‹ L'Art vainqueurChapitre 42 sur 50 · CINQUIEME LEÇON · texte numérisé non relu

CINQUIEME LEÇON

I. Imaginalion de la vie. — L'Orfe à Michel de l'Hospilal dressée en exemple au seuil de notre poésie lyrique.

— Les Grâces. — L'inspiration plastique et le développement oratoire. — La vie de l'imagination. — Le poëte choisit. — Dircé changée en source.

IL Imaginalion de la victoire. — Mémoire. — L'esprit de Jupiter. — La mémoire fécondée par l'esprit, le rythme constitue notre corps intellectuel. — Le poëte remodèle le monde selon qu'il l'imagine. — Corneille et la Marne.

III. Naissance perpétuelle des Muses. — Le chant naît de l'esprit rythmant la tradition. — Ronsard et Tintoret.

— Le festin de l'Océan. — Les trois dons de Jupiter. — L'art inutile, s'il n'est soutenu par l'inspiration profonde.

— La poésie en nous est la présence humanisée des Lois,

Messieurs,

c'est Ronsard aujourd'hui qui va nous servir de guide, c'est la grande ode A Michel de VHospilal, chancelier de France, qui nous servira d'exemple. Tout ce que nous avons essayé d'établir, durant ces quelques leçons, sur la véracité lyrique, la vie du vers et son humanité, se trouve en effet magnifiquement, rythmiquement exprimé dans cet hymne profond, source d'où coule le fleuve du lyrisme français. Cette brillante suite de strophes, hautes en couleurs, sûres d'idées, vastes d'horizon, nous raconte, vous le savez, la naissance des Muses et, comme le dit Richelet en son naïf commentaire, les commencements de la poésie, ses progrès et son déclin, puis le retour de ces Muses au ciel «jusqu'au jour préfix qui les rameine une autre fois et les restablit en terre pour jamais ». Après leur première naissance en Grèce, l'ode dépeint leur Renaissance à la cour des Valois : toute la philosophie du lyrisme, vous le voyez, telle que la pouvait concevoir notre Pindare français, et telle au fond que nous la concevons encore après lui.

Chaque fronton, chaque colonne, chaque chapi-

teau, je veux dire chaque strophe en chacun de ses vers comporterait une glose, si nous voulions étudier en lui-même ce grand monument de notre poésie lyrique, en faire éclater les intarissables ressources et les successives beautés. Il faudrait pour montrer cette galerie de fresques royales dans toute sa majesté que nous la mettions d'abord à sa place souveraine dans l'œuvre du gentilhomme vendômois, puis que cette œuvre elle-même nous la situions dans son temps, dans l'esprit de son temps, au début de la Pléiade, au retour des guerres d'Italie. Mais je compte faire de Ronsard le sujet de nos conférences de l'an prochain. Il en sera le centre et comme l'animateur. Aujourd'hui, en résumant nos leçons de l'année, je ne veux lui emprunter que l'enseignement, l'exemple vivant d'un de ses plus beaux chants. Je ne veux commenter l'Ode à Michel de l'Hospital que du point de vue qui nous a occupé jusqu'ici, celui de la vertu lyrique.

J'ai essayé. Messieurs, de vous montrer la fonction créatrice du lyrisme, toutes mes paroles n'ont tendu qu'à mettre en la meilleure lumière que j'ai pu le rôle civilisateur que jouent les poètes dans l'histoire de l'humanité en fixant l'état de victoire où se trouve leur peuple au moment où ils chantent. Cette force animatrice, nous l'avons vu, réside dans le rythme, qui est la vie du vers, et cette vie, ce rythme, à son tour nous avons vu qu'il nous fait participer à la vie de l'espèce. Il est, avons-nous dit, l'imagination

ardente du sang, la circulation de rhumanité dans l'homme, son intelligence énergique, sa race en action. Nous avons été amenés à tirer de ces prémisses cette conclusion que les beaux vers assurent la royauté de l'homme et que par la vérité rythmique, la sorte d'expérience, d'esprit de victoire maintenu en elle et par elle, la poésie était dans le monde la conscience du bonheur. Elle est la mémoire plastique de l'homme. Le lyrisme est l'art royal de l'esprit qui crée le monde heureux en se créant lui-même.

Dès la première strophe de l'ode de Ronsard que nous allons étudier, ce jeu créateur s'affirme, cet esprit de triomphe éclate, cet air de gloire se répand. D'un coup d'aile son vers initial nous transporte dans cette harmonie organique où la poésie, et avec elle l'humanité héroïque, l'humanité parfaitement accomplie respire.

Errant par les champs de la Grâce...

Vous savez ce qu'était la Grâce, les Charités pour les Grecs. L'industrie humaine, d'après Pindare, ne peut rien mener à bonne fin sans les Grâces. Elles sont cet achèvement que les dieux ajoutent à nos vertus comme un sourire, la vivante expression, le fugitif sourire du parfait et de l'immortel sur le visage des choses. Elles sont l'excellence sentie de l'accord de ces choses en nous. La vérité. Messieurs, est évidente à la raison et la bonté au cœur, mais la Beauté peut devenir sensible à tout l'être, à l'âme

entière, cœur et raison, et sens, si à la vérité, à la bonté une Grâce s'ajoute. Ce rythme qui nous appelle, nous emporte un moment, nous cadence et nous fuit, en laissant ce goût divin d'immortalité qui va désormais imprégner de noblesse toute existence autour de nous, c'est un don des Charités, la présence des Grâces, c'est la grâce vivante en nous. Je me suis promis de ne plus employer le jargon barbare des philosophes d'Outre-Rhin sans quoi je serais tenté de vous dire qu'en dehors des formes de notre sensibilité, par delà l'espace et le temps, au delà du bien et du mal, la Grâce atteint les noumènes. Plus simplement, elle nous fait vivre de la vie de l'esprit. Elle nous porte au cœur chantant des êtres. Elle mêle notre humanité aux choses. Elle condense leur lyrisme épars. Elle nous mêle au lyrisme du monde.

Et voyez, d'un bond les premiers vers de Ronsard nous portent au sein conquis de ce lyrisme. Voyez l'intelligence du poète en action :

Errant par les champs de la Grâce, Qui peint mes vers de ses couleurs, Sur les bords dirceans j'amasse L'eslite des plus belles fleurs...

