‹ L'Art vainqueurChapitre 4 sur 50 · Paul Verlaine, Jadis et Naguère · texte numérisé non relu

Paul Verlaine, Jadis et Naguère

Gasqvet, Art. 3

Oui, mais ne nous fions pas tout à fait à la gamine chanson verlainienne. Le très subtil rhéteur que savait être, à ses heures, cet immense fou de Verlaine ne le fut jamais davantage que dans ce très sincère pourtant et très ironique Arl poétique. On ne peut avouer plus délicieusement, et comme en se jouant les charmes dénudés du rythme. Mais le Rythme, j'insiste, Messieurs, et j'essaie d'élargir et de préciser à la fois sa définition, c'est plus et c'est mieux encore que ce jeu nonchalant si, comme je le crois et comme j'ai essayé de vous le montrer, il faut voir en lui le mouvement ordonnancé du cœur et de la pensée, le battement lyrique de l'être qui s'accorde aux grandes lois du monde à travers les cadences de sa race, s'il est l'ordre substantiel des images vivantes, la continuité de l'émotion adéquate à la raison, le passage direct de la matière dans l'idée et de l'idée dans le symbole, s'il est. Messieurs, cette sorte de transsubstantiation intime et universelle à la fois qui fait toute la poésie.

O Rythme, tu sais tout...

chantait Banville. Oui, et le sentiment, où tant de braves gens veulent voir le commencement et la fin de notre inspiration, le sentiment ne sait rien, ou presque rien. Il ne suffit pas d'avoir le sentiment d'une chose, d'éprouver le sentiment d'une idée, pour devenir poète. Il faut en percevoir et en dégager le rythme. Toutes les forces remuées du coeur

y demeurent impuissantes, si l'intelligence ne les ordonne. La poésie sera de la raison chantée, écrivait Lamartine dans sa grande préface des Destinées de ridée poétique. Du sein de son romantisme il mettait dans l'avenir ce qui fut dans le passé, — ce qui, pour retrouver Racine, Malherbe et Ronsard, revenait avec lui dans notre poésie, avec Chénier, avec Vigny, avec les immenses sonnets de Gérard de Nerval, — ce qui fait l'essence éternelle de la poésie. Malheur à qui, même chez les poètes, méprise, au profit des sentiments qui troublent et des passions qui égarent, cette noble raison, apanage de l'homme, et le seul instrument que nous permette la nature pour nous égaler à ses lois. Malheur à qui veut ignorer la raison, le Rythme l'ignorera.

Et pourtant la raison, l'ordre, la mesure, voilà pour toute une école, pour toute une suite d'écoles, pour presque toute une époque, celle dont nous sortons, dont la Victoire nous sort, voilà la trinité ennemie et qui durant plus d'un "siècle fut par à peu près tous déclarée antinaturelle. Or, vous le savez, pour la brigade romantique, issue de la Révolution, l'art, c'était d'abord la nature, et la nature, c'était le désordre. Tout ce qui est mesuré est de l'homme, et tout ce qui est de l'homme est petit, mesquin, insuffisant. L'homme n'est grand qu'en masse, lorsqu'il est peuple, ou bien lorsqu'il incarne un cas exceptionnel, une force naturelle, un sentiment de révolte contre la société, un désordre, l'instinct contre la

raison. Quels dons de vraie poësie possédaient un Hugo, un Michelet, pour n'être point anéantis par de telles sauvages conceptions. Il y a un rythme magnifique, élémentaire, mais magnifique, à travers toute l'œuvre de Hugo. H était plus raisonnable qu'il n'y paraît tout d'abord. Le poète en lui obéissait à plus de lois que n'en brisait le théoricien ou le romancier. Sans en avoir l'air il s'en imposait, nous le verrons, de nouvelles constamment. Le pur romantique, au fond, c'est moins lui, le visionnaire de Rulh el Booz ou de V Expiation, que les seuls passionnés qui, de Chateaubriand à tel d'entre nos vivants, le grand poëte des Eblouissemenls, par exemple, ne suivirent jamais que les sursauts de leur orgueil ou de leur mélancolie.

Évidemment, à qui se livre aux seuls transports de son inspiration et de son coeur une volupté intense et immédiate survient. Volupté redoutable, s'il est vrai qu'elle soit plus destructrice que féconde. H y a dans Rousseau, dans Heine, dans Rimbaud, des cris qui pénètrent et qui bouleversent jusqu'à l'intimité la plus secrète de l'âme. Mais au prix de quels désordres et de quelles soufi'rances, — je n'ose ajouter de quelles infamies ! En tous cas, nous ne voulons plus, si sublimes puissent-ils paraître, de ces pathétiques gaspillages. Ah ! qu'on nous les rythme, et selon les seules cadences de notre race, selon l'art des civilisés, l'expérience classique des âges. Villon a bien écrit son Testament et Racine Phèdre.

