Victor Hugo, La Légende des siècles
Mais, je le répète, pour qu'il puisse fixer cette glorieuse minute d'harmonie universelle, le poëte, avec le don du rythme, doit posséder le sens des formes. Dans la lumière de l'esprit les formes sont la présence fixée, imaginée des lois. C'est par les formes exactes, pieusement conservées, fidèlement copiées, que nous prolongeons jusqu'à notre raison, immortelle, la vie fervente, mais passagère, des objets. Nous en dégageons le caractère, c'est-à-dire l'essentiel, ce qui est leur fonction propre et pourtant se rattache, par un afflux spirituel, idéal, à la présence universelle, — afflux mystérieux que le rythme du poëte comme la couleur du peintre saisit, l'atmosphère des Idées. Allez au Louvre. Voyez. Un Vélasquez, un Rubens, un Rembrandt, religieusement amoureux à travers la pulpe charnelle de leurs modèles, ont arrêté dans une minute significative l'expression fuyante des présences qu'ils peignaient. Nous n'avons qu'à nous oublier un moment, devant une fête de Véronèse ou de Poussin, pour nous apparenter aux émotions éparses de leur siècle, les revivre, et à travers ces émotions parvenir jusqu'à l'Homme, communier avec sa présence victorieuse. Et les vrais poètes sont ainsi. Ils s'emparent de ces présences. Ils peignent des âmes. Ils peignent des Idées. Ils fixent des formes.
Comme les nuances du ton chez les peintres suivent et fixent ce passage insensible — sans le génie — d'un plan de l'âme à l'autre, de l'idée dessinée d'un
être, de la valeur d'un objet à l'autre, — chez le poète, le rythme est la vie nuancée des formes, le rythme poursuit et fixe ce passage imagé d'un plan sensitif, d'un plan idéal à l'autre. Il dessine le contour chantant des images, les doue de réalité poétique. Il donne son frémissement plastique à toute l'œuvre, comme le sang battant au cœur de l'organisme. Et plus il est contenu, plus il obéit à la loi précise des formes, plus il lui apporte d'ardeur profonde et mélodieuse, mieux il la doue de signification et de vie. Sans lui, en tous cas, sans sa présence émue, toute harmonie comme toute image se trouvent impuissantes, branches sans sève, feuilles mortes, tout poëme se traîne, mécanique et artificiel. Si j'osais cette comparaison, et s'il est permis de décomposer par l'analyse ce qui en réalité ne fait qu'un dans l'acte de création, je vous dirais que la raison du poëte dresse le squelette, son observation l'habille de formes et d'images, et à ces os secs, à cette chair encore flasque son lyrisme souffle une âme, le rythme insuffle la vie. La poésie, Messieurs, c'est l'universel, le monde sensible au cœur, après qu'il s'est soumis au rythme, aux formes, à la raison. C'est dans nos cœurs le rythme du genre humain.
Quand nous étudierons ce long crépuscule de la poésie que fut le dix-huitième siècle aux approches de la Révolution, je compte vous montrer ce que sont justement des œuvres versifiées à qui manque J le rythme. L'application, l'ingéniosité, tout le talent
du monde, le génie même n'y font, n'y peuvent rien. Il n'y a pas là de poètes. On se détourne de la race. On se détourne de la Tradition. On va versifier à la cour des monarques étrangers. Il faudra, âmes aux vents, tout le vol épique de nos drapeaux de capitale en capitale, pour ramener les Muses. Remarquez-le, avec Diderot, je songe à certaines pages de ses Salons, notamment aux grandes périodes sur Lucrèce, sur les Marines, ou au passage que Musset a repris, avec moins de force, dans le Souvenir, — avec Rousseau, je songe à certaines rêveries, à sa flottante nature, — avec Diderot et Rousseau, oui, nous sommes plus près de la vraie poésie qu'avec les imitations de Delille ou les pauvretés rimées de Parny . Nous sentons les mots soulevés comme par un souffle avant-coureur du romantisme. Ces deux-là, ces deux faunes à cœurs sensibles, débordant, ravagés d'images, pouvaient bien dresser le squelette, l'envelopper de chair, mais, je vous l'ai dit, le rythme seul possède l'âme. Non, pas plus que Chateaubriand ou Flaubert, nous ne pouvons appeler Diderot ou Rousseau des poètes.
