II
David ! quel nom avez-vous prononce là ? . • Mais espérez; les muses et la politique ne seront pas éternellement brouillées ! Le pardon et l'oubli sont des vertus de rois !
Cependant écoutez ; je vais peut-être proférer un blasphème ; pardonnez-le a ma conviction. Si David revenait maîtriser la peinture, dans le moment de crise où est la France politique et littéraire, grosse d'une école encore indéfinissable , et avide d'émotions nouvelles , il m est permis de croire que tout en faisant revivre le bon goût des formes, et la pureté du trait , il se mettrait a la tête du mouvement, improprement appelé romantique; et, prompt à en borner les écarts , il saurait populariser les beautés d'un genre qui , pour n'avoir pas encore été bien compris ou peutêtre pour avoir été exagéré, s'est vu en butte aux raillerie des adorateurs de ce classique qu'on doit respecter, consulter, admiirer, mais dont les formes sévères et usées aujourd'hui, ont besoin d'être modifiées pour arriver à n'exprimer que des idées vraies et des sentimens naturels «
( lo
Vous m'aviez prévenu, et je n'ai rien à dire ;
mais permettez-moi de rire? David
romantique ! Oh ! l'excellente folie !
Folie, si vous voulez; mais je persiste. Tenez, n'allons pas nous égarer dans une discussion qui nous entraînerait trop loin ; venons au positif.
Vous accordez au salon dé cette année une grande supériorité. sur celui de 1822 ; est-ce cela que vous voulez dire?
Oui.
le philosophe.
Vous découvrez dans nos artistes une tendance générale à la couleur ou à l'effet?
Oui.
Et moi, je vous le répète, je reconnais ici un symptôme de maladie. Les idée^ du siècle ont porté leur fruit.
Il nous faut du nouveau , n*en fût~il plus ail monde.
Le romantisme coule à pleins bords dans la société , et comme la peinture est aussi l'expression de la société^ la peinture devient romantique. Je ne m'en plains pas ^ au surplus ^ j'ai assez des rieux Grecs ; ce sont les Grecs modernes qui m'intéressent. Hector^ Achille^ Agamemnon me fatiguent de leur sublimité ; Georges^ Colocotronî,Odysséus, Jorgaki, voilà les noms qui retentissent dans mon cœur. Assez ^ j'ai pleuré sur les malheurs étemels de l'éternelle lUion ; Ipsara ! tes infortunes récentes soulèvent mon âme. Que sont pour moi les soldats du roi Priam? Ce sont les Kejiis y les Ârmotolis qui m'occupent tout entier! Adieu donc Grèce antique^ qui as vu couler tant de sang ^ et qui as coûté tant d'encre à nos poètes, tant de couleurs à nos peintres ! Salut à toi ^ Hellénie^ jeune et iière^ qui sors de ton berceau en ruines aux cris de patrie et de liberté! Et toi, Rome des Décius! cesse de me poursuivre ! tes destins sont accomplis ! Ombre de Rome(i ), Rome des cardi-
(i) Mihi . . . non regta Roma.
( UoR ATius , àd Mecœnalem. )
Home usk . . . plus de charmes à mes yeux.
(Darv.)
naux, Rome théocratiqu^^ tu ne peux: plus renaître à ton ancienne gloire; tu n'as même plus le souvenir de tes consuls. N'espère donc de moi ni regrets, ni soupirs. J'irai peut-être te voir un jour, non pour interroger ton JFoAlim muet, qui ne sait plus repondre aux noms de Caton ou de Brutus, mais pour visiter ces temples oii ton génie est ensjQveli sans espoit de re'surrection. - -
J'ai trop long-temps été citoyen d'Athèaes , de Carthage et du Latium, c'est la Fr^ùiçç qu'il me faut aujourd'hui^ la France riche de gloire acquise et riche encore d'espétaûce. Artistes ^ fouille^ dans Jes ànnaled de là patrie ; assez de hauts faits, assez de Vertus les ont illustrées pour que vous acceptiez l'honorable mission de les rappeler à notre mémoire ; c'est dans nos archives qu'il faut aujourd'hui puisçr les leçons que vous, voulez nous donner* Fait^$ tevivre sur la. toile et sur le i^arbre les tr^U des héros de toutes les époques qui oùX soutenu l'honneur du vieux jnom Gaulois^ et soyez surs de vos succès !
