PREMIERE LEÇON
I. Rôle civilisaleur de la poésie. — Les grands poètes fixent l'état de victoire où se trouvait leur peuple au moment où ils vivaient. — Salamine. — Le 11 novembre 1918. — Virgile et le triomphe d'Auguste. — Charles Maurras et la bataille de la Marne.
IL Humanilé du poêle. — Les grands poètes classiques sont optimistes. — Pessimisme des romantiques. — Incompréhension de la poésie, aux basses époques. — Qu'est-ce qu'un poëte ? — Rencontre de la raison et de la sensibilité.
IIL Fonclion créalrice du lyrisme. — Le rythme ; les formes. — Les larmes. — Liberté du poëte. — Il érige >sa sensibilité en loi. — Il chante l'Homme. — Synthèse dans la Tradition. — Conclusion.
Messieurs,
en lisant avec vous et en commentant, au cours de ces causeries, quelques-uns des plus incontestables témoignages de la grandeur et de la poésie humaines, je ne m'abandonnerai pas seulement à une rare et précieuse joie, une des plus hautes, je crois, que nous puissions rencontrer durant notre passage sur cette terre, — je poursuis un but. Et ce but, je veux tout de suite, et avant tout, vous le proposer, vous le définir d'un mot. Je voudrais restituer au lyrisme sa place. Ici encore, dans l'ordre qui nous occupe, comme dans tous les ordres de la pensée et de l'action, si nous voulons vraiment sortir de l'ère des erreurs et décidément profiter de la Victoire, il nous faut substituer le principe de l'Etre à la notion du devenir, — comme à l'intelligence en philosophie, à l'autorité en politique, redonner en art au lyrisme sa place.
Il y a une vertu lyrique des âmes ; il y a une vérité lyrique des choses. Il y a une vertu et une vérité lyriques des oeuvres. Je voudrais que nous arrivions à dégager et à établir cette proposition, — très féconde, si on en tire toutes les conséquences.
14 L'ART VAISQUEUR
féconde autant et plus peut-être dans l'ordre politique €t dans Tordre moral que dans l'ordre littéraire, — cette proposition que la poésie, entre tous les arts, est l'art royal par excellence et qu'en elle réside une de ces vertus créatrices qui empêchent les peuples de mourir.
Ce n'est point, je me hâte de vous rassurer, que j'assigne romantiauement au poète un rôle usurpé, et comme appris, de prophète, de mage, à la Hugo, de conducteur de foule. Bien au contraire. Et nous ne laisserons jamais passer dans ces leçons l'occasion de combattre cette prétention, dont on ne sait si elle est plus dangereuse ou plus ridicule. Nous laisserons, au pied de leur Babel, tous ces chanteclers invoquer leur aube de carton. Le lyrisme fuit la rhétorique et l'utopie. Il n'a d'autres soucis que le rythme, le chant, l'intime réalité. C'est dans l'essence même de la poésie, dans l'âme atteinte de tout vrai poëme, que nous découvrirons sa vertu sociale, — et alors même, et alors le plus souvent, que le poëte, dans sa libre et joyeuse fantaisie, dans son chant le plus ailé, son inspiration la plus intime, se croyait lui-même à mille lieues de tout rôle comme de tout sentiment utilitaire. Malherbe, le grand Malherbe, avait coutume de dire en souriant qu'un bon poëte dans l'Etat n'avait guère plus d'importance qu'un bon joueur de quilles. Et nous verrons cependant quelle pénétrante influence ses odes ont exercée dans le développement de la pensée et de l'ordre
français, — comme nous essaierons de montrer la place que tiennent un Homère, un Sophocle, un Pindare, dans l'histoire de notre civilisation méditerranéenne, comme nous marquerons l'importance que nous devons attribuer, de notre point de vue, aux œuvres d'un Virgile ou d'un Horace dans l'établissement de la paix romaine.
