IL A ETE TIRE A PART DIX EXEMPLAIRES SUR. PAPIER DE HOLLANDE
NUMEROTES A LA PRESSE
— Entrez !
La comtesse Ilhatieff, étendue sur sa chaise longue, devant un feu pétillant de grosses bûches, avait à peine levé la tète ; machinalement elle prenait sur le plateau le billet apporté par le valet de pied :
Ma chère Martfie^
Est-ce trop vous demander que de vous prier de passer chez ?noi avant le dùier, et fi êtes- vous pas trop fatiguée des courses? Il devait y faire un froid de canard, et peut-être jj ave z-vous pris tuai ?
Je sais bien que vous navez qu'à traverser le jardin, mais J'ai peur que vous ne soyez déjà
déshabillée. J'aurais pourtant bien besoin de vos conseils. Je récite, ce soir, chez la duchesse de Langlade ma poésie de Nausicaa :
Parmi les grands roseaux, dont les tiges bruissent Au-dessus des yeux d'or dédoublés des lotus.
Et vous seule, ma chère Marthe.^ pouvez- juger des gestes et des intonations vraies. Vous possédez un sens si délicat et si sûr. Avec vous pas de gaffes possibles ! Et je me méfie un peu de mes élans, je ne suis pas toujours maîtresse de mes effets, je suis une impulsive et j'ai besoin de votre eau de source dans l'écume bouillante
de mon geyser Vos lumières me sont aussi
nécessaires p)our le choix de ma robe. Que diriezcous, pjour ce soir, de ma tunique de crêpe de Chine safran avec, dans les cheveux, mon petit diadème de perles, celui qui me donne Vair d'une Muse de la Malmaison? Simon me conseille, lui, ma robe de voile rouge po?7ipéien avec ma parure d'émaux translucides, ma dernière de chez Lalique, celle aux dauphins d'opale sur fond vert de mer ; mais je trouve cet attirail un peu modem-style. Enfin venez. J'ai aussi à vous consulter sur un nouveau kohl pour les
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ijeux^ un kohl violet que le prince de Tyr ma rapporté cC Alexandrie et qui donne aux regarda une profondeur admirable. Je n abuse pas irop^ n'est-ce pas, ma chérie ? Je tiens à être absolument belle ce soir et vous n avez qu'à traverser le jardin.
Je vous embrasse,
Mélisande.
La jeune femme lisait distraitement la lettre et répondait au valet de pied :
— C'est bon. Dites à la princesse que je viens...
Elle se levait de sa chaise longue el, avec un geste de résignation excédée, passait dans la pièce voisine, qui était un cabinet de toilette.
La comtesse Ilhatieff rentrait de Longchamp et sa lassitude était extrême. Elle y avait grelotté, trois heures durant, sur le mail de John Stevenson; le prince de Ragon d'Helyeuse y avait exigé sa présence. Souple, de tournure affinée et la taille la plus mince malgré ses trente-deux ans et déjà un fils de dix ans au collège, la comtesse Marthe Ilhaliefî était une des
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femmes les plus décoratives de Paris, et les Ragon d'Helyeuse, qui Thébergeaient dans leur hôtel de la rue Barbet-de-Jouy, l'exhibaient tant et plus dans toutes les réunions sportives et mondaines.
Après le désastre, qui avait détruit sa fortune, en la laissant quasi veuve avec trois enfants, la comtesse IlhatiefF avait été recueillie par les Ragon d'Helyeuse. Les deux femmes étaient amies d'enfance. Les Helyeuse lui donnaient la table et le logement. Ce logement était, il est vrai, un pavillon situé auprès des communs, mais aménagé avec un certain confort. La veuve y avait installé des épaves de sa fastueuse installation de Nice, le peu de mobilier qu'elle avait pu arracher à la rapacité des créanciers ; et la princesse payait en plus la pension des enfants. La jeune femme ruinée vivait donc aux frais de ses amis. Les d'Helyeuse, d'ailleurs, se montraient parfaits pour elle: ils mettaient leurs chevaux et leurs attelages à sa disposition, mais ils n'oubliaient pas non plus de la promener à toutes les premières. La princesse de Ragon d'Helyeuse, juive convertie, dont le seul regret était de ne pas avoir été élevée
aux (( Oiseaux », était trop heureuse d'entretenir publiquement une comtesse Ilhatieff, née de Malhouëtt, une des plus vieilles familles de la Basse-Bretagne.
