LÉONARD DE VINCI
VINGTIEME SIECLE
VINGTIÈME SIÈCLE
Nous avons tué la vieille critique.
Elle est morte à jamais. La critique remise aux mains des poètes rend impossible celle des critiques, magistrats improvisés, condamnant ou acquittant.
C'est la critique des poètes qui a délivré le public des plus solides préjugés. Les critiques nouveaux ne se fâchent pas, ne s'indignent pas, ne froncent pas les sourcils ; les œuvres inutiles, manquées, ne les mettent pas en courroux ; ils les ignorent simplement.
Les critiques d'aujourd'hui admettent toutes les tentatives, ils admettent les- plus absurdes s'il le faut, car l'art a besoin du ferment de l'absurde.
Les critiques d'aujourd'hui ont prêché une tranquille férocité : qu'importe que des artistes mal préparés succombent à l'effort, soient vaincus par l'absurde. Les autres seront bien servis par de tels suicides. L'ère des virtuoses est close.
Toutefois, les critiques d'aujourd'hui n'oublieront pas que nous vivons au siècle des grandes découvertes, que ce souci de la recherche peut requérir
uniquement l'artiste et qu'il est urgent de lui rappeler qu'il lui faut accomplir et qu'il doit tendre à l'unité.
Nous retrouverons longtemps encore, aux Salons, les mêmes badauds ivres qui ne savent que rire et les mêmes sages, par profession, tenant cet étrange langage : « Classiques, nous acceptons le meilleur des plus audacieuses recherches d'hier »,.. tout en défendant de si profitables curiosités à l'avenir
Certes, l'Ordre classique nous satisfait ; mais ce qui prouve la faiblesse des néo-classiques c'est qu'ils n'ont pas eu de critique d'art. Je ne veux point dire la critique d'art moins aisée que la critique littéraire. Je m'étonne seulement que nos classiques soient incapables d'adopter un seul peintre contemporain, incapables de saisir les rapports de l'art et de la littérature et de reconnaître qu'enfm, et grâce aux efforts de vingt années de quelques poètes et écrivains^ dans la grande et dans la petite presse, la Peinture qui depuis toujours était en retard de dix années sur les Lettres (découvrant le Symbolisme à la mort de Mallarmé) l'a rejoint aujourd'hui. Il fallait une alliance étroite, désintéressée, généreuse, toute d'amour, c'est-à-dire capable de création authentique pour atteindre à cela. Le bénéfice d'une telle rencontre est inestimable. Tous ceux que les préjugés n'encombrent plus se plairont à l'avouer. C'est une si
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rare et si complète alliance qui peut vraiment, et seule favoriser l'Ordre classique.
Nous ne voulons être ni des énergumènes, ni des sergents de ville. Nous ne voulons pas confondre La Consigne avec La Discipline.
Les artistes dont on s'inquiète ici sont des plus divers, et parfois encore en pleine effervescence. D'autres sont fixés à jamais. Des uns aux autres, pourtant, ils sont au plus haut point représentatifs de tout ce qui s'éleva pour briser les canons conventionnels et, par là même, ils s'affirment les seuls peintres dignes de notre tradition.
L'art est libre désormais.
Rencontrerons-nous çà et là, comme au hasard des expositions, les signes de l'absurde ?
Il convient de ne pas s'y tromper ; pour cela, considérons l'œuvre des œuvres, en bloc. Jamais depuis le moyen-âge on ne vit une si riche manifestation collective ; il sied d'insister sur ce mot.
Chaque année, le peuple des peintres vivants (c'est-à-dire non académiques) abandonne des trésors à la collectivité ; trésors faciles à distinguer parmi les scories (utiles aussi), de même qu'il est aisé de reconnaître les reprises intelligentes et
nécessaires parmi les stériles et inévitables démarquations.
L'imitateur de Derain vaut l'imitateur de Lambert le peintre des chats, s'il n'est qu'imitateur, et en dépit de son illusion, laquelle peut être noble.
