VERDIER, EDMOND
VERDIER
Quel singulier original, que ce vieux L*urent •
EDMOND. f
Vous avez entendu, monsieur? des tefres, des prés, des bois à acheter!... Comment voJ'ez-vous qu'une ame tendre, une imagination éditée s'arrangent d'un mari comme celui-là?
VERDIER
Au fait, ça ne se peut pas.
EDMOND
Vous pensez donc comme moi, mopieur?
VERDIER
Tout-à-fait!... et je plains bien sincèrement cette pauvre madame Chaubert, s' elle ne ren contre pas une ame... sympathise... comme vou> dites.
EDMOND
Oh ! elle en trouvera.
VERDIER
Eh bien ! ça me fera plaisir.
EDMOND
Vrai?
VERDIER
Certainement!... je m'intéresse à son bonheur.
edmond, à part.
11 a l'air bon diable !
VERDIER
Je ne suis désolé que d'une chose, c'est de n'y pouvoir rien.
EDMOND
Qui sait?
VERDIER
Bah! .. vous pensez que je pourrais...?
EDMOND
Sans doute!... si vous vouliez... et si j'étais bien sûr de votre discrétion...
verdier, à part.
Allons donc!...
EDMOND
Je vous ferais une confidence...
verdier, à part.
Je me disais aussi, ça tarde bien!...
EDMOND
Parce que la façon dont vous me parlez, l'intérêt que vous prenez à ma cousine...
VERDIER
C'est si naturel!
EDMOND
D'ailleurs, je vois bien que vous m'avez deviné.
VERDIER
Ah ! vous voyez cela ?
EDMOND
Puis, on a un si grand besoin de parler de celle qu'on aime!
VERDIER
Vous aimez Mme Chaubert?
EDMOND
Est-ce que je l'ai dit ?
VERDIER
Apparemment, puisque je viens de l'entendre.
Eh bien! oui, monsieur, oui, c'est vrai!... je l'aime... comme un fou!
VERDIER
Chacun aime à sa manière. Et quand cela vous a-t-il pris?
EDMOND
Juste au commencement des vacances : il y a aujourd'hui vingt-un jours.
VERDIER
Diable I... cela date!... et croyez-vous qu'on vous aime?
EDMOND
Jugez de mon bonheur, monsieur!... j'ai tout lieu d'espérer.
verdier, à part.
Pauvre Chaubert! ... au fait, ça ne pouvait pas lui
manquer!... ( Haut.) Ah çà! jeune homme, c'est à mon tour de vous parler de prudence et de discrétion!... de discrétion surtout!... Voyons, contez-moi ça.
EDMOND, mystérieusement.
Prenez garde !
verdier.
Soy$z tranquille!... Où en êtes-YOUS, hein?
EDMOND
N'osant parler clairement, j'ai écrit.
Ah ! c'est juste, on aime beaucoup à écrire quand on sort de rhétorique.
EDMOND
Mais je n'ai pas encore eu le courage de donner ma lettre, et sans les ouvertures bienveillantes que vous m'avez faites, je me serais caché de vous, car je me figurais d'abord que vous étiez un surveillant .. et qui sait?... un rival peut-être ? verdier.
Un rival! moi?... oh! la bonne plaisanterie !... Si vous me connaissiez mieux, mon cher, vous sauriez que moi, Jacques Verdier, homme de quarante-cinq ans, qui ai vécu, je suis tout-à-fait incapable de devenir amoureux.
EDMOND
Vraiment?...
VERDIER
Oui, je suis retiré des affaires d'amour et autres... Que diable, il faut faire place aux jeunes gens... c'est mon systèmeà moi, et mon plus grand plaisir est de les aider, ces pauvres enfans, de les
diriger.
Les diriger?
Sans doute!
EDMOND
Air du Piège.
J'agis comme le vieux marin Qui survit à mainte tempête ; Les rames pèsent à sa main, Mais il a conserve sa lêle !
Fatigue's par un long travail, Ses bras se refusent à l'œuvre...
Il prend alors le gouvernail, Et conseille encor la manœuvre.
EDMOND
Oh! c'est charmant!... alors, vous allez meconseiller !... je vais vous faire lire ma lettre.
VERDIER
Diable ! non pas !... je suis l'ami de Chaubert.
EDMOND
Son ami?... Parce que voire père a fait sa fortune, et que vous n'avez pas le sou?
verdier, à part.
Le fait est que levieuxcancreméritcraitbien...
EDMOND
D'ailleurs, lire une lettre, ça n'engage à rien... d'autant plus qu'il n'y a pas un mot à changer à la mienne.
VERDIER
Vous croyez?... allons, voyons!
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MAGASIN THEATRAL
EDMOND, dépliant sa lettre.
Hum!... c'est assez complet, hein?
VERDIER
Pardieu, oui!... quatre pages !
EDMOND
Lisez!...
VERDIER, parcourant des yeux.
J'ai pourtant des scrupules... Oh! là, là!... un vrai discours de rhétoricien... des antithèses! Ah! ici je ne comprends plus... Ohl mais, mauvais, mauvais!... pitoyable!
EDMOND
Comment? comment?...
VERDIER
Vous n'y entendez rien... Dans quel collège avez-vous été élevé?
EDMOND
A Stanislas.
VERDIER
Les études n'y sont pas fortes.
EDMOND
Qu'y manque-t-il donc à cette lettre?
Tout!... D'abord, c'est trop long... puis, c'est enflé, c'est boursouflé !
