I-K PRÉSIDENT, à Coro
Vous avez entendu... Répondez !
CORA, se levant et avec énergie.
Je maintiens mon accusation 1... (Se tournant vers C Accusé.) Ce n’est pas seulement un assassin, c’est un voleur I [Rumeurs dans l’auditoire.)
LE PRÉSIDENT
Assez I Vous ne devez pas insulter l’accusé.
CORA
Je vous demande pardon, monsieur le président, mais je ne suis pas toujours maîtresse de moi lorsque je me trouve en face de l’homme dont la brutalité m’a mise dans l’état où je me trouve. Il est triste, monsieur, ù mon âge, de se dire qu’on est défigurée pour le reste de sa vie et qu’on est
condaimnée à l’ombre et îi l’isolemenl, lorsqu’on rêvait le monde et le soleil 1 .
{Elle s'assied. Mouvement dam l’auditoire.)
MARCELINE, à S6S VOÎsim.
Je vous affirme qu’il n’y a pas un mot do vrai dans tout ce qu’elle a dit... Ah! vous vous laissez prendre à ses grands gestes, à ses belles paroles 1 Vous ne savez donc ' ))as ce dont une femme est capable?
CHATELARD.
,Jp m’étonne, mademoiselle, qu’au lieu de défendre le sexe honorable dont vous faites partie... vous...
MARCELINE
Laissez-inoi tranquille, vous! [Elle s’éloigne.) cHATELARn, à S6S roisius.
Celte femme manque d’éducation,
l/llUISSIRR.
Silence I
LE PRÉSIDENT
La parole est à monsieur l’avocat général.
LAÜRISTOT, SC levant.
Messieurs de la (!our, messieurs les jurés, l’accusation que la partie civile porte contre Georges Du Hamel est si précise, les paroles, que vient de prononcer la demoiselle Cora. ont produit sur vous une si vive impression et ces longs débats ont jeté sur cette affaire lant de clarté que ma lâche devient des plus simples. Insister davantage sur des faits qui parlent si éloquemment d’eux-mémes en affaibliraiUla portée. Je me Imrne donc h vous dire que je maintiens l’accusation telle qu’elle est formulée dans l’acte qu’on vous a lu au commencement de cette audience, et que je vous demande le juste châtiment de Georges Du Hamel, au nom de la société dont je suis le mandataire, au nom do la société outragée par un crime. {lise rassied.)
CHATELARD.
Comment! c’est fini! Il avait une si belle occasion de parler pendant deux heures et il la laisse échapper.
L’AHTICLE 47 2fl
-> IIARCBLINK.
Ce n’est pas vous qui auriez cette discrétion-là.
LE PRÉSIDENT
La parole est au défenseur de l’accusé.
MARCELINE
A la bonne heure.
maItrb delille, qui s'est levé.
Messieurs de la Cour, messieurs les^urés, dans ma carrière déjà longue, je le dis, la main sur la conscience, je n’ai jamais eu à défendre un accusé plus sympathique et à ' plaider une meilleure cause, y a quelques jours, je ne connaissais pas Georges Du Hamel, et aujourd’hui je l’estime et je l’aime. Ce n.’est pas un client auquel je viens prêter l’appui de ma parole, c’est un ami, c’est un fils que je viens réhabiliter devant vous.
MARCELINE, à ses voisins.
Il me plaît, cet homme-là, il peut parler tant qu’il voudra je ne m’endormirai pas.
haItre delille.
Pour ce qui concerne les antécédents de l’accusé, sur lesquels on s’est beaucoup appesanti durant ces débats, je n’en connais pas de meilleurs. C’est l’ami le plus dévoué, le fils le plus tendre qui ait jamais existé. On lui reproche d’avoir pris part autrefois à des manifestations, au quartier Latin. Est-ce un crime d’être ardent, de s’enthousiasmer pour les grandes i^ées? Que deviennent plus tard, ces étudiants qu’il vous plaît de faire si terrib les? Des négociants, des artistes, des agriculteurs comme vous, messieurs les jurés. Ah! vous lui reprochez son duel; voici, messieurs, ce qu’en pensent en Amérique les personnes les plus recommandables. {Il Ut.) « L’opinion est unanime ici, pour » donner, dans cette affaire, tous les torts à l’adversaire de » Georges Du Hamel. Celui-ci s’est condqit avec le plus » grand courage et la plus grande générosité, et si notre » compatriote a trouvé la mort dans ce duel, p’est qu’il l’a- » vajt pour ainsi dire cherchée. »
I/AHTir,LE M
UARCKLINE.
Alors, c’est bien fait.
l’uuissier.
