LE DOCTEUR PAUL COMBES, VICTOR MAZILIER
PAUL COMBES, reretioaldu fond avec Mazilier, lui désignant un fauteuil et if asseyant lui-même devant son bureau.
Asseyez-vçus-là , et dites-moi ce que vous éprouvez, malade imaginaire. Toujours ces diables de nerfs, sans doute?
MAZILIER
Toujours, docteur.
PAUL COMBES
Et avez-vous suivi mon dernier traitement?
MAZILIER
Mais vous m’avez dit de ne rien faire.
PAUL COMBES
Eh'bienI vous n’avez rien fait? [Voyant que Mazilier ne répond pas.) Je devine ; vous avez fait quelque chose? Entête qui ne veut pas comprendre que les maladies de nerfs ne se traitent pas avec des remèdes, mais par~ l’hygiène, l’hygiène seul. [Allant à la cheminée.) Allons, je ne veux pas vous accabler plus longtemps, client pro-
. L’ABTK-LE 47
di"ue ; vous me revenez , je vais tuer le veau gras pour vous... Et d’abord, avant de vous indiquer le genre de vie (|ue vous devez suivre, dites-inoi celui que vous suivez. Est-ce que vous demeurez tout à fait à Paris, maintenant?
MAZILIER
Oui, docteur; j’ai quitté le Havre depuis tantôt huit ans. A la suite d’un procès en cour d’assises où j’ai été cité commo témoin, mon père qui trouvait son nom désagréablement mêlé ù cette affaire, a voulu me tenir la dragée haute, très-haute... et ma foi, je suis venu me fixer ici. '
PAUI, COMBES.
Et de quelle façon passez-vous votre temps?
MAZILIER
Je me lève entre midi et une heure.
PAUL COMBES
C’est un peu tôt.
MAZILIER, nn'hemmt.
Il faut bien déjeuner... Ensuite je fais quelques visites. PAUL COMB :s.
Dans je monde?
Pas précisément... Je me rends aux Champs-Élysées... ou au Bois,
PAUL COMBES
A pied ?
MAziMF.h.
Non, en voiture.
PAUL COMBES
Excellent exercice.
MAZILIER
Je prends l’absinthe à Tortoni, je dine au Cerclo et je me rends chez Cora, ou plutôt chez madame De Champs.
PAUL COMBES
Qu’cst-ce f|ue c’est que cette dame?
L’AHTICLE 47
MAZILIBB.
Vous ne le savez pas, vous, un de nos médecins les plus en renom ; vous qui connaissez tout Paris.
PAUL COMBES
Madame De Champs m’échappe.
HAZILIEB.
Eh bien! docteur, c’est une femme que j’ai inventée.
PAUL COMBES
Voyez-vous cela.
MAZILIER
Son petit hôtel de l’avenue de Neuilly, est aujourd’hui, grâce à moi, aussi connu que le jockey, le Sporting ou le Bébé.
PAUL COMBES
On y joue?
MAZILIER
Toutes les nuits, mais de la façon la plus courtoise, entre gens du monde qui se connaissent.
PAUL COMBES
Il y a cependant des femmes?
VAZILIER.
Pas une seule, à l’exception, bien entendu, dé la maîtresse de la maison ; mais elle ne joue jamais. Ab I vous ne connaissez pas l’hôtel en question, Il faudra que je vous y conduise.
PAUL COMBES
Grand merci. {Il regagne place.)
MAZILIER
Vous avez tort, vous y rencontreriez plusieurs de vos clients, De Mézin, De Rives...
PAUL COjfBES.
Ah I De Rives I Je croyais qu’il jouait à son cercle.
l.’AUTICI.l-: 47
MAziLiBB , se levant.
H n’y joue plus; la maison de madame De Champs est plus commode, plus discrète. On n’y reçoit pas d’admones - (atioD du président, parce que la partie a été trop forte ; on n'est pas jugé sévèrement par ces' vieilles gens qui n'ont plus de passions et qui blâment ceux qui en ont; on n’est pas exposé à ce que les journaux parlent de vous et supputent vos gains : si l’on perd une somme importante, qu’on nej>eut pas payer dans les vingt-quatre heures, on ne court pas les risques de l'affichage; on s’arrange entre amis, en famille, loin des curieux, entre gens qui se comprennent et qui se soutiennent mutuellement parce qu’ils ont les mêmes vices.
PAUL COMBES
Mais une maison comme celle dont vous parlez, court des risques... La police peut y faire une descente!
MAZILIBB.
Pas le moins du monde. Ce n’est pas un établissement public, car on y est admis très-difficilement. Puis, ce qui est le grand point, le point essentiel, ce qui fait de cette maison une maison unique dans son genre, c’est qu’il n’y * existe aucune es(ièce de cagnotte. Madame De Champs no lire aucun profit de l'hospitalité qu’elle offre à ses amis et de l’autorisation qu’elle leur donne de s’amuser comme ils l’entendent; chez elle, les joueurs ne sont frappés d’aucune redevance.
PAUL COMBES
Alors, comment peut-elle subvenir à ses dépenses , comment vit-elle?
MAZILIER
Ses commensaux habituels, tous gens du monde, l’indemnisent d’une façon détournée et délicate de ses dépenses. Elle possède de telles sources de revenu, qu’après avoir suffi à l'entretien d’une maison admirablement montée, elle a pu, en huit ans, mettre de côté trois ou quatre cent mille francs.
