PREMIERE PROMENADE
Nmcîo quid medituis DOgaram.
(HOEACB.)
Il n'est pas encore neuf heures , et voye:s quel empressement^ quelle agitation aux portes du Louvre ! Horace Vemet , Willdes et même Boilly feraient de cette scène extërieiu:*e un excellent tableau.
L'expression des groupes ne serait pas facile à rendre . Je ne crois pas que la peinture puisse suffire à renonciation des sentimens divers dont tous les personnages sont agités. Vous,
par exemple, vous n'êtes guère qu'un curieux^ et vous vous impatientez ; vous tirez votre montre en accusant la lenteur du temps. Une autre idée me domine , moi ! quelle direction morale rés|)rit du siècle aUra-t-il donné aux arts, et, par réaction, quefle direction le siècle recevra-t-il des efforts de nos artistes? voilà ce qui m'occupe ; je suis désireux , comme vous y de voir , mais par un motif qui est bien différent du vôtre.
Cette considération me touche moins que vous, je le confesse; mais il en est une non nioins importante qui me captive... Le stylo est-il tout-à-fait perdu pour l'école française ? La couleur l'emporte-t-elle sur le dessin? Continuons-nous les Flamands ou les Espagnols ? David est-il oublié pour toujours? Voilà ce que je me demande ; mais attendons, dans une heure je saurai à quoi m'en tenir.
Si nous sommes impatiens, combien plus le sont les artistes : l'un a fait un tableau médiocre , il espère que le grand jour du salon peut faire un miracle en sa faveur; l'autre a fait un bon ouvrage , mais ne sera-t-il pas mal
(3) éclairé (i)? Celui-ci a peint un personnage connu ; si le public est frappé de la ressemblance i, son triomphe est complet, son nom courra de bouche en bouehe dans le faubourg Saint-Denis ; c'est tout ce qu'il demande, il n'a mis au salon que l'enseigne de sa boutique de peintm^e. Celui-là a besoin de travaux, il a exposé un ouvrage de circonstance. Qu'un ou deux journaux en parlent, que M. le chef de la division des arts le trouve bien, il n'en veut pas davantage ; le jugement du public ne lui importe guère , il ne fait pas des tableaux pour le public. Tenez, voyez ce jeune homme, je le copnais , il a produit son second tableau ;
(i) Je n^ai pas encore entendu un peintre se féliciter de la place qpi^il occupe au salon. A cet égard , les exigeances de ces messieurs ne sont jamais satisfaites; ils accusent le Directeur de négligence ou de prévention y et ne remiarquent pas que la tâche de ce fonctionnaire est extrêmement délicate. Le public rend plus de justice à M. de Forbin et à M. de Cailleux , son associé dans le grand travail de Parrangeixtent des tableaux. Il avoue que , grâce à leurs soins , le coupd^œil du salon est très-beau , et que peut-être jamais il n'avait été ordonné avec plus de goût et de convenances. {Note de fédikur»^
son avenir dépend d'un succès , l'obtiendrat-il ? II est modeste ^ lui ; il a du génie et il tremble ; les traits de son visage sont altérés ; il n'entrera peut-être pas , il redoute l'indiflFérence des spectateurs ; s'il échoue cette fois , il est découragé pour toujours. Je lui souhaite une chance heureuse, et je suis assez rassuré sur sa bonne fortune ; on m'a dit que son travail avait réuni les suffrages d'une foule de
gens de goût.-
Ce ne sont pas assurément des artistes que ces deux imberbes aux lorgnons de nacre. Je vais parier qu'ils sont de la phalange de ces inutiles qui usent une vie indolente au milieu du tourbillon des plaisirs les plus honteux ; grands coureurs de ruelles, qui ressusciteraient la Régence y si les mœurs publiques n'étaient plus fortes que leur immoralité ; joueurs endettés qui mettraient leur honneur en gage dans un tripot, si leur honneur pouvait être estimé dix francs; habitués bruyans de nos théâtres , d'^où ils font déserter les gens honnêtes; membres gangrenés, enfin, du corps social , qu'il faudrait appeler du nom Ae jeunes
barbares ^ si Pesprit de parti n'avait honoré cette qualification en l'appliquant à une jeunesse studieuse et forte ^ qui n'est mue que par l'amour de la gloire et le dësir d'apprendre. Que viennent faire ici ces deux fous? ce qu'ils font au balcon de Feydeau ou à l'orchestre des Bouffes : lorgner les femmes ^ chercher querelle aux hommes, faire de grossières plaisanteries, et acquérir^ par une demiheure d'inspection , le droit insolent de dire ce soir : le salon est mauvais ! c'est ennuyeux à mourir ! nos peintres sont des sots , et le public est stupide d'admirer ces gens-là !
Grâce pour ces insensés, ils ne sont pas dignes de votre colère
Mais le mouvement est donné ; les groupes ne forment plus qu'une masse compacte qui s'elïranle avec force ; la porte s'ouvre.... Nous voilà dans le temple des arts! parcourons rapidement toutes les salles pour voir l'aspect général
Oh! bon Dieu! que notre ami Di-
derot seraitr content s'il pouvait voir l'exposition de cette année ! Il voulait que le directeur des Académies obtînt un ordre du roi qui enjoignît , sous peine d'être exclus , a tout artiste, d'envoyer au salon deux ouvrages au moins ; certes il n'aurait rien à désirer* Le livret nous annonce 2,180 morceaux, encore ne donne dit-il pas les doubles emplois des numéros ! Cela est efirayant , deux mille objets à voir!