EDMOND
Moi qui croyais si bien...
verdier, lui rendant sa lettre.
C'est exécrable de tous points.
EDMOND, allant s'asseoir à la table à gauche de facteur.
Eh bien, voyons, dictez-m'en une autre.
VERDIER
Moi?... y pensez- vous?
EDMOND
Je vous en prie.
VERDIER
Par exemple!... jamais! ma position est trop délicate.
EDMOND
Mais puisque je prends tout sur moi, on ne saura pas que c'est vous!
VERDIER
Et ma conscience, jeune homme?... Non, voyezvous, n'insistez pas... {^près une pause t et comme à lui-même.) Ah! dans mon temps, quand j'écrivais de ces sortes de lettres, je m'en souviens, je commençais toujours ainsi: Minuit!...
Edmond, assis à la table.
Tiens, on met l'heure!... je ne savais pas... [Il écrit.) «Neuf heures du matin. »
« Minuit!... » Point d'exclamation.
EDMOND
«Neuf heures du matin!» Point d'exclamation.
VERDIER
Je vous dis que je mettais : « Minuit! »
RDMOND.
Mais quand il est neuf heures?
VERDIER
Eh bien! après? qu'est-ce que cela fait? Com-
ment! j'aurais commencé une lettre d'amour par: Neuf heures du matin?... Heure bourgeoise , à la quelle tout le monde se lève!... bien trouvé!... établir tout de suite qu'on a parfaitement dormi, qu'on sort de son lit frais et tranquille?... Allons donc!... tandis que: Minuit:
EDMOND
C'est vrai, je comprends ; c'est plus échevelé... (// prend une autre feuille de papier et écrit.) « Mi- » nuit ! » Point d'exclamation.
verdier, toujours à lui-même.
« Je ne puis trouver le sommeil ; l'amour, la » crainte, l'espérance, déchirent et torturent mon » cœur. »
Edmond, écrivant.
« Torturent mon cœur! »
VERDIER
« J'ai la fièvre! »
Mais elle me dira: Allez vous coucher.
verdier, levant les épaules.
« J'ai la Gèvre!... si vous ne me prenez en pi- » tié, demain je serai fou.»
EDMOND, écrivant.
« Je serai fou ! »
VERDIER
« Je vous aime, Amélie, Virginie, Coralie ou » Euphrasie, » selon le nom.
Edmond, écrivant.
« Je vous aime, Augusta... » Elle se nomme Augustine, mais Augusta... est plus échevelé! verdier, feignant toujours de ne pas l'écouter.
Ah ! je me rappelle!... j'ajoutais à cela un petit post-scriptum, qui n'était pas sans mérite... je crois y être encore!... « Trois heures!...» Ça fait bien, ça pose l'insomnie.
EDMOND
Oh! c'est admirable! [llécrit.) «Trois heures ! »
VERDIER
« Le repos me fuit... je ne puis me soustraire » à l'image de vos charmes... de funestes projets » roulent dans ma tête... demain mon sommeil » sera plus calme... éternel peut-être!...»
EDMOND
C'est divin!... Allons, bon! voilà un pâté sur vos charmes... juste !
verdier, jouant la surprise.
Comment! vous écriviez ?... mais c'est une trahison!
EDMOND
Ne dictiez-vous pas?
VERDIER
Moi?... non, certainement!... je rappelais mes souvenirs... Donnez-moi cette lettre.
EDMOND, se levant après avoir plié sa lettre.
Vous rendre un pareil chef-d'œuvre?... ah! bien oui!... Maintenant, lediflicile est de la faire parvenir adroitement.
VERDIER
Oh! je ne vous donnerai pas de conseils... on pourrait croire que je suis votre complice.
EDMOND
Je ne vous en demande pas, je trouverai bien
un moyen... (// cherche.) Dans ce vase... non, c'est trop en vue... Où diable?...
verdier, s'asseyant près de la table, à droite de V acteur, et prenant un livre.
Ah ! un roman !
EDMOND
Au fait, dans un livre !... l'excellente idée !... (// prend un livre sur la table où écrivait Chaubert.) Le par fait Jardinier!... C'est cela!
Air de lu Robe et les Boites.
Parmi vous mon amour s^nstalle, Fleurs qui former des bouquets ravissans ; A l'encens que la fleur exhale L'amour vient mêler son encens :
Que ma belle, en ouvrant ce livre Qui doit doublement la charmer...
Bespire un bonheur qui fait vivre, Puis un parfum qui fait aimer !
verdier, le livre à la main.
Les Souffrances du cœur !
EDMOND, le livre à la main.
De la culture des Carottes'.
VERDIER, à part.
Le maladroit !. .. il va justement placer sa lettre dans le bréviaire du mari. (Haut.) Les Souffrances du cœur'.... Je gagerais que ce livre est la lecture favorite de M'"e Chaubert.
EDMOND, vivement.
En effet, elle, le lisait hier encore... Donnez, donnez!
Il s'empare du livre que tenait Verdier; et y place la
lettre.
VERDIER, à part, se levant.
Il a la bouche un peu dure, mais il sent la bride.
Edmond, après avoir remis le livre sur la table de iHme Chaubert, à droite de l'acteur. Voilà qui est fait!... Ah! monsieur, que de reconnaissance!... grâce à vos bons avis...
VERDIER
Moi?... je ne vous en ai pas donné. .. vous avez agi de vous-même, je m'en lave les mains.
Oui, oui, c'est convenu... Maintenant, il n'y a plus que la présence du mat i qui m'inquiète.
VERDIER
Chut! le voici!