PARTIE — L’ANTHROPOLOGIE
recherche de maîtres quand ils ont perdu les leurs, instinct commun seulement dans la nature aux brachycéphales et aux chiens (i). » D’après l’auteur, les brachycéphales ont donc une conformation céphalique en rapport avec les défauts qu’il leur trouve.
Nous reviendrons sur ce sujet dans la troisième partie de notre critique. Nous n’avons fait cette citation que pour montrer que l’Anthroposociologie relève de la phrénologie de Gall, de la cranioscopie de Spurzheim; son type eugénique est le frère siamois du criminel-né de Lombroso.
Malgré toutes les réserves qu’il fait pour plaider les circonstances atténuantes, Binet, en cherchant par l’anthropométrie à diagnostiquer les signes physiques de l’intelligence, rentre dans la même catégorie de recherches; celles-ci constituent des tentatives mort-nées contre lesquelles il faut protester.
Qu’est-ce que le crâne? Le crâne primordial est la prolongation de la colonne vertébrale, c’est l’étui osseux de la moelle prolongée. Crâne et colonne dans leur développement phylétique et leur développement ontogénique, passent par les mêmes stades membraneux, cartilagineux et osseux. L’identité génétique est démontrée par la présence de la corde dorsale qui se trouve dans la partie basilaire du crâne ; celui-ci se développe dans le prolongement axial de la colonne aux dépens de la même couche squelettogène.
La théorie vertébrale du crâne d’Oken et de Goethe n’est vraie que pour la base; les os frontal, squamosal et pariétal sont des os dermiques de recouvrement.
L’histoire ancestrale des différents centres encéphaliques est plus ancienne que celle du squelette; les productions osseuses, tectaires, sont postérieures au développement des organes des sens et des différents centres récepteurs qui en dépendent. Ce sont les recherches entreprises et orientées vers la phylogénèse et l’ontogénèse du cerveau qui arriveront à trouver la solution de la morphogénie du crâne.
L’évolution progressive de la voûte du crâne dépend de fonctions nouvelles entraînant des centres cérébraux adaptés à leur importance. C’est donc le cerveau qui modifie son domicile, bâtit des étages successifs et, dans cette marche ascendante, ce sont les hémisphères cérébraux qui exproprient les autres régions à leur profit.
Dans le cerveau de Petromypon (lamproie), les sept divisions du cerveau définitif sont à peu près égales et se continuent sur le même axe que la moelle; aucun renflement n’est prédominant, le cerveau n’a pas d’étages. Chez l’homme, au contraire, le prosencéphale d’abord modeste annexe du rhinencéphale, centre
(i) U Aryen, de L.-^pouge, p. 238.
INSTITUTS SOLVAY (sOCIOLOGIe)
L’ARYEN ET L’ANTHROPOSOCIOLOGIE
de l’olfaction, est devenu d’une importance telle que les autres centres sont relégués vers la base, dans la partie resserrée du crâne vertébral.
Certains centres, comme les corps striés, par exemple, qui chez les Oiseaux (Edinger) constituent presque tout le manteau cérébral, sont entrés en régression et sont inclus dans l’intérieur des hémisphères.
Cet accroissement lent mais constant du prosencéphale a entraîné des modifications non seulement dans l’architecture du crâne, mais encore dans celle du squelette tout entier. La sélection poursuivie dans l’évolution paléontologique, concentrée sur le terrain encéphalique, a produit la prédominance des hémisphères par la survivance des êtres les plus intelligents, de mieux en mieux adaptés à l’ambiance et par conséquent plus capables de faire souche nombreuse.
Examinons les transformations corrélatives qui se sont opérées dans l’organisme; suivons révolution fonctionnelle dans quelques Ordres zoologiques : chez les Quadrupèdes vrais, Bovidés et Equidés, par exemple, les deux trains ont la même destination. Le train antérieur comme le train postérieur ne servent qu’à la station et à la locomotion, fonction dont les centres médullaires conservent l’autonomie.
Le crâne est allongé, prédominant dans sa partie faciale, le trou occipital est vertical; les hémisphères cérébraux sont étroits, l’intelligence est peu développée; les associations ne sont pas nombreuses et peu compliquées; aussi les centres supérieurs sont-ils peu étendus. 11 faut aux Quadrupèdes vrais des adaptations défensives sans lesquelles ils s’éteindraient rapidement : les uns ont des cornes, les autres ont acquis la monodactylie, qui leur permet de fuir plus rapidement.
Chez les Carnassiers, le train antérieur commence à se différencier, et s’adapte à la préhension et au maintien de la proie. Cette aptitude nouvelle est ajoutée et centralisée dans le cerveau. Les expériences de Goltz (i) ont démontré que chez le Chien auquel le cortex a été enlevé, les fonctions motrices coordonnées persistent, mais l’animal n’emploie plus ses membres antérieurs comme mains. La suppression des centres corticaux ont fait redescendre le chien au stade de Quadrupède vrai.
Les expériences plus récentes de J. Demoor (2) confirment celles de Goltz, mais montrent que l’enlèvement du sillon crucial chez le Chien donne des résultats identiques à ceux qui sont obtenus par l’ablation totale du cortex.
Chez les Carnassiers donc, l’attitude fréquemment redressée, la patte anté-
(1) Der Hund ohm Grosshirn, PJlüg. Archiv, 1892, V, 5i.
(2) Lea centres sensitivo-moteurs et les centres d’association chez le chien, in Annales de la société des sciences médicales et naturelles de Bruxelles, 1899, V, 8.
lime partie — L’ANTHROPOLOGIE
rieure servant de main d’une manière intermittente, deviennent fonctions de centres cérébraux qui se perfectionnent. Les hémisphères grandissent et s’élargissent, entraînant un nouvel équilibre du crâne; le trou occipital passe à la partie postéroinférieure et prend une direction oblique; le crâne facial entre en régression. Le lobe frontal, le dernier échelon de la hiérarchie nerveuse commence à refouler le rhinencéphale. Son rôle surtout inhibiteur est de dominer et de régulariser toutes les manifestations nerveuses.
