‹ L'artiste, comédie-vaudeville en un acteChapitre 10 sur 15 · SCÈNE · texte numérisé non relu

SCÈNE

RAYMOND , puis EMILIE.

Dieux ! quelle voix ! et quels procèdes ! ma fille, ma fille.

EMILIE

Eh Lien ! que voulez-vous ?

RAYMOND

Donne-moi la clef de mon piano., bon, la voila. {Ouvrant le piano.)

EMILIE

Que voulez-vous faire ?

RAYMOND

Ce que je veux faire., du Rossini première qualité. Air : Delà légère, ou qu'un poète.

En musique,

Je m'en pique , Je ne suis point fanatique.

Rossini , c'est l'homme unique , Le dieu d'aujourd'hui

C'est lui- Paësiello dans son art Certes , vaut bien qu'on le cite.

Haydn a du mérite , Et j'estime assez Mozart ; Mais qu'on e'tait dans l'enfance , Et quelle pitié , bon dieu !

Lorsqu'on admirait en France Grétry , Berton , Boyëldieu !

En musique ,

Je m'en pique , Je ne suis point fanatique.

Rossini, c'est l'homme unique, Le dieu d'aujourd'hui

C'est lui.

EMILIE

Eh ! mon dieu ! que vous a-t-il donc fait?

RAYMOND

Ce qu'il m'a fait., attends donc, je crois que cest dans son genre. ( // chante en s' accompagnant)

Troppo languir Per una bella , Mi fa morir Tra, la, la , la.

EMILIE

En vérité , je crois que mon père est devenu fou.

RAYMOND

Troppo languir Per una bella.

(Il se met à écrire, et parle en même temps.)

A propos , tu ne sais pas., ton M. Edouard, ce jeune homme si riche.. (Se mettant à chanter.) Troppo languir.

Emilie , vivement.

Eh Lien ! mon père , M. Edouard ?..

RAYMOND

Aussi, tu m'interromps; tu me iais perdre mon motif., un thème magnifique.

EMILIE

Que disiez-vous tout-a-1'heure de M. Edouard ?

RAYMOND

Je dis qu'il y en a tant qui s'enrichissent, qu'il n'est pas étonnant que d'autres se ruinent.

EMILIE

M.Edouard, ruine !.. cela n'est pas possible.

RAYMOND

Non., un banquier., cela ne s'est jamais vu , il n'oserait pas., le voilà réduit a donner des leçons pour vivre.

Air : Un motif plus puissant , je pense.

Ce revenu pourra bien lui suffire , S'il est vrai qu'il ait du talent ,

EMILIE

Oui, j'en conviens, il en a : c'est-à-dire Il en avait , tant qu'il fut opulent.

Mais c'est ainsi dans cette grand ville , Pour du talent., cent fois j'en fus témoin , On en a trop , tant qu'il est inutile , On n'en a plus, dès qu'on en a besoin.

(Raymond chante la ritournelle de l'air, à demi - voix , puis très-fort, et dit àsajille:)

RAYMOND

Tiens, ma fille, je t'en prie, fais un instant le second dessus.. Ira., la., la., la., la., et moi , la basse , vois-tu., pon , pon , pon , pon , ( On sonne.) La , on vient encore m'inperrompre au plus beau moment. (On sonne toujours) Assez, assez, (se ùoucJiant les oreilles.) Assez., mon morceau qui est en s/, et cette maudite sonnette qui me fait un ut continuel ; si , ut , si , ut., drelin , drelin , drelin.. c'est fini., il faut que je change ou ma sonnette ou mon morceau.

(Emilie pendant ce temps a été ouvrir.)

SCÈi\E8.

Les Précédens, EDOUARD, sous les habits et la figure de

Verbois)

EMILIE

Mon père , c'est M. Verbois , ce marchand brocanteur de ce matin.

RAYMOND

C'est-à-dire , que je ne peux pas travailler un instant.. Laissenous, que je me dépêche de m'en débarrasser. (Emilie sort, Raymond fait signe à Edouard d'approcher.) Voyons, monsieur, de quoi s'agit-il ?

( Il fredonne)

Troppo languir Per una bella.

(Edouard se met à fondre en larmes, Raymond , étonné, s'arrête.)

Eh bien , qu'avez-vous donc ?

EDOUARD

C'est que votre voix m'a rappelé celle de madame Verbois , ma pauvre femme. Ah ! je ne peux pas entendre chanter un seul air de basse-taille sans que.. (Il se remet à pleurer.)

RAYMOND

Ah ! monsieur , je suis désolé.

Il n'y a pas de quoi , monsieur.. ( Lui donnant un papier.) Voilà de quoi il s'agit.

RAYMOND

Oui, je vois bien ; c'est à vous qu'on a cédé mes créances ; M. Verbois , marchand brocanteur.

EDOUARD

Le matin., et choriste de l'opéra le soir.

RAYMOND

Ah ! vous dansez.

EDOUARD

Depuis quarante-cinq ans , et il est impossible d'avoir une existence plus agitée. (Pleurant.) Ah ! ma pauvre femme.

RAYMOND

Si vous voulez , nous parlerons d affaires un autre jour.

EDOUARD

Non, monsieur, cela me distrait. (Lui montrant les papiers.) Vous voyez de ce côté les quatorze cents francs que vous me devez.

RAYMOND

Oui , mais je ne vois pas les tableaux qu'on a saisis chez moi , 1 autre semaine , et qu'on a dû vendre..

ÉDO! Al*. I).

En voici la note., i ° le tableau d'histoire..

Oui , une bataille magnifique.

EDOUARD

Vous savez que dans ce moment les tableaux de bataille..

Raymond , à part.

Ils l'auront laisse aller pour rien., c'est une bataille perdue.

EDOUARD

Le tableau d'histoire neuf cents francs.

Raymond , étonné.

Neuf cents francs., je n'en ai jamais vendus ce prix là.

Edouard , à part.

Je le crois.. (Haut.) i° pour le tableau de genre., vous savez que tout le monde en fait , sans cela , on l'aurait mieux vendu. Le tableau de genre, quatre mille francs.

RAYMOND

Qu'est-ce que vous me dites-la? Je n'en reviens pas., quel art que la peinture ! quatre mille fr. , des tableaux de genre.

EDOUARD

3°. Un portait de femme., une figurante a l'ope'ra., (77 se met à pleurer.)

RAYMOND

Eh bien ! qu'avez- vous donc ?

EDOUARD

C'est celui de madame Verbois..

RAYMOND

Comment , cette petite femme que j'ai peinte , il y a quinze jours.

Edouard , pleurant. C'était la mienne , et le portrait était d'une ressemblance., vous sentez bien que je n'ai pas regarde au prix.

RAYMOND

Quoi , c'est vous qni l'avez acheté.

EDOUARD

Un portrait de femme, quinze francs.

RAYMOND

Je ne le souffrirai pas , et au lieu de spéculer sur votre douleur , cest a moi de réprimer les excès ou elle pourrait vous conduire., je vous cède le portrait pour rien.

Répertoire Dramatique.

Edouard , pleurant.

Ah ! monsieur !

RAYMOND

Comment, madame Verbois était figurante a l'Opéra !

EDOUARD

Au côté gauche , et moi au côté droit. Nous avons été séparés pendant vingt-cinq ans , et nous ne nous réunissons que dans les morceaux d'ensemble , et aux tableaux finals., ah ! monsieur, quelle femme !

Air : Vent brûlant d'Arabie.

Aimable autant que belle , En moderne Ninon , On ne voyait chez elle Que des gens du bon ton ; Maint et maint diplomate Russe , prussien, anglais ; Son boudoir , je m'en flatte , Etait presqu'un Congrès.

Et quel talent ! comme elle dansait ! c'était une grâce., une vivacité., l'orchestre ne pouvait pas la suivre., ah ! ma pauvre femme , jamais je ne pourrai l'oublier.