Plusieurs d'entre vous, Messieurs, ont peut-être remarqué déjà le trait que tous ces poètes ont en commun ; car vous pensez bien que je ne les ai pas cités au hasard. Grecs, latins ou français, et quelles que soient les circonstances de l'époque où ils chantèrent, un même trait se présente pour caractériser ce moment ; ils ont chanté dans une heure héroïque, à un tournant glorieux de l'histoire de leur peuple, de leur race, à une minute d'expansion victorieuse de leur cité. J'attire tout de suite votre attention là-dessus. Car ce que je vais m'efforcer de démontrer aussi, dans cette suite de causeries, c'est que cette sorte de vertu morale, de fécondité politique, qu'à toutes les époques nous allons trouver intimement unie à l'âme de tous beaux poëmes, leur vient justement de ceci : qu'ils sont l'expression la plus parfaite de cette souveraineté humaine, de cet état victorieux de l'être où se trouvaient, au moment où ils furent conçus, les hommes, d'abord, qui les chantèrent, et l'élite des hommes qui les comprirent et les aimèrent, l'élite du peuple auquel ils s'adressaient.
On pourrait dégager cette loi : les grands poèmes, et vous m'entendez bien, ce n'est pas de leur longueur, de leurs dimensions apparentes que je parle, mais de leur beauté essentielle, de leur souffle créateur, de leur grandeur lyrique, n'eussent-ils que quatorze vers comme tel sonnet de Ronsard, ou même que dix-sept syllabes comme tel haïkaï d'Issa, — la plupart des grands poëmes fixent un état de victoire, marquent glorieusement, dans sa plénitude, sa fécondité, sa beauté, une des étapes de l'Homme, créent un de ses styles. Oui, ils atteignent, établissent un style nouveau de l'Etre, fondent un de ces styles humains où vont s'ordonner, pendant des siècles, les sensibilités, les sentiments, s'inscrire les intelligences ; ils suscitent et répandent une nouvelle manière de sentir et de penser, un style, une forme, où, comme on a pu dire que le Parthénon était le moulage du cerveau grec, une race va prendre conscience d'elle, d'elle et du monde, d'elle et de son destin, et radieusement les imposer, cette conscience et ce destin, aux autres.
Un grand poème, oui, c'est, comme se le proposait l'auteur de La Maison du Berger, « mettre en scène une pensée épique ou philosophique ou dramatique » ; c'est, comme le demandait plus romantiquement Musset, « faire une perle d'une larme », c'est-à-dire condenser, apaiser, immortaliser un des fugitifs sentiments, une des passions qui déchirent le cœur de l'homme ; c'est, surtout, comme dans la
coupe de Mistral, verser à pleins bords, verser à flots les enthousiasmes et les énergies des forts, en chantant tout ce qui vit, car la poësie, « c'est elle, l'ambroisie qui transforme l'homme en dieu ». Un grand poëme, c'est tout cela ensemble, c'est, Messieurs, une âme de victoire s'incarnant dans un corps, un organisme digne d'elle. C'est de l'être fixant du devenir. C'est de l'Intelligence qui se révèle. C'est de la lumière qui se fait chair. C'est de la matière qui se hausse à l'esprit et de l'esprit qui devient matière, matière chantante, vie. C'est l'état lyrique de toute une cité, l'exaltation d'un peuple s'emparant d'un cœur, d'un esprit, dans une minute parfaite, et s'exprimant par lui, se traduisant en images exactes, transfigurées, transfiguratrices. C'est de la gloire qui se fait beauté. C'est Sophocle, à seize ans, dansant sur la plage de Salamine, et notez que dans l'aube du même jour Euripide naissait, Eschyle concevait Les Perses, Simonide composait son élégie triomphale, — c'est Sophocle, à seize ans, chantant et dansant le paean sur le sable de Salamine et voyant sur la mer s'abattre la Victoire, et se donnant à elle,
Me voici, je suis un éphèbe...
et gardant à jamais, dans tout son sang, le frémissement de ces ailes et, dans toute son œuvre, la sérénité de ce sublime jour.
Gasqvet, Art. 2
Me voici, je suis un éphèbe,
Mes seize ans sont d'azur baignés...