Chez le Carnassier, les yeux deviennent plus antérieurs, les cavités orbitaires commencent à être refoulées par l’agrandissement des lobes frontaux; là s’élaborent les combinaisons mentales que réclame la recherche de la nourriture ; la finesse des sens ne suffit plus. Pour dresser des embuscades et attendre, les muscles tendus, le moment de bondir sur sa victime à l’improviste, il faut une inhibition d’ordre cérébral élevé. Ceci n’est pas une vue théorique ; Franz (i) a fait contracter certaines habitudes à des chats et a montré que l’ablation du lobe frontal les fait disparaître d’une manière définitive.
L’apparition tardive du lobe frontal dans l’évolution des espèces est d’accord avec la lenteur du développement ontogénique. Chez l’Homme, les fibres d’association n’ont terminé leur complet épanouissement que vers l’âge de trente ans.
Après cette digression nécessaire sur le terrain physiologique, nous reprenons l’évolution zoologique que nous avons interrompue. Des Carnassiers auxquels nous avons consacré plus d’espace en raison de l’adaptation nouvelle du membre antérieur, passons aux Prosimiens et aux Primates quadrupèdes.
L’adaptation s’accentue, favorisée, dans ces deux Ordres, par un genre nouveau de locomotion; l’action de grimper, le redressement du corps, le train antérieur transformé en organe de préhension, la main commandent des centres plus étendus : les hémisphères deviennent prédominants, la poussée du lobe frontal envahisseur refoule définitivement les cavités orbitaires ; les yeux deviennent antérieurs; chez certains Singes même, la convergence est plus accentuée que chez l’Homme; le trou occipital émigre vers la partie inférieure du crâne.
Chez les Anthropoïdes, la transformation est accomplie, la station bipède est acquise, mais d’une manière incomplète ; le train antérieur s’est démésurément allongé pour obéir aux nécessités de la vie arboricole. La locomotion sur le sol est malaisée, l’attitude est oblique et la main sert de point d’appui dans la marche, non par la paume, mais par la face dorsale, en position dorsodigitigrade.
Chez l’Homme enfin, les hémisphères ont pris un volume si considérable
(i) On thefunctions of ihe cerehrum, etc., 1902.
L’ARYEN ET L’ ANTHROPOSOCIOLOGIE
et si étendu que le cervelet lui-même est recouvert. Le poids énorme du cerveau, la musculature exocranienne appropriée à l’attitude verticale, le refoulement des centres sous-jacents au prosencéphale sont des acquisitions corrélatives. Le trou occipital, de vertical et postérieur est devenu horizontal, inférieur et central. La tête est articulée sur le rachis sous un angle droit, les inflexions de la colonne vertébrale obéissent au nouvel équilibre.
Récapitulons ce qui s’est passé pour passer de la station quadrupède à la station bipède : chez les Quadrupèdes, la colonne vertébrale est horizontale, la tête s’articule avec elle sur un plan vertical ; placée en avant de son point d’appui, elle tombe vers le sol, le crâne facial est prédominant, le crâne cérébral est petit, les fosses orbitaires sont latérales et communiquent avec les fosses temporales.
Chez le Bipède parfait, chez l’Homme, la colonne vertébrale est verticale, la tête est placée au-dessus de son point d’appui, l’atlas. L’axe antéro-postérieur de la tête est un levier du premier genre et représente le fléau d’une balance dont les condyles occipitaux sont le couteau; le bras de levier postérieur, un peu plus petit que le bras de levier antérieur, maintient l’équilibre, grâce aux muscles de la nuque. Les deux extrémités du fléau se balancent à peu près en avant par la projection de la face, en arrière par la saillie de l’occipital.
Nous verrons plus loin, quand nous ferons le parallèle des Canidés et des Hominiens, que la régression de la face est due à l’acquisition du régime artificiel qui diminue l’appareil masticateur (dents, arcades dentaires, maxillaires, muscles temporaux, crêtes temporales). La progression et l’élargissement du crâne cérébral sont moins gênés par la résistance exocranienne.
Les hémisphères grandissent encore ; le crâne diminue de longueur; l’orthognatisme acquis est en rapport avec la moindre saillie occipitale, le cerveau est forcé à s’accroître en largeur et en hauteur. La platycéphalie est remplacée par l’eurycéphalie et l’hypsicéphalie. Telles sont, en résumé, les transformations corrélatives du développement des hémisphères cérébraux.
Le crâne croît moins vite que le cerveau ; l’état des sutures montre la résistance qu’il oppose à son accroissement. Elles sont simples si la poussée endocraniennne est faible, plus compliquées quand la pression devient plus forte; si celle-ci augmente encore, les os s’écartent et les vides sont comblés par des os intercalaires, dits os wormiens.
Quand l’activité cérébrale diminue dans certains lobes, les sutures se soudent. Les empreintes endocraniennes des circonvolutions sont d’autant plus marquées que la résistance exocranienne est plus forte.
Les déformations crâniennes par synostose prématurée et les déformations artificielles permettent de constater que le cerveau arrêté dans son dévelop-
lime partie — L’ANTHROPOLOGIE
peinent, dans certains sens, s’accroît par compensation dans d’autres directions.
Nous avons publié en 1892 (i) un exemple remarquable de déformation pathologique : c’est le crâne scaphocéphale d’un sujet mort dans notre service hospitalier; les circonvolutions temporales étaient grossières, ébauchées, non anfractueuses, aplaties par la résistance du crâne; celui-ci, du côté interne, porte l’empreinte profonde des efforts inutiles du lobe temporal; l’individu était sourd sans que l’examen otoscopique fait pendant la vie eût permis de constater la moindre lésion. Le cerveau s’était accru en avant et en arrière de l’étranglement transversal. Les lobes frontaux et occipitaux étaient remarquablement développés; les circonvolutions de ces deux lobes étaient sinueuses, bordés par des sillons profonds. Le sujet était intelligent, malgré l’infériorité que lui donnait sa surdité de cause centrale.