Quoique très souffrante et alanguie d'une incurable neurasthénie, résultat des affreuses émotions qui venaient de briser sa vie, la comtesse Ilhatieff n'avait pu refuser de suivre aux courses le prince d'Helyeuse.
Elle était rentrée à l'hôtel, morte de froid, les joues bleuies par la bise aigre ; et une halte au Pavillon chinois où les avait cantonnés, pendant une heure, une giboulée de neige fondue, n'avait fait qu'aggraver son malaise. Aussi, à peine arrivée rue Barbet-de-Jouy, avait-elle traversé à pas fiévreux le vieux jardin et, déshabillée en un clin d'oeil sans le secours d'une femme de chambre, s'était-elle jetée sur sa chaise longue, trop heureuse des deux heures de répit qu'elle avait avant le dîner (les Ragon d'Helyeuse ne se mettaient à table qu'à huit heures), et, là, dans la tiédeur de la chambre close, sans corset, les coudes enfoncés dans la batiste de soie des coussins d'eiders, la comtesse Ilhatieff s'abandonnait, les yeux clos,
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aux douceurs d'un repos bien gagné. Un vaporisateur à portée de sa main venait rafraîchir l'atmosphère et, pendant que le feu ronflait dans la cheminée, la jeune femme avait pu se croire pendant vingt minutes maîtresse absolue de ses actions. La lettre de la princesse de Ragon d'Helyeuse, — en poésie : Mélisande, — était venue lui rappeler quel dur servage elle avait accepté en acceptant les bienfaits de la maison.
La comtesse llhatiefT n'avait rien à refuser à son amie ; elle regardait par la fenêtre la maigre verdure des marronniers d'avril frissonner sous le ciel plâtreux et gris de cette fin de journée, mesurait d'un regard les allées au sol détrempé sous les arbustes frileux et, avec un lent soupir, atteignait dans la penderie une robe de drap bleuâtre et un long manteau de velours brun.
Elle n'avait qu'à traverser le jardin, la princesse le lui avait écrit, et la comtesse llhatiefT était aux ordres de la princesse.
Cette protection, mieux, celte aumône princière étendue sur l'infortune des llhatiefï lui valait l'admiration de tout Paris et la sympathie
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du Faubourg" ; les salons les plus fermés lui avaient été immédiatement ouverts et il nV avait plus, de la rue de Lille à la rue de Yarennes, une douairière chez laquelle on ne trouvât les œuvres de la princesse de Ragon d'Helyeuse; car si celte chère Rebecca Riesmer, — en littérature : Mélisande, — était une des muses de l'heure, elle était aussi une de celles qui avaient eu le plus de mal à percer : le monde est plutôt hostile aux carrières littéraires aggravées de grosses fortunes. Mais les belles actions et les charités retentissantes aplanissent tous les obstacles et, grâce à l'adoption des Ilhatieif, il n'y avait plus de matinée littéraire, du Trocadéro à la place des Yosges, où l'a princesse Mélisande ne fût religieusement écoulée par l'incompréhension cependant notoire des plus endurcies yachlwomen et des plus enragés chaufTeurs.
La princesse de Ragon dHelyeuse était, avec M"" de Montgomery, de ?soailles et Lucie Mardrus, une des seules dont on ne discutait plus le talent, mieux, une des rares Gastalides dont on acceptait aveuglément, comme une hostie, les yeux baissés et les lèvi-es béantes, les rimes les
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plus imprévues et les métaphores les plus insolites. Elle en imposait partout les audaces, des salons-ateliers de la plaine Monceau aux galeries d'art rétrospectif hongrois des plus anciens hôtels de la pointe Saint-Louis, et partout, qu'elle officiât enroulée dans des crêpes de Chine de teinte exténuée aux plis agrafés' de scarabées d'Egypte, toute une floraison de turquoises malades, gravées d'or et verdissantes, essaimée dans les volutes d'improvisés péplums, très Muse de Gustave Moreau, ou bien, la gracilité de son cou exagérée par des colliers de pendeloques de cristal bleuâtre et, dans ses cheveux roux, d'opalines renoncules détachées, on eût dit d'anciens lustres de Venise; partout, qu'elle fût une Salomé de peintre impressionniste ou une petite statue d'Egine, polychrome et délicate, elle était partout, avant même d'être l'auteur de la Multiple Angoisse et de V Ardeur des Nuits, la bienfaitrice des enfants Ilhatieffet de la comtesse IlhatiefT, née Marthe de Malhouëtt.
