POUR EMBELLISSEMENTS. — LA GRACE
La vérité, c'est l'unité réelle et parfaite, c'est la lumière universelle, c'est la perfection, c'est Dieu; Dieu seul est la vérité, lui seul comprend, possède et est lui-même la vérité; mais nos idées sur la vérité sont incomplètes comme nous-mêmes individus. En sorte que ce ne doit être que la vérité collective, ou s'offrant collectivement à nous ici-bas , qui doit constituer notre idéal de la vérité ou de la perfection. L'œuvre de Dieu est parfaite collectivement, parce qu'elle est ce qu'elle doit être, avec son mouvement, sa vie, ses écarts individuels, et cela, parce que
224 i/artistaire 3 section xxvih.
Ja vie de Dieu est réparatrice de la vérité , et toujours triomphante à la fin du désordre ou de l'esprit du mal, antagoniste nécessaire à la vie divine, sans cesse active dans sa perfection. Aussi, dans les productions d'art, prendre pour vérité une répétition fidèle d'un modèle individuel, au lieu d'un modèle collectif, ce n'est pas agir selon le vrai ou le bon , le convenable, complément du beau. D'ailleurs, le mérite de l'exacte répétition ou manifestation d'une chose incomplète, mal choisie, n'est qu'un leurre, une déception , ce n'est pas la vérité. Que l'artiste réserve donc le mot sacré de vérité pour le choix d'un tout réellement beau par son unité, et très-justement exprimé, et que jamais il n'appelle du nom de vérité cette seule justesse de répétition.
Un peintre individualiste ne doit pas être étonné lorsque, croyant une de ses figures terminée, et la montrant à un connaisseur, celui-ci lui dit : Voici un calque excellemment pris sur l'individu, maintenant il vous faut en faire une belle figure.
Si , comme l'ont dit Platon et Buffon , l'art nous apprend à reconnaître les beautés et les écarts de la nature, l'artiste ne doit pas être un copiste des individus •qu'inconsidérément il appellerait nature, puisqu'il n'aurait point soumis ces individus modèles à l'art. L'artiste ne doit donc pas être seulement un faiseur, un auteur de fac-similé. Quelle que soit l'individualité
plus ou moins heureuse de son modèle, il doit se maintenir artiste, c'est-à-dire maître de s'en tenir à de convenables fac-similé obtenus d'après d'excellents modèles, ou maître aussi de rester absolument vrai dans son œuvre , malgré les changements améliorateurs qu'il lui faut faire et qu'il aura faits pour obtenir le beau.
Rarement un individu est à prendre tel qu'il est pour modèle, et il n'y a peut-être pas à Paris, à Londres ou à Pékin, un seul individu qui soit un représentant vrai et complet de notre espèce.
L'art est chose si transcendante qu'il sait soumettre à son autorité les individualités qu'il lui faut emprunter à la nature; et quoique ce soit au principe éternel et divin de la nature qu'il sait se conformer en mettant les œuvres de celle-ci à contribution, sa puissance n'en est pas moins admirable, puisqu'il ne produit jamais d'exceptions à ce même principe venu d'en haut, et puisqu'en cela il reste constamment et se constitue un modèle lui-même, ou un précieux enseignement.
L'art peut être plus vrai que l'individu pris pour modèle.
Un homme était parvenu à imiter avec sa voix celle du cochon. On fit venir et crier un cochon, parce que l'on croyait cette comparaison ou ce contrôle défavorable à l'imitateur, le contraire arriva ;
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la voix ou le grognement imparfait apparemment de cet animal pris pour comparaison, fut reconnu par tous les auditeurs comme paraissant la moins naturelle des deux. Cet homme avait su respecter un grand principe trop oublié des artistes : obtenir par l'art le vrai i le beau complet à Paide d'un individu incomplet.
Cette vue est-elle un dessin d'architecte ou d'ingénieur topographe? Dans ce cas, elle est bien; mais si elle est donnée pour une production du bel art de la peinture , c'est une pitoyable chose.
Quand vous donnez pour un beau tableau la représentation exacte d'une campagne, avec ses bâtiments sans goût et sans caractère, vous ne donnez qu'une œuvre qu'il faut appeler une vue; mais si vous annoncez comme étant une vue de site, les objets que vous avez très-artistement arrangés en y soumettant aux lois du beau des individualités , ce nom de vue ne convient plus à un tel ouvrage, cette production est absolument artistique.
Les individualités telles qu'elles conviennent à une œuvre graphique d'anatomie, à un herbier, à des dessins de fortifications , de constructions navales, etc., ne sauraient être admises dans l'art sans les modifica tions et dispositions artistiques du beau. Un peintre a bien d'autres devoirs à remplir que de reproduire fidèlement de tels individualités; son grand devoir,
INDIVIDUS MODÈLES SOUMIS A i/ART. 227
c'est celui de faire surgir de ces individualités un excellent, un instructif tableau.
La géométrie, la perspective, ou, pour mieux dire, Topticographie, conduit, il est vrai, à l'imitation que comporte l'image technique, mais doit venir ensuite, comme résultat, l'imitation que comporte l'image artistique.
Y a-t-il rien de plus naturel , mais de moins artistique , malgré sa nature individuelle et sa naïveté , qu'un inventaire rédigé par un juge de paix? Eh bien , fût-il écrit en vers excellents , cet inventaire ne deviendra jamais une œuvre d'art ; mais qu'un vrai poète l'arrange artistiquement et embellisse l'individualité de cette description, il parviendra peut-être à obtenir un assez bon fragment , un bon épisode, même pour un poëme épique.
