Jean Moréas, Les Stances
frent, si la nature l'exige d'eux, mais que leur œuvre nous donne le goût de vivre, qu'elle accroisse notre humanité. Comme Homère, la plupart des génies créateurs, qu'ils s'appellent Dante, Michel-Ange, Beethoven, furent très sombres et misérables, comme exilés d'eux-mêmes, d'immenses tourmentés. Et leur œuvre pourtant, à la contempler ou à l'entendre, nous rend forts et gaillards, nous détournent de l'enfer vers le ciel, de la souffrance vers la joie. Leur œuvre chante Dieu et par lui postule la victoire de l'homme. Nous voici. Messieurs, ramenés au point d'où nous sommes partis. Le cercle est fermé. Nous retrouvons la Victoire.
Nous retrouvons l'esprit de victoire. C'est lui qui est l'âme propre du rythme. Si je puis dire, il est le rythme du rythme. Quand le poëte chante, le poëte est victorieux. Il est maître de lui, il est maître des choses. Son rythme le rayonne à travers l'univers. Et c'est pourquoi. Messieurs, par un épanouissement naturel c'est dans les âges de victoire que les plus grands poètes naissent. Tout alors s'accorde à les produire et à les recevoir. Rien ne résiste à leur vertu. Rien ne les détourne de leur devoir. Ils sont la voix de la famille humaine unie au seuil de ses maisons. Cet épars romantisme que dès les premiers citharèdes nous avons vu flotter autour du foyer des Hellènes, dans les temps orageux nous l'avons vu aussi s'efforcer de s'emparer des âmes en sortant de la tente sémite, en s'échappant du chariot germain.
Il est sans cesse à l'affût, toujours prêt à révolutionner le monde. La paix, dont il se réclame souvent, au fond lui répugne toujours. Il est divisé, par essence, contre lui-même. Comment aimerait-il les autres ? La beauté grecque, la paix romaine, l'ordre français lui sont également ennemis. Il veut souffrir. Il met dans la souffrance, il met dans la violence et la pitié, tour à tour, ses titres et ses droits. Nietszche et Tolstoï, en se niant l'un l'autre, sont ses derniers prophètes. Les voilà bien vaincus. Les grands âges classiques sont ceux où ce romantisme lui-même, sans le vouloir, ou le voulant secrètement peut-être, mais son orgueil hésite à l'avouer, où ce romantisme, dis-je, sert à la gloire de la cité, amène autour d'un fo3'er glorieux le monde entier soumis à la raison.
Nous touchons à l'un de ces grands âges. La victoire militaire vient d'ouvrir à la raison largement tous les chemins du monde. A l'immensité des décombres que la bataille laisse, imaginons l'immensité de ce qu'il faut construire. C'est splendide. Ah ! pour bien tout bâtir, ne rejetons rien de ce qui fut dans le sens de la race, rien de l'expansion créatrice de notre tradition, — de tous nos rythmes, de toutes nos traditions, qui, en fin de compte, n'en font qu'une, elles qui d'Athènes, qui de Rome, de Paris, de Reims apportent chacune son rythme, sa nuance dans l'élan, le mouvement épanoui de l'unique. Chaque siècle apporte sa corolle au lys national.