Le cas suivant est plus intéressant encore, parce qu’il s’agit d’une synostose précoce de toutes les sutures ayant déterminé la microcéphalie. Le crâne facial est fort accusé et projeté en avant, le cerveau ne pesait que goo grammes ; les circonvolutions étaient bien développées, le pied de la deuxième et de la troisième frontales était sinueux; en somme, ce cerveau ne présentait, en fait de particularité, qu’un poids très faible, suffisant pour la taille du sujet qui était petite.
C’était le cerveau d’une tuberculeuse marte dans notre service, à l’hôpital Saint-Jean ; célibataire et sans autre soutien que son métier de couturière, elle était assez intelligente pour subvenir à ses besoins, et ce n’est qu’au dernier stade de la maladie qu’elle a eu recours à l’Assistance publique.
Enfin, dans le cas de déformation artificielle du crâne, dans la déformation toulousaine, par exemple, on n’a pas constaté d’influence nuisible sur les facultés mentales. L’enquête faite en France sur ce sujet par le D‘’ F. Delisle, a démontré l’innocuité de cette déformation.
Si nous citons ces exemples, c’est pour insister à nouveau sur ce point, que la quantité dans l’encéphale n’est qu’un des facteurs de l’intelligence. La capacité crânienne est en rapport avec le volume et le poids du cerveau. La stéréométrie du crâne par la méthode de Broca donne des indications fort importantes au point de vue intellectuel. Le procédé de l’indice cubique du même auteur, modifié par le professeur Manouvrier, est suffisamment approché, quoiqu’il donne un chiffre plus élevé que la méthode directe.
Mais, sur le vivant, la hauteur ne peut être prise et l’évaluation quantitative est impossible. La capacité crânienne aussi bien que le poids du cerveau sont
(i) Bulletin de la Société d’ Anthropologie de Bruxelles, 1891-1892, p. 98.
L’ARYEN ET L’ ANTHROPOSOCIOLOGIE
donc insuffisants à eux seuls. Il y a longtemps déjà que Broca a dit « qu'il ne saurait venir à la pensée d’un homme éclairé de mesurer l’intelligence en mesurant le cerveau ».
Nous avons suivi quelques stades d’évolution chez les Invertébrés et nous avons montré l’importance considérable de la céphalisation. L’origine de l’encéphale a pour point de départ ce fait capital.
La moelle épinière présente d’abord partout la même épaisseur, mais dès qu’apparaissent des formations appendiculaires, elle se renfle aux rég’ons d’où partent des nerfs volumineux, renflement brachial, renflement lombaire.
La partie antérieure du tube neural acquiert de bonne heure une grande épaisseur et devient le siège de trois renflements qui sont les vésicules antérieure, moyenne et postérieur du cerveau primitif.
Puis la vésicule antérieure et la vésicule postérieure se divisent en deux, ce qui porte à cinq divisions le cerveau secondaire, lequel, à ce stade déjà, a besoin de s’infléchir pour s’accroître : flexion nuchale, flexion politique, flexion apicale. Dans les sept divisions du cerveau définitif se voient surtout les changements de position successifs dus à l’importance momentanée de tel ou tel centre.
Le tableau suivant résume la nomenclature différente de ces trois stades.
Cerveau primitif, 3 divisions.
Cerveau antérieur.
» moyen.
» postérieur.
Cerveau secondaire, s divisions.
Cerveau antérieur.
» intermédiaire.
» moyen.
» postérieur.
Arrière-cerveau.
Cerveau définitif, 7 divisions.
Prosencéphale )
, i Télencephale.
Rhinencéphale )
Thalamencéphale )
Opthalmencéphale )
Mésencéphale.
Métencéphale.
Myélencéphale.
lime PARTIE — L’ANTHROPOLOGÏE
L’accroissement de l’encéphale se fait plus rapidement que celui du crâne, ce qui est la cause des inflexions. Dans les types supérieurs, surtout chez les Mammifères, les hémisphères prosencéphaliques s’accroissent, s’étendent sous forme de manteau chez les Primates. Il résulte de cette évolution que les différentes parties de l’encéphale, qui étaient d’abord situées les unes derrière les autres, se recouvrent et forment des étages.
Nous avons montré, en parlant du crâne, comment, d’après nous, s’est acquise la station bipède : i» différenciation du train antérieur des Quadrupèdes en corrélation avec l’accroissement de centres corticaux; 2° inflexions du cerveau, modifications de l’équilibre de la tête, émigration postéro-inférieure du trou occipital; 30 redressement de la colonne vertébrale qui d’horizontale devient oblique, puis verticale; 4° attitude bipède parfaite due à la diminution de longueur du membre antérieur devenu supérieur, membre qui ne sert plus à la locomotion et dont l’extrémite, la main, s’est transformée en un organe merveilleux de préhension et de toucher.
Les courbures sigmoïdes de la colonne vertébrale sont ancestralement moins anciennes que le développement cérébral ; l’enfant n’arrive à l’attitude complètement droite que lorsque la colonne vertébrale a acquis les incurvations commandées par l'équilibre céphalique; avant cela il tombe sur la tête dont la pesanteur l’entraîne. Telle est pour nous la genèse de la station droite dont l’étiologie périphérique repose sur ce principe : la fonction fait l’organe. L’organe ne fait la fonction que quand il acquis complètement la structure nécessaire à son accomplissement.
Le cerveau varie de forme : il est allongé chez les Quadrupèdes vrais, plus élargi chez les Qiiadrupèdes à train antérieur en voie de différenciation ; il est plus arrondi chez les Primates et les Hominiens. Le volume des hémisphères cérébraux est devenu prééminent; chez l’Homme, ils servent de manteau à tous les autres centres de l’encéphale qu’ils recouvrent. Les recherches de Bischoff ont établi que le cerveau des Anthropoïdes est plus large que celui des Singes inférieurs et que l’indice cérébral est plus élevé que celui du crâne, l’indice est plus brachyencéphalique. Chez les ascendants paléontologiques, la moëlle était prédominante; actuellement elle est si réduite chez l’Homme qu’elle est égale à 1 et l’encéphale à 48.