Il y a les peinturages industriels , il y a les peintures artistiques. Or, l'artiste perd son titre quand il aspire à exceller exclusivement dans les premiers. En effet, tout peintureur industriel copie plutôt qu'il n'embellit; chaque chose ici-bas a son unité; l'artiste n'est donc point un industriel, puisqu'il commande aux individualités ; de même l'industriel ne saurait, sans usurpation , appeler œuvres des beaux-arts ses ouvrages si souvent dépendants des individualités et des pauvres exigences d'un métier.
Il faut du génie artistique pour reconnaître Puti-
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lité artistique , qui souvent est cachée dans une individualité qu'on peut mettre à contribution.
L'individu modèle qui servit à Myron pour exécuter en airain sa célèbre génisse, eût donc pu devenir entre les mains d'un statuaire étranger à l'art des embellissements, un ouvrage médiocre; l'habile artiste discerne donc dans la nature bien des choses précieuses que l'artiste inhabile n'aperçoit pas du tout.
On rencontre de belles étoffes partout, mais il n'y a pas partout des artistes assez habiles pour en faire de belles draperies.
L'œuvre du peintre devant être un miroir, il faut que celui-ci soit sacré? Vis-à-vis ce miroir, aucun individu pouvant être une profanation ne doit s'y présenter.
Les mains de la sculpture sont sacrées, et lorsqu'elles font leur chaste triage parmi toutes les individualités, l'artiste qui s'est fait un culte du beau, voit fuir sous ses doigts toutes celles qui seraient des profanations.
C'est par un seul mot de Pline, que nous savons traditionnellement que les sculpteurs grecs avaient pris pour canon de la figure humaine (canon signifie règle) une statue du célèbre sculpteur Polyclète; cette indication , dont jusqu'ici on n'a pas compris le sens, est une importante leçon , puisqu'il s'y agit du vrai moyen ou procédé comparatif et ostensible qui
fait rester dans le vrai l'artiste aspirant au beau.
L'art est bien puissant, puisqu'il désigne aux hommes ce qui est absolument nature, absolument vrai et vraiment possible ; en sorte qu'il sait établir dans des tables ou canons généralitaires ce possible et ce naturel comme une loi qu'il a le droit d'imposer, loi qui reçoit la sanction de la nature elle-même, puisque , malgré ses écarts , elle tend toujours au beau, au bon, c'est-à-dire à la perfection.
Le tracé, figure-canon de Polyclète , se trouvait donc chez tous les artistes , avec ses cottes , et sa marque d'étalonnage.
La figure que ce célèbre statuaire avait produite, non dans l'intention de l'offrir aux artistes comme un canon , mais dans l'intention seulement de représenter un doryphore , ou porte-lance , fut accepté unanimement pour le canon classique vainement cherché jusqu'alors. Ce doryphore, représenté debout, et dont la pose était très-simple , n'était donc l'image, ni d'un homme svelte, ni d'un homme trapu, ni d'un coureur, ni d'un lutteur, ni d'un adolescent, ni d'un homme d'âge, mais l'image de l'homme en général ; constitué selon ses proportions générales et son mécanisme général. C'était donc le canon exemplaire du vrai , au-delà duquel il n'était pas permis à l'artiste de trop s'aventurer lorsqu'il voulait modifier l'individu modèle conformément au
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caractère qu'il voulait et devait réaliser sur sa statue ou sur son tableau.
Si la limite de la sphère imposée par le canon généralitaire n'est pas respectée par les élans imaginatifs de l'artiste, ses excentricités seront vaines , absurdes et le plus souvent ridicules ; il sera sorti du possible ; il aura profané l'art.
Ce canon n'était donc que la règle du vrai ( lequel est, sans contredit, le fondement du beau) et non la règle du beau complet dans la figure humaine. Sans cette interprétation , les critiques eussent eu raison de dire : « Toutes les figures produites par l'art depuis l'adoption de cette règle du beau se sont donc ressemblées? »
Les traits réguliers de l'homme primitif qui ornait la terre reflétaient l'harmonie , l'ordre et l'unité de Dieu; le noble visage de l'homme annonçait donc une âme qui ne devait point finir. Dès lors , l'orgueil de Satan , esprit du mal , frémit, et il alla déchaîner les vices , résidus inactifs du chaos ; il les lança sur la terre, et la jalousie, la haine, la traîtrise vinrent flatter les criminelles espérances des cœurs. Le serpent de l'envie se sentit réchauffé, et bientôt le frère tua son frère ; bientôt les traits du visage s'altérèrent, et la duplicité apporta la laideur de ses ravages sur cette tête auparavant l'emblème et l'enseignement de la vertu. Ce fut donc la divine unité que
les beaux-arts s'efforcèrent de rétablir dans les âges primitifs où se perfectionnèrent les sociétés ; ils imaginèrent, à cet effet, l'archétype parfait de la tête, et c'est vers ce prototype (qu'ils nommèrent canon ou règle) que leur science rapprocha avec discernement la tête de l'individu choisi pour modèle. Ainsi , à l'aide d'un canon généralitaire, les embellissements ou les restitutions du beau rentrent dans l'unité de la nature ou du vrai.
Un canon généralitaire appliqué aux sept arts bellissimes est nécessaire; ainsi, les peintres et les statuaires ne sont pas les seuls qui doivent y avoir recours.
