‹ L'article 47 drame en cinq actes et six tableaux (volume 2)Chapitre 43 sur 60 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

Au moment où la toile se lire^ la scène est diùerle.'Au

bout d’un instant, Cora paraît sur le perron, elle

examine Georges, puis elle descend.

CORA, s’approchant de Georges, assis sur le ba7ic, au milieu.

Ainsi vous ne vous appelez plus Georges Du Hamel, mais Georges Gérard. Vous ôtes le gendre de monsieur De Rives, et le mari d’une des plus jolies femmes de Paris.

GEORGES

Où voulez-vous en venir?

CORA

A parler du passé, si vous le voulez bien. J’attends depuis longtemps ce moment désiré. Je regrette que le lieu ne soit pas mieux choisi; mais c’est vous qui n’avez pas voulu revenir chez moi.

GEORGES

J’écoute.

CORA

J’arrivais en France il y a huit ans environ ; j’étais jeune, belle, heureuse de vivre, je faLsais mille projets. En un instant, mes rêves les plus ardemment caressés se sont éva-

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nonis; colle l>c..nté dont j’étais si ficre venait de disparaître , un coup do pistolet m’avait défigurée. Je n’eus plus qu’une pensée : me venger de l’ homme dont l’emportement, l’implacable jalousie, la brutalité m’avaient infligé le plus cruel supplice pour une femme : être laide et avoir conscience de sa laideur, parce qu’on se souvient de sa beauté. J’accusais cet homme d’un crime qu’il n’avait jamais commis, qu’il n’avait même jamais songé a concevoir. En eflel, si sa tôle estvive, sa main trop prompte, sa délicatesse et sa loyautésont excessives. Sans cette accusation de vol, il n’eirt probablement pas même été condamné; il le fut, grâce à moi et à cause do moi. J’étais vengée, nous le sommes, mon cher Georges Du Hamel.

GEORGES, se levant.

Avez-vous autre cliase à me dire?

CORA

Si je n’avais pas un excellent caractère, je pourrais, il est vrai, me plaindre que ma vengeance n'ait pas été complète, que... mon condamné ait... éludé certaines dispositions de la loi. .Mais je ne saurais l’en blâmer. H s’est fait une existence mystérieuse et charmante; il est entré dans une famille honorable, a é|)ousé une femme accomplie : c’est parfait. .Mon Dieu, en ce monde, chacun tire son épingle du jeu le mieux possible. Sa position était désespérée ; il a trouve moyen de la rendre très-agréable. Pourquoi le blâmerais-je. moi qui me suis à peu près conduite comme lui? Je suis arrivée à Paris seule, sans relations ; j’en ai d’excellentes aujourd’hui. Je possédais une centaine de mille francs, à peine de quoi vivre; je jouis, en ce moment, d’un revenu de soixante mille francs. Lui et moi, nousavons donc réparé de notre mieux nos désastres respectifs. Donc, pas de récriminations ni d’up coté ni de l’autre. Est-ce bien entendu?

GEORGES

Parfaitement entendu.

coRA, brusquement et lui prenant la main qu’il dégage

aussitôt.

Mon cher, pour votre malheur et le mien, vous no m’avez

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jamaÛB comprise. Avec' une femme telle que moi, on ne se conduit pas de la môme manière qu’avec les autres, et vous avez commis de grandes fautes dans les premiers temps de notre liaison. Notre première querelle date d’un jour où vous m’avez trouvée distribuant des coups de cravache à une de mes mulâtresses. C’était mon droit; mais ce spectacle vous déplaisait; savez-vous ce que vous auriez dû faire? M’arracher la cravache des mains et me traiter comme je traitais mon esclave. Ma colère eût été terrible, je le crois; vous l’évitiez en rentrant chez vous, et le lendemain c’était moi qui vous suppliais de revenir, qui vous demandais pardon. Je me connais, allez! j’ai du sang d’esclave dans les veines ! Au lieu d’agir comme je viens do l’indiquer, vous m’avez fait des discours, des raisonnements, vous avez essayé de m’émouvoir et je vous ai prié de me laisser tranquille. Vous ôtes parti, et sans avoir le courage d’attendre que je revinsse à vous,' vous ôtes bientôt accouru vers moi, en suppliant. Vous aviez interverti les rôles, mon cher ami, vous aviez aliéné vos droits, et à partir de ce jour, votre cause était perdue. Je m’étais donné un maître, ce maître abdiquait de lui-môme son autorité ; je m’en saisis aussitôt et j’en abusai, parce que les femmes sont extrêmes en tout. Pour elles il n’y a pas de nuances entre le commandement et la tyrannie. .Mais au moment où je me croyais plus forte que jamais, vous vous ôtes brusquement révolté, et je suis tombée sous vos coups. Voilà notre histoire; j’ai dit vos erreurs, j’ai dit mes fautes.

GEORGES

Et je vous ai attentivement écoutée, mais j’en suis encore à chercher le but de cette double biographie.