Messieurs, si vous ne sentez pas l'espèce de caresse plastique, de travail rythmique qui se joue tout de suite ici à la surface colorée des choses, si vous n'y participez pour ainsi dire pas dans l'esprit

du poète, si vous ne vous y mêlez pas, en un mot, si vous n'en constatez que le résultat, toute l'âme de l'ode. Messieurs, nous échappera. Nous n'assisterons plus qu'à un brillant développement oratoire. Nous aurons beau suivre, et même lire avec enthousiasme, à haute voix, la large coulée de ces vingt-quatre strophes avec leur vingt-quatre antistrophes et leurs vingt-quatre épodes, ce qui fait un fleuve de six cent quatre-vingt-seize vers, nous serons devant eux comme devant les huit cents vers, par exemple, des Mages de Hugo qui, eux, ne sont vraiment qu'un immense discours, d'un magnifique mouvement, et fourmillant de beautés, mais un discours...

Pourquoi donc faites-vous des prêtres Quand vous en avez parmi vous ?

vous voyez le ton oratoire, démonstratif, dès les vers décisifs du début, — nous serons, dis-je, devant les strophes de Ronsard ainsi que devant les vers de Hugo ; mais comme lui, Ronsard, c'est vraiment une ode qu'il a voulu lyriquement, pindariquement organiser et chanter, nous serons, si nous ne nous livrons pas à son rythme créateur, si nous ne le récréons pas avec lui en nous-mêmes, nous serons devant ses strophes un peu comme devant la morte reproduction photographique d'une fresque. L'agencement des lignes, l'équilibre des idées pourront nous apparaître, mais non les couleurs, non l'âme circulante de la fresque, sa musique propre, sa vie,

Gasql'et, Art. j2

non cette Grâce qui par les champs de cet univers transfiguré peint, Ronsard nous le dit, les vers de ses couleurs. Nous en aurons le dessin, mais non pas ce qu'il peut nous révéler, je veux dire ce que sous ce dessin ce rythme pense et doit nous faire sentir du monde. Nous n'en sentirons pas les couleurs.

Je ne crains pas d'essayer d'expliquer analogiquement le rj'thme par la couleur. D'abord, vous le voyez, parce que le poëte lui-même nous y invite, —

la Grâce Qui peint mes vers de ses couleurs

— et puis parce qu'il y avait en Ronsard, comme en tout grand poëte, un œil, une pensée de peintre. Relisez, s'il faut vous en convaincre, la puissante ode sur Les Peintures d'un paysage où les deux métiers se rapprochent autant que faire se peut, quelle plénitude à la Tintoret vous y découvrirez et vous y découvrirez aussi ce que je voudrais vous suggérer, c'est-à-dire qu'à un certain degré de l'émotion créatrice, de la vision plastique les métiers se rencontrent. Ils se joignent et baignent dans le même l3^risme. Ils ne se diversifient qu'ensuite, dans leurs moyens d'expression. Il y a plusieurs manières d'exprimer le monde, il n'y en a qu'une de le pénétrer, d'en saisir l'harmonie, de le comprendre humainement. Il faut atteindre cette unité, cette conscience lyrique. C'est de là que tout part. C'est

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là qu'avant toute prélibation rythmes et couleurs reçoivent leur vie. Sans quoi, je le répète, le dessin peut cerner et décrire, les mots peuvent démontrer, persuader, convaincre. Ils sont abstraits. Ils ne créent rien.

Une perpétuelle création se fait en nous. Messieurs, songez à ce labeur incessant de nous-mêmes qui nous tient vivants, qui tient notre corps en vie. Nous concentrons en lui, en ce creuset animateur, à la fois matière et outil de son œuvre, le plus que nous pouvons de la substance où nous baignons, du monde physique qui nous enveloppe. Et notre esprit est ainsi, la vie de notre imagination est telle. Elle ne cesse pas de vivre dans le poète. Comme un organe en quelque sorte surajouté aux autres, elle aussi, autour d'elle, elle s'empare de l'univers. Elle le fait sien, le transfigure, l'ordonne, l'humanise. Elle le rythme. De ce travail rythmique le poëte prend conscience, et de ce travail ceux qui éprouvent ses poèmes prennent conscience avec lui, choisissent avec lui dans le torrent des sensations celles qui participent à son émotion et à ses idées, se cadencent à son inspiration, à son unité momentanée, et par elle atteignent à la beauté, à l'ensemble, veux-je dire, de toutes ces unités organisées entre elles, harmonisées dans le travail heureux de l'espèce, la conquête que l'esprit de l'espèce fait du monde. La poésie, diffuse en tous, devient, grâce aux poètes, la conscience progressive en nous de cette humanité spirituelle.

Des choses à leurs images, des images aux lois qui les choisissent et les ordonnent, des images à leurs rythmes, le monde se soulève vers l'homme, l'imagination, l'esprit de l'homme, pour s'y prolonger, s'y survivre, y durer. Le monde a soif de poésie. Le monde veut être peint aux couleurs de la Grâce, tend au poëte ses fleurs, — ses mouvements, ses ombres, ses rayons, la sonore, la brillante, la multiple matière de nos cinq sens, l'élite de ses fleurs, afin qu'il en façonne quelque chose d'humain, une pensée, une joie, une couronne, une réalité.

Errant par les champs de la Grâce, Qui peint mes vers de" ses couleurs, Sur les bords dirceans j'amasse L'eslite des plus belles fleurs, Afin qu'en pillant je façonne D'une laborieuse main La rondeur de ceste couronne Trois fois torse d'un ply thébain, Pour orner le haut de la gloire De l'Hospital, mignon des Dieux, Qui çà bas ramena des cieux Les filles qu'enfanta Mémoire.

Oui, le monde, la matière peut désirer confusément. Le poëte choisit concrètement. Il voit. Il lui faut un point de réalité d'où partir. Ce n'est pas l'humanité théorique qu'il célèbre, c'est l'homme, l'homme qu'il voit, un homme, l'Hospital, qui exprime cette humanité. Le lyrisme est réaliste. La poésie n'est pas une science abstraite, opérant sur des qualités pures,

indifférente à l'application qu'on fera de ses lois ; elle est un art plastique. Tout à l'heure vous allez voir les Parques symboliques filer la substance vive du corps de l'Hospital, les Idées choisir dans le tissu universel les filaces de cette vie et les tortiller à l'entour du fuseau humain.