Dans les salons rivaux on appelait la jeune femme protégée YOtage et tout cela, la comtesse IlhatiefT le savait: elle savait quelle captive de guerre elle figurait dans le cortège des
joueurs de flûte et porteurs de lyre de la princesse ; elle n'était qu'un trophée de plus dans la montée triomphale de Mélisande au Parnasse.
Entre temps, elle avait endossé une robe, refermé sur elle les plis veloutés du manteau et tout en se hâtant, à travers le jardin glacial, vers le rez-de-chaussée illuminé de Thôtel, elle ne pouvait s'empêcher de faire un lugubre retour sur elle-même.
Elle aussi avait eu un hôtel à Paris, une livrée, des chevaux, des cochers à ses ordres, et dans leur somptueuse villa de Nice, elle aussi, du vivant du comte (du vivant, car, où il était maintenant, il était plus mort qu'enterré dans la terre), elle avait reçu des grands-ducs, des archiducs, des princes héritiers et des favorites de têtes couronnées. Et elle était maintenant aux ordres d'amis riches et généreux, descendue au rang d'amie pauvre, de parente entretenue par bonté, et que, par charité, un peu par ostentation aussi, on garde auprès de soi.
Et c'est le jeu qui Tavait réduite à cette extrémité. Il lui avait pris ses millions, son mari, l'estime éphémère du monde, la considération et
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l'avenir de ses enfants, le jeu qui rafle, pompe, disloque et démolit les cerveaux et les fortunes ; le jeu qui morcelé, déplace et nivelle les patrimoines ; le jeu qui fait sortir du sol, édifie et puis rase et ruine en un jour le décor fastueux des hôtels princiers et des villas de songes... Le comte IlhatiefF avait tout perdu au jeu. En dix ans il avait lapidé vingt et quelques millions et elle, Marthe de Malhoiiëtt, comtesse Ilhatieff, était un objet de luxe de plus dans le luxe des Helyeuse, la fleur rare, l'iris héraldique et charmant de la collection de Rébecca Riesmer, le joyau d'art de Mélisande.
Et la jeune femme sentait gronder et écumer en elle la vieille haine de la captive pour son vainqueur, la rancune de Gassandre contre Klytemnestra, épouse d'Agamemnon, la légendaire rancœur de TOtage.
La princesse de Ragon d'Helyeuse venait de dire ses vers, un murmure flatteur avait accueilli le dernier hémistiche.
Maintenant un groupe d'habits noirs se pressait autour d'elle, quelques robes de bal aussi, d'ondoyantes traînes de gaze de soie et de tulle pailleté en taches claires; Nausicaa ws-Wii une ovation à la poétesse de Y Ardeur des nuits. La princesse d'Helyeuse n'était plus à les compter, mais le succès s'en étendait au salon de la duchesse de Langlade, qui avait la primeur de la poésie. Nausicaa était une œuvre inédite que la princesse n'avait encore égrenée nulle part.
Droite dans les plis enroulés et tombants d'une tunique vert glauque qui en faisait une petite naïade tanagréenne,le rouge de ses cheveux teints, séparés en deux bandeaux ondes sur ses tempes, et le bleu violacé de ses yeux avivés d'un fard étrange, si délicieusement factice et si pâle qu'elle en devenait une petite statuette de jade au précieux revêtement d'émail vert, la princesse de Ragon d'Helyeuse essuyait les compliments anonnés de Polydore Champion, l'helléniste le plus bègue de la coupole, Polydore Champion, dont rironie érudite et fielleuse, depuis bientôt vingt ans, enlize et sape doucement et sûrement toutes les traditions, toutes les crovances,
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et toutes les légendes qui font les religions, Polydore Champion, Tacharné démolisseur des saintes et le panégyriste enthousiaste des courtisanes. L'académicien était venu pour elle : la duchesse de Langlade avait ménagé l'entrevue. Champion était bien trop averti pour n'avoir pas désiré entendre une poétesse aussi bien située dans le monde que la princesse de Kagon, Il avait manifesté son désir à sa vieille amie de Langlade; et Mélisande n'était pas assez indifférente aux honneurs décernés par l'Académie pour n'avoir pas immédiatement consenti à satisfaire l'Immortel.
