MADAME GÉRARD, MAITRE DELILLE
MADAME GÉRARD, à maître Delille qui, en la voyant, s’est * levé et salue.
Puisque le docteur a été obligé de vous laisser seul, monsieur, permettez à une de ses amies, qui a eu autrefois riionncur do se rencontrer avec vous, de vous tenir, unins-
tant, com^gnie. V’ous ne me reconnaissez sans doute pas, monsieur ?
MAÎTRE DELILLB.
Non, madame, j’avoue...
MADAME GÉRARD
Ce n’est pas étonnant, personne ne me reconnaît. En huit ans j’ui vieilli de plus de Ironie années. Je suis maintenant une vieille femme. J’ai les cheveux tout blancs.
MAItRE DELII.LE.
Vous avez conservé, madame, un sourire qui m'a autrefois frappé et que je ne saurais oublier. Si je ne me rappelle pas, au juste, qui vous êtes, il faut m’excuser, j’ai vu tant de monde, dans ma longue carrière ; mais, je me souviens parfaitement devons avoir connue, et dans une circonstance grave, si je ne me trompe.
MADAME GÉRARD
Bien grave, en effet, monsieur. Je venais vous demander de défendre devant les assises de la Seine Inférieure, mon 61s, mon unique enfant, accusé de tentative d’assasinat et de vol.
MAÎTRE DBLiLLE, se levaiit vivement, et prenant les mains de madame Gérard.
Vous (Mes madame Du Hamel ?
MADAME GÉRARD
Pour vous, oui ; pour les autres je me nomme madame Gérard. . ,
MAÎTRE DELU.LE, apvès avoir contemplé un instant avec attendrissement madame Gérard.
AhI malheureuse femme, malheureuse mèrel... Comme je vous ai plainte souvent I Si je me souviens de vous... Tenez, maintenant que je ne plaide plus, maintenant que je puis vivre un peu dans le passé, il m’arrive parfois de relire les anciens proct;s où j’ai 6guré. Celui de votre fils me passait dernièrement sous les yeux. Je revoyais la cour d’assises, les jurés,, les juges, Pavocat général ; je vous voyais assise à quelques pas de cette. misérable créature.
cause de tous vos malheurs : j’entendais encore le cri déchirant que vous avez poussé lorsqu'on a prononcé cette condamnation terrible. Cinq ans de travaux forcés, pour un mon|ent d’emportement ! Car il n’y avait pas autre . > chose. Je l'ai dit après l’audience à qui voulait m’entendre; je l’ai répété mille fois, je le répète encore!'
MADAME GÉRARD
Merci I merci I monsieur...
' MAItRE DELILLE.
Pauvre jeune homme! Jamais client ne m’a'inspiré tant ' de sympathie. J'ai pleuré, voyez-vous, de n’avoir pu le sauver. Ah ! sous notre robe d’avocat, il y a plus de cœur qu’on ne croit. Le public se dit : « Il est éloquent pour convaincre le jury, il pleure pour le toucher ; il n’est pas vraiment ému, ses larmes sont feintes... » Comme on se trompe souvent, mon Dieu f et comme il nous arrive pendant les assises, de verser de vraies larmes... Hais, ditesmoi, il n’a pas subi sa condamnation, j’imagine. Vous avez obtenu sa grâce, ou tout au moins une commutation de peine.
HADAMK GÉRARD.
Non...
haItre demlle.
On vousa refusé !...* Pourquoi n’êtes-vous pas venue me trouver?
MADAME GÉRARD
J’ai songé, mon cher maître, à m’adresser à vous, mais mon fils m’a supplié de n’en rien faire. Il a voulu subir sa peine tout entière. « Je veux, m’a-t-il dit, m’acquitter en vers la société, que j’ai offensée, en cédant à un mouvement irréfléchi. Elle m’a condamné it cinq ans de travaux ' forcés, je ferai ces cinq années, mais ensuite, je serai quitte envers elle, personne n’aura le droit de me reprocher ma faute.
maItre delille.
Encore des illusions de jeunesse. Votre Ois doit être au-
jourd’hui revenu de son erreur. On n'est jamais quitte envers la société, lorsqu’on a eu le malheur d’encouiir certaines condamnations. Acétédes peines, pour ainsi dire, légales, il existe des peines dites accessoires, qui sont la conséquence des premières, et que les magistrats n’ont môme pas besoin de prononcer. L’article 47 dn Code pénal ne dit-il pas : « Les coupables condamnés aux travaux forcés à temps, à la détention et à la réclusion, seront, de plein droit, après qu’ilô auront subi leur peine, et pendant toute leur vie, sous la surveillance de la haute police. »
MADAifu GÉRARD, optèt un moment de silence.
Mon fils s’est soustrait à cette surveillance,
' maItre delille.
Comment a-t-il fait? Je ne comprends pas.
UAOAHB GÉRARD,
Au moment de sa mise en liberté, on lui a donné une feuille de route, réglant un itinéraire dont il ne pouvait s’écarter, et lui fixant un lieu de résidence qu’il ne devait jamais quitter.
haItre -delille.
Oui, eh bien I
Ut^DAMB GÉRARD.
II ne s'est pas rendu au lieu de sa résidence; il a changé de nom pour faire perdre ses traces, et il est venu so fixer avec moi, à Paris.
t MAÎTRE DBLILLB.