Je retors la plus belle vie Qu'oncque retordirent mes dois,

chantera Clothon devant cet exemplaire où vient, pour un moment glorieux, aboutir, de rythme en rythme, toute l'harmonie lyrique, fleurir sur un seul jet toute la substance des choses. Pour le moment il nous suffît, il suffit à Ronsard de le connaître, de le savoir vivant. Michel de l'Hospital existe. Il est chancelier de France, grandissime personnage, comme nous souligne le commentaire du bon Richelet. C'est lui que le poète nomme, lui qu'il va pindariquement couronner. C'est-à-dire que le monde va tourner, s'organiser, resplendir autour de cette réalité, après son noir silence y reprendre conscience de son chant. « Etres éphémères, que sommes-nous ? demande Pindare, que ne sommes-nous pas ? L'homme est le rêve d'une ombre. Mais quand les dieux dirigent vers lui un rayon, un éclat brillant l'environne, et son existence est douce. » Mais de cette douce, de cette chantante existence la gloire est mère, de ce bonheur les Muses sont dispensatrices. Et chassées par l'Ignorance, elles étaient remontées au céleste séjour. Vous

allez les voir naître. Un homme « par ses vertus, sçavoir et preud'hommie, » est digne d'elles, digne de contempler leur naissance incessante, digne de l'un de ces rayons des dieux. Les Parques l'ont tissé d'une substance telle que les temps antiques lyriquement vont refleurir autour de lui. Les Muses redescendent. Ronsard le croit. Il le voit. Il le dit. Son ode va nous faire assister au mystère.

Et tout cela, Messieurs, que je dis, moi, en si pesante prose, vous sentez bien que je ne fais que le tirer de cette grande première strophe, de la première feuille du touffu laurier de cette couronne trois fois torse d'un pli thébain et qui par cette allusion justement nous rappelle l'autre Ronsard, celui de Thèbes, ce Pindare pour qui « le bonheur, dit son ode à Hieron, est le premier des biens ; le second, c'est la gloire ; mais le mortel qui les possède l'un et l'autre a gagné la plus belle des couronnes ». Il est mignon des Dieux. Ce Pindare, est-ce lui, est-ce Ronsard qui chante ? L'inspiration lyrique qui emporte l'ode ne peut les séparer.

Sur les bords clirceans j'amasse...

Où suis-je ? Où sommes-nous, nous ? Le temps n'est-il pas aboli ? Rien n'est laissé au hasard dans cet emportement, cette fureur sublime. Ah ! c'est bien Pindare qui parle... Sous ses hauts lauriers, Dircé, la source, dort. Dircé, Messieurs, la malheureuse femme de Lycus que les barbares fils d'Antiope atta-

chèrent au taureau, mais dont Dionysos, le clair Dionysos changea en fontaine le coi^ps mis en lambeaux. O passions maîtrisées, sanglantes métamorphoses de la colère et du plaisir, larmes de la fontaine, chant de la source, c'est aux bords dirceans que pousse l'élite des plus belles fleurs. C'est là que je les cueille. L'Hospital, vertu parmi les vices, au plus haut de sa gloire en sera couronné. La passion haletante et terrible, qu'emportaient les flancs en sueur du taureau, s'est évanouie dans l'abîme. Une tendre source regarde. Tout a disparu du monde furieux, du monde abominable. Voici la pureté, les champs de la Grâce,

Sur les bords dirceans j'amasse L'eslite des plus belles fleurs...

Sur la prairie, voici le vol des Muses. Elles redescendent des cieux. L'Hospital les ramène. Suis-je Pindare ? Suis-je Ronsard ? L'homme est l'ombre d'un rêve. Mémoire, Mémoire, Mémoire a tressailli. Ah ! du fond de ma mémoire, tout un monde se lève. Tout s'équilibre, la France heureuse des vertus de l'Hospital et l'Attique aux bords de Dircé, au soleil d'Olympie. Et nous^nêmes. Messieurs, nous que depuis Ronsard trois siècles de Renaissance ont grâce à lui remélés plus vivants à la beauté du monde, nous qui pouvons boire. Messieurs, l'eau dirceane avec la joie victorieuse d'avoir vu le barbare Taureau englouti dans l'abîme, redisons une fois encore la grande strophe et goûtons-la pleinement cette fois dans son mystère

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lumineux, — dans son passé, son présent et son futur sans cesse anticipé :

Errant par les champs de la Grâce, Qui peint mes vers de ses couleurs, Sur les bords dirceans j'amasse L'eslite des plus belles fleurs, Afin qu'en pillant je façonne D'une laborieuse main La rondeur de ceste couronne Trois fois torse d'un ply thebain, Pour orner le haut de la gloire De l'Hospital, mignon des Dieux, Qui çà bas ramena des cieux Les filles qu'enfanta Mémoire.

Mémoire, Mnémosyne.. Mais la Muse de Ronsard parle en français, non en grec ou en latin. Mémoire ! Ce large nom jeté à la fin de la strophe et y éclatant dans sa plénitude pour y résoudre les trois chantants accords des rimes, trois féminines, trois masculines, enlacées, Mémoire nous donne, si je puis encore emprunter un terme au langage des peintres, le ton local de l'hymne. Respirons un moment dans cette plénitude, reprenons haleine sur le sommet de l'Olympe atteint. Et près d'Apollon, avec Apollon contemplons. Voyons... Comme elle a résolu la courbe de celle-ci, qui flotte maintenant dans ce grand paysage à nos pieds, Mémoire va ouvrir la strophe créatrice qui suit, comme elle ouvre, Messieurs, les véritables perspectives de toute l'ode. L'air qu'on y reçoit de tous les souffles lyriques qui

la traversent est établi, si je puis dire ; voici établie la pleine atmosphère de pensée où les rythmes vont vivre dans leur ordre et dans leur liberté, — les hommes dans leur tradition,

Mémoire, royne d'Eleuthère...