C'était la rencontre de ces deux phénix et le choc de ces deux gloires, que la duchesse de Langlade offrait ce soir à ses invités. Elle y ajoutait l'attraction d'une audition de Grieg : toutes les suites d'orchestre de Pecr Gynt^ qu'une cabale nationaliste venait de huer violemment au concert du Ghàtelet. La duchesse avait même annoncé à quelques intimes la venue, ce soir-là, de M. de Montesquiou. Le poète-gentilhomme ferait chez elle sa rentrée dans le monde. Mais l'auteur des Paons était bien trop avisé pour se risquer dans un salon
OÙ Iriompliaient à la fois Mélisaade et Polydore, Tiicadémie et le Faubourg. La mode venait de s'emparer de la princesse et on ne lutte ni avec la mode, ni avec la jeunesse d'une femme : le comte s'était tenu coi.
D'ailleurs, la soirée ne faisait que commencer, il était à peine dix heures et demie. Avec le naturel charmant dont elle avait fait un art, la princesse de Ragon d'Heiyeuse avait ouvert le feu; elle ne s'était pas faite trop prier pour dire sa Nausicaa. Elle recevait maintenant les félicitations de Polydore. Avec le bégaiement voulu dont il enveloppe ses pires perfidies, llmmortel évoquait les ombres de Sapho, de Bitilis et d'Erinna, louvoyait entre le Cantique des Cantiques et V Odyssée du divin Homère. C'était du Pindare et du Leconte de Liste, du Théocrite et de l'Albert Ménard. Impassible, les longs cils de ses paupières baissés en ombre portée sur ses joues mates, la princesse d'Heiyeuse écoutait. Il lui fallait subir en même temps les effervescences d'enthousiasme et les éloges hyperboliques de M""' de Mathuvrécourt, la grosse Egérie de l'académicien.
W^" de Mathuvrécourt suivait partout son Im-
morlel. Elle Tavait découvert dans des temps déjà lointains, chez la marquise de Beaufrelong, aujourd'hui défunte, alors que, presque inconnu, pauvre petit bibliothécaire invité par protection aux dîners hebdomadaires de la dame, il ratiocinait dans les bouts de table, effaçant un peu par sa mine de cuistre et son ton pédant, les belles madames, ferventes de Dumas et de Pailleron, M™^ de Mathuvrécourt, ayant flairé dans Champion un mérite, l'avait cueilli comme une épave, capturé comme un brick marchand.
Étourdi de compliments, stupéfié d'attentions, énervé de flatteries, elle l'avait attaché à sa personne, introduit dans son salon, imposé à ses amis. Bref, elle s'était installée dans une gloire dont elle enflait la voile et dirigeait le vent. Polydore Champion avait trouvé chez M"® de Mathuvrécourt une salle à manger où inviter ses amis, une cheminée de marbre, oii se poser en cariatide pour conférencer après boire, un public et un salon ; tout ce qu'il ne trouvait pas ailleurs, et tout ce qu'avaient déjà tant d'autres : une parlotte mondaine où débiter son boniment. Plus ambitieuse encore pour elle que pour lui, M"*^ de Mathuvrécourt s'était attelée corps et âme à la
réputation de son protégé ; elle l'avait appuyé et poussé de toute l'autorité de son crédit et de ses relations. M""^ de Mathuvrécourt était quelque peu millionnaire : M™^ de Mathuvrécourt avait réussi. Polydore Champion était aujourd'hui académicien ; mais M""' de Mathuvrécourt en avait fait sa chose. Elle n'entendait pas qu'on lui escamotât son Immortel, elle le couvait et veillait sur lui avec une jalousie avare ,^ elle était toujours dans son ombre et il ne fallait pas songer à avoir chez soi l'historien de Laïs de Corinthe sans M"'' de Mathuvrécourt.
La duchesse de Langlade, qui avait du monde, s'v était résio^née. et voilà comment, ce soir-là, Polydore et Lydie (M™^de Mathuvrécourt s'appelait Lydie) complimentaient la princesse de Ragon d'Helyeuse.
L'Egérie de Polydore coupait son admiration de petits cris de pintade et de petits gestes de ses bras trop courts, des bras célèbres dans la société parisienne qui faisaient ressembler la pauvre femme à une citrouille ornementée d'ailerons. Un imperceptible sourire taquinait les lèvres de la princesse, car sur ce physique de cucurbitacées cette chère M'^^de Mathuvrécourt,
une fervente du xviii^ siècle, avait arboré un costume dans le goût de Lancret. C'était un attifage de soies tendres retroussées de nœuds les plus galants et, sur la tête alourdie de bajoues, au nez absent, aux gros yeux ronds, une tête, on eût dit, dessinée par Léandre ; parmi l'incendie d'une chevelure flambante, un coquin de petit béret de velours ciel : le béret des bergeries de Lancret... Et la princesse de Ragon d'Helyeuse, qui regardait de coin ce béret ciel, se figeait de plus en plus dans une attitude de statue. Un cercle de curieux grossissait autour du trio. On tenait à entendre les mots échangés par les gloires. La coiffure de l'Egérie aussi intrie-uait.
La duchesse de Langlade, triomphait : l'entrevue devenait protocolaire. Confondu dans le rang des admirateurs, le prince de Ragon d'Helyeuse affichait une face rayonnante. Une joie non dissimulée transfigurait ses grands traits hâlés de sportsman ; un frémissement des lèvres faisait trembler sa moustache blonde, et, assise dans un coin du salon, la comtesse Ilhaliefl" ne quittait pas des yeux la moustache du prince et son léger frémissement.
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Était-il assez fier de sa femme I Gomme il l'aimait, et avec quelle ferveur désirante il l'enveloppait de ses regards ! Le triomphe de Mélisande était un peu son œuvre à elle, Marthe de Malhouëtt, comtesse IlhatiefT. C'est elle qui lui avait conseillé cette tunique vert glauque, qui la faisait ressembler à une jeune Néréide ; elle qui lui avait appris à laisser tomber mollement ses fins de phrases et ce joli geste de la main passée sur les tempes, comme pour réveiller la mémoire endormie en caressant les yeux et leurs visions. Tous ces jolis effets de diction et de mimique, c'est à elle que Mélisande les devait. Marthe de Malhouëtt avait un vrai talent de tragédienne et, avec cela, une science innée des intonations, une précision logique du geste et une sobriété dans le rythme qui, toute jeune, auprès des dames de l'Assomption, où elle avait été élevée, Tavait toujours désignée pour les premiers rôles dans les représentations du couvent. Ses dons acquis et naturels l'avaient-ils assez souvent fait applaudir dans des réunions mondaines, soit à Nice, soit à Cannes? Dans du Maurice Donnay, dans de l'Henry Lavedan, dans du Rostand même, elle avait eu des succès de repré-
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sentations de cercle, qui sont de vraies premières théâtrales ; car l'acteur et l'actrice prennent vraiment là contact avec le grand public. Elle était alors la comtesse Ilhalieff, la femme enviée, adorée et fêtée du comte Michel Ilhatieff, le plus gros joueur de la Riviera, le plus enragé automobiliste aussi, le lion de tous les records et de tous les sports de toute celte société prodigue et vaniteuse de Cosmopolis. C'était l'époque de leur villa, où tout Cannes et tout Monte- Carlo défilaient moins pour les Altesses reçues à sa table, que pour le maître de la maison, heureux gagnant des courses Paris-Yienne et de Paris-Madrid, et puis, quand arrivait l'été, c'était la saison de (c Cowes », les ruineuses élégances de la vie de yacht et les croisières en noble co mpngnie dans les fîords de la Baltique. La comtesse llhatietr avait connu tout ce beau train d'existence. Les vingt et quelques millions qui leur permettaient de l'établir, le comtellhatieflles avait mangés en cinq ans ; le patrimoine familial, grossi pendant des années par une lignée d' Ilhatieff, joueurs heureux de père en fils, le comte Michel l'avait vu fondre au fracas des billes de toutes les roulettes d'Europe, commeau bruit
des jetons de tous les cercles de Paris, de Vienne et de Londres. Après les gains insolents, Ilhatieff, trahi par la veine, avait connu Thorreur des grosses pertes, l'affront des abandons, Toutrecuidance des fournisseurs, Tatlitude menaçante des usuriers et jusqu'au tapotement sec du marteau du commissaire-priseur. Ce beau joueur était maintenant sous-officier dans la lésion k^tran2:ère, à Sidi-Bel-Abbès. Dans sa détresse il n'avait trouvé rien de mieux que de s'engager parmi ces parias et ces déclassés de tous les mondes et de tous les pays. Une bourgade militaire de la province d'Oran, aux confins du désert, l'avait recueilli comme une épave, misérable épave du jeu échouée là, dans les sables d'Afrique, avec l'écume humaine de tant de villes et de ports. Il y faisait le dur métier de légionnaire sous l'implacable ciel de là-bas, trop heureux de savoir ses enfants recueillis par les Ragon d'Helyeuse et vivant, grâce à eux, à labri du besoin ; Marthe IlhatietT, la veuve de ce disparu, payait sa dette de reconnaissance en inspirant les robes, les attitudes et les dictions de la poétesse Mélisande et en lui préparant ses succès mondains.