CORA

Nous y arrivons, un peu lentement, il est vrai, car ce qu’il me reste à dire est assez délicat .. Vous avez cru, et j’ai cru longtemps moi-même, que le jour où, pour rendre votre position plus difficile, vous ôter tout espoir d'ôtre acquitté, je vous ai accusé de vol, nous avons cru, dis-je, tous les deux, qu’un seul sentiment me guidait : le désir de me venger de vous. Nous nous sommes trompés l’un et l’autre. Je vous haïssais, c’est certain ; j’étais heureuse de

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vous rendre blessure pour blessure, cdup pour coup^Mais je me disais en môme temps : Il m’a d 'figurée pour que je n’aie plus d’amant, je l'envefrai au bagne pour qu’il n’ait plus do maîtresse. C’est qu’en me punissant comme vous l’aviez fait, en me cliôtiant d’une façon terrible, vous aviez reconquis votre autorité , vous redeveniez le maître et je redevenais l’esclave; vous n’étiez plus le cœur faible et lâche dont j’abusais depuis deux ans, que je martyrisais à ma guise; vous étiez à mes yeux un homme, un homme '

qui se venge, un homme qui a longtemps dédaigné de frapper ceux qui l’oITensent , mais qui frappe sans merci lorsqu’enün il a levé le bras. (S'avançant vers Georges et le regardant fixement.] Oui, je le haïssais; au lieu de ' t’envoyer au bagne, j’aurais souhaité qu’on pût t’envoyer à l’échafaud; mais je m’étais reprise à t’aimer, je t’aimais comme le lendemain de ton duel, comme le jour où je me suis donnée à toi pour la première fois. Aussi je n’ai plus eu qu’une pensée : te revoir, te retrouver !

GEOHGEs, debout, à droite, appuyé contre le piédestal et avec le plus grand calme.

Eh bien I vous m’avez retrouvé I Après ?

, CORA

Comme je t’aime ainsi! Comme tu es dédaigneux, comme tu as bien l’attitude qui convient à un homme qui a conscience de sa valeur morale, et qui méprise une créature telle que moi. Oui, je n’en puis douter, je t’aime I

GEORGES

C’est possible, mais je ne vous aime pas.

CORA

Et tu en aimes une autre, une autre...

/iKORGES.

Que vous pouvez faire soulTrir, n’est-ce pas! Je vous devine. Aussi, après un moment de ndlexion et un semblant de résistance, je me suis incliné devant votre puissance et je ne marchanderai pas avec elle. A quel prix l’estimezvous? Pour que vous n’usiez jias de vos avantages, combien vous faut-il? Jia mère et moi avons vingt mille francs de

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renie, ils sont à vous ; nous tnivaillorons pour vivre ; c’est notre atfiiire. Ma femme avait une îlot do quatre cent mille francs, je comptais ne jamais y toucher. Mais, le cas est grave, pronez-la, je vous la donne.

COKA.

Mon cher, vous déraisonnez ; je suis plus riche que vous, votre femme et votre mère réunis, .le n’ai que faire do votre argent, et vous m’insultez gratuitement lorsque vous me l’olfrez.

GEORtiES.

Que voulez-vous alors? Précisez,

CORA

Je veux n’avoir pas à souffrir de ton bonheur et de celui • de ta femme. Ahl situ avais vécu, modeste etrésigné, auprès de ta mère, dans un coin de Paris, j’aurais peut-être essayé de t’oublier. Mais je le retrouve, en plein mouvement parisien, riche, brillant, heureux; tu es l’époux d’une délicieuse femme qui te respecte, qni t’aime. C’est une injustice, je ne la tolérerai pas C’est à moi que tu appartiens et non pas à ellel C'est moi que lu aimerais encore .si tu ne m’avais pas défigurée. Je ne veux pas qu’elle profite de ma laideur, qu’elle bénéficie de la blessure que lu m’as faite, que lu puisses lui dire kelle : « Je t’adore! » et à moi : « Tu me fais horreur! » Tu ne m’aimes plus, soit! Mais je no veux pas que lu l’aimes à tou aise, sans scrupules, sans remords, paisiblement. Je ne puis pas arracher son souvenir de ton cœur et te séparer entièrement d’elle; mais, je veux qu’elle tienne moins de place dans ta vie et que j’y compte pour quelque chose. Je veux ijuo ton temps se passe entre elle et moi; je veux enfin avoir le bonheur do te compter au nombre de mes amis et do te voir, au milieu d’eux, chaque jour, dans mon hôtel, dans mon salon.

GEORGES

Vraiment! Cl si je refuse de me courber devant votre volonté.

L’AHTICLK il

- CORA

Si lu refuses, ma résolution est prise.

GEORGES

(Quelle est-elle?

CORA

ïu veux le savdir?

GEORGES

Oui.

CORA

Eh bien! je le séparerai de la femme, en lui disant ton passé I

GEORGES, s’élançant sur elle, les mains en avant.

Misérable!

,coRA, sans faire un mouvemetU.

Prends garde, la violence ne te réussit pas. (Après un instant de silence pendant leqiiel Georges redevient maître de lui et gagnant peu à peu le perron de l'hôtel.) Je n’ai plus rien à te dire. Je te donne une semaine pour te décider. Dans huit jours tu viendras chez moi, ou bien... Je t’ai prévenu, n’essaye pas de m’échapper: Je saurai être au courant de toutes tes actions. Je ne t’ai pas retrouvé pour te perdre. Au revoir... (Elle le salue de la main et disparaît.)

GEORGES, tombant sur le banc.

O mon Dieu ! - • ■

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