La souveraineté et la liberté ensemble. Les mots nous le disent dans leur sens musical, harmonieux, lié, dans tout ce que le rythme qui les rapproche leur restitue de leur antique signification, fait jaillir de leur sève affrontée, va chercher dans leurs plus profondes racines. Songez à. la belle formule sub rege reipublicœ si vous voulez bien pénétrer le sens de cette ronsardienne royauté de Mnémosyne à Eleuthéria.

Mémoire, royne d'Eleuthère...

Et les Muses sont ses filles. Elles naissent, elles vont naître d'elle, Mnémosyne, qui est la fille d'Ouranos, d'elle qui est le ciel conçu dans le crâne des hommes, la continuité céleste, unie, où, au-dessus de leur écoulement perpétuel, les êtres et les choses, les idées des êtres et des choses vivent dans l'esprit des hommes, la mémoire. Les Muses naissent d'elle et de Jupiter. Fustel de Coulanges, Messieurs, dans une page fameuse de la Cité antique nous incline à retrouver historiquement, par derrière les divinités de l'Olympe, une sorte d'âme universelle qui réglait, dit-il, les mouvements divers des mondes, comme

l'âme humaine met la règle parmi nos organes. Cette âme universelle, sa plus haute expression, c'était Jupiter ; cet ordre, c'est lui qui l'incarne. Et mythiquement c'est ainsi que dans la création de son univers poétique va le considérer Ronsard. Tant qu'il y aura, n'importe où, une tête enfermant la pensée, qui haïsse le désordre et conçoive la Loi, dit Flaubert dans la Tenlation, l'esprit de Jupiter vivra ! Il vivait en Ronsard.

Je vous résume, Messieurs, en quelques mots tout ce large et émouvant système de philosophie renaissante, persuadé que vous le possédez dans ses riches détails. Sans lui auquel peut-être Ronsard ne pensait point avec la netteté logique qu'y apporte notre érudition moderne, mais qu'il sentait, ses vers en font foi, dans une intimité que bien peu ont atteinte depuis, sans lui ces vers resteraient lettre morte. Nous n'en pourrions pas plus pénétrer l'esprit que les couleurs. Et notez que c'est là une façon, entre dix, de les commenter. On pourrait, si nous les abordions d'un autre biais, en tirer soit une doctrine politique, soit une hypothèse biologique, soit un S5'stème grammatical, par exemple. Toutes vérités sont contenues dans le chant. Il n'y a qu'à les en faire jaillir. Mais leur vérité dernière, leur Téracité bien à eux, l'élan lyrique par où leur rythme pénètre cette âme universelle qui les règle comme elle règle les mouvements du monde, elle est infuse dans leur mouvement, leur plasticité, leur vie

poétique. Ne cherchons pas ailleurs leur substance profonde. Leur vertu lyrique est là. C'est là qu'il nous faut l'atteindre, en dernière analyse. Tout le reste n'est que considérations incomplètes. Après tout ce reste l'émotion seule, les Charités, la Grâce peut nous mener là, l'émotion seule peut sous les lignes nous faire toucher du cœur et des yeux l'âme de la couleur et sous l'âme des couleurs cette mythologie, l'ordre idéal du monde, sous les mots le rythme et sous l'âme des rythmes le cours de la tradition, l'humanité perpétuelle, l'esprit vivant de Jupiter.

En chacun de nous. Messieurs, comme il y a un désir toujours inassouvi de vivre il y a un besoin insatiable d'harmonie, aussi cachés l'un que l'autre, aussi intimes, aussi secrets, et n'éclatant le plus souvent que dans les drames de la mort et les catastrophes de la beauté. Dans la foule des hommes il y a une perception confuse de l'ordre qui tend sans cesse à s'éclairer, à prendre conscience en nous. Les Muses y aident. Notre corps s'organise, en vivant. Et notre esprit, aussi. Il se souvient. Dans la mémoire le corps, sans cesse évanoui, détruit, persiste. L'esprit le conçoit. L'œuvre secrète, l'œuvre primordiale des Muses est de réaliser d'une façon durable l'union sensible de cette fuyante matière et de ce souvenir créateur. Elles remodèlent le monde en nous sous l'espèce de l'immortalité. Elles sont filles de Mémoire et de Jupiter, — de la matière humanisée des sensa-

tions dont nous nous souvenons, de l'esprit qui les organise et les ordonne. Jupiter infusé coule en elles, le sang de leur père, son esprit. Je veux dire, et vous le sentez bien, que nos idées ne pourraient exister, Messieurs, sans unité, dispersées, isolées, ennemies ou indifférentes, sans lien rythmique qui les maintienne associées entre elles. Sans ordre logique, sans ordre physique, sans ordre moral, l'univers vous serait-il concevable ? Et si ces ordres, en plus, se heurtent entre eux ? Les Muses apaisent leurs contradictions, et dans cette paix les disputes de nos sens et de nos sentiments. Elles mettent l'harmonie en nous et l'accord dans le monde. Dans le monde chantant elles rendent nos idées vivantes. Si les atomes de notre corps se dispersaient sans cesse hors de l'unité organique qui les lie, que serions-nous ? et que serions-nous si nos émotions, nos sentiments et nos idées s'en allaient au néant ainsi, apparaissant un moment dans l'écume, flottant sur l'abîme, y disparaissant à jamais ? Les Muses, le rythme veille. Le rythme met le lien, l'unité entre ces idées et notre sang, entre elles et notre corps. Il constitue notre corps intellectuel, notre corps chantant, au dedans de notre corps animal notre corps humain. Il le tient vivant. Il l'immortalise. Par la perception qu'il lui donne de la continuité sans cesse accrue de notre tradition, de notre humanité. Et sa royauté éclate. Pour continuer à être, pour persister dans son rythme et son immortalité, l'homme, le poëte doit soumettre