Le poids du cerveau a été étudié par divers auteurs, mais c’est Broca qui a poussé le plus loin l’analyse de ses différentes parties. Il a pesé avec le plus grand soin un grand nombre d’encéphales; les lobes ont été pesés séparément.
Voici les résultats obtenus : le lobe frontal l’emporte de beaucoup sur le lobe occipital ; l’hémisphère droit est plus lourd que le gauche, mais ne doit cette supériorité qu’aux lobes temporal, pariétal et occipital.
Le lobe frontal gauche est un peu plus lourd que le droit, à cause du centre
L’ARYEN ET L’ANTHROPOSOCIOLOGIE
du langage articulé. Ce n’est donc que du côté du lobe frontal que nous sommes gauchers du cerveau et non de l’hémisphère tout entier. Le poids du cerveau fournit une indication qui est contrebalancée par la composition histologique, par l’état plus ou moins compliqué des circonvolutions, par la taille, le poids du corps, par l’âge, le sexe, par la maladie qui a causé la mort, etc. Toutes ces données sont savamment discutées dans un mémoire remarquable que le professeur Manouvrier a consacré à la quantité dans l’encéphale.
L’activité du cerveau est la cause la plus puissante de son accroissement.
Le poids encéphalique augmente avec le poids du corps d’une manière absolue, mais diminue d’une manière relative. Des Herbivores aux Carnassiers, de ceux-ci aux Primates, il y a augmentation pondérale.
Dans tous les types humains, préhistoriques ou actuels, la méthode indirecte de la capacité a rencontré des poids élevés et des écarts souvent très accusés dans les séries les plus homogènes.
Pondéralement, le cerveau n’est pas plus un caractère de race qu’une puissante musculature. C’est un héritage de famille, mis en valeur par la nutrition et la santé. Mais cet héritage est comme le terrain légué ; si celui-ci reste inculte, il a beau être grand, il reste improductif. C’est l’activité du propriétaire qui constitue le facteur le plus important.
Les recherches entreprises dans les différents pays sur les pesées de cerveaux de savants, ont démontré qu’ils dépassent de 150 grammes la moyenne de leur milieu ethnique, que le nombre des gros cerveaux est plus grand que dans les séries d’individus quelconques. Anglais, Allemands, Russes ou Français gardent la forme crânienne de leur origine, mais la quantité encéphalique englobe les savants dans une même famille.
On rencontre cependant dans cette catégorie des exceptions qui peuvent trouver leur interprétation dans la qualité ou la supériorité de tel territoire.
Le cerveau de Gambetta, d'un poids au-dessous de la moyenne vulgaire, n’était remarquable que par l’extraordinaire développement du lobe frontal; la circonvolution du langage articulé avait une complexité exceptionnelle. La fonction était à la hauteur de l’organe.
C’était un orateur puissant, servi par un tempérament hypersthénique ; sa parole entraînait comme son geste commandait, mais ce n’était pas un savant; la lecture de ses discours écrits donne, à ce point de vue, une impression pénible. Il ne reste de cet homme héroïque que le souvenir de son brillant passage.
C’est surtout par ta grande quantité de substance blanche que le poids du
Ipnc partie - L’ANTHROPOLOGIE
cerveau de l’homme se différencie de celui des animaux. D’après les recherches de Danilewsky (i), qui ont été vérifiées et confirmées, il y a :
Homme
Chien
Substance grise
Substance blanche
Les travaux de R. Cajal sont d’accord avec la donnée pondérale. Chez l’Homme, la substance blanche renferme des ramifications protoplasmiques plus nombreuses, les collatérales émergeant du cylindre-axe sont plus abondantes, plus longues et plus touffues.
Les associations intercentrales et intercellulaires sont plus compliquées et le champ de l’idéation est plus vaste. La grande quantité de névroglie permet à l’activité individuelle de se créer des voies nouvelles qui agrandissent le réseau des communications.
L’étendue de l’écorce cérébrale en surface a fait l’objet d’études assez nombreuses ; Baillarger, Wagner, C. Vogt, Jensen et Calori se sont livrés à des recherches longues et difficiles qui ont donné les résultats suivants : le développement superficiel varie d’après la forme de l’encéphale; il est plus considérable chez les brachycéphales que chez les dolichocéphales [Italie, Calori (2)].
La superficie totale de l’écorce se divise en surface visible, qui correspond à la face externe des circonvolutions, et en surface cachée, que l’on relève sur leurs faces latérales. Ce sont ces deux surfaces qui ont été calculées par Wagner (3) sur le cerveau de quatre sujets : deux hommes distingués, un mathématicien et un médecin, une femme et un manœuvre.
Les conclusions suivantes découlent de la comparaison des chiffres : 1° la surface cachée de la couche corticale est plus considérable que sa surface libre ou visible; 2“ la surface cachée représente les deux tiers de la surface totale, la surface libre le tiers seulement.
L’étendue en profondeur de l’écorce cérébrale ou son épaisseur est loin d’être uniforme. Non seulement elle varie suivant les sujets et les âges, mais encore sur le même individu suivant les points du territoire régional. Cette question a été étudiée d’une manière remarquable par le professeur Giacomini (4), sous la direction duquel a été fait le travail d’un de ses élèves, A. Conti (5). 'Voici quelques-unes des conclusions qui résultent de ces laborieuses recherches.
(1) Cenîyalhlattfür die medicinische Wissenschqft, 1880.
(2) Del cervello nei due tipi hrachicefalo e doUchocefalo italiani. Bologna, 1875.
(3) H. Wagner. Vorstudien su eimr wisschensckaÜichett, Morphologie und Physiologie des menschliche Gehirns als Seelen organes. Gœttingen, 1860.