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Elle était auprès d'elle un peu plus qu'une coiffeuse ou qu'une couturière, un peu moins peut-être qu'un professeur de déclamation.
La princesse de Ragon d'Helyeuse avait pris le bras de Polydore Champion. L'académicien la reconduisait à son fauteuil. Un tlot d'admirateurs s'ouvrait et se pressait sur les pas de la jeune femme. Le piince Simon avait cru devoir offrir son bras à la grosse Egérie de rimmortel: M"'^ de Mathuvrécourt minaudait, rengorgée et tassée comme un melon sur une borne, ombragée, on eut dit, par la haute silhouette du dernier des Helyeuse.
Marthe IlhatiefT, toute au souvenir de Ihomme exilé maintenant dans les sables de l'Afrique, attachait un regard noir sur les deux couples.
« Vous avez lu l'article du Sancho sui'V Ardeur des Nuits!. .. Nymi^he potagère et petite dévote de Priape ! Il était plutôt joyeux, l'arlicle! Elle écope quelquefois, la princesse. — Non ? il y avait dévote de Priape? et l'article était de qui?
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— Il était dithyrambique, mais d'une maladresse insigne à moins que ce ne fût la pire perfidie. — Petite dévote de Priape ! et qu'a dit le mari ? — Simon ! Il est aveugle. Il n'y a qu'à le regarder écouter sa femme. Il n'en revient pas encore d'avoir trouvé une Muse dans sa corbeille de noces. — Elle a du talent. — Oui, mais si elle n'était pas princesse... I — Il y a le litre et les millions, la mode s'en môle. — Et le snobisme donc ! — Et quel art de la réclame! — Ohî on n'épargne rien, les déjeuners socialistes suivent les dîners d'ambassades, et quel accueil à tous les faiseurs d'interviews ! Yous avez lu le dernier dans le Rameur. Elle s'y déclare anarchiste selon l'Evangile. — Avec six cent mille francs de rente! — Oh! elle n'est pas née pour rien Rébecca Riesmer. Elle a le sens pratique des affaires. L^'atavisme oriental ! aussi quelle presse ! La grande et la petite, les revuettes et les grands quotidiens, et les mensuels et les hebdomadaires, y Aurore et le Gaulois, le Mercure et le Pot aux roses, les Débats et Y Assiette au beurre!
— Et les illustrés donc ! — Les caricaturistes l'épargnent. — Parce que princesse. — Et ies peintres se disputent la gloire de l'exposer au
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Salon. — Parce que millionnaire. — Elle a du charme. — Et du naturel. — Parlons-en. Elle est la Muse du radis rose, du concombre et de la citrouille, Armand Sylvestre avait confisqué les roses, Rebout les iris noirs, et V hortensia bleu est le monopole de M. de Montesquiou. — La barbe! c'est à se tordre. »
Les habits noirs s'esclaffaient. Les traits cinglants pleuvaient dru dans un groupe élégant de jeunes chauffeurs en cravates blanches. On y déchiquetait allègrement la princesse
d'Helyeuse Le Matin de Printemps de Grieg
et ses lumineuses harmonies, toutes de douceur et de fraîcheur, rythmaient les plaisanteries faciles de ces messieurs.