RAYMOND

Je n'ai pas besoin de vous demander si vous faisiez bon ménage?

EDOUARD

Ah ! certainement ; aussi bon qu'on peut le faire à l'Opéra., je me rappelle un tour quelle me fit une fois , ma pauvre femme., c'était un soir dans l'opéra d'Armide ; car il faut vous dire que j'adorais madame Verbois ; mais j'étais dune jalousie., un peu tigre., je m'apperçus quelle causait avec M. Beljambe, quatrième danseur, et j'allais éclater , lorsque l'impérieuse ritournelle me força a partir du pied gauche ; je n'eus que le temps de lui dire en traversant : (// traverse le théâtre en dansant?) « Je te défends de lui parler. » et elle , entraînée par la mesure , me répondit à l'instant : (// traverse encore.) « Ah ! tu me le défends ; eh bien , je ne causerai qu'avec lui.» Moi, saisissant un autre chassé-croisé.. (// lejait.) «Je vous prie au moins, de ne pas le recevoir, quand je n'y serai pas. » Et elle : « que vous y soyez ou non , ce sera la même chose; » — « c'est ce que nous verrons. » — ■ «c'est ce que vous verrez!...» Enfin, monsieur, une scène très-pénible, d'autant que dans ce moment, nous représentions des bergers amoureux; et vous sentez combien c'était gênant pour l'expression de la physionomie. (Prenant un air tendre.) « Ah ! perfide. » — « Ah ! scélérate.» — (Se mettant à pleurer.) Ah ! ma pauvre femme !.. Enfin monsieur., je V Artiste. 4.

WLE DE BRUXELLES - STAD BRUSSEL Archives - Archief

ne me reconnais plus.. sa perte a développe en moi une sensibilité dont je ne me croyais pas capable» .lavai* ce malin une; lettre-dechange de cinq mille francs, d'un jeune homme qui demeure an premier , dans cette maison. C'est en pleurant que je l'ai fait protester, et quand je pense que maintenant ce malheureux jeune homme...

RAYMOND

Comment , M. Edouard serait en prison.

Air : On dit que je sans suis malice. Grands dieux ! ma surprise est extrême.

EDOUARD

J'en suis plus triste que vous même.

RAYMOND

Et d'où provient votre regret ?

Edouard , pleurant.

Ah ! ma femme le connaissait.

Rempli d'égards , de politesse , Chez nous on le voyait sans cesse; Si ma pauvre femme vivait , Grands dieux ! quel chagrin elle aurait.

RAYMOND

Comment, il serait possible.. Bemoliniavait donc raison!,. Monsieur , un instant., vous dites une lcttre-de-changc de cinq mille francs ; je la paie , ou du moins je vous donne en a-compte les quatre mille francs de mon tableau de genre, et j'espère que vous me donnerez du temps pour le reste.

Edouard, étonné , à part.

En voici Lien d'une autre !.. (Haut.) Non pas , monsieur , s'il vous plaît; il me faut tout ou rien., et il s'en faut encore de mille francs.

RAYMOND

Ah ! mes vingt-cinq louis de ma cavatine.. (Prenant la bourse et la donnant. ) Tenez , tenez , voila encore six cents francs , et pour le reste , saisissez mon mobilier.

Du tout, monsieur , je ne souffrirai point., ce n'est pas votre dette. (Rejusant la bourse.) Et je ne la prendrai pas.

RAYMOND

Morbleu, vous la prendrez , ou je vous fais sauter par la fenêtre.

EDOUARD

Qu'est-ce a dire, monsieur, apprenez que je n'entends point de cette oreille là , sur-tout avec des gens de votre étage.

RAYMOND

De mon étage.

EDOUARD

Oui , monsieur , ce n'est point quand on loge au sixième , qu'on peut hasarder des plaisanteries , qui seraient tout au plus* permises a î'entre-sol.

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