le monde aux mêmes lois, les choses au même ordre que son esprit. Lutte admirable ! Le poëte modèle l'univers selon qu'il l'imagine et qu'il le veut. Le désordre et le mal, la souffrance et l'inconnu assaillent l'homme de toutes parts. Il serait emporté, submergé, englouti par toutes ces forces aveugles qui le rongent sans répit. Le poëte dresse et maintient, au milieu, au-dessus de ces forces, un exemplaire lyrique de vertu, un exemplaire de joie héroïque. Dans le visage du héros il rend l'inconnu intelligible, le désordre harmonieux. Il verse parmi les lutteurs misérables le goût sans cesse renouvelé de la victoire. Il peint une manière de vie éclatante et, à travers les exhortations imagées, prodigue les sentences pathétiques qui aident à l'atteindre. Il compose, il chante, il vit une de ces odes, par exemple, où Pindare, en retraçant les fastes de la race du couronné, le rattachait à son groupe naturel, et parmi les remous de la mer universelle embarquait, comme il le dit, la louange personnelle de l'élu sur le navire qui porte la gloire de sa patrie et de sa cité. Ainsi les générations sont solidaires. Ainsi le poëte lyrique et les vainqueurs qu'il célèbre ne sont que les fleurs de la même tige, de la même sève, du même sang accompli. Ainsi éclate, Messieurs, pour nous Français, au moment où Louis XIV va ordonner le monde autour de Versailles, le grand monologue de Cinna. Toutes les forces morales de l'homme sont soumises, groupées, ordonnées au plus haut de leur

expression, dans leur expression souveraine, toutes les puissances morales sont conduites à leur harmonieux développement, sont achevées par Corneille dans l'âme clémente d'Auguste, un Auguste qui n'est plus seulement romain, mais l'Homme même pour des siècles dans sa majesté. Il n'est rien, je crois, de plus pur, rien de plus ferme ni de plus beau que ce morceau de marbre royal ciselé, en plein idéal, par le ciseau le plus français qui soit. L'honneur français, l'aristocratie humaine respire là, dans sa souveraineté. Nous touchons là à l'un de ces exemplaires décisifs qui frappent pour des générations l'héroïsme d'une race à leur effigie. Ah ! je le sens bien, voilà ce que préparaient les Parques ronsardiennes en filant le corps de l'Hospital, voilà ce que Ronsard annonçait, voilà l'œuvre achevé des Muses, la solidarité lyrique qui unit un poëte à l'autre, ce chant cornélien voilà la beauté morale dans sa plénitude, la beauté dans sa force, l'homme dans sa victoire, la beauté de l'homme, la beauté.

Désormais ce chant, ce rythme cornélien fait partie de notre vie intérieure, devient un des éléments, et le plus ductile tout en étant le plus vigoureusement actif, l'élite de nos sensations. Elles se groupent autour de ces nobles motifs. Elles s'agencent autour d'eux, et ainsi tramées elles nous rendent, sans que nous y songions souvent, par leur seule impulsivité rythmique, plus hommes, plus Français. Ces énergies, ces images, ces actions en puissance, nous pouvons les

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laisser dormir. Elles en ont l'air. Brusquement elles roulent, se dressent dans notre sang et remportent la victoire de la Marne, — Descartes dans l'intelligence de nos généraux, Corneille dans le cœur de nos soldats remportent la victoire de la Marne. Les mêmes rythmes entraînant les mêmes images dans leur mouv^ement composent une même substance spirituelle à la race, aux hommes qui se succèdent et parlent, en la vivant, la langue de la race. Un monde se crée, idéal, puis réel, car les mêmes lois finissent par courber les idées et les choses. Le poëte, l'artiste, les premiers, ont vu l'ordre de ces idées, l'harmonie de ces principes créateurs leur apparaître, s'ébaucher dans leur rêve et dans leur volonté. Sourd travail des Muses intimes ! Autour de ces germes leur œuvre s'est organisée. Toutes les images qui pouvaient nourrir, compléter, achever la création naissante se sont combinées ensemble et lentement, sourdement, dans leur esprit, — toutes les images, les unes héritées, façonnées par leurs pères, les autres, à fleur de naissance, poussées en eux, autour d'eux, dans leur imagination, dans les imaginations ambiantes. Dans ce flottant trésor, en face de ces richesses, il y a eu choix, hésitations, tâtonnements, puis brusquement, un jour, la puissance inspiratrice s'est émue, l'inspiration lyrique s'est fixée, le rythme a jailli, le rythme victorieux. Toute la race, vous le voyez, a collaboré à ce rythme dans l'imagination d'un homme.

Ainsi, Messieurs, je puis dire que nous avions,

dans nos tranchées, comme l'aperception de la sorte d'épopée que nous réalisions, de la sorte d'oeuvre d'art, de poëme que nous accomplissions dans notre volonté française de parfaitement obéir, si libres d'âme cependant, de nous soumettre tous, et chacun à notre place, de nous accorder à une beauté préconçue, à une victoire que nous savions déjà dessinée dans le cerveau de nos chefs et que, du plus humble au plus subtil, chacun de nous goûtait par avance, et dans l'ordre même qui le créait sur les cartes de l'Etat-major. C'était plus qu'une hypothèse. Une œuvre d'art et de foi, autant et plus que de science. Nous nous rythmions sur elle. Les usines, les canons, les munitions, tout l'énorme matériel des trains d'armées, -r- le matériel de nos sensations, si je puis dire, — était lourdement, abominablement nécessaire, nous le sentions. Nous nous y enfoncions, nous nous y empêtrions, nous faisions corps avec lui. Et il en était spiritualisé. Oui. Car au-dessus, en lui et par lui, mais au-dessus de lui, avec quelle âme sentions-nous aussi que la victoire dernière, la vraie victoire appartient aux hommes seuls, au génie des chefs, à la volonté des soldats, à ceux, en un mot, aux poètes qui l'imaginent avec le plus de force. Il y a une imagination de la victoire. Joints à la puissance de se représenter vigoureusement les obstacles, sa joie est de les emporter en leur opposant une conception d'autant plus belle et irrésistible, qu'elle se sert, pour en triompher, de la

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matière même et des volontés qui s'obstinent contre elle. Ah ! secrets de la composition poétique, de l'élaboration morale de la vertu, préparation organique de la victoire, naissance des Muses, don des Grâces, vie de la vie, tout cela se tient, se meut d'ensemble, s'élève dans le sang de l'homme par les mêmes rythmes vers les mêmes réalités et le même idéal. Allez, c'est bien Descartes, c'est bien Corneille qui étaient avec nous, sur la Marne. C'est bien l'intelligence cartésienne, le rythme cornélien qui ont triomphé de l'obstacle. Il s'est maintenu, dans sa voie, l'élan de l'imagination française...

