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même, s'exclamait la princesse d'Helyeuse. et si vous saviez comme elle dit le sonnet de Jacques d'Orsel ! — Elle dit des vers aussi! ohl faites-lui en dire » et un murmure parcourait le groupe. « Oui, chère amie, insistait la petite princesse; dites-nous la Kassanclrp. de Jacques d'Orsel, ne nous refusez pas celle joie ! Je serais si lière que Ton aous entendît. Elle a une voix qui vous prend les fibres, si bien posée et si profonde. Voyons, nous sommes entre nous, tous les importuns sont partis. Pour la duchesse et moi et pour M. Champion aussi » et, comme poussée par une volonté d'au-delà, Marthe de Malhouëtt, spectrale et figée, entamait d'une voix morte :
Le cœur gros de sanglots, lasse d'ignominies, Kassandra la prêtresse erre auprès des flots verts, Captive, elle en comprend les sombres harmonies Et lit dans leur courroux comme en un livre ouvert.
Elle prince Simon de Ragon d'Helyeuse, remué par cette voix blanche aux intonations sombrées, on aurait dit, brisées par place, ne pouvait plus détacher son regard de cette femme si pâle aux larires veux pers.
«Chère amie, voulez-vous me passer ces autres bulletins? Quel courrier de la presse, ce matin ! c'est presque la gloire. — Mais c'est la o^loire, soyez-en sûre. Y-ous ne pouvez plus en douter », et la comtesse Ilhatieff passait à la princesse de Ragon d'Iïelyeuse une liasse de bulletins de Gallois. «Mais, chère amie, intervenait le prince, si vous nous laissiez finir ce déjeuner! — Non, non, j'ai hâte de savoir. Lisez, Simon, rien que des éloges pour votre femme. » A quoi le prince, légèrement comique : « Les comptes rendus de la soirée de la duchesse de Langlade... c'est elle-même qui les a rédigés et communiqués aux journaux. — Pourquoi m'empoisonnezvous mon bonheur? C'est très mal à vous, Simon... et ces extraits de mon prochain roman et ces appréciations de critiques sur épreuves, est-ce la duchesse de Langlade qui les a communiqués? — Des critiques sur le livre avant qu'il ait paru...? qui a donc répandu vos épreuves dans le public? » La jeune femme rougissait jusqu'à la racine des cheveux, elle avait une
hésitation :« Mon éditeur, sans doute. Cène peut être que lui, mais comme vous ctes tourmentant aujourd'hui, Simon! sur quelle herbe avez-vous donc marché ce matin? — C'est mon cheval qui aura fait un faux pas, je ne suis allé qu'au Bois. ))
La princesse se tournait vers la comtesse IlhatiefT, occupée à sortir d'autres articles de leurs enveloppes : « Marthe, lisez celui-ci, c'est un premier Nozière et tout entier consacré à VAy^deu?' des Nuits. »
La scène se passait dans la salle à manger de rhôlel d'Helyeuse; le déjeuner tirait à sa fin, l'arrivée du courrier en avait quelque peu dérangé l'ordonnance. Avide d'éloges et grisée par le succès, Mélisande s'était jetée sur le courrier présenté parle valet sur le traditionnel plat, devenu chez elle un plat de cristal. Elle dépouillait fiévreusement toutes les lettres; les bulletins de presse surtout la passionnaient. Mélisande ne se possédait plus de connaître Topinion de Paris sur elle et son œuvre. En esclave soumise à tous ses caprices, la comtesse Ilhaliefî l'aidait dans ce dépouillement de sa aloire; elle tendait à Mélisande les bulletins
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les uns après les autres d'un même geste machinal etlassé. Leprinceles observaittoutescleuxcurieusement. Mélisande parcourait les bulletins d'un œil rapide, la main nerveuse, déjà tendue vers d'autres; le déjeuner interrompu traînait en longueur, un tas de papiers jonchait le parquet losange de la salle, les maîtres d'hôtels figés dans leur habit noir attendaient un signe pour desservir.
« Et ce pudding est tout à fait détestable. Il est froid maintenant », et le prince repoussant son assiette commandait de l'œil au service : Le dessert.
Armé d'une petite fourchette et d'un couteau d'argent, Mélisande mettait toutes sortes de délicatesse à peler une poire, grave occupation qu'elle assaisonnait des plus jolies métaphores et des comparaisons les plus inattendues sur la dureté fondante et l'intime fraîcheur des fruits. Leprince, ordinairement confondu d'admiration aux moindres mots de sa femme, accueillait assez froiilement ce verbiage. Une sourde irritation était en lui. Mélisande monologuait en silence, la comtesse IlhatiefF, gagnée par le malaise, en oubliait de se pâmer aux beaux
endroits, un nuage planait au-dessus d'eux trois. « Nous prendrons le café au salon, n'est-ce pas ? disait le prince en levant la séance, cette salle a l'air d'unbureau de rédaction... Jean, vous enlèverez tous ces papiers. » Il avait olîert le bras à la comtesse Ilhatieff et passait dans la pièce voisine, la princesse les y suivait : « Je ne vous reconnais pas aujourd'hui, Simon, qu'avez-vous donc? Et câline avec des souplesses de jeune panthère, la princesse glissait ses bras autour du cou de son mari. Simon s'était laissé tomber sur un fauteuil; les deux bras frais et nus sous la soie molle des manches lui faisaient un collier de chair élastique et finement odorant. Le prince s'amollissait sous la caresse, il levait vers sa femme deux yeux de tendresse et d'ironie. « Excusez-moi, Rébecca, je n'ai pas l'habitude de tant d'encensoirs. Leur fumée me monte un peu à la tête, je m'y ferai peut-être. — Il faudra s'y faire. Je me suis bien habituée, moi, à * vos affreux cigares. — La fumée vous gêne? faisait le jeune homme avec le geste de jeter le Havane qu'il venait d'allumer — Moi, elle me gène si peu que je vais en griller une. