DEUXIEME PARTIE
L’Anthropologie
Dans la première partie de notre critique, nous avons constaté que l’Aryen n’a jamais existé que dans l’imagination de ses créateurs. Toutes les civilisations ont été élevées par des peuples et non par des types spéciaux, sauf au moment de l’apparition des hominiens, aux temps tertiaires que nous ne connaissons que par l’industrie rudimentaire de la matière utilisée.
Dès le moment que des tribus géographiquement distinctes sont entrées en contact, la population s’est mélangée, non sans avoir eu recours à la force brutale pour la possession d’un territoire de chasse ou le rapt d’une femme.
La deuxième partie est consacrée à l’Anthropologie et a pour but de défendre la théorie de l’Evolution et du Darwinisme qu’exploite en les faussant, l’Ecole d’Anthroposociologie.
Dans les Sélections sociales, M. de Lapouge aborde les questions les plus controversées de la biologie et, en quelques phrases impertinentes, affirme des conclusions favorables à sa thèse. En se relisant, l’auteur s’est aperçu lui-même de son travers, car il dit à la fin de sa préface : (i) « Peut-être me reprocherat-on de ne pas aussi ménager les susceptibilités du lecteur. Ce serait à tort, je crois. Quand il est nécessaire de se faire entendre, on ne frappe jamais trop fort et il n’y a pas de questions plus graves, ni dont il importe de tirer plus promptement au clair les points obscurs. 11 en reste ».
Du train dont l’auteur a marché, on est étonné qu’il puisse se trouver encore des points à élucider. 11 est fâcheux qu’il en reste, car les phénomènes les plus complexes ont été simplifiés par M. de Lapouge; grâce à ses études de droit, il a pu formuler les lois de l’hérédité, les lois de la vie et de la mort des nations, les lois de l’évolution des peuples, sans compter les lois du Code d’Anthroposociologie dont nous parlerons dans la troisième partie.
Voyons sur quoi reposent toutes ces lois et abordons les Sélections sociales. Cette expression inaugurée par Broca ne nous paraît pas heureuse;
(i) Les sélections sociales. Paris, Fontemoing, iSgO, p. VIII.
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pour la justifier, l’illustre anthropologiste disait que « la société fait intervenir dans la concurrence vitale, des procédés qui sont propres à la famille humaine ».
Pour nous, la sélection se fait de la même manière dans toute la série des êtres; elle s’est exercée et concentrée depuis les temps géologiques sur le système nerveux, c’est elle qui a produit le cerveau de l’homme. Dans nos sociétés les plus élevées, la sélection se poursuit encore sur le terrain cérébral. O. Ammon a été bien inspiré en n’adoptant pas les sélections sociales et en conservant l’expression de Natïirliche Auslese.
Ni dans la préface, ni dans le texte, ni dans la bibliographie des Sélections sociales, M. de Lapouge ne cite le nom de Haecke^. qui, dès 1874, dans son Histoire de la création naturelle, a consacré quelques pages superbes aux procédés de la sélection naturelle chez l’homme; il voit dans la sélection cérébrale une des causes les plus puissantes de l’origine phylétique et du développement historique du genre humain. Cette sélection aboutit à la division du travail, à la différenciation des aptitudes et au perfectionnement des individus.
La thèse de M. de Lapouge est tout autre : la sélection naturelle, en se transformant en sélections sociales, élimine les éléments supérieurs. « A mesure que la civilisation se développe, les bienfaits de la sélection naturelle se changent en fléaux acharnés après l’humanité (i) ».
Obsédé continuellement par son préjugé de race, l’auteur ne voit dans l’évolution que le sélectionnisme, il nie le progrès par l’éducation (3) et pour étayer sa thèse, il examine la capacité crânienne à différentes époques, c’est-àdire qu’il ne s’adresse qu’à un seul facteur du développement intellectuel. 11 s’appuie sur l’exemple des Canidés (3) et dit à ce propos des énormités en décochant à ses contradicteurs les gracieuses épithètes dont il est coutumier et qui lui tiennent lieu d’arguments.
11 arrive à cette conclusion ; il y a régression cérébrale (4) sous l’influence de la civilisation ; l’instruction est la complice du crime (5). Notons que dans V Aryen, il est obligé de confesser que le cnâne des intellectuels est plus large que celui des incultes.
Du reste, dans toute son œuvre, M. de Lapouge *se laisse guider par la passion : quand il décrit le type humain dont il a fait son idéal, il lui attribue les qualités supérieures, il le promène à travers toutes les civilisations et à toutes les époques; il attaque avec véhémence les types qui ne sont pas à sa conve-
(i) Sélections sociales, p. 443.
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et suivantes.
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lime partie - L’ANTHROPOLOGIE
nance. 11 fulmine contre tout et contre tous, il affirme la faillite générale, bouscule les savants les plus illustres et insulte la magistrature. Lancé sur cette pente du dénigrement universel, il ne rougit pas d’écrire ce qui suit : « C’est la sélection religieuse qui a fabriqué l’extraordinaire poupée française, espagnole ou italienne, incapable de penser à autre chose qu’à sa toilette et de rester seule avec un homme sans danger pour tous deux ».