(4) Guido allô studio delle circonvolusione cerebrali deU’uomo. Torino, 1884.
(5) Dello spessore délia corteccia cerehrale nell’nomo, Giorn. délia R. Acad,, 1884.
INSTITUTS SOLVAY (sOCIOLOGIE) 7
V ARYEN ET L’ANTHROPOSOCIOLOGIE
L’épaisseur de la substance grise augmente graduellement de l’extrémité frontale de l’hémisphère à la circonvolution frontale ascendante.
L’épaisseur diminue graduellement de la pariétale ascendante à l’extrémité du lobe occipital.
L’épaisseur de l’écorce décroit avec les progrès de l’âge.
L’épaisseur minimum de la substance grise se trouve constamment vers le fond de la scissure, le maximum sur le point culminant de la circonvolution.
L’épaisseur augmente brusquement au niveau du point d’implantation des trois circonvolutions frontales longitudinales sur la frontale ascendante.
Le minimum d’épaisseur corticale se trouve au lobe occipital.
Ces quelques constatations sur l’épaisseur variable de la substance, jointes à celles qui sont relatives à la superficie de l’écorce, seraient à elles seules suffisantes à montrer la complexité des éléments qui interviennent dans le fonctionnement cérébral. Aussi reste-t-on confondu quand on voit des auteurs asseï naïfs pour chercher par la « craniodésie » à mesurer l’intelligence.
Revenons encore aux circonvolutions qui rie sont pas des caractères ordinaux en zoologie ; dans tous les Ordres, on trouve des cerveaux lisses ou lissencéphales et des cerveaux plissés ou gyrencéphales.
On observe la lissencéphalie même dans l’Ordre des Primates (Hapale). La gyrencéphalie ne constitue donc pas un caractère d’évolution sériaire et elle s’est produite après la séparation des Ordres, dans certaines espèces, sous l’influence d’adaptations cérébrales particulières.
Dans un type donné cependant, la complexité des circonvolutions est un caractère très net de supériorité.
Depuis l’époque tertiaire, le cerveau a détrôné la moelle, non en lui enlevant ses fonctions, mais en acquérant des centres nouveaux auxquels sont subordonnés les plus anciens. L’évolution ascendante du prosencéphale a ralenti les autres adaptations, parce qu’elles sont devenues de moins en moins utiles. Les armures défensives, la vélocité pour fuir, la force et la masse musculaires ne sont indispensables qu’aux animaux dont les hémisphères sont peu développés.
Ceux-ci se sont accrus d’arrière en avant; allongés chez les Quadrupèdes vrais, transversalement plus étendus chez les Carnassiers, ils ont agrandi leur domaine du côté frontal. Chez l’Homme, le lobe frontal s’est avancé et occupe le plafond de l’orbite; puis il s’est développé en largeur et en hauteur. Dans cette progression graduelle, le centre frontal, siège des associations les plus compliquées, a acquis une telle prééminence, qu’il a rendu désormais inutiles les adaptations défensives. Le cerveau est devenu, l’organe le plus redoutable d’attaque et de sauvegarde.
L’intelligence, pour se manifester dans toute son ampleur, a besoin d’un
lime partie — L’ANTHROPOLOGIE
organisme compliqué, bien adapté au monde extérieur et dont tous les rouages fonctionnent librement. La physiologie moderne a vérifié l’adage ancien : mens sana in corpoi'e sano.
Le système nerveux n’est primitivement qu’au circuit réflexe. Le cerveau lui-même n’est d’abord que le centre des organes des sens; chez les Poissons, le neuroblaste unipolaire ne comporte pas encore d’associations mentales, leur cerveau n’est qu’une moelle dont les centres sensoriels surajoutés renseignent pour la recherche de la nourriture et les mouvements de translation.
Les Oiseaux eux-mêmes, dont les actes nous paraissent et sont en effet si compliqués, ont le manteau cérébral en majeure partie constitué par l’étalement des corps striés (Edinger); à leur surface viennent se concentrer les sensations qui s’extériorisent rapidement sous forme de décharges motrices savamment coordonnées.
Les Carnassiers ont des hémisphères étendus qui comportent des associations déjà nombreuses, attestées par la composition histologique de la substance blanche. Leur intelligence est développée.
Les Primates ont le même type cérébral au point de vue morphologique. Chez les Hominiens, le membre antérieur raccourci ne sert plus à la locomotion; il est adapté à des actes multiples en rapport avec l’intelligence. La main est un facteur important d’évolution cérébrale. Mais la supériorité de l’intelligence est due à l’acquisition du langage articulé qui a été le plus puissant élément d’éducation.
L’intelligence n’est pas le fait du cerveau seul. Elle dépend de l’intégrité des organes périphériques sensitifs et sensoriels, des organes de conduction ascendants et descendants, ainsi que de la perfection des organes centraux.
Cette intégrité donne à l’organisme les qualités nécessaires pour s’adapter à l’ambiance de la manière la plus parfaite, mais cela ne suffit pas encore. La santé des viscères innervés par le grand sympathique, régulateur de la vie silencieuse de nutrition, ne doit pas être troublée. Si un territoire splanchnique vient à souffrir, les appels réitérés, les avertissements incessants produisent la fatigue des centres cérébro-spinaux qui ne sont plus en état d’être en harmonie avec le milieu. La neurasthénie fournit des exemples fréquents de l’abdication des centres supérieurs.
L’intelligence se perfectionne phylétiquement, l’hérédité lègue un terrain accru par l’activité capitalisée des ancêtres. L’exploitation du terrain est purement individuelle : l’éducabilité est transmissible, mais non les résultats de l’éducation, parce que le cerveau, à la naissance, est un organe vierge. En dehors des aptitudes élémentaires léguées par l’hérédité, il n’y a et il ne peut y avoir d'idées innées : la première opération cérébrale est contemporaine de la première sensation.