Vous connaissez tous la délicieuse chanson... Mais qu'ai-je besoin d'invoquer Sophocle et de remonter à Salamine ? Ne venons-nous pas, nous aussi, en face des Barbares écrasés, de' connaître cet immense état de vertu poétique, ne venons-nous pas de communier tous dans la même patriotique extase, emportés en plein ciel de la race, n'avons-nous pas respiré l'air de la délivrance, l'évidence de la force et de l'harmonie, le sentiment de la victoire ? N'avons-nous pas reçu au visage le souffle même de l'esprit ? Après quatre ans de souffrances, de méditations enragées, n'avons-nous pas atteint ces purs sommets où naissent les hymnes, d'où les strophes prennent leur vol, où vit, respire naturellement la poésie ? Nous qui avons vécu le poëme, la fête épique, la française, la mondiale journée du 11 novembre 1918. Ah ! les chantantes heures ! Dussions-nous persister mille ans, — la vie normale d'une belle strophe, — n'est-ce pas qu'elles ne pourront plus sortir de notre mémoire, ces divines heures ! Revoyez-les, écoutez-les, revivez-les, dans toute leur ampleur, leur frémissement intime, — leur signification. Si vous voulez sentir comment naît un poëme, se constitue la loi vivante, l'âme rythmique d'un grand poëme. Rappelez-vous Paris, tout Paris accouru sur ses places, autour des monuments qu'il battait de ses flots délivrés , Paris
frémissant et grave, délirant et contenu, si noble, les visages pâles, les balcons tourbillonnants de drapeaux, ces rangs de cœurs pressés qui ne s'ouvraient que pour laisser passer les joujoux monstrueux, les canons boches, les canons conquis dont s'amusait le peuple, — et surtout pour en dégager le lyrisme, y amplifier votre propre ferveur, rappelezvous ces processions muettes et, avant les liesses du soir, ces foules religieuses sur les boulevards, — avant les bals, les camions pavoises de la nuit, retrouvez, au blanc soleil, au doux soleil d'automne voilé de deuil épique, retrouvez dans les reflets visibles du Louvre et des quais triomphaux, au cœur de la Seine, ce qui se mêlait d'antique gloire invisible, et perceptible pourtant, de présent ébloui, d'avenir pressenti. Dominant les houles renouvelées de leur peuple, les Pères de la Race étaient là. Et vous... ah ! faites-les revivre, un instant, au meilleur de vous-mêmes, ces grandes heures génératrices. Ne vous semble-t-il pas que votre sang s'y soit empourpré à une source plus haute ? Oui. Et ai-je encore besoin de vous dire pourquoi ? C'est ainsi que naissent les mythes. Vous avez assisté à la naissance mystérieuse, à la fête pathétique. A la rencontre nuptiale d'un peuple avec sa gloire. Chacun de nous, dans l'attente de l'épinicie, mais où était Pindare ? — à cette heure décisive du monde, dans la pure ivresse de ce jour, chacun de nous, individuellement, en se fondant dans la joie frater-
nelle des autres, en y prenant conscience de son triomphe, — de son être minime, de son triomphe infime dans l'immense triomphe de sa race, — atteignait comme naturellement cet état de vertu poétique dont je vous parlais, partageait l'émotion, créait la vision de notre avenir, se promettait lyriqnement de tout faire pour s'y maintenir, participait, en un mot, à cet état de grâce, d'inspiration politique, patriotique, où prennent vie les poèmes.
