TEMOIGNAGE
Impressionnisme... post-impressionnisme... les petit-fils de l'impressionnisme... des mots ! Le vocabulaire des dialogues d'atelier ne convient plus.
L'impressionnisme n'échappe pas à la commune règle de victoire et continue d'être l'impressionnisme, absolument, totalement, jusque dans ses plus aventurés prolongements. Cela est si vrai, comme de la plus forte racine se desséchant à la fleur la plus frêle, la plus haute, qui s'étiole — ■ qu'on ne voit enfin l'Impressionnisme trébucher glorieusement dans l'histoire et ses temples, les Musées, qu'à l'instant où ses derniers tenants, assouplis à ses façons, (discipline en cette occurence serait impropre), sont poussés, par tout ce qui monte, vers le carrefour d'où les théories d'ombres gravissent à leur tour les degrés du Musée.
Car c'est ainsi qu'on domine, dans le temps, par la mort.
J'ai promis de m'inquiéter des vivants.
Des maîtres de grand talent pourront encore augmenter leur œuvre, ils ne la prolongeront plus dans autrui. Ils sont désormais — à moins d'impossibles retours — sans héritier. Le siècle nouveau ne compte plus avec eux.
D'autres aînés, que j'ai nommés ; d'autres encore que je nommerai, suivant Hier dans Aujourd'hui, ont, comme un Matisse (lui-même), comme Friesz, très nettement, fait un merveilleux vœu de vivre qui leur assure, avec le miracle du renouvellement dans l'entière personnalité, le bénéfice de cette jeunesse refusée à Faust usant de maléfice.
Ces peintres seront longtemps encore des phares. On pourra oser, dans levir orbite, toutes les aventures.
En revanche, tout ce que conditionne l'impressionnisme appartient désormais à un cycle fermé. Le premier Salon libre d'après-guerre, le Salon d'Automne de 1919, « ce mortel triomphe des valeurs classées », selon l'expression du plus raisonnable des peintres sachant écrire, nous en fournit la certitude.
L'impressionnisme a pu rayonner, jusqu'au Fauvisme. Il portait toujours la mort en soi. Je rappellerai ici ce que m'en disait Odilon Redon qui, sans qu'on l'en payât autant qu'il convenait, permit précisément aux Fauves les plus assurés du don de vie de croire continuer l'impressionnisme, sans en périr avec lui.
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HIER DANS AUJOURD HUI
Odilon Redon disait :
Les impressionnistes sont petits en ce qu'ils ont nié l'imagination.
Réalisme ?
Leur réalité n'est pas la réalité.
C'est maintenant seulement que je rends publique cette confidence de Redon. On n'eut pas besoin d'en posséder la formule exacte pour en arriver, après l'impressionnisme, et en manière de réaction, à la formule fameuse des cubistes légiférant, après Picasso silencieux et solitaire :
La conception l'emporte sur la vision.
Qui plus que Bonnard ou Vuillard, artistes riches de dons si grands, si parfaitement peintres, nia l'imagination ? Ils ouvrirent aussi l'abîme où Matisse manqua précipiter toute la peinture.
C'est pour n'avoir pas rendu les armes à de tels aînés que les vivants d'aujourd'hui nous sont si chers.
Que vaut pour autrui la pensée qui mène Maurice Denis ? Qu'était-ce que le pauvre symbolisme de Gauguin ?
Bonnard put exalter, au sens double, une époque. Il l'exprima pleinement et il en toucha tous les
cœurs ; mais c'était une époque de confusion. Bonnard eut un immense talent, un talent dont il ne peut plus que s'amuser puisqu'il ne s'étend pas. L'honnêteté dans la conviction contraint à de douloureuses positions. Je ne me défend pas contre certain charme encore reçu d'une toile de Bonnard et je lui chercherai pire querelle qu'à Vallotton dont les ouvrages me causent un si net déplaisir. Je puis parler d'une « composition » de Vallotton ; je ne puis même pas dire un « tableau », parlant d'une des plus importantes toiles du dangereux et plaisant essayiste Bonnard.
Tout cela, qui est assez mélancolique, m'avait assailli peu de temps avant l'ouverture de ce Salon d'Automne de 1919. C'était aux entr'actes d'une présentation cinématographique, et de propagande, du peintre américain Harry B. Lachmann, au Grand Théâtre des Champs-Elysées ; ce bâtiment dont Forain, victime de l'esprit ennemi de l'intelligence, décriait exactement ce qu'il en fallait louer, l'architecture relevée des hauts-reliefs de Bourdelle. Vous savez : « Le Zeppelin de l'Avenue Montaigne ! »
J'avais considéré avec beaucoup de tristesse le plafond de ce théâtre peint par Maurice Denis. Il n'est, à nos yeux, d'aucun temps, ni de personne. Il ne résiste ni à son époque, ni à la nôtre. Pourtant, par l'effet d'un certain artifice, ça se main-
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tenait. Littéralement, ce plafond ne nous tombe pas encore sur la tête.
Au Salon d'Automne, dans la désolation arctique de ce coin de salle, je crus entendre craquer le plafond.
Vuillard aussi participa à la décoration du théâtre des Champs-Elysées. Et ça, c'est une date 1 Et quel lieu ! Que de gloires enterrées là !
On s'explique le malheur qui pesa sur cette maison. Par un instinct étrange, le fondateur convoqua tous les talents consommés, tous ceux dont la destinée était close. Vuillard ! Bonnard ! deux noms liés à ce point, deux talents à ce point confondus qu'on s'y trompe.
Ils me pardonneront d'écrire que leur talent, devant lequel il faut qu'on s'incline, représente le plus, le mieux, tout ce que nous avons scrupuleusement combattu. Nous n'avons combattu que des artistes dignes de notre sage fureur. Leur œuvre traîne dans le siècle comme un vieux numéro de la Revue Blanche ; numéro de choix, il est vrai, qu'on recherche, qu'on se dispute encore.