C'est pour cela qu'il ne faut presque rien négliger, pour cela qu'il ne faut même pas craindre quelque excès. Le temps fait les styles et les épure. Il y eut de l'absurde chez les bâtisseurs de cathédrales et il y eut de l'absurde chez les Renaissants. Nous voici — après les impressionnistes qui nous paraissent si sages (malgré quelque déraison de fait), après Cézanne qu'il faut bien admettre — aux premiers jours d'une indiscutable renaissance^
Sachons ne pas nous effrayer de la multiplicité des efforts ; multiplicité dont l'unité triomphera ; encourageons tous les appels à la vérité nouvelle et défendons-nous de cette lâche amitié qui nous interdirait d'encourager un artiste riche d'une certitude à s'approcher du risque mortel. D'autres récolteront. Encore une fois, les derniers seront les premiers.
Ils récolteront aussi abondamment que les plus jeunes d'entre ceux d'aujourd'hui, débiteurs d'aînés immédiats qu'on les voit combattre parfois avec une cruauté nécessaire. C'est grâce aux efforts de ces générations généreuses, volontaires, audacieuses, que l'art est libre enfin et l'ère des virtuoses enfin close.
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La grande erreur des académiques, des officiels, est de croire à une orthodoxie de l'art, aux canons de l'Ecole.
S'imaginant les gardiens de la tradition, ces conservateurs — ces hommes immobiles qui ne sont pas même des réactionnaires — reprochent notamment aux modernes ce qu'ils définissent, avec une grande pauvreté de vocabulaire, leur « parti-pris de déformation ».
N'y a-t-il donc pas toujours eu déformation, chez les anciens comme chez les modernes ? Les gothiques ne sont-ils pas des déformateurs ? Je n'ai jamais pu comprendre l'horreur qu'inspire une statuette cubiste ou un bois sculpté de Gauguin, ou une figure puissante de Bourdelle, aux maniaques encombrant leurs intérieurs de vierges et d'ascètes médiévaux.
Les canons de l'Ecole aussi sont des déformations *,
* Lorsque, pour une consultation ouverte par Le Matin, je demandai son sentiment, sur l'opportunité de reconstituer les monuments (Reims, Soissons, Arras, etc.) détruits par les Allemands, à M. Camille Enlart, le savant Conservateur du Musée de Sculpture comparée, au Trocadéro, l'érudit historien de l'art médiéval, l'artiste très sage qui n'évoque pas sans s'attendrir l'ombre de son « bon patron Bougue-
Les académiciens sont des déformateurs, autant que Seurat, Van Gogh, Cézanne, Henri Matisse, André Derain et Picasso. Mais ils déforment servilement ; ils déforment en imitant et poussent l'imitation jusqu'à l'imitation de soi'même. A priori^ je les condamne pour leur stérilité puisque leur art est sans prolongement possible.
Pour nous, fervents de l'art moderne, qui fondons notre goût d'un tel art sur notre amour de la vie — non pas parce que cette vie est aimable, douce, facile, généreuse (hélas !) mais parce qu'elle est le fait de vivre, — nous ne prétendrons jamelis que le point dernier à quoi l'art est parvenu quand nous devons nous prononcer soit le terme de cet art.
Nous voulons toujours rompre le cercle à l'instant qu'il va se clore par l'effet de quelque mensongère
reau » me répondit, oubliant que le buste du fâcheux Viollet- Leduc décorait le seuil de son cabinet : « Pas de l'Cdônstitution possible ! Elle est indésirable. Nous assistons enfin à la faillite du pastiche. Non seulement nous pouvons, à coup sûr, indiquer dans un ensemble la partie reconstituée, mais encore savons-nous infailliblement dater cette restauration. C'est à cause de l'esprit de déformation particulier à chaque époque. L'cufaht de Paris en 1920, l'enfant luimême, ne dessine pas sur les murs comme le gamin dti xvïii* siècle, lequel n'a pas les tt-aits du gamin romain. »
Mais M. Enlaft s'en tient là ; hO légitimant qUe les déformations selon la nature et déniant cette prudence à Matisse «envers qui l'on ne saurait se montrer trojî sévère». L'argument de l'érudit n'eu est pas moins bon à retenir.