Elles étaient bien redescendues sur terre, les Muses, à l'appel de Ronsard. Car c'est de lui que date vraiment l'élan dont nous sommes nourris, c'est par lui qu'a repris dans notre sang français le cours humain du grand courant civilisateur. Il a redonné leur ton lyrique aux valeurs morales. Il les a désormais empêché de mourir. C'est lui, dans le temps, le premier de nos grands classiques, je veux dire de ceux dont les rythmes créent dans une race cette sorte de fatalité organique qui oblige désormais l'élite de cette race à bien penser et à bien sentir. S'il est vrai que l'esprit sans cesse doive vaincre pour n'être point vaincu, il est chez nous le premier de ceux qui transformèrent en victoire continue et certaine ce combat incessant. Il nous aide à vaincre depuis. Et par cette espèce de prescience qui fait toujours choisir aux poètes comme sujet de leur

Gasquet, Art. 13

plus beau poëme l'événement le plus intimement glorieux et le plus lointainement significatif de leur existence, ayant réveillé en France les Muses endormies, Ronsard a eu la vision de cette Renaissance, il les a vu renaître dans son sang, au sang chantant du sang français. Ayant assisté à l'auguste naissance, son imagination en a fait le sujet de son chant. Il nous a, par ce mythe, dit ce qu'il pensait du monde. Les Muses naissent de Mémoire et de Jupiter, de l'esprit qui épouse et féconde le souvenir, de l'esprit qui ordonne ce qui subsiste en lui du passage des choses. Le chant naît de l'esprit rythmant la tradition.

Durant toutes ces leçons j'ai essa3'é. Messieurs, de l'établir, et aussi qu'en cette musique immortelle se berce le souci de vivre des hommes, se fait et se maintient l'expérience du bonheur. Ah ! écoutez la suite de l'ode de Ronsard. Voyez avec quelle splendeur, et quelle persuasion, un poëte. Messieurs, nous dit ces choses. Il n'a besoin que de chanter. Chassez de votre esprit tout mon fatras préparatoire. Que Jupiter y plane seul. Ecoutez le chant de Ronsard.

Les filles qu'enfanta Mémoire.

Mémoire, roj'ne d'Eleuthère, Par neuf baisers qu'elle receut De Jupiter qui la fit mère, En neuf soirs neuf filles conceut.

Mais quand la Lune vagabonde Eut courbé douze fois en rond (Pour renflamer l'obscur du monde) La double voûte de son front, Elle adonc lassement outrée Dessous Olympe se coucha, Et criant Lucine, accoucha De neuf filles d'une ventrée,

En qui respandit le Ciel

Une musique immortelle.

Comblant leur bouche nouvelle

Du jus d'un attique miel,

Et à qui vrayment aussi

Les vers furent en souci.

Les vers dont flattez nous sommes,

Afin que leur doux chanter

Peust doucement enchanter

Le soin des dieux et des hommes.

Tout ce que je vous ai lourdement bégayé durant ces conférences, le voilà dit enfin dans sa fermeté modulée, sa musique directe, sa vérité et sa vertu lyrique. Le voilà dans son rythme, dans son sang souverain.

Et, — pour n'y plus revenir, mais comment laisser passer cette occasion ? — quand je comparais Ronsard au Tintoret, voilà le chantant tableau que j'avais devant les yeux ; n'avez-vous pas comme moi, Messieurs, devant cette brûlante composition, l'impression que les robustes couleurs du Vénitien peuvent seules lutter, en leur âpre opulence, avec les cadences musclées de cette pathétique délivrance

et la douce extase qui la couronne ? C'est la même vision forcenée qui s'apaise en triomphe tranquille, le même monde intérieur teint de sauvages éclats qui s'éjouit dans le même azur assombri et baigne de je ne sais quelle aube rousse les mêmes formes inquiètes et déjà attendries. C'est le lever du même soleil, toujours jeune, mais déjà vu, l'aurore courroucée de la Renaissance... Rappelez- vous ces matins innocents, ce printemps virginal du lyrisme grec que nous avons traversé. Ici non, c'est un crépuscule, un lever d'aube baptismal. La chute a eu lieu. Il faut rétablir l'homme dans son paradis. Son sang roule des germes impurs. Les rythmes se gonflent et luttent, les couleurs se haussent tragiques. Les unes et les autres doivent d'abord s'asservir l'inspiration. Elles en gardent un frisson. Que sera-ce, lorsque trois siècles plus tard, dans l'orage, après le passage d'Hugo, Cézanne voudra reconstruire à son tour ? Mais je me laisserais emporter. Nous étudierons tout cela l'an prochain. Aujourd'hui je voulais seulement marquer hâtivement ce qui différencie même un Ronsard et un Tintoret de leurs aïeux de l'âge d'or, d'un Pindare ou d'un Phidias...

Ronsard dépeint cet âge d'or. Mais je ne puis tout citer. Les Muses ont le désir de connaître leur père... Ah ! comme je suis tenté de reprendre ici mon commentaire. Les Muses veulent voir la face de leur père... Mais non, le temps me presse, voyez plutôt le groupe qu'elles font, avec leur mère.

Mémoire, impatiente d'aise, Délaçant leur petite main L'une après l'autre les rebaise Et les presse contre son sein.

Elle se décide. Jupiter, l'Esprit, est assis au festin que lui donne l'Océan, le flux et le reflux, l'écoulement perpétuel des choses. Elle conduira les Muses auprès d'eux, au sein même des germes.

Là sont divinement encloses Au fond de cent mille vaisseaux Les semences de toutes choses, Eternelles filles des eaux.

Pour qu'elles paraissent dignement devant la grandeur

Du Dieu qui planta leur naissance

elle trousse leur accoutrement, relie d'un tortis de violettes l'or de leur chef délié et elle les emmène vers l'abîme fécond des vies. Eff"roi des filles haletant, autour de leur mère, devant les eaux cruelles. Mais elle. Mémoire, qui sait ce qu'à l'expérience peut ajouter le chant et à la matière l'esprit :

« Courage, mes filles (dit-elle) Et filles de ce Dieu puissant Qui seul en sa main immortelle Soustient le foudre rougissant !