Sainte-Beuve, Messieurs, dans sa grande étude sur Virgile, n'a pas manqué de marquer fortement au passage une de ces hautes heures de l'univers. Je veux relire avec vous cette page fameuse. Auguste vient de remporter contre Antoine la victoire d'Actiuni, il a soumis l'Egypte, il rentre à Rome en triomphe. C'est la fin des guerres civiles. On se précipite à sa rencontre, et dans ce délire de paix enfin venue on jette à ses pieds, dit Sainte-Beuve, tous les pouvoirs comme à un libérateur et à un dieu. Et il continue :
« Il s'est vu, dit-il, à certaines heures du monde, de ces moments extraordinaires où toute une nation épuisée, haletante depuis des années, depuis des demi-siècles, aspirant à un état meilleur, se tourne ardemment vers l'ordre, vers le repos et le salut, par une sorte de conspiration sociale, violente, universelle, mais nul moment n'a été plus solennel, plus marqué par une convulsion, par une crise publique de ce genre, que cet ancien et premier
retour d'Egypte et d'Orient, cette rentrée d'Auguste triomphateur et pacificateur dans Rome : depuis Brinde où il débarqua, jusqu'à la ville éternelle, sa marche au milieu du concours des populations n'était qu'un triomphe. Plus rien d'Octave n'était plus : l'ère d'Auguste avait commencé. »
L'ère d'Auguste ! Il avait trente-trois ans, était en pleine force, en pleine puissance d'intelligence et de volonté, en pleine beauté, dans toute la fleur virile de son génie et de son triomphe. Ce triomphe de tout un peuple incarné dans un homme dura trois jours. On célébra durant plusieurs autres jours des jeux de toute espèce. Excusez m'en. Messieurs, mais en passant je ne puis m'empécher de songer par contraste à notre retour à nous, à la démobilisation des vainqueurs des deux Marnes, par petits paquets, sans drapeau, sans lauriers, sans accueil... que, sur les murs des mairies, les accusations sacrilèges des rhéteurs contre ceux qui nous menèrent à la victoire... Sainte-Beuve décrit les fêtes romaines, et il ajoute :
« Le jour, où, pour le triomphe d'Auguste, on célébrait ces jeux au Cirque, et où Virgile, ayant accompli le chef-d'œuvre de ses Géorgiques, venait sans doute de Naples à Rome pour être témoin de tant de magnificences ; ce jour-là, où il ressentait en lui, dans cette âme de poëte qui est au plus haut degré l'âme de tous, cet immense besoin de paix et de félicité dans la grandeur, qui était alors le cri
impérieux de tout le monde romain, — besoin de paix si puissant et si véritablement sorti des entrailles de la terre, que le savant et pieux Tillemont n'a voulu y voir qu'une soif instinctive et un pressentiment de cette autre paix divine qu'allait apporter dans l'ordre moral le Sauveur du monde ; — ce jour où le temple de Janus enfin était fermé, ce qui ne se voyait que pour la troisième fois depuis la fondation de Rome (non pas qu'il n'y eût encore quelques troubles en Espagne, dans la Gaule et ailleurs, mais cela, dit Tillemont, ne se considérait pas dans la grandeur de l'Empire) ; — ce jour-là, Virgile sentait déjà flotter en lui le cadre et le monde de son Enéide, et, s'il fallut un mot d'Auguste pour l'y décider, ce mot ne fit qu'éclairer à ses propres yeux son désir, lui en donner le courage, et illuminer rapidement en lui le chaos fécond qui aspirait de soi-même à la lumière. »
Nous touchons ici au mystère de la création poétique. Et c'est justement cette sorte de chaos fécond qui flotte ainsi dans Tâme des poètes avant qu'ils l'ordonnent dans quelque grande œuvre, que je voudrais essayer de débrouiller avec vous, d'amener à la lumière, pour en dégager la vertu, la vertu lyrique. Nous entrons dans une de ces hautes époques où, comme dans la Rome d'Auguste, le monde a soif d'unité. Je ne voudrais pas dire que ce sont les poètes qui réalisent pleinement cette unité, mais cette unité ne s'est jamais réalisée sans
eux. Je ne puis pas plus concevoir le xvii" siècle sans Malherbe que le xx" sans Maurras. Notre pays sent aujourd'hui le besoin d'une unité politique comme, avec Louis XIV, il sentit l'impérieuse nécessité d'une unité religieuse. De ce désir d'ordre qui disciplina notre xvii" siècle, vous savez quelle admirable littérature est sortie. Ou plutôt. Messieurs, vous savez bien de quels désirs de Ronsard, de quelles inventions de Corneille, de quelle discipline malherbienne, de quelle méthode cartésienne, de quelle ample et frémissante certitude où Bossuet, Racine et Poussin ne font plus lyriquement qu'un, la majesté de l'ordre français est sortie. La victoire de 1918 met la France en face d'une nécessité analogue. Le romantisme politique et littéraire qui naquit de la Révolution, l'anarchie de pensée qui ravagea les meilleurs élans du xix*" siècle, ne lui suffisent plus. Elle en a assez des apparences. Au dilettantisme qui mettait son stérile plaisir à poursuivre, en tout, les seuls chatoiements du devenir, elle préfère la volonté et l'intelligence unies qui s'appliquent à pénétrer les réalités, la substance de l'être. On pouvait le constater déjà en suivant la direction des divers mouvements qui, depuis le début du siècle, travaillaient la pensée et le besoin d'action des générations montantes, celles qui ont fait la guerre. Un sens nouveau, un sens classique de la grandeur était en elles.