A ces excentricités qui relèvent de la pathologie, nous allons opposer les faits accumulés par le travail calme et persévérant des laboratoires où la science modeste progresse lentement mais sûrement.
L’évolution de la matière organisée permet d’assister à la naissance du système nerveux et de suivre ses manifestations graduellement progressives. L’histologie et la physiologie, l’anatomie et la morphologie, la paléontologie, la zoologie et l’anthropologie, vont nous faire constater que des organismes simples aux hominiens, le progrès a consisté à s’adapter d’une manière de plus en plus intime aux exigences du milieu.
C’est du milieu inorganique qu’est sortie la vie, grâce à un concours de circonstances, à un état particulier de la matière que la science n’a pas encore pu reproduire.
11 faut remonter aux êtres unicellulaires, aux protistes pour compirendre dès l’origine, l’action du milieu et la réaction de l’organisme.
L’irritabilité est la base de l’existence cytologique. Chez l’être le plus simple existent tous les modes d’irritabilité des organismes les plus complexes. Les Protistes ont des réflexes qui leur permettent de réagir sans système nerveux; ils ont les sensibilités électrique, thermique, lumineuse, tactile et chimique; toute réception est suivie d’une réponse motrice.
Les phases du réflexe sans intermédiaire nerveux, ne se produisent pas aux mêmes points; ce sont des particules différentes du protoplasme qui reçoivent l’excitation et qui transmettent la réaction motrice (2). Celle-ci se fait par des fouets (Flagellées) ou par des cils (Infusoires) dont le battement ou l’inclinaison produit la locomotion.
C’est dans cette différenciation entre la réception et la réponse que se trouve
(1) L’Aryen, p. 394.
(2) J. Massart, Essai de classificatkn des réflexes mn nerveux, in Annales de l’InstUut Pasfenr, içoo, fasc. V, p. i5.
L’ARYEN ET L’ANTHROPOSOCIOLOGIE
le point de départ du système nerveux. La voie parcourue par l’excitation est encore inconnue; elle n’est que tracée par la direction d’un courant, d’un circuit.
Chez les Métazoaires, la division du travail fonctionnel est opérée, les rapports du milieu et de l’organisme ont lieu par l’intermédiaire du système nerveux, qui est d’abord diffus dans les types primitifs.
Quand le système nerveux est constitué, il se développe et se concentre là où les excitations du milieu se produisent avec plus de fréquence et d’intensité. La réunion des éléments nerveux sur un territoire limité est favorable à la convergence des voies réceptrices et à l’unité de la réaction motrice.
La division du corps en segments homologues, pourvus chacun de circuit nerveux autonome, constitue un progrès morphologique important. Chez les Invertébrés pourvus de membres, chaque paire dérive de la différenciation d’appendices segmentaires; chez les Vertébrés, les membres résultent de la transformation de plusieurs métamères dont l’innervation se réunit pour former un plexus.
La locomotion en se faisant dans une direction prédominante produit dans l’organisme à symétrie bilatérale une différenciation très accusée des deux extrémités de l’axe du corps. L’extrémité qui entraîne en avant devient antérieure : dans cette partie que l’on nomme tête, se localisent toutes les excitations du monde extérieur.
Pour faire face aux .exigences du milieu, la réceptivité se spécialise, les organes des sens apparaissent successivement et rendent de plus en plus intimes les rapports de l’organisme avec l’ambiance.
Les centres sensoriels réunis dans la région céphalique sont d’abord récepto-moteurs; ils ne comportent que des actes réflexes, plus compliqués cependant que ceux qui ont une origine segmentaire.
L’évolution nerveuse se complète dans les organismes supérieurs ; les sensations extérieures se créent des voies nouvelles et aboutissent à des centres surajoutés où elles sont colligées, enregistrées et conservées; elles constituent c.e qu’on appelle les différentes mémoires ou pour simplifier, la mémoire; celle-ci permet d’acquérir une expérience personnelle; grâce à elle, l’individu jieut s’adapter aux circonstances du milieu et régler ses actes d’après ses aptitudes.
Les voies conductrices de ces combinaisons supérieures sont acquises et non mneeSj non transmises par l’hérédité de t’espéce. L’hérédité transmet le terrain accru par l’activité des ascendants, l’individu laisse ce terrain inculte ou l’exploite il’après les circonstances extérieures qui commandent les actes personnels.
Les voies récepto-motrices, d’origine segmentaire, sont, au contraire, acquises par l’espèce, héréditairement léguées et accomplissent des actes réflexes instinctifs.
Les actes qui résultent d’aptitudes transmises par l’espèce diffèrent à peine
II, ne partie — L’ANTHROPOLOGIE
chez les individus. C'est par les aptitudes acquises personnellement que varie l’intelligence d’un individu à l’autre.