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rigueur académique, ou lorsqu'il semble menacé de se dissoudre dans l'amorphe par sa propre consommation.
L'impressionnisme nous mit très précisément en face de ces périls. Le génie même de Matisse nous fit redouter l'absolu de cette catastrophe.
Saisi du hautain souci de se rendre maître de la plus grande luminosité en répudiant l'éclairage, qui après tant de virtuosités acquises n'est plus rien qu*un truc méprisable de photographe (puisque Rembrandt laissa une postérité et que nous eûmea les Anglais interprètes de la nature et Delacroix et Courbet et Signac !) il manqua d'être proprement envoûté par la couleur, sans autre profit. C'était bien la peine d'avoir tant travaillé, tant appris, tant appris à oublier ! tant interrogé, tant découvert afin d'être à jamais délivré des chaînes de l'esprit décoratif pour aboutir à un idéal à la portée des costumiers. Henri-Matisse est heureusernent bien autre chose qu'un Besnard plus impétueux, plus racé et plus cultivé ; il est l'un des héros — car l'esprit de sacrifice est en lui — de l'art contemporain et cette justice doit lui être avant tout rendue de proclamer qu'il fut le premier à reconnaître les signes de l'art qui s'opposait à sa forme créatrice et à favoriser cet art — celui de Derain, de Braque, de Picasso et plus tard de leurs élèves schismatiques dont les premiers et les
meilleurs furent Gleizes, Metzingcr et les Duchamp- Villon — parce qu'il ne pouvait échapper à sa riche et fine sensibilité, non plus qu'à sa conscience d'artiste, qu'en devait naître l'unique possibilité de survie de la peinture française. On sait, on s'en persuadera ici, quel est aujourd'hui le splendide épanouissement des jeunes rameaux du vieil arbre dont la sève, non point tarie, se répandit un instant hors de ses voies naturelles et secrètes.
J'ai beaucoup combattu naguère Henri-Matisse dont l'œuvre m'avait donné tant de joie. Il y eut une heure où, avant la révolution organique du cubisme, due au sévère et frémissant Picasso, grand entre tous, je vis en ce Matisse un maître dangereux.
Tout, jusqu'à cette guerre cruelle, ne dément-il pas le rêve stérile des académiciens immobiles ? L'ensemble des œuvres réunies au dernier Salon d'Automne — non pas le meilleur après cinq ans de carnage — est encore une leçon de vie et de liberté.
Leçon de vie, parce que toutes les œuvres sont intimement liées les unes aux autres, parce qu'elles sont, pour ainsi dire, datées, au plus haut point représentatives de leur époque, des inquiétudes
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passionnées de leur époque (naturalisme et anarchie chez les impressionnistes survivants ; logique fervente des cubistes), sans avoir rien à redouter des fugacités de la mode, capables d'aborder l'avenir et par cela même classiques. Leçon de liberté, parce que cet art libre auquel nous vouons tous nos efforts a bien pu n'être prêché et mis en œuvre qu'en France sans ruiner chez les étrangers, nos hôtes à l'école de Monet, de Cézanne, de Matisse ou de Picasso, les vertus nationales. C'est l'art académique, au contraire, qui stérilise (il ne les cristallise même pas) les forces particulières, individuelles, sans jamais atteindre à quelque art européen, lequel réclamerait au moins un don authentique d'humanité dont nos indigents officiels sont singulièrement dépourvus.
Par l'Art Vivant, l'art va vraiment se confondre avec la vie, pour la revanche de ce siècle ensanglanté.
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