L'ESPRir LYRIQUE 167
Notre xvii" fut essentiellement raisonnable et tendit le caractère vers un idéal de force sereine ou d'héroïsme chrétiennement résigné. Le xix" fut surtout amoureux de sensations et retrempa l'esprit desséché dans les courants adverses de la nature et des passions. Messieurs, que la Victoire en nous soumette l'un à l'autre, en classicisant, comme nous l'avons dit, cet ardent romantisme. Il y a un sens français des choses. Et il y a un rythme nouveau où infléchir les cadences de l'univers. Il y a une raison classique à imposer aux sensibilités désordonnées. Il s'agit de la dégager, en face des derniers soubresauts romantiques qui, en Allemagne et en Russie, vont essayer, longtemps encore, de saccager la paix victorieuse. Il s'agit de la dégager et de Tincarner dans les rythmes de notre race, en prenant conscience du rôle qu'elle doit jouer dans le développement humain de l'Europe nouvelle. Il y faut un grand poète. Messieurs. De grands poètes, de grands peintres, de grands architectes, de grands musiciens. Je suis plein d'espoir. Ce n'est pas, je crois, que je m'illusionne. Ma foi vient de loin. Bien avant la Marne, notre renaissance avait commencé. La guerre, Messieurs, comme l'amour, comme tous les grands actes de la vie humaine, a rendu meilleurs les bons et pires les mauvais. Attendons beaucoup d'elle. Notre victoire est encore en herbe. En ce qui concerne plus particulièrement l'ordre des choses qui nous occupent, nous pouvons le constater déjà :
la guerre a poussé à leur plénitude les défauts ou les qualités des écrivains qui l'ont faite et qui nous en ont parlé en quelque livre. Tel dont l'œuvre était tournée vers l'action agira avec plus de force et de perspicacité. Tel autre qui pouvait croire avec Flaubert que l'art est la seule chose qui console de vivre se réfugiera avec plus de mysticité dans la recherche aiguë et les jeux de la forme. Les médiocres, eux, continueront leur petit train-train : aucune passion ne peut les atteindre ; ils ignoreront la guerre comme ils ignorent la beavité et la vie. Mais ceux en qui naissait le grand rythme français que la victoire épanouit...
Vous êtes jeunes, Messieurs. Vous savez donc qu'une transformation du style avait lieu. Elle avait commencé avant la guerre. La victoire l'aura hâtée et comme ennoblie encore. Un grand style français, celui dont la Balaille de la Marne, l'ode de Charles Maurras, et la Prière de Xavier de Magallon, viennent, Messieurs, de nous donner le modèle accompli, un grand st3'le français, étroitement enraciné dans les traditions nationales, mais tout entier tourné vers la compréhension humaine des plus univ^erselles réalités, naissait, en peinture, en musique, en poésie, partout. On quittait les petits sujets, les petits jeux, pour les grandes compositions, la fresque, l'ode dramatique, la symphonie. La victoire, les méditations nées de la bataille n'ont fait que confirmer les artistes dans ces hautes directions. Je croyais à une vaste
renaissance de l'Art français. La guerre m'a apporté la certitude que l'esprit de cette renaissance, non seulement française, mais mondiale, entraîne la jeune Europe avec elle, à la suite des créateurs français. Je n'en veux pour preuve, entre vingt autres, que le nom polonais de Rohozinski, engagé volontaire dans nos armées et dont la musique est à nous désormais comme notre gloire est à lui, ou cet Angel Zarraga qui pieusement est venu se mettre à l'école de nos maîtres en nous apportant en échange les nuances frémissantes de sa sensibilité. Ce jeune peintre et ce jeune musicien sont pour moi très significatifs de ce grand mouvement de l'Europe, du monde, vers Paris.
Et chez nous, les noms se pressent en foule de jeunes peintres, Girieud, Manguin, Dufy, Lombard, Laprade, Favor}', de jeunes musiciens, de poètes, de savants, de romanciers, qui se faisaient de la vie une conception héroïque et française et dont l'œuvre rayonne ou va rayonner cette conception. La guerre a passé. Nous apportons en art un sens pathétique, un sens victorieux de l'Etre. Quelque chose comme ce grand printemps du lyrisme grec fleurit autour de nous. Un rythme français naît, une nouvelle floraison de cette loi de constance rythmique qui garde les peuples de vieillir. Cette pensée qui nous travaille et cette émotion qui nous déborderait, nous voulons les traduire, les fixer dans des formes inflexibles, classiques. La latinité, comme au xiii°
siècle, dans l'ombre lumineuse de nos cathédrales, l'Europe, comme dans l'enchantement de Versailles, redevient française. Notre esprit est victorieux. Il y a un rythme, je vous le dis, il y a toute une France, tout un lyrisme immense où le cœur du monde va battre demain.