Digilized by Googl
PAUL COMBES
lit c’est vous qui avez, suivant votre pittoresque expression, inventé cette femme-là.
MAziLiER, au milieu.
Oui, par amour de l’art... ou plutôt par amour de moi. Lorsque j’ai rencontré madame De Champs, j’avais beaucoup joué, beaucoup perdu, et acquis une expérience qui devait me servir le reste de ma vie. Dans un cercle, on ne , fait pas ce qu’on veut, on est entouré de gros joueurs qui " dirigent la partie; par amour-propre on se laisse entraîner à les suivre et on perd. Chez Cora, au contraire, je règle mon jeu à ma fantaisie, j’étudie mes partenaires, je connais leur côté faible, je sais quels sont les coups qu’il faut tenir et ceux qu’il est prudent d’éviter. On apprend à jouer, cher monsieur, comme on apprend toutes choses, et pour qui sait tirer parti des leçons qu’il a reçues, la mauvaise foTtune n'enlre plus en ligne de compte dans les pertes d’un joueur expérimenté que pour un tiers ou un quart... Tel a été mon plan. J’ai fait la fortune de Cora, en lui donnant une idée, elle a fait la mienne en mettant celte idée en pratique. Nos intérêts sont étroitement unis, sans qu’il existe entre nous la moindre association, et sans que ma délicatesse ait à en souffrir.
PAUL COMBES
Mais vous êtes son amant?
MAZILIER
Personne n’est l’amant de Cora. C’est un bon camarade pour nous tous, un ami, voilà tout.
PAUL COMBES
Elle est donc vieille ou laide?,
MAZILIER
Elle n’a pas trente ans et elle a été splendide.
PAUL COMBES
Elle a été, dites-vous, et elle n’a pas trente ans? Pourquoi ce passé?
4fi
HAZILIER.
Parce qu’il v a huit ans, elle' a reçu dans la partie inférieure du visage une balle de pistolet qui l’a un peu «diangée. Comprenez-vous?
PAUL COMBES
Parfaitement.
MAZILIER
Du reste, un yoi|e de dentelle, harmonieusement ajusté avec la grâce créole, autour de sa télé, cache k ravir sa petite imirtsrfection, et personne ne s’en douterait, si elle n a vait soin d’en parler à chaque instant, pour eloigner d elle les amoureux.
PAUL COMBES
Mais c’est un type que celte fcrarae-là.
MAZILIER
Vous l’avez dit. Un type très-curieux, que vous devriez éludier.
PAUL COMBES
Basl I Elle n'est pas malade.
MAZILIER
Eh! eh ! On ne sait pas. Je lui trouve parfois dans les yeux quelque chose d’ogarc.
(On entend frapper, à la porte du fond.)
PAUL COMBES
Bon ' Voilà qui me rappelle que mon temps est compté, et que je n’ai pas le droit de m’éterniser avec vous, tout intéressant que vous soyez. {Il va au fond. Un domestique gui fiaratt lui dit deux mots. Au domestique C est bien, dites k monsieur De Bives qu’il peut monter dans cinq minutes.
MAZILIER, pendant que le domestique se retire.'
Monter ! De Rives demeure donc dans la maison ?
PAUL COMBES
Juste au-dessous de moi. {ftejuignant Ma3ilier.)A.ins\ * pour nous résumer, votre genre de' vie est déplorable. Je
vous ordonne de vous lever de bonne heure, de prendre de l’exercice, et de ne plus jouer.
MAZILIER
Ne plus jouer. Mais je n’en ai pas les moyens. Je ne suis pas encore d’âge à ne rien faire ; il faut que je travaille.
PAUL COMBES
Vous appelez le jeu un travail? '
MAZILIER
En doutez-vous? Quoi ! s’asseoir tous les jours pendant six ou sept heures à la même table, devant les mêmes lampes, les mêmes abat-jour et les mômes visages, placer des cartes à droite, à gauche et devant soi, n’entendre murmurer que des mots comme ceux-ci ; « J’en donne, j’abats, je me tiens à cinq, j’ai huit, j’ai neuf, j’ai baccarat... » les murmurer de temps en temps soi-mâme comme diversion ; n’oser se lever lorsqu’on a des agacements dans les jambes, de peur de changer la veine qui vous est favorable ou de perdre sa main ; avoir sommeil et ne pouvoir dormir, mal à la tête et rester ferme à son poste ; recommencer le lendemain ce qu’on a fait la veille, sans relâche, sans prendre un jour de congé, sans avoir de vacances. Ah ! si vous n’appelez pas cela travailler, alors je ne m’y connais plus.
PAUL COMBES, SC levant.
Eh bien ! si vous voulez continuer à travailler de la sort*?, ne venez plus me voir, c’est inutile. (Il sonne.)
MAZILIER
Mais docteur.
PAUL COMBES
J’ai dit. (Au domestique qui parait.) Faites entrer monsieur De Rives.
MAZILIER
Quoi ! Vous ne me faites aucupe ordonnance, vous ne me donnez rien à prendre?...
PAUL COMBES
Rien, absolument rien, que de l’air et de l’exercice.
L’AHTKMJi 47
MAZaiER.
Mais je suis perdu, alors.
Cela vous regarde.
(De Rives entre.)