Parbleu ! vous êtes bien heureux ; qu'eùt-ce donc été si le jury ne vous eût épargné la vue d'au moins 800 croûtes, qu'il a rejetées?
Je lui ai bien de l'obligation, mais j'en aurais eu plus encore s'il eût voulu éclaircir davantage les rangs et me dispenser de regarder ces compositions auxquelles je n'entends rien , et qui n'ont ni pensées, ni détails, ni but d'utilité.
Mon ami, ne nous plaignons pas ; l'ensemble du salon est très*satisfaisant ; j'ai déjà distin-
gu€ beaue^p de bonnes choses^ et je vais dire avec votre Horace :
.... Ubiplura nîtcnt,.,. Non ego paucts * Offtndar macuh's (i). *
Vous trouvez donc le salon fort y comme on dit, je crois, dans votre langde ?
Oui, et j'en suis enchante. Quelques-unes de mes craintes sont dissipées. Je ne suis cependant pas encore sans inquiétudes. Je vois peu d'ouvrages remarquables par un beau dessin, et je suis frappé de l'élan général vers la couleur ou poiu* mieux dire vers l'efFct. Je voudrais plus d'harmonie et moins de tapage ; j'ai peur qu'on ne prenne beaucoup de peine pour paraître extraordinaire quand on devrait s'attacher à ne paraître que naturel
Et moi, j'ai déjà pu faire une observation qui va vous étonner. Vous avez i^emai^qué de
(i) Où brillent plusieurs beautés, je ne suis pas offensé par ub petit nombre de taches:
l'effet^ tandis que j'ai vu partout de.la tristesse. La peinture est malade. Voyez quel air de mélancolie dans toutes ces productions; je trouve à peine une idée riante ; on dirait jque le malaise de la littérature est contagieux. Ici l'infiltration romantique est visible ; nos peintres vont-ils pleurer comme nos poêles? Décidément la société éprouve un commencement de révolution ; elle se sent agitée , mais elle ne peut dire où est son mal ; elle n'en sait pas la cause. Ses idées changent^ mais elles ne sont pas fixées encore. Il faut bien que la littérature et les arts se ressen- ^ent de cette incertitude, de cette indisposition, disons tout, de ce besoin du nouveau. Une chose me console , c'est qu'on a ime tendance à l'expression des pensées fortes et indépendantes. Je ne vois ici que très-peu de tableaux inspirés par la flatterie; on revient de ces petitesses que l'amour-propre officiel payait à l'ambitieuse médiocrité ; on s'occupe de choses plus sérieuses, plus générales; le bon s,ens populaire fait justice de toutes ces misères de la vanité, de tous ces sacrifices à l'orgueil de quelques-uns, au détriment du droit de tous ; bientôt les arts , comme les let-
• (9) " très ne seront plus esclaves d'une multitude de préjugés qui ont règne tyranniquement sur le monde qu'ils' avaient envahi ;
Le temps de la raison est à la fin venu !
Plaise au ciel que vous disiez vrai! Mais^ dites-moi, cette révolution, dont vous reconnaissez ici les symptômes, peut-elle nous ramener s(u grandiose du style, à la pureté du trait , à la noblesse dans la composition ?
Pouvez-vous me le demander , vous , artiste et né pour sentir fortement? Écoutez une comparaison. La Grèce s'endort au sein de ses prospérités ; elle devient esclave. La servitude donne au Grec la faiblesse et la fourbe. Lassé du joug, il se rappelle qu'il fut libre autrefois; il rêve l'indépendance et brise sa chaîne avec les débris de laquelle il frappe ses maîtres odieux. Une vie nouvelle commence pour lui. Le jour éclaire le retour des temps héroïques. Tout s'agrandit, tout change de nature. Les idées de patrie se réveillent au cœur de l'ilote redevenu citoyen. Le Turc est vaincu. Le Grec est homme , il est fort et ne s'abaisse
plus à tromper. La dignité qu'il a reconquise lui rend toute l'élévation du caractère de ses aïeux. Thémistocle et Léonidas ont trouvé des successeurs. Marcos^Bozzaris , Dîmos-Zervas , Nikitas , et tant d'autres font des prodiges de valeur. L'éloquence devient presque ime arme; et, descendu des sommets du Parnasse, où pendant trente années il a défendu sa vie et la liberté des siens , le laboureur Panom^ia étonne le sénat de Corinthe par la hardiesse, la dignité et la finesse de son oraison montagnarde, que Démosthènes eijil peut-être enviée, et qui réalise la fable du paysan du Danube.
Voyez-vous ce que peut un sentiment profoild. N'est-ce pas là ce que vous appelez le retour au style, à la pm'eté du trait, à la noblesse de la composition? Si ce n'est pas cela, je n'y entends rien; si c'est cela, comme je le crois, soyez bien convaincs que la direction philosopiiique donnée aux arts leur rendra leurs avantages et leur supériorité sous tous les rapports.
Je l'espère ; mais je vois ce triomphe à longtemps ajourné à moins qu'un nouveau
David....