‹ L'Art vainqueurChapitre 5 sur 50 · Alfred de Musset, La Nuit d'octobre · texte numérisé non relu

Alfred de Musset, La Nuit d'octobre

peut corroder toutes les espérances et flétrir même la vertu, si aimer est le meilleur témoignage que cette vertu donne d'elle ; — mais c'est justement pour cela, Messieurs, que je ne retrouve rien de plus fièrement pathétique que ces soupirs du héros d'Homère en entendant célébrer sa propre gloire, inconnu qu'il est dans ce festin joyeux donné en son honneur, et que je ne sais rien de plus tonique, de plus noble que ses larmes versées en écoutant chanter ses maux.

A l'opposé de cette ivresse du malheur qui emporte la raison de Musset, elles l'exaltent et l'apaisent : autant que de sa gloire douloureuse, car il est encore en butte à la colère des dieux, elles lui apportent la conscience de sa dignité. Disons le mot, elles l'humanisent. J'aime à les voir couler ainsi, dès les premiers chants de ces Muses qui vont, d'âge en âge, raconter l'histoire de l'éminence humaine, de l'éminente dignité, sur la nature et sur l'instinct, de la raison et du cœur de l'homme.

Et par contraste, et peut-être aussi en cherchant à trouver dans mon souvenir quelque circonstance atténuante au délire romantique de Musset, je songe à ces autres pleurs, à cette autre source d'où part le gigantesque torrent, le fleuve de cette autre épopée, l'épopée indienne, à ces sanglots de Valmiki, pleurant sur la mort du héron atteint par le chasseur, qui ouvrent le Râmayana.

« O chasseur, puisse ton âme n'être jamais glo-

rifiée dans toutes les vies à venir, puisque tu frappas cet oiseau au moment divin de l'amour. »

Il dit, pleure... et, traduit Michelet, ses gémissements, aux flux, reflux de son cœur, mesurés, deviennent rythmiques, et voilà la poésie. Le Râmayana commence, né d'un soupir, d'une larme, la plus immense nappe d'images qui roula dans la mémoire des hommes. Mais justement à ce fleuve, il a beau refléter tous les pans du ciel, toutes les prodigalités de la terre, il lui manque une lumière, autant que nous pouvons en juger, il a été cadencé, dans une efi"usion romantique, par les soubresauts, les larmes de la pitié, il lui manque la lumière sereine, la clarté classique ; avec tout son peuple de géants et de dieux il lui manque l'harmonie, la divinité de la raison.

Il n'est pas classique, au sens largement ordonné et dignement, éminemment humain que nous avons donné à ce mot. Il est magnifique, comme si Hugo lui-même, que dis-je ? une famille de Hugos l'avait chanté, sculpté, fouillé, ciselé, fleuri ; il est élémentaire, embourbé, disproportionné, accablant, romantique comme lui. Certes, il correspond à un état victorieux du peuple, des castes, qu'il exprime ; il dit la conquête de Ceylan, on le chante à la table des rajahs ; mais justement, représentatif comme il l'est, il traîn^dans ses branchages, toute l'âme démesurée de sa race. Avec ses cavernes de forêts étagées et de fraternités universelles, ses plages de fleurs où l'on voit, au devant de leurs armées, en une tols-

toïenne apothéose, Râma, le héros, et Hanouman, le Singe, s'embrasser solennellement, au jour de la victoire, à la face des bêtes, des hommes et des dieux, — il est magnifique, magnifiquement confus. II est un chaos, de pierreries et de douceurs, mais un chaos, et pour nous l'art doit tuer le chaos, le rôle de l'homme partout est de tuer le chaos. Le rôle du lyrique est d'amener à son expression humaine l'errant chaos des choses, de les courber à son ordre, de purifier, d'exalter, de séréniser à sa vertu l'errant chaos des sentiments et des passions. Apollon, au milieu des Muses, représente l'intelligence, et non point, n'est-ce pas ? la pitié. Dans toute son immensité charitable le Râmayana, chéri des romantiques, n'arrive pas à satisfaire notre intelligence. Le cortège de Dionysos commence sans doute à se former sous ses branches traînantes. Sûrement, Apollon est absent.

Cet art n'est pas notre art. Plus que ses masses dansantes, plus que ses éblouissantes couleurs, notre goût classique, notre art calme adore la clarté, la clarté pénétrante, la clarté qui unit. Plus que des brumes chaudes de l'illusion, plus que des brumes attendries de la compassion, l'esprit est le royaume des formes. Et voilà l'autre grand côté, l'autre grande nécessité de toute création poétique. Avec le sens du rythme, le poëte doit posséder celui des formes.

Nous avons vu, ou tout au moins j'ai essayé de TOUS montrer comment de la culture multiple ou de

l'émotion profonde du lyrique jaillit sa vision ardente, son intuition créatrice. Cette vision intuitive, il la traduit aux autres par le rythme qui lui est propre. Cette création victorieuse d'un monde nouveau, il l'impose à sa race par ce rythme à lui accordé aux cadences traditionnelles de cette race. Tout son cœur, sa pitié, ses colères, ses haines, ses amours, tous les mouvements passionnés de son sang battent dans ce rythme et suffisent pour donner un grand poète que faute de mieux nous appelons romantique. Et quel que soit l'état du monde, l'état du peuple, victorieux ou vaincu, heureux ou révolté, où chante ce poète, peu lui importe. Il ne cherche pas à s'accorder à sa tradition. Le plus souvent, il est plutôt en sédition contre elle. Il veut que son œuvre ne date que de lui. Ses ancêtres,

Si j'écris leur histoire, ils descendront de moi ^

Le grand poète classique, au contraire, ne peut chanter qu'au moment où sa race triomphe, où le monde prolonge, pour ainsi dire, la victoire intérieure qu'il a remportée sur lui-même et d'où sa vision, avec les rythmes qui la traduisent, vient de jaillir du sein vaincu de ses passions sérénisées. Il se rattache, il s'appuie à sa tradition. Son rythme est bien à lui, mais poétiquement, mystérieusement, dans ses mots on reconnaît, à travers sa musique

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