Assise à l'écart un peu en avant du groupe, la comtesse Marthe Ilhatieff entendait tomber sur son amie les lourdes attaques de cette jeunesse dorée sans y prêter attention. Il y a beau temps qu'elle connaissait l'antienne. Elle avait trop souffert elle-même des calomnies du monde pour attacher la moindre importance aux pires médisances: elle méprisait également tous ces beaux inutiles à l'esprit balourd et goguenard. C'étaient pour elle propos d'écuries, de garages
et de grands bars; les drames qui avaient brise sa vie l'avaient rendu inditTérente aux petites infamies journalières élaborées et colportées par l'oisiveté envieuse des mondains.
Bercée par la musique de Grieg, sa pensée était bien loin de ce salon où elle paradait en otage, amie pour la galerie de la princesse de Ragon. Elle était à JNice, dans cette villa des Cyclamens où elle avait passé les plus belles années de sa vie. Elle en revoyait le jardin et les cent mètres de terrasse plantés de platanes et d'eucalyptus, un des plus anciens jardins de Nice, dont un rouge incendie de poiriers du Japon et d'arbres de Judée éclaboussait les horizons en avril. Ils devaient être en pleine floraison maintenant; et tous les floconnements embaumés des arbustes exotiques, la jeune femme les évoquait en même temps que la demeure et la longue enfilade de ses vastes salons.
Quelles fêtes n'avait-elle pas présidées dans ce cadre royal I Tout avait été vendu aux enchères, dispersé au bruit des marteaux des commissaires-priseurs et, avant d'en être arrivée là, quelles heures d'angoisses, quelles soutTrances
n'avait-elle pas connues, et quelles humiliations aussi depuis le soir oii, après un dîner de vingtquatre couverts, les deux cuisiniers, las de ne pas être réglés depuis trois mois, avaient envahi l'antichambre et sous Fœil des valets de pied complices, au milieu de l'effarement amusé des invités, avaient élevé la voix jusque dans son salon et, dans leurs vêtements blancs de cuisine en taches claires parmi les habits noirs, tout rouges encore de la chaleur des fourneaux, avaient exposé leurs griefs et ricané des menaces au nez du comte Serge Ilhatieff devenu plus blême qu'un mort. Elle revivait d'autres scènes aussi : ses démarches chez les usuriers de Nice, ses longues attentes chez les joailliers prêteurs... et cette émeute d'office, une bande de domestiques congédiés la veille, massée devant leur terrasse, en pleine Promenade des Anglais, un jour de bataille de fleurs, le scandale de leurs errimaces et de leurs huées devant toute la colonie étrangère entassée dans les tribunes ou défilant devant les voitures fleuries Et ses toilettes offertes aux revendeuses et ses plus chers bibelots cédés de la main à la main, après quels odieux marchandages ! et les saints devenus
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rares, les visites espacées, Tinsolence croissante des fournisseurs, tout le douloureux et poignant calvaire de ceux dont le crédit s'effondre et dont la dette s'accroît, toutes les étapes enfin du chemin de la ruine et, parmi tant de blessures, la plus cruelle peut-être, les adieux de la gouvernante de ses enfants, de l'Allemande qui les avait élevés, venant prendre congé d'elle et lui signifier les motifs de son
départ Pourquoi ce départ prévu avait-il
été comme le dernier coup de cloche, firrévocable et suprême glas du désastre ! C'est la dernière goutte d'eau qui fait déborder la coupe. Quand elle s'était vue seule, abandonnée par cette mercenaire qu'elle ne pouvait retenir sans appointements auprès d'elle , alors seulement Mai'the Ilhatieff avait perdu la tête.
Le comte était parti à Paris pour tenter une dernière démarche auprès de ses créanciers, auprès des marchands d'argent aussi et devait revenir le soir même.