L'architecte doit avoir son canon de statique, la solidité constituant nécessairement le possible. Il doit avoir son canon d'optique lui rappelant le possible dans la perception visuelle toujours facile de l'ensemble ; enfin l'architecte commande au ciseau du sculpteur certaines formes ou objets décoratifs pour un édifice, et, dans ce cas, est souvent nécessaire un canon spécial du possible en fait d'exagération artistique selon telle ou telle distance autorisant le fouillé profond des creux, fouillé nécessaire pour soutenir de loin les effets significatifs de ces décorations.
Le poète aura son canon ou son possible grammatical : ainsi il peut dire : sur un arbre perché,
232 L^ARTISTAIRE, SECTION XXVIII.
au lieu de dire prosaïquement, perché sur un arbre; niais le canon grammatical retient dans ses élans d'étrangeté le poète; aussi n'oserait-il pas dire : arbre sur un perché. On comprend que le poète est retenu aussi par un canon de rimes et de mesures, etc.
Le musicien a les modes, les temps, les tons, etc., pour canons.
Le mime ne devrait jamais sortir de la vérité et du vraisemblable dans la déclamation, le geste, etc. Ne dépend-il pas de certains contrôles ou canons commandant aux poètes et aux gymnastes? Quant au vraisemblable auquel il est astreint comme interlocuteur, ou comme débitant ses monologues en présence des spectateurs, ce vraisemblable ne doit-il pas être réglé lui-même par le canon de situation scénique du personnage?
Enfin, pour ce qui est du gymnaste, son canon du possible est déterminé par les tables démonstratives du mécanisme ostéologique, et myologique de l'homme , et aussi par la loi de la pondération, comprenant la libre spontanéité. Le canon du possible pour le gymnaste est encore déterminé par la prescription scénique de la choréographie.
Il ne faut pas imaginer, mais il faut choisir sur la nature, c'est-à-dire sur les individus le caractère dont on a besoin pour son sujet; or, l'individu n'offre qu'un certain nombre d'indications de ce
caractère demandé; il faut donc compléter ce caractère on son unité sur la figure entière, et cela à l'aide du proportionnel (moyen indispensable); et comme il convient d'adopter des caractères d'espèces déterminées, il faut, en même temps, posséder ces canons de caractères. C'est ainsi que les Grecs avaient déterminé plusieurs caractères consacrés d'Apollon, 'de Diane, etc., et aussi des caractères de héros, et d'homme, toutes études sérieuses, qui faisaient l'objet de la gymnastique, canons de caractère qui, dans les écoles d'art, accompagnaient celui de Polyclète.
L'artiste a donc, outre le canon généralitaire pour se régler, le canon de caractère toujours présent devant lui, canon correspondant au mode du sujet. Ce canon de caractère fixe l'artiste lorsqu'il a à modifier les proportions de l'individu, modifications ou changements qui conduisent à exprimer les mouvements propres ou la grâce , mouvements ou dispositions dépendant de la loi de l'équilibration. Il y a, par exemple , sur le tableau offrant le canon de caractère appartenant aux figures d'enfant, le tracé des rapports proportionnels manifestés à telle ou telle époque de la croissance. Il y a le canon ou l'unité du caractère de l'homme sanguin, de l'homme bilieux, de l'emporté, du grave, etc., canons ou figures conservatrices de chacun des caractères positifs exprimés ainsi sur tout l'ensemble de ces figures ;
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en sorte que l'artiste ne peut pas trop s'écarter de ce canon dans les instants de déférence pour l'individualisme, et aussi dans les instants d'exaltation ou d'exagération.
Il y aurait même le canon de caractère pour certaines étoffes, la soie, la laine, etc., canons opposant ainsi le possible à l'indépendance de la fantaisie.
C'est ainsi encore que, pour bien rendre l'image du cheval trotteur, son allure et son caractère, l'artiste serait forcé de rester dans le vrai à l'aide d'un canon de caractère du cheval trotteur, canon dépendant lui-même du canon généralitaire du cheval.
Le prestissimo en musique comme Vandante ont chacun pour contrôle un canon de caractère. Ce canon de caractère du prestissimo, comme celui de l'andante, doit être dépendant du canon généralitaire déterminé par le possible de perception acoustique, puisque de l'extrême rapidité comme de l'extrême lenteur, l'un et l'autre s'écartant du vrai ou du possible, résulterait une exagération vicieuse qu'il faut éviter. Ce canon de caractère forcerait donc à rester dans le vraisemblable , et empêcherait de laides exagérations, tout en laissant à l'instrumentiste la faculté d'outrepasser un peu ce canon.
S'agit-il enfin de poésie? On conçoit que la chanson bachique, par exemple, l'élégie, l'ode, etc.,
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doivent se régler d'après leurs propres canons de caractère.
Au reste , n'est-ce pas ainsi que le magistrat doit toujours avoir pour canon de caractère , comme pour canon généralitaire, la justice?
Les beaux-arts sont les révélateurs , les reproducteurs , les metteurs en œuvre des belles proportions; la géométrie et le compas sont les fidèles auxiliaires de cette révélation. Le peintre resterait abandonné au hasard de ses inspirations , lorsqu'il veut embellir, s'il ne savait pas coter avec le compas les mesures positives du corps, et s'il ne savait en prendre les tons et les teintes pour les soumettre à l'aide d'instruments comparateurs, aux modifications qu'il veut obtenir, ces modifications étant prescrites par la beauté, par la convenance.
L'art restera donc profané , et les embellissements par les changements vraiment proportionnels n'auront pas lieu tant que l'artiste ne reviendra pas à la géométrie et à sa loi , sans laquelle l'imitation et les rectifications ne seraient que des faussetés prétentieuses.
