NOTICE SUR M. DE MONTABEKT. XIX
C'est dans cette même année 4 834 que notre malheureux confrère fut frappé de cécité. Cet événement inattendu arriva comme un coup de foudre. Un coup de sang lui paralysa le nerf optique, et tous les secours de la science furent inutiles. Pendant quelques jours il aperçut une lueur rougeâtre , mais elle s'assombrit peu à peu , pour arriver à une obscurité complète. Le lendemain de ce terrible événement, il nous fit demander, et la première parole qu'il prononça d'un air souriant, mais qui cachait l'angoisse du cœur : « Vous voyez , dit-il , me voilà comme ce pauvre Homère. » L'excellent homme si cruellement éprouvé cherchait encore à consoler son ami. Dans ce triste état, ce n'était que par sa chaleur qu'il reconnaissait la présence du soleil; mais pour la perception de la moindre lueur de la lumière il y avait absence complète.
Dans cette affreuse position, sa philosophie ne l'abandonna pas. Ses hautes idées sur les arts le préoccupèrent avec une nouvelle ardeur. Il nous écrivait une fois : « Je sens que depuis le malheur dont le ciel m'a frappé , mes idées sont plus nettes et plus fortes : elles arrivent en foule ; mais mon plus grand chagrin est de ne pouvoir me lire. » Et comme pour lui il n'existait aucune division entre le jour et la nuit , dès qu'il était privé du sommeil il pensait et écrivait lui-même ses pensées, à la mine de plomb.