A Paris, que vous avez habité longtemps l’un et l’antre ; vous n’aVez pas craint d’être reconnus ?
MADAME GÉRARD
• Qui aurait pu nous reconnaître, monsieur? Àyant de passer cinq années à Toulon, Georges avait longtemps vécu, vous lo savez, en Amérique; il avait quitté Paris à vingt ans, il y revenait à trente. Dix années , pendant lesquelles le visage subit une sorte de transformation, les traits so développent. On était un adolescent, presque un enfant, on devient Un homme. Puis, les terribles émotions par los-
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quelles il a passé, ses deux dernières années en Amérique, auprès de cette femme adorée et détestée, son procès, sa condamnation, cinq années de souffrances morales et physiques, incessantes, terribles. Les insomnies, la mauvaise nourriture, les travaux les plus durs, dans l’arsenal, dans le port. AhI monsieur, de telles douleurs, de telles privations, de telles souffrances changent un homme, je vous assure, donnent à sa physionomie un tout autre caractère et le rendent méconnaissable. {Madame Gérard ne peut plue contenir son émotion et pleure. Maître Delille lui serre la main en silence et reprend au bout d’un instant.)
uaItre delille.
Votre fils vous a été rendu. Vous voilà réunis maintenant; êtes- vous heureux?
MADAME GÉRARD, cssuyanl S€8 larmes.
Nous l’étions, nous vivions calmes, tranquilles, dans une solitude complète, loin des indiscrets et des curieux, plus cachés, plus ignorés dans Paris, que nous ne l’aurions jamais été dans une ville de province, nous félicitant du parti que nous avons pris, lorsque... Ah! monsieur, donnez-moi un conseil ; je n’ai personne à qui le demander, et j’ai pensé à vous, dont j’ai eu tant à me louer, dont la discrétion m’est connue, à vous qui m’avez plainte, qui nous avez aimés et que nous aimons.
haItre delille.
Parlez! Je suis toût à vous.
MADAME GÉRARD, apn's UH imlarU de silence.
.Mon fils est aimé et il aime! oui, il aime; quoi de plus naturel : L’amour n’attire-t-il pas l’amour ? Il aime ayec toute l'ardeur d’un coeur encore jeune, qui n’avait pas battu pendant huit années, qu’une passion malsaine avait autrefois rempli, et qui s’est laissé toucher par des séductions nouvelles pour lui, ignorées jusqu’à ce jour : la bonté, le charme, la grâce, la distinction, l’ingénuité. U a longtemps résisté à cet amour; il est maintenant à bout de forces ; je le crois vaincu. (Jue faire? Fuir de nouveau? mais il s’agit de
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son avenir, de son bonheur. Après avoir tant souffert, ne mérite-t-il pas, enfin, d’ôtre heureux? Il s’agit peut-être aussi de sa vie, en tous cas , de l’exislence de celle qu’il aime. Doit-il, au contraire, mettre sa main dans la main qui se tend vers lui et se marier? Le peut-il? Dire son passé, c’est mettre une barrière infranchissable entre elle et lui. Ne pas le dire : s’il arrivait un jour qu’on l’apprit I
MAlTRi:; UELILLB.
Oui, c’est grave! Mais avant toutes choses, avant de nous occuper du mariage, au point de vue moral, ne devons-nous pas examiner le côté pratique de la question? L’extrait de naissance do votre fils, votre contrat de mariage, l’acte de décès de votre mari, apprendront à tous que vous vous appelez Du Hamel, et vous me dites avoir, par prudence, changé de nom.
MADAME UÉRAllD.
Celui que nous portons maintenant, que j’ai pris après \ condamnation de mon fils, est le seul qui nous appartienne légitimement, légalement. Mon mari, à l’époque où il dépensait, à Paris, une fortune assez considérable, qu’il a refaite ensuite en Amérique, vivait dans un monde élégant, vaniteux, titré, où son nom bourgeois sonnait assez mal i aussia se crut-il obligé d’y ajouter celui de Du Hamel, qu’il trouva dans un vieux parchemin do famille. Peu à peu, comme il arrive souvent, le premier nom disparut et il ne resta'quo le second, qu’il me fit prendre l’habitude de porter et plus tard de faire porter à mon fils. Mais, je le répète, il no nous appartient pas, et nous nous sommes empressés de le quitter et de revenir à notre véritable nom, heureusement oublié depuis longtemps.
' maItrb delille.
Alors, l’obstacle matériel disparaît. Examinons la question au point de vue moral. D’une part : un danger sérieux, menaçant, certain, le bonheur de deux personnes en jeu, leur existence compromise; de l’autre...
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HADAMB GB1IARD, apcrceTont Georges qui parait à droite, ,et courant à lui.
Georges!... Geoi^esl... regarde, c’est ton défenseur, c’est maître Delille.
OBOBGES, avec joie.
Ah !.. . {Il fait un pas et s'arrête tout à coup.)
MaItRE DELIL.LE.
Eh bien! (Allant à lui et lui tendant les bras.) Puisque vous ne venez pas à moi, je vais à vous.
GEORGES, s’élançant dans ses bras.
Ah! monsieur!... monsieur!... merci! ( Il fond- en larmes. La toile tombe.)
FIN DU UBUXlKMIi ACTA