Qu'elles s'éloignent de la démagogie épuisée <x\ec
la robustesse de foi et le patriotisme chrétien de Charles Péguy ou du symbolisme tari avec l'inspiration omnisciente et le paganisme baptisé de M. Paul Claudel ; qu'elles renouent la ti-adition d'Athènes et de Versailles aA^ec M. Louis Bertrand ou avec Jean Moréas, toutes se rencontrent dans le même culte d'ordre catholique et de charité française que parachève, avec une fermeté inconnue depuis Malherbe, la Bataille de la Marne, l'ode historique de M. Charles Maurras. Quel architecte de la France, quel décorateur à qui ne manquait que sa muraille. Son palais est bâti. Plus rien ici de révolutionnaire. Plus l'ombre de romantisme, ni politique, ni littéraire. La pensée vraie, l'image et l'histoire unies, le rythme immortel. Un arc de strophes où l'armée et les siècles peuvent passer, un Louvre chantant où la majesté royale peut s'asseoir... Je ne connais rien de plus dense.
La Montagne de la Victoire Donne son souffle à nos drapeaux, A sa voix deux mille ans d'histoire Sortent en criant des tombeaux !...
La voilà, notre naissante Enéide. Et c'est la Marne, à défaut d'Auguste, qui a dit le mot nécessaire pour illuminer d'un coup le chaos fécond qui aspirait à la lumière. Mais c'est ce chaos qu'il nous faut étudier. Rien n'est plus ineffable, je le sais, et il est très périlleux d'aborder ces nuancés problèmes avec la
précision que vous seriez en droit d'exiger en toute autre matière. Plus que les autres ils dépendent de l'atmosphère intellectuelle et morale qu'ils ont à traverser. Leur solution dépend beaucoup de l'art avec lequel on les présente. En vous demandant toute votre indulgence et toute votre attention, je vais essayer pourtant de les résoudre avec vous; car je crois que si nous parvenions à y voir clair dans tout cet ordre de création, nous fixerions, du même coup, tout un côté fuyant de la vérité politique, de la matière sociale.
Les poètes. Messieurs, les écrivains peuvent tout le bien, ils font souvent, trop souvent tout le mal. Ils s'appellent Homère, Platon, Descartes, Corneille, Mistral ; ils s'appellent aussi Rousseau, Kant, George Sand ou Tolstoï. Il y a les victorieux, les fils de la Tradition, des époques ou des doctrines fortes, ceux qui se plaisent à décrire les réalités de l'être, les grands états passionnés de l'âme, de la nature subjuguée, de l'homme héroïque, les grands lieux communs de l'espèce, ceux que je serais sollicité d'appeler optimistes, encore qu'ils ne le soient pas toujours en apparence, ni dans les constations de la vie d'où ils partent, mais je les dis optimistes par opposition aux vaincus, aux révoltés, aux contempteurs de l'espérance, qui ont de l'homme et du monde une vision toujours pessimiste, une conception avilissante, bornée, ennemie des lieux communs, car ils sont fils des époques et des milieux de défaite et de
décadence, ne se complaisent que dans les cas morbides et désespérés, dont on ne peut sortir que par l'ignominie ou le suicide.