L’ARYEN ET L’ANTHROPOSOCIOLOGIE
L’histologie constate du reste dès la naissance la production et le développement des cellules nerveuses (i), elle assiste à la formation des prolongements des neurones, qui apparaissent peu à peu, établissant des rapports intercellulaires de plus en plus intimes et montrant nettement que les sensations qui vont servir de fond à l’intelligence créent des voies de communication.
ZiEGLER (2), professeur à lena, a comparé le mode d’activité des neurones avec celui des Rhizopodes; chez les Heliozoaires et les Radiolaires, il existe des prolongements amiboïdes qui ont une ressemblance frappante avec le panache des neurones. Les prolongements qui baignent dans un milieu nutritif favorable se renforcent, grossissent et se ramifient. Ziegler part de ce fait pour supposer que les excitations produites sur les dendrites des neurones corticaux donnent naissance à des mouvements partis des organes des sens, transmis par des prolongements qui se créent des voies embiontiques (Ziegler); celles-ci deviennent la base cytologique de la mémoire. Apprendre, dit l’auteur, c’est créer des voies nouvelles.
E. SoLVAY (3) va plus loin; il remonte au chimisme du milieu où se produit la sensation ; il voit la cause première dans le tissu à grande oxydation affilié au cortex et qui, en s’oxydant, créerait le courant nerveux et les ramifications des neurones. Cette hypothèse de E. Solvay, qui attribue à la périphérie une influence primordiale, est d’accord avec les faits sur lesquels s’est appuyé Ziegler, et aussi avec notre théorie qui fait remonter à l’adaptation du train antérieur, la formation de centres cérébraux dont le développement successif fait acquérir la station bipède.
C’est en s’appuyant aussi sur les effets du milieu sur la réceptivité de l’organisme que l’illustre Buffon a pu donner la meilleure définition de l’idée : Vidée est une association de sensations.
La science moderne a vérifié l’exactitude de cette définition, qui a précédé de cent ans les merveilleuses découvertes de la structure intime et de la physiologie du cerveau, dont les recherches cliniques ont été le point de départ. Pour démontrer la genèse de l’idée, présentons une orange à un enfant de quatorze à quinze mois.
(1) M. Stephanowska. Evolution des cellules nerveuses chez la souris après la naissance. Instituts Solvay, Physiologie, Travaux de laboratoire, 1893, t. IL
(2) La base cytologique de l’instinct et de la mémoire. Instituts Solvay, Physiologie, Travaux de laboratoire, 1900, t. III, fasc. 3, pp. 1-24.
(3j E. Solvay. La base cytologique primordiale des réflexes, de l’instinct et de la mémoire. Ibid., pp. 21-24.
lime partie — L’ANTHROPOLOGIE
Le tableau suivant résume les sensations perçues :
Orange \ et
sensations
sentitives
visuelle
j forme { couleur
i forme consistance température poids
sensorielles
centripètes
gustative
olfactive
auditive (mot orange entendu)
Les sensations diverses provoquées par l’orange sont conduites à leurs centres spéciaux. Leur répétition va constituer le fond cellulaire des mémoires visuelle, tactile, gustative, olfactive et auditive. Les différents centres sont réunis entre eux par des fibres d’associations. La mémoire est la réunion de toutes les mémoires associées. Telle est la genèse de l’idée qui est bien une association de sensations.
L’idée, pour s’extérioriser, suit une direction inverse, centrifuge; elle se traduit au dehors par des mouvements volontaires et le langage articulé. Le mot orange, auxiliaire de l’idée, est la synthèse verbale des sensations associées et repose lui-même sur la réunion de plusieurs images :
Image visuelle, mot lu.
Image auditive, mot entendu.
Image motrice d’articulation, mot parlé.
Image motrice graphique, mot écrit.
Image tactile, mot touché (aveugles).
Les centres de ces images ont été isolés par les recherches cliniques et vérifiées par les nécropsies. Leur lésion entraîne leur suppression et la rupture des communications. L’idée extériorisée s’appelle le langage extérieur, et quand nous hésitons, quand le mot qui exprime l’idée ne vient pas, c’est toujours une mémoire spéciale qui met sur la voie du souvenir. Quand nous pensons, nous avons un langage intérieur, nous entendons, nous voyons.
Nous n’avons pas tous la même manière de penser, c’est-à-dire d’associer nos idées; cette différence dépend de l’état des organes; certaines sensations peuvent être prédominantes et sont en corrélation avec des centres plus exercés, plus développés.
Les différences d’intelligence, si l’on n’envisage que le cerveau, sont dues non seulement au nombre des cellules corticales, mais plus encore au nombre et à la variété des fibres d’associations créées par les sensations périphériques.
L’ARYEN ET L’ANTHROPOSOCIOLOGIE
La revue que nous venons de faire, montre l’évolution du système nerveux, qui depuis son origine jusqu’à son complet développement, sert d’intermédiaire de plus en plus intime entre l’organisme et le milieu. Nous avons montré l’importance de la céphalisation qui draine toutes les sensations qu’elle centralise pour donner la riposte la plus rapide et la mieux appropriée aux besoins de l’organisme et aux exigences de l’ambiance.
Les transformations squellettiques en corrélation avec l’agrandissement du cerveau ont été signalées à travers l’histoire paléontologique et celle des Ordres zoologiques. 11 en résulte que ce ne sont pas les animaux les plus forts ni même les mieux adaptés au milieu qui survivent, mais les plus intelligents.
L’histologie et la physiologie du cerveau de l’Homme nous a fait comprendre le dualisme des facultés mentales au point de vue de l’hérédité. L’instinct que l’on pourrait appeler l’intelligence de l’espèce, est transmis aux descendants; les éléments nerveux existent à la naissance et les actes se produisent; ils sont innés. C’est l’expérience de l’espèce qui subvient à l’entretien de l’organisme.
Mais les voies conductrices des combinaisons supérieures qui constituent l’idée sont acquises par l’individu et non transmises par l’hérédité, qui lègue le terrain inculte. Les actes que posera l’individu seront guidés par l’expérience personnelle.
La conclusion qui en découle est, que l’éducation et l’instruction sont le facteur le plus puissant du progrès intellectuel.