Quelle bizarre inconséquence de se déclarer artiste appréciateur respectueux de la nature , et de se refuser cependant à reconnaître, par l'analyse technique de ses exactes mesures et de ses individuelles proportions, cette nature qu'on prétend si souvent embellir !
236 l'artistaire , section xxvih.
C'est toujours la science de la géométrie qui doit opérer les embellissements nécessaires sous le commandement de l'artiste ; il ne lui suffirait donc pas , par exemple , pour apetisser avec vérité une branche, d'en rapprocher vers le milieu les deux coins, ce serait déformer. Dans ce cas, il faut employer le procédé proportionnel et positif du compas , car le sentiment seul, qui trompe presque toujours, égarerait le dessinateur, le sentiment lui servant seulement à reconnaître qu'il s'est égaré.
Si la géométrie est indispensable pour réaliser la graphie des proportions, elle l'est pour réaliser la graphie des mouvements du corps humain, qui, de toutes les machines connues, est la plus mouvementée. Ces mouvements apportent donc de grands changements dans les langueurs de certaines parties ; les os changent de position , et leurs apophyses se déplacent ; la fluctuation des parties molles rend différent ce qui, dans la station immobile, était de chaque côté dans un état de parité, etc., etc. Or, comment l'œil seul pourrait-il apprécier et commander la graphie de toutes ces complications toujours vraies , même sur les très-petites parties? il ne le peut; mais la géométrie en a le pouvoir, et l'œil ou le sentiment, aidé de cette science doit toujours en vivifier artistiquement les résultats.
Étudier constamment les objets , et par dessus
tout le corps humain , ce n'est donc pas obéir seulement à ce précepte de toutes les écoles : Imitez la nature, ou à ce précepte du philosophe antique : Connais-toi toi-même; c'est obéir à la science, c'est étudier par dessus tout et constamment les applications graphiques de la géométrie pratique et du compas ; ces applications ou ces procédés graphiques , connus dans l'antiquité , sont parvenus jusqu'à nous.
Ceux-là n'ont pas pratiqué les beaux-arts , et ne les ont pas approfondis, qui se sont vus réduits à dire de la grâce qu'il est impossible de la définir, et qu'elle n'est qu'un je ne sais quoi.
La grâce, c'est le mouvement de la beauté , puisque des formes belles géométriquement ne constituent pas toute la beauté d'un corps susceptible de mobilité ou de disposition apportant le mouvement et constituant la pose. Or, la grâce , c'est cette condition complémentaire de la beauté, le mouvement d'un beau corps humain ou de tout autre bel objet devant être en harmonie ou ne faire qu'im avec ce corps ou cet objet. On peut donc dire qu'il y a les grâces de la beauté.
La grâce, cette condition du beau, semble avoir été découverte dans la figure humaine, et c'est de ce point qu'on est parti pour la trouver aussi sur tant d'autres choses. Aussi la pétale d'une fleur, une
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branche, etc., ont un mouvement, de même qu'un bras , un torse , un tour de tête , ont leur mouvement, et par conséquent leur grâce. On peut encore rappeler la grâce de jeunes animaux , grâce résultant de Theureux mouvement de leurs membres , conformément à l'état de leur mécanisme , de leur instinct, et de l'action qu'il manifeste. Ces applications du mot grâce servent donc à démontrer qu'elle n'est que le mouvement de la beauté.
On peut dire aussi qu'une draperie a de la grâce , lorsqu'étant belle par la disposition de ses plis et de ses masses, son mouvement libre est convenable au sujet. C'est cette unité ou conformité entre le mouvement (toujours animé du sujet) et le sujet lui-même qui augmente le charme de celui-ci en le rendant complet et excellent. Si , au contraire , ce mouvement était en discordance avec le sujet, il en altérerait l'unité , il en altérerait la vérité.
Il faut que dans toute image artistique du pinceau, la grâce ajoute le charme de sa propre vie à la beauté des formes et des couleurs; c'est ainsi qu'en respirant le parfum exhalé par les fleurs, nous ajoutons au plaisir que cause leur beauté.
Ainsi on trouve de la grâce dans le port et le geste d'une belle femme, lorsque le mouvement constituant ce port et ce geste est convenable à l'action et à l'individualité de cette belle personne. Il faut con-
INDIVIDUS MODÈLES SOUMIS A i/ART. 239
dure que la grâce est le mouvement de la beauté , mouvement toujours charmant, parce qu'il est libre, aisé, facile, spontané et naïf, étant le résultat d'une harmonieuse organisation individuelle , et propre à l'espèce du beau corps qui s'anime , qui agit. L'art, lorsqu'il répète ces choses, produit lui-même la grâce.
Quand dans un poëme réunissant les conditions du beau, il existe un mouvement conforme à ces éléments du beau , notre sentiment éprouve un doux saisissement, un charme que nous appelons volontiers grâce , mais qu'on a préféré appeler un je ne sais quoi, et cela, afin que l'esprit, par son appareil analytique ne vienne pas distraire notre sentiment ; cependant le philosophe enseignant le beau et ayant à définir la grâce , ne saurait pour cet effet proposer ce je ne sais quoi. Il n'a point à craindre de distraire le sentiment, et il déclare que cette grâce sentie est explicable. Il démontre donc que la grâce est le mouvement de la beauté, soit qu'on la signale dans les productions de Fart, dans les compositions ou les ensembles, soit qu'on la signale dans les objets de la nature. Ce philosophe ajouterait : Le sentiment seul, c'est l'animal ; le sentiment et la science, c'est l'homme.
l'artistaire, SECTION XXIX.