J'appelle classique, disait Gœthe, ce qui est sain et romantique ce qui est malade. Oui, il y a les classiques, fils de la victoire et de la santé qui, comme la plupart des anciens Grecs, cherchent à réaliser sans cesse l'idéal d'éternelle jeunesse, de renaissante activité où se complaisent leurs pensées ; et les romantiques, fils de la déroute ou de la révolte qui, toujours tristes devant leurs désirs avortés, vont maudissant la nature écrasante et les dieux perfides, sans voir, comme Madame Bovary, cette disproportion toujours croissante entre ce qu'ils rêvent et ce qu'ils font, entre ce qu'ils conçoivent et ce qu'ils ne tentent même plus de réaliser. Le vrai fond du pessimisme n'est pas tant de gémir que de croire que les choses sont mal comme elles sont, et de prendre à cette constatation sacrilège je ne sais quelle jouissance orgueilleuse ou chagrine. Mais pour bien les connaître, les uns et les autres, dans leur utilité politique ou dans leur nuisibilité sociale, comme nous allons tenter de le faire ici, c'est dans le travail encore confus et comme tout mêlé de leur inspiration qu'il faut les surprendre, classiques ou romantiques, s'il est vrai que c'est là que nous pourrons le mieux atteindre dans leurs sources le bien ou le mal dont leurs œuvres sont capables.
Essayons donc. Messieurs, d'apporter dans ces
choses du sentiment, de la sensibilité, de l'imagination, dans ces domaines de l'invention et de la beauté, le plus de rigueur, le plus de précision, le plus de logique que nous pourrons. Tentative audacieuse, vous ai-je dit, car en y touchant on risque de décolorer l'aile des papillons comme de stériliser le pollen des fleurs. Mais que voulez-vous ? De même que nous ne pouvons connaître les lois de la vie qu'en les fondant sur l'étude des êtres vivants, de même nous ne pouvons pénétrer les mystérieuses analogies de la vérité poétique qu'au moyen d'images qui en participent. Dans sa Défense de la poésie, Shelley prétend que tous ceux qui ont opéré quelque important changement dans l'opinion sont nécessairement poètes, parce que leurs périodes étant harmonieuses et sympathiques elles contiennent en elles-mêmes les éléments du vers et l'écho de l'éternelle musique. Pareillement, comme aux lois dernières de la logique doivent obéir les formes traditionnelles de toute poésie, nous devons pouv^oir parler de toute poésie en logiciens aussi. C'est très périlleux, oui, — ce n'est pas impossible.
Mais, et je ne crains pas de vous le répéter, je ne crains pas d'insister, — il ne faut pas oublier que la clarté que vous êtes, que itous sommes en droit d'exiger en toute autre matière, cette clarté déductive n'est pas du même ordre, de la même qualité persuasive, si je puis dire, que celle que nous attendons de l'art. Dans les sciences elles-
mêmes, d'ailleurs, la sorte de clarté que beaucoup voudraient imposer à la vérité demeure souvent d'une espèce trop démonstrative, toute didactique. Il paraît à certains que toute chose n'est en son expression que prétexte à enseignement. Ils ne se préoccupent que de cela. — « Qu'est-ce que cela prouve » , demandait le géomètre qui assistait à Iphigénie. Et, cousin germain de ce géomètre, il y a un bibliothécaire dans les Lettres persanes auquel Montesquieu prête cet étrange propos : « Voici, ditil, les lyriques que je méprise autant que j'estime les autres, et qui font de leur art une harmonieuse extravagance. » Nous retrouverons ce bibliothécaire. Que de gens, à qui manque tout don de spiritualité, sont comme lui fermés à tout élan, à toute beauté lyrique. Ils n'ont aucun sens des analogies, des correspondances. Ils ne découvriront jamais ces rapports invisibles qui rapprochent dans la même image, unissent dans la même idée les objets les plus éloignés en apparence. Sous cette apparence courent pourtant des lois profondes, vivent des rythmes réels. Et pour les atteindre il y a une imagination créatrice. Il y a une substance poétique de l'Etre, une vérité lyrique des choses. Elle échappe à beaucoup. Le poëte s'en empare, et trop souvent, hélas ! au milieu de l'incompréhension générale. Car le poëte, âme de victoire, ne vit pas toujours aux époques victorieuses de la Cité. Il peut venir en des temps de défaite, de dépression sociale, il essaie alors de susciter cet état
de compi-éhension victorieuse au fond de lui-même, mais c'est avec je ne sais quel vertige sur lequel son œuvre vit penchée, et cette œuvre en est toute enfiévrée, et comme traversée, secouée d'éclairs sombres.