Pour faire un homme supérieur, aimait à dire Stendhal, ce n'est pas assez d'une tête logique, il faut un certain tempérament fougueux. Et pour faire un poète, dirons-nous, ce n'est pas assez d'un cœur aimant, d'une compréhension ardente ou aisée, d'une intuition universelle, il faut un certain tempérament chantant, un don rythmique, un chant. Il
faut un rythme. Et, nous l'avons vu, en se calquant sur la forme mélodieuse des idées, que ce rythme s'accorde à ceux du monde, à l'harmonie de l'univers. Et .c'est pourquoi l'époque où va chanter le poëte prend à nos yeux une telle importance. Le ton de son œuvre, son timbre, si je puis dire, en dépend, son accord dans la symphonie des choses.
Si sa patrie vaincue subit l'erreur de maîtres étrangers, si son temps est en sédition sourde contre l'ordre établi des ancêtres, s'il respire dans l'air de sa cité les désordres de l'esclavage ou de la tyrannie, ou si, malgré lui, il s'enivre aux souffles d'une révolution qui vient, son œuvre en portera l'inquiétude. Elle sera toute repliée sur lui-même ou toute dispersée au delà du présent, du réel. Par trop de généreuse ardeur, si ce n'est par faiblesse égoïste, elle voudra briser l'exigence des formes, les lois du rythme. Elle ne pourra s'adapter. Le vrai poëte ne parle pas en son nom. Il chante au nom de tous. Souhaitons-lui de venir à une heure décisive de sa race, à un moment victorieux de sa nation. Il parle au nom de tous, et maintenant. Messieurs, que nous pouvons pénétrer plus avant dans tous ces problèmes, je serais tenté de croire que son rythme, ce qui nous l'avons vu, constitue proprement la vie de son chant, c'est justement cet ébranlement en lui, ce passage en son âme de l'âme de tous, l'épanouissement, l'écho créateur, en son âme, de l'âme de tous. C'est par là, dans cet accord qu'on croit incons-
cient, c'est par cet équilibre pressenti, désiré, voulu, que le poète naturalise, pourrait-on dire, universalise son intuition. Après s'être longtemps soumis, dans l'application stricte et pieuse de son art, aux plus humbles comme aux plus éclatantes réalités, dans un cri de collaboration triomphale, en une image, une pulsation créatrice, porté par tout son peuple, il érige sa sensibilité en loi. Il configure librement. Il chante en pleine victoire. Et c'est la sensibilité, la victoire de tous.
Vous le voyez, Messieurs, l'état d'âme lyrique, pareil à la présence de la gloire dans un peuple victorieux, est donc dans le poëte un état suprême de liberté, mais, sentez-le bien, d'une liberté acquise, comme toute vraie liberté, par une discipline rigoureuse. La représentation du monde qu'il imagine, après s'être courbée aux réalités immédiates de la vie que son observation copie fidèlement et dont sa mémoire s'est nourrie, cette représentation s'en dégage, les ordonne. Elle ne sont que sa Uiatière, il leur prête, leur impose sa forme. Dans ce décisif passage où le chant du poëte donne vie à l'image, unit les images entre elles, selon sa volonté, ses désirs, son amour, selon la volonté, les désirs de sa race, — il fait l'univers sien. Il le rend tel qu'il le voit et le rêve. Loin de s'asservir aux objets, il ne les prend plus maintenant, dans son inspiration, dans l'action même de son lyrisme, dans ces pulsations qu'il organise, que comme une occasion, un
Gasquet, Art. 4
prétexte ; ils ne lui sont plus qu'un moyen. Il part d'eux, mais son but les dépasse. Il vise aux idées. Son but est l'homme, — l'homme, le lieu vivant des idées. Autour de lui, autour de l'homme, il regroupe, harmonise les objets conquis. Il les humanise, leur prête forme, sympathie humaine. Il part des choses, son rythme en fait des images, des âmes d'objets, des formes, — un monde plus beau, toujours réel, tout appuyé sur l'autre, mais plus beau. Le monde de demain auquel celui d'hier, l'expérience, la tradition aspire. D'accord avec cette tradition, il choisit, laisse instinctivement tomber ce qui lui paraît laid, nuisible, inutilisable, oppressif. Il achève l'inachevé. Comme les rayons tirent le blé de terre, il amène à la clarté de l'intelligence les germes dispersés d'idées ; de la masse des sentiments, de la matière confuse il fait sortir les images claires, vivantes, organisées, émues. La pensée obscure, il la tire de l'épars esclavage ; l'homme, il le recrée, le fait vivre au soleil de l'amour.