SECTION XXIX
la beauté complète de l'exécution, et son degré d'importance dans l'art.
Evidemment, les beaux-arts ayant pour principe le beau en toutes choses, l'exécution de l'œuvre doit être asservie à ce principe. Ainsi, quoiqu'on reconnaisse que dans les beaux-arts l'esprit et le cœur ont plus de part que la main, celle-ci doit se montrer habile dans la partie d'exécution qui la concerne ; et quand on dit la main , en parlant du sculpteur, du peintre et de l'architecte, cela s'entend (par extension) de la voix en musique, de l'adresse avec laquelle on façonne les vers en poésie, ainsi que du geste facile, libre et aisé en mimique et en gymnastique.
Plusieurs locutions sont admises pour signifier l'opération manuelle dans quelques-uns des beauxarts ? ainsi que les caractères de cette opération manuelle. On dit donc : avoir de la main, avoir de l'habileté à manier le pinceau, le ciseau, le burin, etc., le faire du pinceau adroit : adroite et facile exécution, exécution maladroite et peinée, lourde, sans agré-
ment : moyens simples et expéditifs d'exécution etc.
L'assurance du pinceau et du crayon diffère de ce qu'on appelle résolution de la main; la première est de la dextérité, la seconde est de l'intelligence artistique.
L'exécution a ses laideurs comme ses beautés : en poésie il y a des négligences de syntaxe, des maladresses de style, de fâcheuses équivoques, etc. En musique, n'y a-t-il pas un archet, un doigté, un gosier maladroit? En peinture, on est blessé de l'irrésolution, de la gaucherie , de la timide maladresse du pinceau, de sa négligence ou malpropreté. La touche d'un pinceau toujours assuré, ses fines discrétions, ses hardiesses heureuses et persuasives; d'autre fois son audace indicative et ses pétulants artifices, et souvent ses soins minutieux deviennent autant de beautés de la peinture. Enfin certains dessins ne choquent-ils pas par un crayon mou et péniblement minutieux, par des tracés embarrassés et embrouillés? Dans son tableau, le peintre manifeste donc, à l'aide d'une belle touche, le caractère ou l'aspect d'une mise au net, et nullement d'un brouillon chargé de tâtonnements, de repentir et d'hésitations timides. Enfin, en sculpture, il y a le tâtonnement misérable de l'outil , et aussi l'insouciance pour le travail adroit et distingué; aussi le sculpteur, comme tout autre artiste, doit-il s'essayer
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à part, quant à l'exécution, avant d'improviser sans retour. Pour ce qui est de l'architecte, il manifeste aussi une adresse d'exécution dans ses moyens de construction, puisqu'il doit présider sans cesse à cette construction ; et si l'architecte manifeste aussi la beauté d'exécution, il va sans dire que c'est clans l'œuvre construite, et non sur le papier (lequel doit exprimer d'une manière très-intelligible, mais sans séduction de pinceau, le projet) qu'on doit remarquer et goûter la beauté d'exécution. Quant au mime, ne s'essaie-t-ii pas à part avant de jouer un rôle ; et, s'il est chanteur, ne fait-il pas un triage entre plusieurs manières d'exprimer? Enfin , le gymnaste ne manque pas, on le sait, de choisir, pour sa danse, pour sa pantomime, la meilleure parmi plusieurs combinaisons d'exécution, combinaisons qu'il a mises artistiquement à l'épreuve.
La théorie des beaux-arts distingue , en la condamnant, une dextérité corruptrice du sujet, parce qu'au lieu de compléter l'unité du sujet par l'unité de la pensée , cette dextérité l'altère en y restant étrangère. Être adroit de la main, du gosier, de tout le corps, et aussi de l'esprit, est souvent un obstacle au succès, c'est-à-dire à la bonté de l'œuvre, car l'artiste, en se délectant dans cette dextérité, dont il ne sait pas se défier, produit deux choses au lieu d'une : il fait voir dans sa production que l'ouvrier
n'a pas été d'accord avec l'artiste. N'y a-t-il pas des écoliers qui, ayant sous les yeux une série d'épithètes et de termes imprévus, étincelants, stupéfiants, etc., vont composer un texte pour l'enrichir de ces trouvailles? Le lecteur, désorienté par ces distractions, ne sait plus ou il en est, et l'écolier appelle cela un triomphe. Pourquoi ces gazes légères plus adroitement peintes que le visage sur le portrait de cette vieille dame? C'est que le peintre savait faire briller une stérile dextérité, lorsqu'il représentait des gazes. Enfin, pourquoi ce contre-sens des doigts qui badinent si vivement dans cette romance plaintive? C'est que l'adresse des doigts paralyse chez le chanteur et chez l'amateur le sentiment du sujet.
Sache donc, artiste étranger à la belle, à la juste exécution, que si la maladresse est une irrévérence envers ton art, une exécution adroite, mais peu conforme au caractère du sujet, est aussi une irrévérence.
La question du fini se présente rarement sous son véritable point de vue à l'esprit de l'artiste, et plus rarement encore à l'esprit de l'amateur de l'art.
Finir un ouvrage d'art, c'est s'attacher à lui donner le plus de perfection possible, car sans cette tendance de l'artiste, l'ouvrage pourrait être rendu poli, léché, et souvent acquérir par cela même un caractère faux, c'est-à-dire contraire au mode du sujet, au lieu
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d'arriver à cette plus grande perfection possible, qui
est l'objet du fini.