Un de ces créateurs, un des maîtres de notre siècle et qui, plus que personne, avait ce sens de la victoire, lui qui, hélas ! n'a pas pu voir la nôtre, lui né pour la magnifier en quelque immortel monument, Rodin avouait, un jour : « Un artiste ne doit pas s'inquiéter de n'être pas immédiatement compris. Il lui suffit de se comprendre lui-même, c'est-à-dire de ne rien admettre de contradictoire dans son esprit. Si ses contemporains n'entendent pas aussitôt ce qu'il leur révèle, peu importe. Ils finiront par l'entendre. Car les hommes sont tous faits de même. ¥A les sentiments que l'un d'eux éprouve profondément, il est impossible que les autres ne les partagent pas tôt ou tard. » C'est Rodin qui parle, c'est-à-dire quelqu'un qui a le sens de sa pleine maîtrise ; et il parlait, en somme, à des vaincus, pour des vaincus. Il ne peut désespérer de la revanche immanente, il ne peut désespérer d'être compris un jour. Il sait que non seulement une œuvre, mais une chose, une idée, une loi peuvent être vraies, belles, sans le paraître immédiatement.
La solidarité intime, la solidarité émotive de toutes les parties mutuelles qui font une, vivante, cette chose, cette idée, cette loi, ce qui constitue proprement leur âme de vérité, de beauté, le lyrique la
perçoit d'un coup, synthétiquement, dans un enthousiasme, un élan sympathique de toute son âme, sa solidarité à lui ; le savant la dégage lentement, par une pénétrante analyse. L'indifférent l'ignore à jamais. Que de gens chaque jour vous pourriez voir passer insensibles devant la fontaine des Innocents ou la colonnade du Louvre, ou comme le géomètre assister impassibles à Alhalîe ou à la Neuvième Symphonie. Pour leur en faire sentir la beauté, pour leur en faire saisir la vérité, pour les leur démontrer, il faudrait sans doute ramener ces grandes œuvres à un exemplaire banal, les conformer à un type convenu, c'est-à-dire les déformer, les fausser, les enlaidir.
Un sonnet d'Albert Samain est accessible à tout esprit moyen ; comparez-lui tel sonnet de Mallarmé ou de Ronsard, vous verrez le gouffre qui sépare l'art de l'artifice et l'impossibilité de combler cet abîme autrement que par l'émotion, la perception directe, intime, de la splendeur verbale, du sentiment décoratif des mots. Pareillement, essayez d'accorder les pleurs aisés, et que chacun entend sans effort, d'une page rimée de M. Henri Bataille, par exemple, à la mélodie profonde d'une Stance de Jean Moréas. Il y a entre les deux je ne sais quel silence que le cœur doit traverser pour pouvoir s'abandonner à cette musique de l'âme amère que seuls les vers de Moréas pourront lui révéler.
La qualité dernière d'une œuvre d'art est secrète. L'évidence dernière de la vérité est intime. C'est
l'homme qu'il faut accorder à l'œuvre, c'est l'être ordinaire qu'il faut accorder au génie, qu'il faut amener à l'état de vertu créatrice où vit habituellement le génie. C'est le peviple de l'arrière, si j'ose cette comparaison, qu'il faut amener à l'état héroïque où vit le peuple des tranchées. C'est l'être anonyme à qui il faut donner conscience de sa personnalité, c'est l'indifférent à qui il faut donner le goût, la sensation de la victoire. Le génie vit constamment dans cet état victorieux.