Dans la Conférence annuelle Broca, de 1890, le professeur Manouvrier a développé ce sujet : Les Aptitudes et les Actes. Dans cette remarquable étude, il rend au milieu la part d’influence que certains auteurs attribuent à tort à l’innéité.
On abuse étrangement du reste de l’hérédité, surtout en pathologie; là aussi il faut, dans l’immense majorité des cas, restituera la contagion, c’est-àdire au milieu extérieur l’influence attribuée à l’hérédité. Les tuberculeux lèguent à leurs enfants un organisme affaibli, non le bacille de Koch. 11 n’en est cependant pas de même pour la syphilis, dont le Spirochaetcs pallida (.?), de très petite dimension, peut être transmis soit par l’ovule, soit par les spermatozoïdes. Quant à l’hérédité des idées, l’histologie et la physiologie du cerveau montrent qu’elle est impossible; nous héritons des idées de nos parents pai l’exemple, par la parole entendue, c’es-à-dire par des conditions extérieures.
Jetons un rapide coup d’œil sur l’évolution histo-physiologique du système nerveux; laissons de côté les Protistes dont les réactions se passent en des points différents du protoplasme, réception et riposte réflexe sans voie nerveuse.
Négligeons les Spongiaires, les Cœlentérés et les Echinodermes qui ont déjà des neurones récepteurs, moteurs et interposés, — pour dire quelques mots des animaux céphalés. Quelques exemples vont suffire pour démontrer l’importance considérable qu’à eue la cephalisation sur l’évolution progressive, non seulement du système nerveux, mais sur les transformations adaptatives des membres, sur le squelette.
Les renseignements relatifs aux Invertébrés sont bien coordonnés et condensés dans un travail tout récent poursuivi à l’Institut de Physiologie Solvay par Philippson (i).
Les Plathelminthes ont une forme nettement symétrique et une direction prépondérante dans la locomotion. La présence d’une tête, munie d’organes récepteurs, donne à la partie antérieure du système nerveux une importance plus grande; c’est là qu’a lieu la réception des excitations.
Les Âiinélides ont un encéphale principalement récepteur; son ablation ne détermine pas la paralysie des autres segments dont l’autonomie persiste ainsi que la coordination intersegmentaire; mais l’animal n’est plus renseigné, ses actes ne sont plus appropriés.
Les Arthropodes ont un corps nettement segmenté et une tête comme les
(i) L’Autonomie et la centralisation dans le système nerveux des animaux. Thèse de la faculté des Sciences de l’Université de Bruxelles, i v. in-8°, Falk, Bruxelles, 1905.
L'ARYEN ET L’ANTHROPOSOCIOLOGIE
Annélides; chaque segment est autonome. La tête, organe principal des réceptions, dirige les mouvements de translation de l’animal entier. L’importance des centres céphaliques est dénotée par l’apparition des mouvements fœrés qui n’existent pas encore chez les Annélides. Le mouvement forcé est un mouvement irrésistible spécial causé par une lésion déterminée des centres nerveux.
Les Mollusques présentent un type évolutif spécial : le système nerveux
diffus périphérique a conservé de l’importance; chaque partie du corps con
serve son autonomie, mais les centres supérieurs céphaliques dirigent la locomotion d’ensemble. Dans les formes supérieures (Céphalapodes), apparaissent des centres cérébroides qui président à tous les actes nerveux et qui ne sont ni récepteurs, ni moteurs. C’est ici que se forme, pour la première fois, dans l’échelle zoologique, un centre surajouté d’origine non segmentaire, comme chez les Oiseaux et les Mammifères.
Cette revue fort incomplète est suffisante pour montrer un progrès très net : chez les Invertébrés on peut suivre la condensation des éléments nerveux.
Les neurones récepteurs restent à la périphérie, les neurones moteurs émigrent
vers l’intérieur et se condensent en centres segmentaires, d’abord autonomes.
Puis, la céphalisation donne aux segments antérieurs une prépondérance croissante; vers la tête viennent confluer les sensations fournies par l'ambiance, modifiée elle-même par la locomotion. Cette suractivité (ubi stimulus, ibi fluxus) crée de nouveaux centres qui, tout en laissant aux territoires segmentaires leur autonomie, prennent la direction de la machine animale.
Le cerveau devient alors l’intermédiaire entre l’organisme et le milieu, il concilie les actes de l’animal avec les actions ambiantes.
Examinons maintenant l’évolution cranio-cérébrale et voyons si, avec les données actuelles de la science, on peut rechercher quels sont les signes physiques de l’intelligence. Cette mise au point, morphologique et physiologique, sera opposée, comme question préalable, aux applications hâtives de l’anthropométrie.
L’Ecole de la pseudo-science, décorée du, nom d’ Anthroposociologie, a beau se défendre 'de faire de la dolichocéphalie du soi-disant Aryen, un caractère de supériorité, elle ne parvient pas à donner le change. M. de Lapouge écrit : « C’est déjà un fait grave que de nos jours, la malédiction de l’indice fasse des brachycéphales, de toutes les races brachycéphales des esclaves nés, à la