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DADA

Dans le premier essai publié, le premier volume, assez mince, ouvrant cette suite d'études sous la rubrique Forme et Couleur, et que j'augmenterai et reviserai, tant que mes yeux verront, tant que battra mon cœur et aussi longtemps que mes nerfs favoriseront de fortes réactions, j'éreintais Francis Picabia (La Jeune Peinture Française), médiocre impressionniste. Or, il cessait d'être cet impressionniste quand paraissait mon ouvrage.

Nous n'étions point de mèche. Picabia se condamnait plus durement en reniant l'œuvre de la

DEPUIS REMOIR APRES BERTHE MORISOT

veille pour entrer dans cette voie où il devait .rencontrer le poète international Tristan Tzara pour que, de cette rencontre, naquit le Mouvement Dada, absurde apparemment et pourtant plus logique que le Futurisme de Marinetti, ce futurisme destructeur qui, se détruisant d'abord, devait mourir d'être dogmatique.

Alors, encore que parfaitement indépendant du Dadaïsme, dont les tenants doivent blâmer la tiédeur de mon allure, et non pas seulement à leur endroit, je fus conduit, naturellement, à défendre Picabia (jusqu'à son Dada ?) quand l'assaillaient les gorges déployées du public dominical et les barbes à l'huile de la critique officielle, patentée et distributive ; la même qui ciselait des médaillei de bronze et calligraphiait des mentions honorables au nom de Francis Picabia, impressionniste zélé, du temps que je condamnais ce zèle suicide.

L'art présent de Picabia, physique intégralement, mécanique et sexuel, un peu celui d'un enfant poète qui ferait servir le jouet connu le Meccano à des constructions erotiques, échappe, peut-être, aussi bien à l'éloge qu'au blâme.

Je l'ai défendu contre la colère des gens. Cet art, absurde si l'on veut, est dans la vie et source de vie. Dada aussi. Entre Cormon et Dada, je vote pour la liste Dada, sans panachage.

Picabia, au surplus, serait bien fâché qu'un

concert unanime d'éloges saluât chacune de ses « scandaleuses expositions ».

Que dire d'exact, à mon tour, si je suis secrètement persuadé que Francis Picabia partage le sentiment de Modigliani : « Ecrivez des f...ichaises ! » c'est-à-dire un poème, ou bien une symphonie ; exécutez un roulement de tambour, ce qui serait encore plus Dada... tout en ramenant à l'âge de Henri Heine :

J'ai bu de la cymbale

Et mangé du tambour.

Je tournerai donc la difficulté (une fois n'est pas coutume) en décrétant Francis Picabia d'utilité publique. Il enseigne tout simplement, et particulièrement au centre des salons collectifs, et quoi qu'on puisse penser de ses ouvrages, qu'il ne faut jamais s'arrêter, que rien ne vaut, ne vit, hors de ce qui est susceptible de prolongement, de recommencement.

Des amis avec qui je me trouve presque toujours en accord ont condamné sévèrement les « facéties du Mouvement Dada » parce qu'elles compromettaient l'art moderne au regard des gens graves. Sans doute il y a de la facétie, et la pire, dans le Dadaïsme. Je ne suis pas Dadaïste, on peut le croire. Pourtant, qu'on y songe : le sacrifice de Picabia ne libérerait ni Matisse, ni André Derain, ni Picasso, ni Friesz, ni Lhote, ni Van Dongen,

DEPUIS RENOIR APRES BERTHE MORISOT

ni Wlaminck, ni Marie Laurencin, ni personne de l'impertinence des gens résolus à se moquer.

Au contraire.

Et si, — c'est une supposition qui va, d'abord, donner trop de plaisir aux méchants, — si un des artistes actuels, dont les ouvrages se rencontrent le plus souvent et provoquent l'un des bons scandales du moment, si cet artiste était fou, indubitablement, irrémédiablement fou * ?

S'il était fou, le critique n'aurait pas licence de l'abandonner sous le prétexte qu'il est fou. L'écrivain d'art n'aurait pas à penser même à la folie de l'artiste.

Il l'ignorerait, pour ne reconnaître rien que ce qui peut errer de raison vivante dans l'œuvre de ce fou, écartant de l'avenir tout ce qui est malsain, c'est-à-dire faux.

Au regard du critique d'art, la folie, qu'il n'a pas à juger en soi, n'est qu'un instant du désordre ; elle n'en est pas immanquablement le pire.

* Ail début fie la guerre, les ânes assermentés, plus un hardi poète d'avant-garde, ont eu de la gaieté, malgré nos grandes douleurs, parce que Henri-Matisso venait d'être impitoyablement réformé pour myopie.

Quelles misérables calembredaines n'écrivit-on pas sur les yeux anormaux de Cézanne !

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