Permettez-moi d'ajouter un complément à
votre pensée. Peintres! vais- je m'ecrier à mon tour^ en adoptant des idées nouvelles, gardezvous bien d'oublier que dans lés arts de Timitation la forme doit être respectée d'abord ; non cette forme qui est du grandiose de convention, mais celle qui est la nature même, la nature épurée , noble ; oser ai- je le dire ? la nature du génie ! Défiez-vous du dessin romantique , il vous mènerait au précieut ou à l'extravagant ; conservez les traditions du bon goût; égalez si vous pouvez Michel- Ange et Salvator-^Rosa , mais rappelez-vous Raphaël , et sDuvenez-Yous de David \
Je ne me porte pas juge du mérite de cette recommandation .
Elle n'est pas inutile, je vous assure. Déjà vous voyez le grand style à-peu-près méconnu ; les peintres abaildonnent les composition^ historiques (et vous savez ce qu^ nous eni tendons par cette désignation ) , pour se livrer au genre. Les tableaux de chevalets surabondent, et à peine comptC'^t-on, aumilieu de tant de peinture^) vingt ou trente grandes m ah
( i6 ) chines. Nous quittons les Italiens pour les Flamands^ et^ si cela continue^ nous aurons perdu bientôt jusqu'à la mémoire des œuvres immortels des maîtres. Le feu sacre sera éteint.
Faites des vœux en faveur de la peinture historique^ c'est très-bien; mais ne plaignez pas les succès du genre. Recherchez de bonne foi les causes de l'eiFet qui vous frappe si désagréablement; que trouvez -vous? la fortune plus également répartie que jadis , les bejsoins du luxe plus généraux, et le goût des arts plus répandu : ne voilà-t-il pas une chose incontestable? quelle conséquence tirerons-nous de ce fait ?
Plus le nombre des riches se multiplie, plus il faut , pour leur consommation , de livres, de beaux ameublemens, de belles pièces d'argenterie et aussi de tableaux. Tout homme qui a six mille francs de rentes ou de revenu industriel veut avoir un petit cabinet. Il lui faut pour cela quelques tableaux; il veut qu'ils soient bons , il faut donc qu'il s'adresse aux bons peintres ; ceux-ci, à qui ce goût
presque universel devient profitable , font un commerce de leur art, et la gloire qu'ils auraient pu espérer d'un grand ouvi^age, ils l'escomptent en petites toiles qui ne sont guère que la monnaie de leur talent. Je ne dis pas que cela ne soit fâcheux pour Fart dont la tradition devrait être conservée avec plus d'enthousiasme, mais il est difficile que cela soit autrement. Il n'y a guère en France que cinq galeries particulières capables de recevoir une production capitale d'un peintre d'histoire ; il y a six cents cabinets où peuvent se ranger de belles esquisses, des dessins précieux, et de jolis tableaux. Il fallait être autrefois ministre ou fermier-général pour avoir un Lahire, un Wan-Loo, un Fragonard; aujourd'hui tout le monde , depuis le riche banquier de la Chaussée-* d'Antin jusqu'au petit électeur au vote unique, chacun se fait une collection proportionnée à son revenu; et moi-même qui vous dis ces choses, moi philosophe, un peu plus riche que Diogène , et beaucoup plus pauvre qu'Aristippe, j'ai dans mon modeste réduit quelques productions des maîtres, au milieu desquelles je vis heureux comme un prince. Chaque année voit s'accroître cette richesse que
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j'estime à régal des tre'sors du Potoze ; et toutes les fois quW nouveau butin vient serrer un peu les rangs de mes petits cadres, je suis joyeux ^ comme un sultan qui voit s'enrichir son sérail d'odalisques nouvelles.
Tout cela est à merveille ; mais il résultera de ce mouvement mercantile, qu'on renoncera pour toujours à la peinture épique , qu'on . fera peut-être des ouvrages heureusement pensés, et spirituellement exécutés 5 mais qu'on ne peindra plus que de sentiment et de chic. L'étude du dessin sera regardée comme à-peuprès inutile , et l'on préférera une figure écossaise ou normande , si elle est habilement arrangée , au torse le plus savamment indiqué, le plus grassement peint !
La grande peinture ne doit pas plus dégénérer en France que la haute littérature ; mais est-ce aux citoyens à encourager individuellement ce genre que les trésors de l'État peuvent seuls récompenser? L'opinion publique doit tracer au peintre d'histoire la route qu'il est bon qu'il suive; le gouvernement doit
( 19) adopter ks idées dominantes ^ exciter l'artiste à s^en emparer pour produire de belles choses, et dédommager libéralement l'homme de génie de son travail et de ses études. Ainsi chacun fait ce qui convient ^ et l'art ne tombe pas dans le mépris.
