UN HUMORISTE
De Bonnard maître de ce temps évoqué, je pus, alors que ses adversaires qui me sont chers naissaient
à peine à l'art, écrire qu'il était «le plus tendre des humoristes ».
D'abord illustrateur, commentant de lignes essentielles les textes des plus modernes écrivains, c'est un sentimental vraiment élevé à l'école de cette Revue Blanche où l'on cultivait aussi l'ironie, très spéciale, de Jules Renard à Max Stirner.
On se souvient des délicieux bonshommes qu'il dessina pour le Solfège de Claude Terrasse. On se souvient des synthétiques culs-de-lampes imaginés pour les Spéculations du pauvre et grand Alfred Jarry, des marges inattendues de VAlmanach du Père Ubu et des parfaites lithographies qu'il fit exprès pour l'édition de Parallèlement, de Paul Verlaine, imprimé avec les poinçons gravés par Garamond sur l'ordre de François I^''.
La Revue Blanche est morte ; Jarry et d'autres sont morts et les vivants s'en sont allés, chacun de son côté. Mais Bonnard n'oublie pas qu'il les a bien aimés.
Ce peintre d'intérieurs médiocrement riches, d'intérieurs à divans intellectuels, cet intimiste, pour parler jargon, est surtout un peintre du sentiment. Fuyant le joli, il est toujours gracieux et ne s'embarasse pas autrement si l'exigente laideur s'est installée dans un angle parmi des surfaces de beauté reconnue, proclamée au moins et par de très intelligents amateurs. Ceci est bien.
Hier dans aujourd hui
De cette laideur, Bonnard s'amusera de tirer un parti plaisant ; c'est un peintre du sentiment dont le dessin parut se soutenir par sa correspondance avec une émotion profonde, ingénue.
Il y a dans l'œuvre de Bonnard, un Effet de glace qu'on doit tenir pour une des plus heureuses réalisations de cet art à la fois précis et distrait par la mobilité des choses. Quand il fallait dominer cette mobilité, Bonnard en faune apprivoisé, vaincu, s'est laissé distraire par la ronde des sensations. Bonnard, poussant l'impressionnisme à l'extrême, et l'aggravant d'esprit, tient pour évident que chaque minute modifie chaque i)b]et. Il lui a manqué une toute petite curiosité de la multiplicité de l'unique pour être — qui sait ? — un précurseur du Futurisme. Le Futurisme aujourd'hui failli est une suprême folie impressionniste.
Il n'y a aucun péril à s'abandonner au charme de certains nus de Bonnard.
Bonnard, parfois, fut attachant paysagiste. Dans un paysage, d'une pureté rare chez ce peintre. Le train et les chalands, parmi les souples ondulations du terrain aux teintes multiples, les arbres épanouis sous le ciel peuplé, c'est le train, cette chose laide en soi, qui donne à l'œuvre sa véritable valeur.
Mais BonnaTd revient vite à des charges d'atelier pour rapins enfin cultivés, à des poèmes bourgeois d'une ironie qui tombe souvent au piège, aux
tendres jeux impurs des petites Amies jouant à la grande Sapho, comme disait Alfred Jarry.
Vuillard fut un jumeau de Bonnard, avec moins d'esprit et plus de profondeur. 11 est constant qu'on le nomme en second, avec quelque injustice apparente.
Est-ce donc qu'un tel art, opposé à toute vraie plasticité, ne se soutient que par l'intellectualité ?