Ce n'est pas à dire, et bien au contraire, qu'il manque de cette logique dont nous parlions et que les incompréhensifs sont trop souvent tentés de lui refuser, — de ce bon sens qui, selon Descartes, est la chose du monde la mieux partagée. Quelle aimable excuse pour ceux qui s'en octroient le monopole et s'en targuent pour se détourner de toute œuvre assez impertinente pour ne les point refléter aussitôt. Mais qu'ils prennent garde. Le poëte, et une fois pour toutes entendons sous ce mot l'artiste créateur, le vrai, le grand poëte, et non le versificateur, — le poëte a une plénitude de logique, de puissance intellectuelle, un maximum de réflexion. Mais ce qui constitue proprement son génie commence précisément là où s'arrête la logique, la réflexion des autres. Poétiquement, toute cette intelligence, nécessaire, indispensable, toute sa culture, toute son intelligence ne serait rien, sans cet élément créateur, cette vision intensive qui en jaillit. Il voit.
Le poëte est un voyant. Il voit. Il voit sa musique intérieure. Il entend cet univers extérieur qui lui apparaît. Comment vous dire, Messieurs ? Il entend et il voit. Il voit des rythmes, il entend des formes. Et tout cela, dans les mots chantants qui le peignent, pour son intelligence ne fait plus qu'un. Il voit ce qui est. Son intelligence appréhende l'être. Il se sent adéquat à la réalité. Le devenir en lui touche à l'être. Le monde se fait idée. Il voit les idées, les formes mélodiques ; et dès qu'il s'en empare, qu'il touche le point le plus haut où son imagination, soutenue par sa raison, puisse atteindre, il laisse son intuition vivre, son émotion emplir ces formes, incarner ces idées. Il les dessine, s'il est vrai que le dessin n'est pas seulement ce qu'il voit, mais encore et surtout ce qu'il doit faire voir aux autres. A la chantante puissance de se représenter les choses il joint la faculté picturale d'inventer, d'imaginer ce qui les représentera le plus virtuellement aux autres dans l'oi'dre musical qu'il leur impose, à ces choses humanisées, pour en dégager une plus profonde beauté, une émotion plus significative. Il a le don des images. Il a le don du style. Il a, surtout, le don du rythme, sans lequel le reste n'est rien. Le rythme qui complète et achève l'élan de la raison, comme l'intelligence complète la nature, comme l'être, en le dominant, achève le devenir. Le Rythme, qui met cet être perçu, la mélodieuse unité colorée, l'harmonie partout où il se trouve. Le Rythme, le propre du
poëte, ce qui lui fait partout saisir, ce qui lui permet de traduire en images enchaînées et mystérieuses, d'une musique, d'une foi, d'une logique suprasensible, cet ordre qui, selon Dante, fait l'univers ressemblant à Dieu.
« A peine une idée m'est venue, note Alfred de Vigny dans son Journal, je lui donne, dans la même minute, sa forme et sa composition, son organisation complète. » Comme pour la couleur, le passage d'une valeur d'un plan de l'émotion fondue au plan de la réalité à l'autre, chez le peintre, — le lieu, si je puis dire, le lieu et le temps de cette organisation complète, chez le poëte, c'est le rythme, le passage de la même idée d'un plan de l'imagination à l'autre, d'une image à une autre image dans le même plan spirituel, d'un plan intellectuel à l'autre dans la même émotion. C'est là que l'idée et l'image s'incorporent l'une à l'autre, — car s'il n'y a que juxtaposition, nous pourrons applaudir peut-être une belle page de littérature, nous n'aurons pas senti la présence réelle, le mystère vivifiant de la poésie, nous n'aurons pas rencontré le rythme.
Que ton vers soit la chose envolée Qu'on sent qui fuit d'une âme en allée Vers d'autres cieux à d'autres amours.
Que ton vers soit la bonne aventure Eparse au vent crispé du matin Qui va fleurant la menthe et le thym.
Et tout le reste est littérature '.