SCÈNE PREMIÈRE
Au moment où la toile se litê, la scène est déserte. Au ^out d^un instant^ Cora parait sur le perron, elle examine Georges^ puis elle descend,
CORA, s' approchant de Georges, assis sur le banc, '
au milieu.
Ainsi vous ne vous appelez plus Georges Du Hamel, mais Georges Gérard. Vous êtes le gendre de monsieur'De Rives, et le mari d'une des plus jolies femmes de Paris.
GEORGBS.
OÙ voulez-vous en venir?
CORA
A parler du passé, si vous le voulez bien. J'attends depuis longtemps ce moment désiré. Je regrette que le lieu ne soit pas mieux choisi; mais c'est vous qui n'avez pas voulu re«* yenir chez moi.
GEORGES
J'écoute.
J'arrivais en France il y a huit ans environ ; j* étais jeune, belle, heureuse de vivre, je faisais mille projets. En uu instant, mes rêves les plus ardemment caressés se sont éva-
nouis; cette beauté dont j'étais si fîère venait dedisparaître , un coup de pistolet m'avait défigurée. Je n'eus plus qu'une pensée : me venger de l'homme dont reraportement, l'implacable jalousie, la brutalité m'avaient infligé le plus cruel supplice pour une femme rôtre laide et avoir conscience de sa laideur, parce qu'on se souvient de sa;- beauté. J'accusais cet homme d'un crime qu'il n'avait jamais commis, qu'il n'avait môme jainais songé à concevoir. En effet, si sa tête est vive, samain trop prompte, sa délicatesse et sa loyautésont excessives. Sans cette accusation de vol,^ il n'eût probablement pas même 'été condamné; il le fut, grâce à moi et à ôause de moi. J'étais vengée, nous le sommes, mon cher Georges Du Hamel.
^ GEORGES, se leeanL ^ .
Avez- vous autre chose à me dire?
OORA.
Si je n'avais pas un excellent caractère, je pourrais, il est vrai, me plaindre que ma vengeance n'ait pas été complète, que... mon condamné ait... éludé certaines dispositions de la loi. Mais je ne saurais l'en blâmer. Il s'est fait une existence* mystérieuse et charmante; il est entré dans une famille honorable, a épousé une femme accomplie : c'est parfait. Mon Diéu,^ en ce monde, chacun tire son épingle du jeu le mieux possible. Sa position était désespérée ; il a trouvé moyen de la rendre très-agréable. Pourquei le blà- Tûerais-je. moi qui me suis à peu près conduite comme lui? Je suis arrivée à Paris seule, sans relations ; j'en ai d'excellentes aujourd'hui. Je possédais une centaine de mille francs, à peine de quoi vivre; je jouis, en ce moment, d'un revenu de soixante mille francs. Lui et moi, nous avons donc réparé de notre mieux nos désastres respectifs. Donc, pas de récriminations ni d'un côté ni de l'autre. Est-ce bien entendu?
GEORGES
Parfaitement entendu.
coRA, Ifrusquement et lui prenant la main qu'il dégage - ■ ausniôt.
Mon cher, pour votre malheur et le mien, vous ne m'avez
. L*ÀRT1CLE « , 03
jaotoîs compdâè. ^vec une femme telle .que mai, on ne se conduit pas dé la mâme manière qu'avec les autres, et vous avez commis de grandes fautes dans les premiers temps de notre liaison. Notre première querelle date d'\in jour où vous m'avez trouvée distribuant des coups de cravache à une de ines n^ulâtresses. C*était nion droit; mais ce spectacle vous déplaisait ; savez-vous ce que vous auriez dû feire? M ^arracher la cravache des mains et me traiter comme je traitais mon esclave. Ma colère eûté^ terrible, je le crois; vous l'évitiez en rentrant chez vous, et le lendemain c'était moi qui vous suppliais de revenir,, qui vous demandais pardon^ Je méconnais, -allez! j'ai du sang "^'esclave dans les veines ! Au lieu d'agir comme je viens de l'indiquer, vous m'avez fait des discours, des raisonnements, vous avez essayé de m'éraouvoir et j^vous ai prié de me laisser tranquille. Vous êtes parti, et sans avoir le courage d^attendre que je revinsse à vous, vous êtes bientôt accouru vers moi^ en suppliant. Vous aviez interverti les. rôles, mon cfcer ami^, vous avie» aliéné vos droits, et à partir de ce jour, votre cause était perdue. Je m'étais donné un maître, ce maître abdiquait de lui-même son autorité; je m'en saisis aussitôt et j'en abusai, parce que les femmes sont extrêmes en tout. Pour elles il n'y a pas de nuances entre le commandement et la tyrannie. Mais au moment où je me croyais plus forte que jamais, vous vous êtes brusquement révolté, et je suis tombée sous vos coups. Voilà notre histoire; j'ai dit vos erreurs, j'ai dit mes fautes.
GEORGES
Et je vous ai attentivement écoutée, mais j'en suis encore à chercher le but de cette double biographie.