Mais il est une condition sans laquelle ne serait pas complète la beauté de l'exécution, c'est le sentiment individuel présidant à l'exécution, et cette qualité constitue une espèce de beauté toute particulière à l'art, puisqu'elle est indépendante de la beauté des objets modèles et des objets embellis et déjà disposés par l'art. C'est parce que l'exécution ainsi que d'autres conditions sont nécessaires, c'est parce que l'art doit être soumis au mode ou sujet que le peintre Jean Cousin est critiqué comme étant trop mou du pinceau dans l'exécution de son jugement dernier ; aussi le graveur Pierre de Jode crut-il devoir rendre la copie qu'il en fit énergique d'exécution. C'est ainsi encore que le burin ferme de Gérard Audran vivifia les batailles d'Alexandre, que Le Brun sut concevoir, il est vrai, avec chaleur et animation, mais dont l'exécution, contraire au mode, fut refroidie sous la mollesse du pinceau du premier peintre de Louis XIV. Il faut donc remarquer encore qu'il y a la beauté expressive de la touche propre à l'artiste : il y a l'expressive et convenable exagération du trait, celles des teintes, des mouvements : enfin il y a tout l'accent artistique s'exhalant si souvent par inspiration pendant la production. C'est encore une beauté d'art particulière que l'exagération sculpturale commandée par l'archi-
tecture au ciseau du sculpteur, et à l'architecte même, au sujet de certaines saillies et de certaines profondeurs ; c'en est une que l'exagération inspirée par le sentiment de l'acteur sur la scène, soit dans ses gestes, soit dans sa diction. Enfin, la musique, la poésie, la gymnastique, reçoivent du sentiment individuel de l'artiste un accent tout particulier; en effet, le plus souvent ce n'est pas la mesure positive, c'est la mesure perçue à distance que manifeste spontanément cet accent de l'artiste , qui complète ainsi dans son œuvre la beauté de l'exécution.
Oh ! oui, l'exécution d'une œuvre d'art doit être complètement belle , mais c'est afin d'être digne de servir une plus grande beauté, celle du sujet.
Ce qu'on appelle le faire ou l'exécution doit être dirigé par la même vertu qui a présidé à l'ensemble.
Une exécution magistrale, toujours modifiée selon le caractère du sujet offert par l'art, et toujours saisissante par une belle facilité, sera, en tout temps, distinguée d'une exécution de parade bravant avec inintelligence tous les modes, pour dominer par la fascination du métier. Cette exécution de parade est même odieuse lorsqu'en peinture, par exemple, elle insulte au dessin. Quelle sotte fierté que celle d'un pinceau facile qui badinerait gauchement avec la forme !
C'est à vous , habiles dans le métier, mais inha-
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biles dans la création d'un ensemble, que s'adresse la critique d'Horace , lorsqu'il dit : Apprenez donc à faire un tout, vous qui savez si bien, en traitant les cheveux, exceller dans leur imitation.
Homme de métier, dans aucune production des beaux-arts , tu ne dois chercher à dominer l'artiste.
Qu'elle est grande la différence entre le mérite du métier, toujours acquise par la pratique constante, et le mérite des grandes créations et combinaisons artistiques, ne pouvant jamais résulter que d'un beau génie !
En quoi consisterait l'importance de l'exécution , si ce n'était dans la puissance qu'elle ajoute à la pensée réalisée déjà par la composition?
Tu insultes au bon sens, homme prétentieux, en nous étalant l'adresse du métier; tu nous crois donc incapables de juger la maladresse de la pensée ?
On n'arrive pas aux beaux-arts par le métier , mais on arrive au beau métier par les beaux-arts.
L'âme des sculpteurs grecs était si noble, qu'ils semblaient avoir honte de leur beau métier. Poussin aussi aurait rougi de la recherche de son pinceau , car, étant fier de son titre d'artiste , il eût redouté celui d'ouvrier.
Le trop beau métier ne saurait faire un artiste , il ne fait le plus souvent qu'un beau diseur de pauvres choses.
Il n'est que trop grand, le nombre des artistes faisant sottement parade de leur asservissement à la mode de leur époque et aux exigences de sa tyrannique ostentation. S'ils sont peintres , ils font parade d'un certain pinceau et de certaines recettes de palette; s'ils sont sculpteurs, d'un certain jeu de ciseau ; et s'ils sont architectes, d'un goût convenu d'ornementation. Sont-ils poètes, ils donnent aux vers le tour à la mode : sont-ils musiciens , chanteurs et instrumentistes, ils savent mettre à la mode l'action de leur larynx et de leurs doigts. L'allure du mime est asservie à une singerie et aussi à une diction d'emprunt, et les muscles du gymnaste obéissent à la consigne des élégants du jour.
L'artiste qui réserve tous ses efforts pour le beau métier n'est-il pas traître à son art et à la société, puisqu'il emploie les séductions de l'outil pour détourner l'esprit des belles et morales pensées que l'art doit toujours rendre éloquentes et que le public a le droit d'exiger de l'art?
Comment aimerait-on, admirerait-on l'adresse seule qui se présente avec la prétention au génie? Le pinceau de l'ouvrier ne sera jamais pris pour le pinceau du peintre poète.
L'adresse ou l'habileté générale artistique a son unité ; la seule adresse ou habileté de la main ne doit
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donc point trop ressortir puisqu'elle altérerait cette unité. Que serait-ce si cette habileté de la main dégénérait en prétentieuse bizarrerie ?