Silence !
LE PRÉStDENT.
Des interruptions parlent fréquemment de ce côté de la salle. [Il montre la place où se tient Marceline.) Je rappelle une dernière fois au public, que toute marque d’approbation ou d’improbation lui est interdite.
CIIATELARD, >
En effet, on trouble d'ufie façon indécente la majesté do . ces débats.
MARCELINE
Silence !
haItrk delille.
J’aborde, maintenant, messieurs, le fond de l'affaire. Georges Du Hamel arrive d’Amérique avec sa maltresse Cora ; il l'adore. A peine débarquée sur celte terre de France si longtemps rêvée, Cora se croit émancipée, se croit libre eld(‘gagée de tous les liens qui l’attachent à son amant. Un séducteur émérite, le jeune Victor Mazilier, la fortifie dans ces idées, l’accable do promesses, fait briller à ses yeux un superbe avenir, enflamme une imagination facile à s’exalter et la décide à une rupture immédiate. Elle vient la signifier à Georges Du Hamel, qui reste d’abord interdit et ne peut croire à tant d’effronterie , de cynisme, de cruauté... Mais Cora est inflexible, brutale, inexorable. Il ne peut plus se faire d’illusion, elle va le quitter, passer dans les bras d’un autre; il perd la tête et lui défend de sortir. Elle le brave, l’insulte. Alors il saisit une arme qui se trouvait sur la chemidêe, une de ces armes que malheureusement, en Amérique, on a toujours sous a main, et il fait feu. Tirait-il sur elle? mon Dieul je ne le sais pas et lui-même ne pourrait répondre à ce sujet. Il tire au hasard, devant lui , et la fatalité veut qu’elle soit atteinte. A’oilà ce qui s’est passé, messieurs, rien de plus. Celte scène, je la vois et je vous la dépeins comme je . vois, tout simplo-
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ment, sans éloquence , en homme convaincu, en honnête homme'.
MARCELINE
Oui, en honnête homme! oui, en honnête homme.
X’IUJISSIEB.
Silence !
. IIAITRE DELILLE.
Quant au vol, je ne comprends pas comment des esprits sérieux peuvent en soupçonner mon client. Quoi I messieurs, ne comprenez-vous pas que ce portefeuille , on le lui avait confié, qu’il en était le dépositaire, le gardien... et qu’en l’accusant de l’avoir soustrait, on se venge!.., oui, en se venge I Ah 1 un homme ne concevrait pas une semblable vengeance, mais elle devait venir à l’esprit d’une femme comme celle-là, d'une femme qui mettait sa beauté au-dessus de tout au monde et à qui on a ravi celte beauté; d’une femme enfin qui n’a peut-être pas les idées bien saines, e cerveau bien lucide... AhI plaise â Dieu que l’avenir ne me donne pas raison!... Je m’arrête, messieurs, je sais bien, je sens bien que vous venez d’absoudre mon client. Je ne vous en remercie pas; c’est un devoir que vous avez accompli. Mais dans un instant, cette mère, cette femme sublime qui est là, près do vous, qui pleure et vous tend les bras, vous demandant de lui rendre son fils bien-aimé, cette femme, dis-je, s’inclinera devant ceux qui, dans cette enceinte, représentent la justice et vous criera : Messieurs, vous avez été grands, v(^ avez été nobles, vous avez élî* justes, gloire à vous et inj^i!.. {Il s’asfiied.)
[Rumeurs sympathiques dans l’auditoire.)
Bravo! Bravo!
LE PRÉSIDENT
Qu’on fasse sortir la personne qui trouble l’audience depuis si longtemps.
MARCELINE, à V HuissuT qui s’avance, montrant Chatelard.
C’est ce gros, monsieur I
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TOUS, ses raisins.
Oui, ouil c’est lOi!
l’huissier, réveillant Chatelard qui dormait. Monsieur, vous troublez l’audience!
CHITELARQ.
Moi, moi... mais... je dormais.
l’huissier.
Vous n’ôtes pas ici pour dormir, sortez.
CHATELARD.
Monsieur l’huissier, au nom de la justice que je respecte, au notn de l’égalité que je vénère, je proteste.
l’huissier.
II ne s’agit pas de tout cela, voulez-vous sortir? MARCELINE, quaud Chatelard passe auprès d'elle.
De quoi vous plaignez-vous, c’est un incident d’audience et vous les aimez.
CHATELARD, s'éloignant.
Mon Dieu! non-seulement je n’ai pas déposé, mais on me met à la porte!.. Et ma fille me coratemplel {Il sort à gauche troisième plan.)