Rien de pareil chez nos romantiques. Leurs sanglots, leurs cris nous inquiètent, remuent en nous la lie de l'espèce. Ils nous font mal. Ils nous diminuent. Ils diminuent l'Homme en nous. Ils sont le fait des époques troubles. La guerre, en nous restituant le sens positif des hautes réalités, nous aura pour longtemps, j'imagine, délivrés de ces dramatiques caprices d'enfants prodiges. Nous pouvons l'affirmer aujourd'hui, nous qui sortons de ce drame autrement effrayant où se sont confrontées toutes les puissances de notre pensée, où nous avons pu entrevoir quels dessous violents, quels raccourcis tragiques apaisait et transfigurait la sérénité des Grecs : l'essence de l'art est calme, le grand art est serein. Il ne nous détourne pas de la nature, il l'achève, la couronne. Au front des collines d'Athènes il met la pensée victorieuse de l'homme palpable et visible en un « théorème de bronze » ou dans une strophe de marbre blanc. Au fronton d'Olympie les centaures, gorgés de vin, peuvent se ruer sur les vierges, le dieu les maîtrise d'un geste. L'intelligence est souveraine, l'art est dominateur. Tout ce qui le ramène aux troubles origines, la brutalité et la mort lui répugnent. Et s'il accueille la tristesse, cet état de défaite, s'il chante la souffrance, toujours proche d'être un péché, c'est avec de telles larmes qu'elles ajoutent un charme, une noblesse au visage comme la rosée à l'aurore ou ses pleurs à Iphigénie.

A l'opposé des romantiques, les héros classiques

pleurent rarement. Je veux dire sur eux-mêmes, comme dans Heine ou dans Musset. Car lorsqu'un des grands sentiments humains les anime ils laissent couler, comme Achille devant Priam, les saintes eaux de la pitié filiale ou, comme Achille encore, apprenant la mort de Patrocle, ils poussent, en se roulant dans la poussière, les déchirants sanglots de l'impuissante et coléreuse amitié. Sur leurs propres destins, le plus souvent leurs yeux sont secs. Ils ont honte des larmes, des larmes qui pourtant peuvent parfois ennoblir les maux. Mais aussi lorsqu'ils versent cette rosée, qu'elle est sublime, qu'elle est éclatante ! Il y a justement, dans VOdyssée, un passage des plus émouvants où Homère me paraît avoir voulu marquer symboliquement ce rôle civilisateur, et comme purificateur, de la poésie lorsqu'elle pleure ainsi pudiquement. Vous vous en souvenez peutêtre. Ulysse vient d'arriver chez les Phéaciens. Encore inconnu il est assis à un large festin, dans le palais d'Alcinoûs ; on amène l'aède Demodocus. Et voici la scène :

« Lorsqu'ils eurent satisfait leur désir de boire et de manger, raconte Homère, la Muse inspira le chantre de chanter les gloires des héros, dans cette branche de récit célèbre dont alors la renommée allait jusqu'au ciel, — la querelle d'Ulysse et d'Achille, fils de Pelée, comment autrefois ils disputèrent dans le festin florissant des dieux, avec des paroles foudroyantes : et le roi des hommes, Aga-

memnon, prenait tout bas plaisir à voir disputer les meilleurs des Grecs. Voilà donc ce que chantait l'aède très illustre. Et Ulysse, prenant son grand manteau de pourpre de ses mains robustes, le tira sur sa tête et cacha son beau visage ; car il avait honte des Phéaciens, se sentant venir les larmes aux paupières. Et lorsque le divin chantre faisait trêve à ses chants, alors, ayant essuyé ses larmes, il tirait le manteau de dessus sa tête, et, prenant la coupe aux deux versants, il faisait des libations aux dieux. Puis, lorsque l'aède recommençait et que les chefs des Phéaciens l'y invitaient parce qu'ils avaient plaisir à ses récits, derechef Ulysse, ramenant son manteau sur sa tête, se remettait à gémir. Il se dérobait ainsi à tous les autres en versant des larmes ; Alcinoûs, seul, s'en aperçut et le remarqua, étant assis près de lui, et il entendait ses profonds soupirs... »

Qu'en dites-vous, Messieurs, et ne sommes-nous pas à mille lieues de siècles et de sentiments de

Honle à loi qui la première... ^

ou de la Lellre à Lamarline. Je n'en voudrais pas médire de cette Lellre à Lamarline, car malgré moi en la nommant je songe encore à ce brûlant enchantement dans lequel elle me jeta, au printemps de ma seizième année, brûlant et amer enchantement qui

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