Si j'étais ministre^ je rendrais à la presse la liberté dont on l'a fait veuve ; elle m'éclaîrerait sur les besoins de tous ; je ne craindrais pas d'être soumis aux conseils quç me donnerait cette voix indépendante, et je me ferais de la peinture un instrument de gouverne^ ment. Je couvrirais les murs de nos temples , non de ces pages sanglantes du martyrologe , qui épouvantent le faible et ne sont de rien pour .le fort; mais de la représentation des traits les plus divins de la niorale évangélîque ; j'appendrais aux lambris dorés du palais des rois les images des bons souverains et des grands hommes , ainsi que la peinture des faits les plus honorables de leurs vies ; dans l'enceinte des tribunaux, je ferais voir la magistrature calme, équitable, inaccessible aux passions des partis, aux intrigues des cours, aux séductions du pouvoir; et je crois qu'après en avoir agi ainsi , j'aurais plus fait
pour la religion^ la monarchie et la morale^ que si j'avais continué les traditions de la servitude.
Je suis tout-à-fait de votre avis ; mais vous savez le proverbe : les honneurs changent les mœurs ; et quand vous seriez ministre ! . . .
J'apporterais, en arrivant aux affaires, la volonté' d'être juste ; je ne saurais pas être inaccessible aux remontrances des bons citoyens , et je n'aurais pas le courage insensé de me placer comme une digue (tôt ou tard submergée), en travers du torrent du siècle i Mais je ris de mes idées de grandeur et de pouvoir ! Comme nous aimons à rêver l'impossible ! Un ministre pliilosophe , cela ne serait-il pas bizarre à l'époque où nous vivons ?
Le temps peut réaliser cette chimère.
Ce temps est loin encore.
Le siècle descend bien vite.
Mais on s'applicpie à le faire remonter.
l'autiste.
On l'arrêtera peut-être une heure , un jour ; après , il reprendra son cours avec plus d'impétuosité.
le philosophe.
Il serait prudent de le laisser aller à sa pente naturelle^, de crainte des inondations. Mais nos grands hommes comptent sur leur force et sur leur génie ; ils affectent une merveilleuse confiance en l'avenir ; et quand une voix s'élève qui leur crie : gardez-vous , nautonniers imprudens; le péril approche, le gouvernail chancelle en vos mains , vous compromettez le salut du navire ; chacun d'eux , avec la présomptueuse assurance d'un Pyrrhus , répond ;
Je ne sais pas préroir les malheurs de si loin.
Dieu les garde , et nous aussi , des rescifs et du naufrage !
Çà, reposons-nous un peu; notre course a été longue et fatigante; trop d'objets se sont disputés nos regards, trop de curieux
nous ont entraînés dans une marche lente et embarrassée , pour que nous n'éprouvions pas le besoin du délassement. Mais , dans cette salle ^ où nous pourrons respirer plus à notre aise , j'aperçois un banc , prenons-y place.
Le lieu est bien choisi , car nous voilà devant une des plus gracieuses productions, de
la sculpture moderne. •
En effet ^ quelle charmante statue! quel en est l'auteur et qui représente-t-elle ?
Bosio(F*). Cet ouvrage délicieux e^t de M. Bosio^
Henri lY, enfant, j . 1 *•- i • . , •
^« g3 dont VOUS voyez le titre de premier statuaire du Roiy e'crit sur la plinthe de marbre qui sert de support à la figure du jeune Henri IV.
Henri IV, avez-vous dit? Henri IV! ah!
c'est mon héros. Que j'aime à voir son image , et que je sais bon gre' aux artistes qui en multiplient la représentation ! Parlons un peu de ce gr^nd roi.
Clément , libéral , brave et spirituel , le
Béarnais fut le modèle des princes. Il apparaît à nos yeux ^ sinon comme un sage ^ du moins comme un très-bon esprit. Les vertus qui ger* maient dans son cœur aux premiers jours de sa jeunesse, on les vit se développer à cet âge où les passions agissent si impérieusement sur le meilleur naturel. La cour et ses séductions , le pouvoir et ses illusions décevantes , la guerre civile et ses haines , la proscription et ses malheurs , rien n altéra le type heureux de son caractère. Il fut toujours digne d'amour ; malgré ses faiblesses , il commande l'estime. Indulgent pour toutes les erreurs qui sont de l'humanité, il fut inflexible pour tous les vices qui dégradent le cœur. Tolérant par principe , il respecta toutes les consciences ; généreux dans la victoire autant qu'il avait été noble dai^s la disgrâce , il donna l'exemple de l'oubli des injures , et ce sentiment ne fut point hypocrite. Avant de savoir qu'il pouvait être roi , il avait appris qu'il devait être homme ; sur le trône il s'en souvint encore. Heureux monarque, dont on put faire cet éloge : Il fut le roi du peuple.