L'Homme, cet homme, connaissez-vous une plus sensible manifestation de sa gloire, une plus harmonieuse manifestation de la victoire humaine que ce chant de l'univers ainsi pacifié dans le cœur du poète ? Ai-je réussi à vous amener du moins à concevoir que ce chant ne puisse vraiment jaillir dans sa plénitude que des lèvres d'un poète, fils d'un lustre victorieux ? Nous le verrons dans une prochaine leçon, une suite de poètes, d'artistes, d'écri-
vaîns peuvent, dans la défaite ou l'esclavage, le désordre de leurs mœurs ou de leurs temps, peuvent, ont pu poursuivre ce même Idéal de délivrance humaine, de libération spirituelle, de réalisme lyrique, oui, mais leur œuvre ne chante pas dans la pleine jubilation, la force, la puissance conquérante de l'être ; romantique, forcément désaccordée, toujours désespérée en quelque point, elle ne fait que préparer, postuler celle du Maître, de Sophocle, de Shakespeare, de Racine, celle de l'âge classique qui chante, elle, à l'heure décisive ; toute en façade, boursouflée le plus souvent, sans lien intérieur, visant au sublime, mais n'atteignant que l'énorme, avec de grands vides et tirant ses plus sûrs effets de ses vastes masses violemment opposées, elle ne donne, dans son élan et le peu qu'elle touche de sa perfection impossible, qu'un plus vif désir de la joie dense et comme naturelle où l'œuvre classique paraît s'épanouir en toutes ses parties et baigner sans efforts. Les lyriques hébreux, affamés, tourmentés, foulés, appellent, veulent, prophétisent la Justice ; Lamartine, en sa flottante Marseillaise, assied la Paix future sur ses redondantes nuées. Pindare et Phidias, Virgile, Véronèse et Corneille, les peuples vainqueurs seuls voient la Beauté, qui est la Paix, voient la Beauté, qui est la Justice réalisée.
Cette beauté, c'est l'Homme atteint, l'Homme réalisé. La poésie, Messieurs, n'a pas d'autre objet, nous verrons qu'elle n'a pas d'autre objet. Le chant
du poète abstrait et fixe, pour la joie de tous, son émotion intuitive... Excusez-moi, surtout à la fin d'une causerie que je sens vraiment trop longue, excusez-moi. Messieurs, pour exprimer des idées si ailées d'employer des termes si pesants. Mais qu'y faire ? Je crains qu'il n'en soit pas d'autres pour essayer d'atteindre, sans le rythme justement, ce mystère de la création poétique.
Mais de quoi surtout le poète a-t-il l'intuition ? Si je n'ai pas été trop confus et que j'aie pu faire passer en vous. Messieurs, un peu de la conviction qui m'anime, vous n'hésiterez pas à répondre. Le poëte a l'intuition de l'Homme tel que le rêve, tel qu'avec lui le contemple sa race. Les Muses, filles de Mémoire, disaient les vieux Grecs, nos maîtres éternels... Oui, le rôle de la poésie est de maintenir l'homme dans son humanité, de lui transmettre dans toute sa noblesse l'expérience des ancêtres, de fixer dans sa mémoire ses conquêtes vitales, d'incarner dans sa sensibilité ses états victorieux, de le mettre en état de prolonger dans le temps sa victoire, de vaincre encore et d'apprendre à vaincre à ses fils. La poésie est en nous la forme sensible de notre triomphe, la forme qui forcera désormais l'univers à apparaître à tous tel que le voulurent et le firent les vainqueurs, tel que le voient les victorieux. Il y a comme une haute température vitale, nécessaire aux grandes âmes, et qui se répand dans un peuple aux heures décisives de son histoire. La poésie maintient dans
la race cette température glorieuse. Lorsqu'elle s'abaisse, avec elle s'abaisse le peuple qui ne respire plus l'air de ses origines, l'atmosphère de ses hauteurs psychiques. Tant que quelques-uns les fréquentent, ces cîmes fécondatrices, si honnis soient-ils par la tourbe, un espoir demeure. D'une race qui rebourgeonne, chantait Mistral, ils sont peut-être les jets renaissants, ils sont de la patrie, en ce printemps nouveau, les piliers et les chefs.
Mai se toumbon, li felibre, Toumbara, nosto nacioun...
Mais s'ils tombent, les poètes, tombera notre nation. C'est un grand Aède qui, avec la souveraineté de son verbe, lui qui a ressuscité un pays, vous affirme cette souveraineté de la poésie... Ah ! je voudrais vous montrer combien il a raison, à vous, heureux, qui n'avez pas, comme vos aînés, connu les sombres heures, l'existencequ'on mènedans la défaite, à vous qui entrez dans la vie, les yeux pleins de victoire...