Se parer du titre d'artiste lorsque perfidement on n'étale que du métier, c'est se placer au-dessous de l'artisan, puisque celui-ci est sans usurpation ce qu'il promet d'être et ne prétend guère paraître plus qu'il n'est en effet.
Quelle malheureuse petitesse d'esprit que celle d'un observateur artistique qui, voyant ou entendant pour la première fois une œuvre d'art, commencerait son appréciation par l'examen de l'exécution mécanique de l'œuvre ou l'examen du métier ! Lors donc que le public et les artistes recherchent, avant tout, le beau métier, les ennemis de l'influence morale des beaux-arts se réjouissent, puisqu'ils reconnaissent que l'art est bien près de perdre tout son autorité.
Comme par exécution plusieurs personnes entendent toute la confection de l'œuvre, il paraît convenable de considérer l'exécution comme devant être belle parce même ensemble constituant toute cette confection et réalisant toute la conception.
L'importance d'une exécution complètement belle, et par conséquent parfaitement convenable, est donc démontrable encore par la condition de vérité acquise par sentiment et facilité ; ainsi exécution , laquelle dans un chef-d'œuvre d'art est souvent confondue ou
comme non distincte avec la beauté de conception dirigeant toute la confection de l'œuvre; dans un tableau, par exemple, les gazes légères, les soiries chatoyantes , le scintillement coloré des pierreries, etc., toutes choses étant des parties essentielles du tout ensemble, sont devenues des beautés lorsque leur exécution heureusement vraie ne détruit en rien le vrai des formes de la figure humaine, etc.
Quand la sculpture offre des plis de draperie faisant illusion, cette vérité est presque une beauté. La naïveté des mains, des pieds et des cheveux dans la figure du Tireur d'épine (cette jolie statue grecque), ses cheveux mêmes sont dans ce cas ; on y admire la fermeté et la netteté adroite et vraie du ciseau.
Les substructions , construites si anciennement pour les égouts de Rome par les Tarquins, nous émerveillent par une solidité qui les ferait croire construites d'hier.
Dans la mimique, l'exécution très-vraie est une réelle beauté, etc. Il fallait voir la célèbre Duchénois, à son début au Théâtre-Français et dans le rôle de Phèdre, se soulever lentement de son siège comme une somnambule en délire d'amour et avancer les bras avec une curiosité passionnée en disant, en proie qu'elle était à ses criminelles illusions :
Quand pourrai-je, à travers une noble poussière , Suivre de l'œil un char fuyant dans la carrière ?
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Une joie d'admiration et un subit étonnement saisirent à cette vue tous les spectateurs. 0 artifice de l'exécution artistiquement vraie, vous confondez les routiniers de coulisse, vous confondez aussi les prôneurs exigeant dans l'exécution artistique d'inutiles trivialités! 0 magique exécution de Racine, grand poète trop peu compris par tant de critiques d'aujourd'hui !
Enfin, pour ce qui est de l'art de la musique et de l'art de la gymnastique, l'heureuse adresse du gosier, une excellente embouchure, un archet obéissant avec facilité, bien des vérités enfin dans la partition , ne sont-ce pas autant d'éléments particuliers, du beau? Quant à la gymnastique, la facilité de faire les mouvements du corps n'est-elle pas une belle conception de l'œuvre?
SECTION XXX
NÉCESSITÉ DE L' ENSEIGNEMENT THÉORIQUE ET PHILOSO- PHIQUE DES BEAUX-ARTS, DANS NOTRE ÉDUCATION.
Les beaux-arts ne seront connus, appréciés et institués que lorsqu'ils seront enseignés publiquement, et qu'ainsi l'étude théorique et philosophique de ces mêmes beaux-arts fera partie de notre éducation.
Puisque les beaux- arts, au dire de presque tout le monde, ont la faculté de toucher , de saisir l'âme, et de lui imposer par toutes sortes de beautés , il est évident qu'il n'est pas permis de les déguiser, de les détourner, de les délaisser et de ne pas compléter notre éducation à l'aide de leur enseignement.
La magie et la force d'attraits des beaux-arts sont reconnus; mais personne ne s'aperçoit que l'on fait semblant de nous démontrer quelle est leur vraie utilité. Beaucoup de professeurs ne les enseignent donc que comme des moyens de distraire agréablement, de complaire à la vanité et d'acquérir de l'argent.
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Si dans l'éducation la culture des arts d'agrément ne tend pas à enseigner les principes, les éléments du vrai beau, elle servira à enseigner la vanité. Les jeunes élèves qui croiront avec le vulgaire des parents que les succès dans ces mêmes arts d'agrément sont très-méritoires, négligeront des talents bien plus utiles, mais qu'ils appelleront dédaigneusement talents de nécessité. Les applaudissements, les couronnes doivent donc être réservés à l'élève qui se sera le plus exercé à comprendre et à reproduire le beau. Dans les pensionnats, on ne doit tendre aucun piège.
Demandez à cette jeune personne qui de tous côtés reçoit des félicitations sur son excellence dans les arts d'agrément, parce qu'elle a une main brillante sur le piano, parce qu'elle expose ses tableaux au salon du Louvre, et que sa danse la fait remarquer dans les premiers bals de nos capitales ; demandezlui quelle est l'obligation imposée à toute personne qui met au jour des productions d'art , elle répondra que sa seule prétention, c'est d'obtenir les suffrages des gens de goût ; mais, hélas ! elle ignore que tous ceux qui ont le talent de dire ce que c'est que le goût du jour, sont appelés gens de goût.
