leurs facultés intellectuelles, d'un côté, leur goût artistique, le sens de la forme, et, en même temps, cette puissance d'abstraction qu'ils ont montrée, bien avant les ouvrages de leurs philosophes, dans la grammaire de leur langue, particulièrement dans la composition des formes verbales. Leur conjugaison
est un modèle définitif de logique appliquée, dont l'intelligence réclame aujourd'hui encore toute la pénétration d'un esprit exercé.
« Les hautes facultés du peuple hellénique se sont manifestées dans l'épanouissement inconscient ' d'où est sortie la langue. Puis, une fois formée, à mesure que celui qui s'en sert s'approprie ce riche trésor de mots, le cercle dans lequel se meut son imagination et son intelligence s'agrandit ; la langue, à mesure qu'il l'apprend, le conduit par degrés dans des sphères intellectuelles de plus en plus élevées ; le désir de la maîtriser de plus en plus complètement est un aiguillon qui ne s'émousse jamais ; et, en même temps, tandis qu'elle éveille et développe en lui la vie spirituelle, elle maintient entre lui et la nation cette cohérence, cette solidarité dont l'expression est la langue même... - »
En un mot, c'est la langue des Hellènes qui fit d'eux un peuple, le peuple par excellence. C'est elle qui en réalisant l'unité dans leur esprit leur enseigna l'art d'adapter toujours exactement les moyens à la fin et par là de transporter cette unité dans l'oeuvre. C'est elle qui à la puissance de se représenter les choses joignant la faculté inventive de les imaginer, leur donna ce désir d'ordre universel et permanent qui est la marque de leur génie et qu'il recevait de
1. Il y aurait beaucoup à dire sur cet « inconscient », mais ce n'est pas le lieu ici.