Qui mieux que lui mérita de partager les honnem^s qu'on rend aux dieux? qui plus que
lui fut digne de ce culte, malheureusemenl trop banal, rendu par les nations à ceux que la foi*tune place a la tête des affaires publiques? Qui dut avoir des statues si ce n'est lui? La flatterie en éleva à Louis XIV, qui a des titres nombreux a l'admiration, mais qui n'eut pas ces vertus douces et humaines qui font les rois populaires ; l'élan national en dressa une au bon Henri, dont le nom rappelle tout ce que l'honneur a de plus de'licat , l'esprit de plus séduisant , le cœur de plus généreux, et la puissance de plus, pa-» terncK
Henri législateur , Henri conquérant , Henri vainqueur des partis , Henri père de famille , Henri vaincu par la beauté, Henri pardonnant au fanatisme de ses ennemis , Henri assassiné par un fer jésuitique , a été tour-à-tour le sujet de mille tableaux, de cent statues, dont , par une fatalité singulière , la plupai^t n'avaient guère d'autre mérite que celui de la pensée. Cependant, parmi les artistes qui ont puisé leurs inspirations dans la vied'Henri IV, Kubens, Gérard, Rouget, Fragonard et quel-
ques autres doivent obtenir une distinction flatteuse : ils se sont élevés à la hauteur de leur sujet. Rarement Henri IV nous a été montré s'occupant aux jeux de son enfance.
Cette situation n'est cependant pas la moins intéressante de la vie de ce prince. L'éducation forte et libre que lui donna son père, développa de bonne heure cette vivacité de l'imagination, ce charme de l'esprit qu'il fit paraître tant que dura sa vie. Élevé avec ïes pâtres des montagnes , il puisa dans leur fréquentation la franchise de pensée , la naïveté d'expression, la fraîcheur de sentimens, qui en firent un homme si aimable. Les grâces de son corps , ces grâces qui ont fait tant pour la réputation fde Louis XIV et de François V^ , il les dut en partie aux exercices qu'il se plaisait à prendre avec les Béarnais de son âge. Il rendait cet hommage aux premières fatigues de son enfance , quand il disait à une femme de sa cour : (( Que voulez-vous , je n'ai point la beauté délicate d'un Joyeuse, mais la force et la souplesse d'un enfant des montagnes. »
C'est à représenter l'enfant-roî que s'est applique M. Bosid. Je me hâte de le dire; il y à merveilleusement réussi. Connaissez-vous quelque chose de plus aimable que la pose et le mouvement de cette jolie petite figure? Simple, mais élégant, le costume de Henri prête aux formes du torse des contours çharmans. Peu d'ouvrages contemporains sont d'un travail aussi précieux; aucun peut-être n'est plus exempt de manière. Je proclamerais donc cet ouvragé un ouvrage accompli, si la tête...
, N'était un peu grosse, n'est-ce pas? Eh bieh! moi , c'est par-là que je le trouve surtout excellent. Ce n'était pas un enfant ordinaire que M. Bosio avait à représenter ; c'était un grand homme enfant. Il fallait que le génie se manifestât déjà dans cette tête de dix ans. Il fallait que les traits caractéristiques du héros apparussent sous les traits de l'homme en sa fleur ; c'est ce qu'a senti , c'est ce qu'a exprimé M. Bosio. Pardonnons-lui donc d'avoir fait ce que nous lui aurions demandé , s'il eût conçu autrement son sujet. Henri IV fut pré-
coce ; M. Bosio nous le montre tel. Dans ce petit chef-d'œuvre ^ Henri est un enfant ^ mais un enfant qui joint à toutes les grâces de son âge Tinspiration anticipée des idées de 1 âge mûr. Faites au statuaire mon compliment sur son ouvrage : on ne saurait mieux penser et mieux dire.
Je suis enchanté du repos que j'ai pris ici. Le plaisir de parler du bon roi m'a délasse'. Continuons notre promenade... Mais l'heure de la fermeture est arrivée ; séparons-nous : Adieu ^ et à demain.