Nous y arrivons, un peu lentement, il est vrai, car ce qu^il me restera dire est assez délicat, .. Vous avez cru, et j'ai cru longtemps moi-même, que le jour où, pour, rendre votre position plus difficile, vous ôter tout espoir d'être acquitté, je vous ai accusé de vol, nous avons cru, dis-je, tous les deuiE, qu'un seul sentiment me guidait : le désir de me venger de vous. Nous nous sommes trompés J'un et l'autre. Je vous haïssais, c'est certain; j'étais heureuse de
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vous rendre blessure pour blessure, coup pour coup. Mais je me disais en môme temps : II m'a défigurée pour que je D*aie plus d*amant, je l'enverrai au bagne pour qu'il n'ait plus de maîtresse. C'est qu'en me punissant comme vous l'aviez fait , en me châtiant d'une façon terrible, vous aviez reconquis votre autorité , vous redeveniez le maître et je redevenais l'esclave; vous n'étiez plus le cœur faible et lâche dont j'abusais depuis deux ans, que je marty^risais à ma guise; vous étiez à mes yeux un homme» un homme qui se venge, un homme qui a longtemps dédaigné de frapper ceux qui l'offensent ," mais qui frappe sans merci iorsqu'enfin il a levé le "bras. {S' avançant vers. Georges et le regardant fixement*) Oui, je te haïssais; au lieu de ('envoyer au bagney j'aurais souhaité qu'on pût t' envoyer à récfaafaud; mais je m'étais reprise à t'almer, je t'aimais comme le lendemain de ton duel, comme le jour où je me suis donnée ^ toi pour la première fois. Aussi je n'ai plus eu qu'une pensée : te revoir, te retrouver I
GBORGEs, debout, à droite^ appuyé contre le piédestal et avec le plus grand calme. -
£h bien 1 vous m'avez retrouvé I Après ?
GOÎIA.
Comme je t*aime ainsi I Comme tu es dédaigneux, comme tu as bien l'attitude qui convient à un homme qui a conscience de sa valeur morale, et qui méprise une créature telle que moi. Oui, je n'en puis douter, je t'aime 1
GEORGES
C'est possible , mais je ne vous aime pas.
CORA
£t tu en aimes une autre, une autre.. •
GEORGElà.
Que vous pouvez faire souffrir, n'est-ce pas 1 Je vous devine. Aussi) après un moment de réflexion et un semblant de résistance, je me suis incliné devant votre puissance et je ne marchanderai pas avec elle. A quel prix Testimezvous? Pour que vous n'usiez pas de vos avantages, combien vous faut-il? Ma mère et moi ^vons vingt mille francs de
reote^ ils sont à vous ; nous travaillerons pour vivre ; c'est notre affaire. Ma fename avait une dot de quatre ceot mille francs, je comptais ne jamais y toucher. Mais, le cas est grave, prenez-la, je vous la donne.
CORA
Mon cher, vous déraisonnez ; je suis plus riche que vous, votre femme et votre mère réunis. Je n'ai que faire de votre argent, et vous m'insultez gratuitement lorsque vous me l'offrez.
GEORGES
Que voulez*vous alors? Précisez.
Je veux n'avoir pas à souffrir de ton bonheur et de celui de ta femme. Àhl situ avais vécu, modeste et résigné, auprès de ta mère, dans un coin de Paris, j'aurais peut-être essayé de t'oublier. Mais je te retrouve, en plein mouvement i^risien , riche , brillant , heureux ; tu es l'époux d'une délicieuse femme qui te respecte, qui t'aime. C'est une injustice, je ne la tolérerai pas C'esC à moi que tu appartiens et non pas à elle I C'est moi que tu aimerais encore si tu ne m'avais pas défigurée* Je ne veux pas qu'elle profite de n» laideur, qu'elle bénéficie de la blessure que tu m'as faite, que tu puisses lui dire à elle : « Je t'adore ! » et à moi : « Tu me fais horreur !» Tu ne m'aimes plus, soiti Mais je ne veux pas que tu l'aimes à ton aise, sans scrupules, sans remords, paisiblement. Je ne puis pas arracher son souvenir de ton cœur et te séparer entièrement d'elle; mais, je veux qu'elle tienne moins de place dans ta vie et que j'y compte pour quelque chose. Je veux que ton temps se passe entre elle et moi; je veux enfin avoir le bonheur de te compter au nombre de mes amis et de te voir, au milieu d'eux, chaque jour, dans mon hôtel, d^ns mon salon.
GEORGES
Vraiment! Et si je refuse de me courber devant votre volonté.
06 lUhticle ai
y GORA.
Si tu refaseS) raa résolalion est prise*
GEORGES
Quelle est-elle?
CORA
Tu veux le savoir?
Oui,
CORA
Eh bieni je te séparerai de ta (emme, en lui disant ton passé I
GEORGES, ^'ilan^ani sur elle^ les mains en avant. Misérable I
CORA, sans faire un mouvement.
Prends garde, la violence ne te xéussitpas. [Après un instant de silence pendant lequel Georges redevient maître de lui ei gagnant peu à peu le perron de V hôtel,) Je n'ai plus rien à te dire* Je te donne une semaine pour te décider. Dans huit jours tu viendras chez nioi, ou bien... Je t'ai prévenu, n'essaye pas de m'édiapper: Je saurai être au courant de toutes tes actions^. Je ne t'ai pas retrouvé pour te perdre. Au revoir... {Elle le salue de la main et disparaît*)
GEORGES, tombant sur le banc.
O mon Dieu I
FIK DO TROMIKME ACTE.
L'ARTICLE él 07.