La mise au point de nos connaissances sur le crâne, le cerveau et l’intelligence, nous permet de conclure que toutes les études entreprises dans le but de rechercher par l’anthropométrie les signes physiques de l’intelligence sont des tentatives mort-nées ; l’ensemble de faits qui précède doit leur être opposé comme question préalable.
Nous sommes en mesure maintenant de combattre le sélectionnisme déformé de M. DE Lapouge, qui ne doit son succès qu’à l’incompétence de ses lecteurs éblouis par sa littérature passionnelle. 11 dit, page vi, de la préface des Sélections sociales : « Pour les preuves à l’appui, si j’avais voulu établir en détail, par des citations et des statistiques, les pertes causées à chaque époque par les sélections militaires, religieuses, politiques, il m’aurait fallu documenter une plaquette par un volume, j’ai préféré, dans ces matières si graves et si neuves, être clair, facile à lire et suggestif ».
lime partie — L’ANTHROPOLOGIE
On peut se demander comment l’auteur aurait pu être en mesure de faire ces statistiques, sur quelles bases il les aurait établies ; il a préféré n’en rien dire, parce qu’il aurait dû les fabriquer de toutes pièces.
11 préféré être clair, facile à lire et suggestif.
Dans le domaine scientifique, il suffit de présenter des faits bien établis sur l’observation et l’expérience, puis de les analyser, réservant la synthèse pour plus tard si les observations ne sont pas assez nombreuses pour généraliser. L’homme de science doit rester démonstratif; le plaideur peut être suggestif.
La sélection naturelle qui, avec l’évolution a fait l’homme avec son cerveau compliqué, continue à agir de la même manière en mettant les plus capables en avant. Après avoir appliqué à tous les êtres organisés l’explication de la sélection naturelle. Wallace a, il est vrai, eu dans ses dernières années, de la défaillance en hésitant à étendre à l’homme cette théorie. Cela suffit à M. DE Lapouge pour affirmer que le jour où le cerveau de l’homme eut acquis sa puissance, la sélection naturelle a cessé d’avoir prise sur lui; il préfère encore cependant l’opinion de Broca, qui substitue à la sélection naturelle la sélection sociale, qui annihile son rôle ou l’amoindrit.
Pour nier la sélection naturelle, l’auteur dit (p. 199 des Sélections) : « A l’aide du feu et des vêtements, l’homme se soustrait à l’action du froid; dans ses huttes où l’air pénètre, il évite l’action du soleil ; par son intelligence, il pourvoit avec plus de sûreté à sa nourriture; par ses armes, il l’emporte dans la lutte avec les autres animaux, il fait sa proie des uns, il évite d’être celle des autres. Dans les pays civilisés, il n’a même plus d’ennemis à craindre, les animaux redoutables sont détruits, il n’a plus à s’occuper de la recherche des vivres, il les trouve chez le marchand. La lutte pour l’existence n’est plus qu’avec son semblable : Homo homini lupus. Elle ne s’exerce que par des actes sociaux : pour avoir changé de mode et de nom, elle n’en est par moins âpre et meurtrière ».
Ces paroles nous paraissent naïves, les différences signalées entre l’Homme et les animaux reposent sur le terrain cérébral (pour ne parler que des Mammifères). C’est grâce aux centres nerveux supérieurs que l’évolution et la sélection naturelle ont fait sortir l’homme de l’animalité. C’est par le fait de cette intelligence acquise, que l’homme a pu comprendre les phénomènes naturels; il a vu le feu résultant de la fermentation de matières végétales se communiquer aux forêts ; il a observé le phénomène et s’est efforcé de le reproduire. Les autres animaux regardent le feu, mais leur stade d’évolution cérébrale ne les rend pas encore aptes à interpréter le phénomène.
M. DE Lapouge dit que l’homme s’est construit des huttes; avant cela il s’est réfugié dans les cavernes et les abris sous roche. 11 n’y a pas en cela de différence entre le terrier du Renard et la hutte du primitif. S’il pourvoit
L’ARYEN ET L’ANTHROPOSOCIOLOGIE
avec plus de sûreté à sa nourriture, ce n’est que parce qu’il a acquis des facultés d’un degré supérieur; ce sont les mêmes facultés, moins développées à coup sûr, que nous avons signalées chez les Carnassiers; leur cerveau comprend des combinaisons mentales et des adaptations squelettiques qui leur permettent de lutter par la ruse et les embuscades contre la fuite rapide, plus médullaire, des animaux dont ils font leur proie.
Si l’homme par ses armes l’emporte sur les animaux, c’est parce que la sélection naturelle et l’évolution progressive lui ont donné l’arme la plus redoutable : le cerveau ; il a imité les armes naturelles en les artificialisant : aux griffes des fauves, il a opposé des flèches et a inventé des pièges, luttant par l’habileté contre la force.
M. DE Lapouge dit que l’homme n’a plus à s’occuper de la recherche de la nourriture, qu’il trouve chez le marchand ; cette phrase qui lui échappe est puérile. La conquête du pain est encore à la base de toute vie, même de l’homme le plus civilisé. — S’il trouve son pain chez le boulanger, c’est en raison de la division du travail qui repose tout entière sur les aptitudes de l’organisme.
Enfin, si la lutte n’existe plus pour l’homme qu’avec son semblable, est-ce que par hasard les animaux ne sont pas dans le même cas? Quelle différence l’auteur voit-il entre le rapt d’une femme et un combat de mâles, pour la possesion d’une femelle?
Dire que la lutte est plus âpre et que « la sélection devenue sociale engendre les fléaux acharnés après l’humanité » (i), est une opinion insoutenable. Grâce aux progrès du cerveau, la sélection naturelle est plus affinée dans ses procédés. Chez les animaux et les tribus humaines inférieures, le triage est brutal, les faibles et les infirmes sont éliminés.