Ne craignez point les vagues creuses De l'eau qui bruit profondement.

Sur qui vos chansons doucereuses Auront un jour commandement... »

Voilà la royauté prédite du Rythme sur « les longues rides » à peine nées que mortes des royaumes humides, de l'intumescence des yagues et des phénomènes. Toutes, suiyant Mémoire, s'y jettent à plein corps, et au lieu d'y disparaître, on les voit...

En cent façons, de mains ouvertes Et de pieds voûtez en deux pars, Sillonnoient les campagnes vertes De leurs bras vaguement espars.

Et yoici le fesfin. Il touche à sa fin.

Là ceste troupe est arrivée Sur le poinct que Ton desservoit, Et que desja Portonne avoit La première nappe levée.

Phœbus, du milieu de la table,

Pour dérider le front des dieux,

Marioit sa voix délectable

A son archet mélodieux.

Quand l'œil du père, qui prend garde

Sur un chacun, se costoyant

A l'escart des autres, regarde

Ce petit troupeau flamboyant...

Il reconnaît sa race. 11 se dresse et

Les serrant d'une accolade, Mille fois les caressa, Tout esgayé de voir peint Dedans les traits de leur teint Le naïf des grâces siennes.

Puis, pour son hoste éjouir,

Les chansons voulut ouïr De ces neuf musiciennes.

Ah ! vous sentez, Messieurs, comme tous les traits portent et signifient, mais il faut souligner « ce naïf des grâces siennes », cette naïveté que l'esprit recouvre dans le chant, cette innocence qu'il y retrouve. Les Muses chantent. Hélas ! il nous faut passer cette histoire héroïque du monde résumée en quelques mythes divins. Jupiter en est comblé d'aise et tant ses filles l'ont charmé il leur demande quel beau don elles veulent requérir de lui. Ici un tableau gracieux qui fait pendant au groupe que nous avons vu des Muses autour de leur mère. Elles flattent les genoux du Père, lui touchent le menton, un peu comme on voit, au Musée d'Aix, Thétis caresser la barbe de Jupiter, — et je ne serais pas étonné que Ingres ait lu et médité la strophe de Ronsard,

... luy flatant de la destre Les genoux, dé la senestre Le sous-menton lui toucha ;

mais devant son grave sourcil elles restent un long temps béantes. Puis Calliope se décide pour toute la troupe :

« Donne-nous, mon père, dit-elle.

Père, dit-elle, donne-nous Que nostre chanson immortelle Passe en douceur le sucre doux ; Fay-nous princesses des montagnes,

Des antres, des eaux et des bois, Et que les prez et les campagnes S'animent dessous nostre vois.

Donne nous encor d'avantage La tourbe des chantres divins, Les poètes et les devins, Et les prophètes en partage.

« Fay que les vertueux miracles

Des vers, médecins enchantez.

Soient à nous, et que les oracles

Par nous encore soient chantez ;

Donne-nous cette double grâce,

De fouler l'enfer odieux,

Et de sçavoir la courbe trace

Des feux qui dansent dans les cieux ;

Donne-nous encor la puissance

D'arracher les âmes dehors

Le sale bourbier de leurs corps.

Pour les re-joindre à leur naissance.

« Donne-nous que les seigneurs.

Les empereurs et les princes Soient veus Dieux en leurs provinces.

S'ils révèrent nos honneurs.

Fay que les rois décorez

De nos présens honorez Soient aux hommes admirables.

Lors qu'ils vont par leur cité.

Ou lors que, pleins d'équité.

Donnent les lois vénérables. »

Les trois grandes lois qui constituent l'autorité du chant, vous le voyez, sont affirmées l'une après l'autre, et dans leur ordre, en chacune de ces trois

strophes, le réalisme animateur de la nature, l'idéalisme libérateur de l'âme, la royale équité fondatrice de la cité. Calliope tour à tour les demande à Jupiter. Il les lui accorde libéralement, mais pourtant sentez à quelles conditions et dans quelle hiérarchie symbolique. Lui, l'Etre, la noblesse universelle du monde, il descendra dans l'esprit contemplateur, l'intelligence d'Apollon, il lui donnera son pouvoir et de don en don, de présence en présence il versera, par le chant, le sens de cet ordre harmonieux jusque dans l'âme des derniers hommes.

« Comme l'aymant sa force inspire Au fer qui le touche de près

Ainsi du bon fils de Latonne Je raviray l'esprit à moy ; Luy, du pouvoir que je luy donne, Ravira les vostres à soy ; Vous, par la force apollinée, Ravirez les poètes saincts ; Eux, de vostre puissance attaints, Raviront la tourbe estonnée. »

Mais prenons garde. Le vers, dit Boileau, Le vers se sent toujours des bassesses du cœur.

Et Ronsard, par la bouche de Jupiter :

« Jamais les dieux, qui sont bons, Ne respandent leurs saincts dons En une âme vicieuse. »

L'art poétique et l'art moral se joignent. Ce n'est que dans la pleine noblesse, ce n'est que dans la pureté de l'âme que le poète

... chantera Je ne sais quel vers qui fera Au cœur des hommes sa demeure.

Le cercle encore une fois est fermé, la pleine victoire humaine est atteinte. Les Muses peuvent reprendre leur vol. De quel ton Jupiter les envoie civiliser la terre, oh ! la triomphale musique, les larges sonorités et combien pesantes à côté me paraissent même celles de la Valkyrie :

« Allez, mes filles, il est heure De fendre les champs escumeux ; Allez, ma gloire la meilleure.

Allez, mon los le plus fameux.

Vous ne devez, dessus la terre, Long temps cette fois séjourner... »

Elles fendent les ondes bleues. Comme neuf petites nues elles apparaissent aux peuples, agitent le cœur des sibylles et

Après, par tout l'Univers Les responses prophétiques De tant d'oracles antiques Furent écrites en vers ; En vers se firent les lois.

Et les amitiez des rois Par les vers furent acquises ; Par les vers on fit armer

Les cœurs, pour les animer Aux vertueuses emprises.

