SCENE X1Y
VERDIER, Mme CHAUBERT.
Mmc CHAUBERT.
Nous voilà seuls, monsieur Verdier; j'espère que vous voudrez bien m'expliquer votre conduite.
VERDIER
Ma conduite?
Mmc CHAUBERT.
Et vos discours surtout.
Mais, madame...
Mme CHAUBERT.
Au reste, ils étaient assez clairs pour que je les aie compris.
VERDIER
Alors. . .
Mme CHAUBERT.
Oui; mais c'est sur le sentiment ou le motif qui les a dictés que je tiens à avoir avec vous une explication prompte et décisive... Combien mon mari vous donne-t-il, monsieur, pour m'épier et me faire de la morale?
VERDIER
Votre mari?
Mme CHAUBERT.
Voilà donc la cause de ce colloque mystérieux que vous aviez ensemble au moment de son départ!... Il vous donnait votre consigne!...
VERDIER
Quelle idée! Pourquoi supposer que M. Chaubert, qui jamais ne s'est montré jaloux...
Mme CHAUBERT.
Non, sans doute; mais ne se trouve-t-il pas quelquefois dans le monde de ces bons amis qui se font un malin plaisir de souffler dejf inquiétudes et des soupçons au cœur d'un époux jusque là conGant et calme?... Je n'ai pas trente ans, et M. Chaubert a le double de mon âge... un jeune parent vit depuis quelque temps auprès de moi... De là, des pensées injurieuses, des discours offensans, des pièges tendus à une affection bien naturelle, un voyage improvisé!... Mais qu'on y prenne garde!... Vous remplissez un vilain rôle, et M. Chaubert joue un mauvais jeu!
VERDIER
Comment?
Mme CHAUBERT.
Oui, monsieur... En me montrant qu'on se défie de moi, ne peut-on faire naître des pensées que peut-être je n'aurais jamais eues?
Air: Un homme pour faire un tableau.
Loin des douces émotions
Qui troublent une jeune femme, Au tumulte des passions L'ignorance enlevait mon ame :
Le ciel, dit-on, pour les amours Nous fit un cœur sensible et tendre ?... J'aurais pu l'ignorer toujours ; On veut me forcer a l'apprendre .
VERDIER
Mais pas du tout, madame !
Mme CHAUBERT.
Pardonnez-moi, monsieur... Eve ne songea à l'arbre de la science que lorsqu'il lui fut défendu d'y songer, et nous sommes toutes des filles d'Eve, monsieur Verdicr.
Ah! mon Dieu!... mais cela ressemble à une menace.
Mme CHAUBERT.
C'est possible.
VERDIER, à pari.
Eh bien ! j'ai joliment réussi, moi, avec ma morale !
Mme CHAUBERT.
Edmond est aimable, spirituel, tendre... Je n'y faisais pas grande attention ; mais vous me forcez de le remarquer... C'est une obligation que vous aura M. Chaubert.
VERDIER, étourdiment.
Eh ! madame, il ne s'agit pas de Chaubert.
Mmc chaubert, étonnée.
Plaît-il ?
verdier, se reprenant.
C'est-à-dire, si fait, c'est bien de lui qu'il s'agit d'abord; mais ensuite...
Mme CHAUBERT.
Etes-vous fou, monsieur Verdier?
VERDIER
Ma foi, il y a de quoi le devenir... Je veux dire, madame, que Chaubert n'est pour rien dans tout cela... qu'il est plein de confiance et de sécurité... qu'il ne m'a pas donné la moindre mission.
Mme CHAUBERT.
Mais alors, monsieur, de quel droit, pour quel motif...?
VERDIER
Ah ! pour quel motif?... Je sais bien que vous ne pouvez pas deviner...
Mme CHAUBERT.
A moins d'imaginer qu'un sentiment de jalousie pour votre propre compte...
verdier, vivement.
Hein?... vous dites?... la jalousie?... {A part.) Eh! mais, pourquoi pas?
Mme CHAUBERT.
Ce n'est guère présumable.
verdier, à part.
Pardieu!... excellent moyen d'opérer une diversion!... {Haut.) D'où vient donc, madame, que cela ne serait pas présumable !
Mmo CHAUBERT.
Parce que la jalousie suppose un autre sentiment...
VERDIER
L'amour?... Eh bien! qu'aurait-il d'extraordinaire?
Mme CHAUBERT.
De l'amour?... vous, pour moi !...
verdier, vivement.
Oui, de l'amour!... Vous, pour moi... c'est-àdire, non, moi pour vous!... Je vous aime, madame!...
Mme CHAUBERT.
Mais c'est incroyable!
verdier, avec une chaleur affectée.
Je vous aime !... Votre aspect a bouleversé ma raison... En vous voyant, j'ai retrouvé dans mon cœur des facultés aimantes que je croyais pour jamais éteintes... Hélas! elles n'étaient qu'endormies!... Vous les avez réveillées!... J'ai combattu, j'ai lutté, madame; car Chaubert est mon ami... Je lui dois de la reconnaissance... De là, ces discours qui vous ont étonnée... Je voulais vous donner des armes contre moi-même, tout en disputant votre cœur à l'amour de ce jeune homme... Mais vous me soupçonnez de jouer un rôle indigne de moi!... Je cesse de me contraindre, et, comme Oreste,
Je m'abandonne enfin au crime en criminel. Mme CHAUBERT.
Est-il possible?...
verdier, à part.
L'amour est encore plus fatigant que la morale... Scélérat d'article!
Mme CUAUBERT.
Quoi! monsieur Verdier, vous dont l'esprit est si positif, dont les discours railleurs annoncent une ame si désenchantée...
verdier, avec une chaleur affectée.
De la neige, madame, de la neige que je jette sur un volcan!... car, songez-y bien, ce n'est point un de ces feux follets comme ceux qui ne brillent qu'un instant dans le cœur d'un jeune étourdi!... C'est une passion, une passion véritable et terrible, que celle qui me fait oublier les droits sacrés de l'amitié!... Et si jamais je pouvais croire que ce jeune homme...
Mme CHAUBERT.
Mais non, monsieur, non!... Ce jeune homme est un enfant dont les folles idées ne m'ont pas même paru mériter ma colère ; mais vous, monsieur Verdier, c'est fort différent, et s'il était possible que cet amour dont vous me parlez fût
réel...
verdier.
Si c'est possible ?
Mme CHAUBERT.
J'en serais profondément affligée, car jamais je ne trahirai mes devoirs.
verdier, vivement.
Oh ! que vous aurez raison !
MAGASIN THEATRAL
M'"c ciiaubert, étonnée.
Platt-il?
VERDIER
Je veux dire... Pardonnez-moi !... près de vous, je ne sais plus ce que je dis... {A part.) Il est temps qu'on me tire de là... Gueux d'article!
Mmc CIIAUBERT.
II faudra donc que je renonce à vous voir?
Moi, vivre loin de vous!... (A part.) Je serais dans de belles transes. {Haut.) Oh! non, madame, non!... n'exigez pas... je vous en conjure à genoux!
«haubert, ouvrant la porte du fond; il porte un fjros melon.
Ah! mon Dieu!
Mme chaubert, reculant.
Mon mari!
verdier, à part, se relevant.
Allons donc!... j'étais au bout de mon répertoire amoureux.
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