Chez l’homme cultivé, au contraire, la sélection naturelle a créé la division du travail, établie en somme, comme nous venons de le dire, sur les aptitudes organiques diverses. Dans une usine, la sélection dite sociale est un mot vide de sens; les salaires sont échelonnés depuis les chétifs et les imbéciles jusqu’aux vigoureux et aux capables.
Le moins intelligent a la besogne la plus simple; la dextérité, l’habileté en rapport avec des centres cérébraux plus développés désigne pour un travail plus compliqué les sujets organiquement mieux doués.
La différenciation organique et la division du travail sont corrélatives. La concurrence vitale n’est plus brutale. La civilisation élevée crée des travaux multiples, qui permettent à tous les degrés de vigueur et d’intelligence, de faiblesse et d’insuffisance mentale d’être utilisés.
(i) Séleciions, p. 443.
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L’extrême division du travail est arrivée à exploiter l’organisme même imparfait et la hiérarchie sociale repose sur lui. Si les faibles, les chétifs et les imbéciles sont soutenus et conservés, s’ils sont occupés aux travaux infimes, c’est au profit des vigoureux et des intelligents, qui peuvent d’autant se perfectionner. Ce n’est pas de la sélection à rebours; c’est la sélection naturelle humanisée, adoucie, elle ne porte aucune atteinte au perfectionnement; la preuve la plus certaine en est dans le progrès constant de la civilisation.
L’éducation et l’instruction sont de puissants facteurs qui augmentent le rendement des aptitudes.
Les attardés, les arriérés sont rendus utilisables par une éducation spéciale qui s’appelle le traitement de l’arriération. Ainsi, plusieurs écoles d’enfants arriérés ont été créées par la Ville de Bruxelles; les résultats obtenus sont des plus encourageants; l’étude patiente permet d'assister à la genèse d’idées provoquées par des impressions visuelles et auditives qui forcent l’attention. C’est donc bien là encore un fait de sélection naturelle, guidée par l’homme, non comme agent social, ce qui n’a pas de signification, mais comme agent biologique.
Améliorer l’individu , c’est améliorer la population dont il a fait partie.
Ajouterons-nous encore que, loin d’avoir fait faillite comme le veut M. DE Lapouge, la Révolution française constitue un magnifique stade de l’histoire de l’humanité, elle a enlevé les privilèges aux castes et a permis à toutes les aptitudes acquises de se révéler?
Ce qui se passe sous nos yeux le démontre une fois de plus. Si la Russie avait participé à ce mouvement qui a fait les peuples de l’occident de l’Europe, si elle avait secoué l’absolutisme que maintient l’ignorance, elle aurait autrement résisté aux Japonais; ceux-ci, en cinquante ans, ont brûlé les étapes de la civilisation en s’assimilant par les sciences tout ce que l’Europe a de mieux. Le japon est sorti vainqueur, c’est bien l’ignorance qui a été vaincue ; la lutte s’est faite sur le terrain du plus capable.
C’est grâce à l’inégalité organique des individus que le progrès est possible. Dans la tribu primitive ou sauvage, chaque individu fait ce que fait son voisin; cette absence de division du travail produit la stagnation. Le stade de l’esclavage est le début de la différenciation des aptitudes; mais c’est un étage brutal de la civilisation; or, c’est celui que M. de Lapouge trouve superbe : « la plus belle conquête de l’homme, ce n’est pas le cheval, mais l’esclave ».
INSTITUTS SOLVAY (SOCIOLOGIE)
L'ARYEN ET L’ANTHROPOSOCIOLOGÎE
Le pseudo-anthropologiste qu est M. de Lapouge vo't dans l’homme organisé en société un antagonisme continuel a\cc les animaux. 1! oublie qu’à la base de toute lutte, il y a une question de nutrition : végétaux, animaux. Hominiens primitifs ou civilisés, dépendent de l’aliment. Quand le soleil a grillé les herbages, il force les trouj es interminables d’antilopes à émigrer; n’est-ce pas aussi la même cause qui pousse les Allemands à s’embarquer à Hambourg pour l’Amérique? Question de nutrition.
La densité de la population aux Etats-Unis devient déjà une préoccupation chez les gouvernants; les lois prohibitives, dés l’heure actuelle, prouvent que le vaste territoire de l’Amérique du Nord deviendra bientôt trop étroit.
C’est donc toujours à la conquête du pain que l’humanité travaille; l’énergie cérébrale est accrue par la vigueur de l’organisme et celle-ci est en rapport avec l’alimentation. La supériorité des organismes dépend de la nutrition, il y a une évolution progressive et sériaire dans l’échelle animale. L’inégalité du pouvoir de transformation de la matière est démontrée par la physiologie comparée; l’analyse chimique des produits d’excrétion constate que, devant la même substance alimentaire, les divers animaux se comportent d’une manière différente, et ils ne peuvent l’utiliser que conformément à leur pouvoir transformateur.
La même matière albumino'ide, par exemple, peut servir de réactif ; les Spongiaires, Cœlentérés, Echinodermes, Vers et certains Crustacés ne peuvent transformer l’albumine qu’en xanthine, ils n’excrètent que de la xanthine; les Arthropodes et quelques Mollusques s’élèvent jusqu’à la créatine et partiellement jusqu’à l’acide urique. Les Vertébrés inférieurs. Reptiles et Oiseaux, atteignent complètement la transformation de l’albumine en acide urique.
Seuls, les Vertébrés supérieurs, les Mammifères utilisent l’albumine d’une manière complète en la transformant en urée.
Chez les Mammifères, les différences physiologiques et morphologiques dépendent d’abord des aptitudes nutritives. Pour transformer les matières végétales en muscles, il faut aux Herbivores une série compliquée d’organes digestifs en rapport avec la grande quantité d’aliments; leur système nerveux est peu élevé.
Les Carnivores utilisent plus rapidement la nourriture dont le rendement énergétique est supérieur, tout en étant de moindre volume. Leur cerveau est supérieur, pareeque les organes digestifs et leur organisme tout entier permettent des loisirs aux centres supérieurs.