DEUXIEME LEÇON
I. La vie du vers est dans son rylhme. — Nécessité d'exemples, lorsqu'il s'agit de rythmes, et, en France, d'exemples français. — La raison chantée : Vigny ; — Ronsard ; — l'idée de la mort traduite par Lamartine et par Ronsard. — La musique des sens : Hugo.
IL Le rylhme nous fait participer à la vie de l'espèce.
— Il est l'imagination ardente du sang ; — la circulation de l'humanité dans l'homme. — Naissance de l'humanité poétique. — La poésie est l'intelligence en action.
III. L'anthropomorphisme. — Souveraineté chantante de l'homme. — Nouveaux exemples : Xavier de Magallon:
— Baudelaire ; — Gérard de Nerval. — La musique et la poésie. — La science et la poésie. — Les règles d'or.
Messieurs,
le chant abstrait, vous disais-je dans notre première leçon — et c'en était, si vous voulez bien vous en souvenir, une des conclusions, — le chant fixe l'émotion intuitive du lyrique, le chant traduit cette émotion, cette intuition, il la fixe en rythmes déterminés, de façon à grouper sous une même image organique les caractères communs d'une foule de phénomènes qui nous paraissaient différents, mais que le poëte unit et maîtrise dans un même acte de victoire, un même acte de pensée et d'amour. Et je m'excusais d'employer un langage trop alourdi de termes philosophiques qui ne sont pas les miens, pour essayer d'analyser et de plus profondément pénétrer avec vous tout ce passionnant mystère de la création poétique. J'ai songé depuis que des exemples peut-être eussent beaucoup mieux valu ; ils auraient avantageusement remplacé mon insuffisante et mortelle analyse.
Mais n'est-il pas temps encore ? Voulez-vous que par des exemples sur lesquels j'essaierai de tramer le sujet même de cette deuxième leçon qui est la vie du vers, voulez-vous que nous cherchions, par des
exemples, à mieux éclairer ce travail créateur du poëte, à mieux saisir ce labeur immense et délicat que j'ai conscience de vous avoir bien mal décrit et bien mal défini, l'autre jour. Des exemples vous feront mieux sentir peut-être ce que j'appelais sa victoire sur lui-même et, en tous cas, si je les choisis bien, nous mettront mieux en état de comprendre ce rôle d'intime civilisation accomplie par la poésie, que je voudrais aussi essayer de vous montrer aujourd'hui. Car cette action civilisatrice de la poésie dans le monde qu'elle ordonne autour du foyer, de la maison du Père, de la maison du roi, c'est, quel que soit le sujet propre de chacune de ces causeries, c'est le sujet même de chacune et de toutes.
Je dois vous l'avouer, une difficulté m'a tout de suite arrêté. Je me vois obligé de laisser de côté les antiques qui, encore tout trempés de rayons, tout humides de sève, à l'aube de la pensée et de la poésie, mieux que tous auraient abondé en images significatives ; mais c'est par le rythme même, la pulsation de l'âme, de l'essence des mots, pris dans leur plein sens chantant, c'est par la seule possession intime de la mélodie unie à la clarté du verbe qui lie mystérieusement ces mots entre eux et en fait une phrase vivante, c'est par là seulement que nous pouvons pénétrer la substance poétique de ces images et de ce chant, que nous pouvons en dégager la vertu pathétique, que nous pouvons surprendre la vie même du vers. Une langue que nous ne parlons
plus n'y vaudrait rien. Ne choisissons que des poètes français.
Dans l'ordre de la pensée, laissons donc Hésiode ou Lucrèce, l'un si naïf et si ferme, d'un charme si sensé, l'autre si redoutable dans ses consolations mêmes ; mais pour nous mettre en état de réceptivité, si je puis dire, voici Vigny qui, en trois vers, unis comme le ciel, et vastes comme lui, peut résumer tout un système philosophique et en donner la sensation spirituelle, même à qui n'a pas lu Malebranche ; car c'est Malebranche, vous le savez, qu'il commente ainsi, comme à fresque :
Le Seigneur contient tout dans ses deux bras immenses, Son Verbe est le séjour de nos intelligences Comme ici-bas l'espace est celui de nos corps '.
Ne vivez-vous pas, en entendant ces vers, .dans l'atmosphère même des idées que vous respirez ; et, comme ces rayons qui le soir sortent du couchant pour mieux porter la terre contre le sein de l'infini, ne voyez-vous pas les bras mêmes de la matière soutenus par l'esprit se prolonger du soleil jusqu'à Dieu ? Mais tout ce que j'y ajoute ne peut qu'atténuer l'effet de cette vaste musique. C'est elle seule qu'il faut écouter :
Le Seigneur contient tout dans ses deux bras immenses, Son Verbe est le séjour de nos intelligences Comme ici-bas l'espace est celui de nos corps.