Au cri de leurs sainctes paroles Se réveillèrent les devins, Et disciples de leurs escoles Vindrent les poètes divins :

Divins, d'autant que la nature Sans art librement exprimoient, Sans art leur naïve escriture Par la fureur ils animoient, Eumolpe vint. Musée, Orphée, L'AsCrean, Line, et cestuy-là Qui si divinement parla.

Dressant à la Grèce un trophée.

Eux, piquez de la douce rage

Dont ces filles les tourmentoient.

D'un démoniaque courage

Les secrets des dieux racontoient :

Si que, paissant par les campagnes

Les troupeaux dans les champs herbeux,

Les démons et les sœurs compagnes

La nuit s'apparoissoient à eux ;

Et loin sur les eaux solitaires,

Carolant en rond par les prez.

Les promouvoient prestres sacrez

De leurs saincts orgieux mystères.

Les Mages d'Hugo reprendront plus tard et développeront, sans mesure, ce beau thème ronsardien. Ce n'est plus de ces saints orgieux mystères que les poètes seront proclamés prêtres, mais romantiquement de tous cultes et de toutes lois, en révolte, ces voyants aveuglés, contre tout ce qui les dépasse.

D'accord avec Ronsard, et selon l'esprit de Jupiter, plutôt que de Prométhée, nous avons vu, au contraire, quels fervents de la tradition, quels gardiens respectueux de la cité et du foyer ils sont. Leurs rythmes nous racontent l'histoire du genre humain et la maintiennent vivante en nous. Mais, hélas ! ce règne obéissant des Muses aux lois créatrices de l'Homme une première fois s'obscurcit dans notre sang. Tout ce qui est beau est chose difficile et demande un effort constant. L'enthousiasme est fils de la victoire. Il doit être conquis chaque jour. A peine avaient-elles chanté dans la joie que nous dépeint Ronsard, à peine avaient-elles établi les grands plans lyriques de la vertu qu'une brume romantique trouble déjà l'inspiration dans le cœur de l'homme. Sa contemplation hésite. L'esprit s'embrume devant lui. Une mélancolie enveloppe les Muses. Premier crépuscule sur cet âge doré...

Après ces poëtes saincts,

Avec une foule grande

Arriva la jeune bande

D'autres poëtes humains

Degenerans des premiers :

Comme venus les derniers,

Par un art melancholique

Trahirent avec grand soin

Les vers esloignez bien loin

De la saincte ardeur antique.

Par un art mélancolique... Cela dit tout, Messieurs. La mélancolie amène l'art, cet art que tout à l'heure,

LA yAISSAXCE DES MUSES 205

lorsqu'il les enseignait, Jupiter a déclaré « aux Muses inutile ». Tout ce qui relève du métier, de la guerre et du travail de l'homme, tout ce qui, si splendide que ce soit, lui demeure extérieur et le fait retomber sous le servage obéissant des choses, tout cela se fait, se réalise par art ; mais ce qui lui est souverainement propre, ce qui lui est intime, ses passions et son esprit, le cours de son sang et de sa poésie, sa dignité, sa liberté, cela est vivant. Cela, c'est la mémoire plastique qui crée et recrée le monde selon le libre esprit traditionnel hérité de Jupiter, c'est le travail vivifiant des Muses en nous, leur innombrable, leur perpétuelle Naissance, c'est notre rythme fluide, c'est notre humanité.

Par art le navigateur

Dans la mer manie et vire

La bride de son navire,

Par art plaide l'orateur,

Par art les roys sont guerriers,

Par art se font les ouvriers ;

Mais si vaine expérience

Vous n'aurez de tel erreur :

Sans plus, ma saincte fureur

Polira vostre science.

C'est que la vivifiante mémoire plastique, l'inspiration suffit, c'est que l'imagination lyrique est la vie même, la vie profonde de l'homme, c'est qu'elle est la sœur jumelle de cette imagination biologique, si j'ose dire, qui compose notre corps chaque jour, elle se confond avec elle, elle est elle. Le poëte en

prend conscience, voilà tout. Le poëte qui nourrit son esprit d'images en prend conscience avant les autres, voilà tout. Mais par ce don qu'il a reçu des Muses d'arranger librement, d'unir selon sa volonté les images, il ajoute à la compréhension que nous avons du monde, à l'amour religieux que nous lui portons, ou il embrume, détruit une partie de ce monde en nous. Le poëte ajoute à notre quotidienne victoire ou nous entraîne, s'il est maudit, aux pires désaccords, aux pires déchéances, à la défaite de l'homme en nous. En nous. Messieurs, l'humanité sans cesse se constitue, notre sang chante. Mille mornes passions, des habitudes, des tristesses, des intérêts veulent égoïstement étouffer cette voix. Tant que notre cœur bat il obéit pourtant au rythme de l'espèce. Si pauvrement que ce soit, il se cadence toujours sur la victoire des aïeux. La poésie en nous éveille les échos de cette haute voix. Elle nous fait traditionnellement prendre conscience de sa victoire. Elle nous délivre de tout servage. Et cette liberté, toute imprégnée qu'elle est d'harmonie, tout de suite nous en profitons pour mieux nous unir à la noblesse de l'ordre qui monarchise l'univers. Nous l'avons vu, la vie du vers qui se confond avec la conscience fluide, la vie chantante de l'espèce mêle notre vie à sa vie, notre sang passager au sang de l'immortalité. Elle nous porte dans sa force, nous rythme sur sa gloire, et tout, dès lors, nous apparaît plus joyeux, plus robuste et plus beau. Nous sortons du devenir,

nous touchons l'Être. Nous adorons les Lois. La poésie en nous est la présence humanisée des lois. Elle crée et recrée sans cesse le monde selon le vœu des meilleurs de nos pères, de ceux qui par l'amour, les armes ou le chant, les métiers ou les codes, se voulurent plus hommes, plus libres, plus heureux. Elle est, dans l'ordre heureux, l'expérience de la liberté. Elle est au fond de nous la source intarissable de ce bonheur de vivre qui, même aux pires jours, empêche l'homme, même après 70 empêche un peuple de mourir, car la France, car l'homme sont toujours sûrs, quelle que soit leur passagère défaite, de regoûter à la Victoire, mère de toutes vies, tant que les Rythmes, quelque part en leur sang, tant que les Muses chanteront.

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