Il faudrait qu'on démontrât dans l'éducation l'unité du caractère tout moral, tout social des beaux-arts, personne alors n'oserait les profaner;
ceux qui en parlent les respecteraient, ceux qui les pratiquent les honoreraient.
En Grèce le sentiment des arts entretenu dans le public par mille chefs-d'œuvre d'art, était une garantie contre l'ignorance ou le caprice des administrateurs de ces mêmes arts ; mais chez nous, où sont les chefs-d'œuvre réellement capables de fixer le goût et l'idée des masses, puisque tous les dix ou vingt ans de nouveaux venus, soit artistes, soit critiques , s'évertuent impunément à ridiculiser leurs devanciers, et puisque ces nouveaux critiques ou artistes à la mode sont accueillis par les chefs des administrations artistiques, chefs fascinés, ou qui sont complices de ces vicieux novateurs ? Ainsi, malgré le respect que l'on doit au suffrage du public, il nous faut autre chose que cette confiance dans le public, laissé jusqu'à présent, et comme à dessein, étranger à la connaissance des beaux-arts ; il nous faut absolument cette même connaissance des beauxarts dans notre éducation.
Si les beaux-arts sont moralisateurs, leurs principes doivent être enseignés à tous et constituer un point fondamental de l'éducation de tous. Or, puisque bien des législateurs, des directeurs des beaux-arts n'auraient peut-être pas appris à connaître réellement ce caractère moral et social de ces mêmes arts, comment pourraient-ils penser à les faire tourner au
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profit de la société? Et si, ce qui serait pis, ces mêmes hommes voulaient les accaparer au profit de la corruption , ils n'y parviendraient pas, si la nation, habituée à vénérer ces mêmes beaux-arts à Paide de renseignement artistique reçu dans une libérale éducation, reconnaissait leur utilité, leur sainteté.
Qu'on se figure l'imbroglio artistique qui de nos jours domine nécessairement dans le cerveau d'un administrateur des arts! Il faut qu'il ait tout à la fois et pêle-mêle dans sa pensée : les danses de nos bals, dans les solennités et dans nos théâtres , les jolies petites toiles à effet du salon, les magots de nos chapelles, la musique barbare des chantres aux jours de grandes cérémonies, nos habits d'apparat et les costumes scéniques, les couronnes décernées dans les pensionnats, les applaudissements des flatteurs de haut rang, ceux des écrits périodiques, et les explosions d'ambitions parmi les très-jeunes élèves en beaux-arts. De plus il lui faut avoir la mémoire chargée de tous les noms des artistes en vogue, vogue variable , mais qu'il a à ménager. Il trébuche donc à chaque pas dans le jugement qu'il lui faut porter, victime qu'il est d'ailleurs de la prétention nationale à l'infaillibilité en fait de bon goût. Aussi le plus loyal administrateur, se trouvant égaré et dominé, finit par délaisser le vrai but, celui de servir, à l'aide des arts, la société.
Chacun peut donc concevoir ce qui est à attendre de ces directeurs, de ces protecteurs et soi-disant connaisseurs, à qui ii est impossible d'être initiés aux beaux- arts, cette initiation n'ayant point fait partie de leur éducation.
On doit conclure qu'étudier, cultiver réellement les beaux-arts, ce n'est pas en faire un passe-temps agréable à la vanité , c'est s'exercer aux combinaisons productives de l'harmonie ou du beau, c'est étudier, c'est manifester le principe du beau, lequel comprend toujours la convenance ou le bon ; c'est par conséquent s'exercer, à l'aide de ce principe, aux combinaisons qui nous rendent familière et sacrée la vertu.
Dans les temps où les hommes qui cultivent l'art ne savent pas lui faire produire et émettre, en dehors de lui, les instructives merveilles qu'il recèle, il arrive que ceux qui sont chargés de démontrer et de professer l'art ne sont guère moins stériles.
L'art doit être vulgarisé, il est vrai, puisqu'il est un enseignement obtenu par tradition ; mais ces traditions doivent parvenir de sanctuaires en sanctuaires. Nos académies, nos écoles privées seraientelles ces sanctuaires? Les chefs y donnent-ils toujours pour règle ce qui est à faire et non ce qui se trouve dans leurs propres œuvres? Les écoles ontelles des gardiens assermentés et préposés contre
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l'envahissement de la routine et de la mode ? Non, assurément; et pour ne citer qu'un exemple emprunté à Fart de la peinture, nous devons dire qu'il existe dans les ateliers un véritable argot, qui semble être une langue sacrée dont se servent les initiés et qui s'applique surtout à la pratique de l'art, argot que ces praticiens varient tous les dix ans et par lequel ils semblent tenir éloigné de la vraie initiation artistique tous les amis de la langue nationale.
On pourrait objecter que les droits de l'imagina*tion artistique laissent l'artiste libre ; mais on ne saurait admettre que le professeur, le démonstrateur doivent avoir leur complète liberté, car le devoir du professeur est non moins sacré que celui de l'artiste ; et le mal qui résulterait des fausses démonstrations d'un professeur seraient plus funestes que le mal résultant des œuvres vicieuses offertes par un artiste. Si donc les lois ne peuvent pas imposer des prescriptions à l'artiste producteur, elles doivent en imposer au professeur démonstrateur.
Chez les anciens, l'art relevait de la Divinité , il était donc sacré. Chez les modernes, il relève du caprice des mœurs et de la versalité de la mode , il n'est donc pas institué.
SECTION XXXI