Seule dans la grande villa vide, où les huissiers avaient mis partout les scellés, elle attendait désespérément le retour du comte. La vieille marquise de Perrapore, une ancienne amie de
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son mari, avait bien voulu se charger des enfants. Déjà, depuis huit jours, on avait soustrait les pauvres petits aux scènes de réclamations et d'insolences des créanciers, et, dans cet isolement , la comtesse Ilhatieff , jusqu'alors demeurée si forte à travers tant d'épreuves, avait senti son courage faiblir. Une énervante journée de mistral achevait de la détraquer; le comte attendu n'était pas revenu, et chaque arrivée de train augmentait sa détresse. Alors le cœur chaviré, comme décroché et flottant sous les côtes, les tempes martelées par la migraine, elle, si raisonnable, avait eu recours aux anestbésiants, elle en usait quelquefois maintenant. Elle avait d'abord respiré de l'éther, puis elle en avait bu et, grisée du poison subtil aggravé d'une ou deux piqûres de morphine, brûlée d'insomnie, elle s'était levée comme une folle au milieu de la nuit, avait fui la villa, gagné la promenade déserte et, comme une femme ivre, avait rôdé par les rues, et de-ci, de-là, s'était trouvée au petit jour sur les quais du port. Des matelots d'un steamer anirlais charo:é de charbon l'avaient abordée, la prenant pour une fille ; et stupide, hallucinée de poison, elle les
avait écoutés sans comprendre. Ces brûles avaient passé la nuit dans une mauvaise maison de la vieille ville, heureusement pour la comtesse, mais si vannés qu'ils fussent, l'un d'eux avait risqué un geste dont s'était alarmée sa pudeur. Elle avait crié, s'était débattue.
Un hasard providentiel l'avait sauvée. Le prince et la princesse de Ragon d'Helyeuse, qui d'une soirée à Cannes rentraient à bord du yacht de lord Kernavan, s'inquiétaient de celte femme aux prises avec des marins; la princesse avait cru reconnaître la voix. Le cocher du landeau et les hommes de quart du yacht intervenaient. Ils ramenaient auprès du jeune ménage une femme à demi évanouie ; les Ragon d'Helyeuse reconnaissaient la comtesse llhatieff, et Rébecca Riesmer, Marthe de Malhouëtt, une amie degarden-parties et de villes d'eaux.
<( C'est comme j'ai l'honneur de vous le- dire, cher maître, cette diction que vous voulez bien aimer, ces gestes qui ont l'heur de vous plaire sont l'œuvre de madame. Les vers sont bien de moi, cela, je l'avoue, mais la mise en valeur des poèmes, je la dois à l'amie que voici. »
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La comtesse Ilhatiefî levait des yeux de somnambule. La princesse d'Helyeuse était devant elle, mince et menue, vivante petite statuette de Ghrysopolis dans sa robe verte de Néreïde. Elle s'appuyait au bras de Polydore Champion . l'académicien : la grosse M""" de Mathuvrécourt se penchait à celui du prince; la duchesse de Langlade se tenait un peu en arrière avec quelques autres habits noirs.
« Mais d'où sortez-vous, chère amie? C'est bien cela, nous la réveillons d'un rêve. Comme cela lui ressemble, elle était en Norvège avec la musique de Grieg et les kobolds de Peer Gynt. C'est une âme chimérique » et la princesse poursuivait de sa voix claire : « Je tenais à vous rendre justice, ma chère Marthe. Il faut que tout le monde sache quelle merveilleuse conseillère vous êtes pour les choses d'art. Oui, duchesse, je vous l'affirme, c'est la comtesse qui m'a faite
ce que je suis Mais peinez donc pour lui
faire l'honneur, voyez comme elle se soucie de son élève. Je viens de perler les Argonautes quelle aime tant ; elle n'a même pas écoutée » : et avec un joli geste de son bras tendu vers un invisible ailleurs :
LARYENNE 31
Elle est là-bas, dans la Norvège, Là-bas, bien au delà des mers Dans rélernel palais de neige Où dorment les futurs hivers.
La duchesse de Langlade, M'''- de Mathuvrécourt et Polydore Champion se confondaient en £-loussements admiratifs. La comtesse llhatiefF considérait d'un œil d'hypnose l'aigrette jaune de la duchesse et le caloquet de l'Egérie de rimmortel. <( Et quelle admirable créature! reprenait la princesse en veine de compliments, vous dites que je suis grecque. Mais regardez-la. Elle est vingt fois plus grecque que moi. C'est une statue. »
Instinctivement, sous une pression de mains, Marthe de Malhouëtt s'était levée et tous la regardaient comme s'ils la voyaient pour la première fois. Moulée dans une longue robe de crêpe gris cendre, la pâleur de ses épaules nues émergeait^ on aurait dit, d'un brouillard. Elle était avec ses yeux fixes et intenses une vraie statue de la Douleur.
« Kassandra » ne pouvait s'empêcher de dire Polydore Champion qui possédait sa Grèce.
« Kassandra, oui. c'est la flUe de Priam elle-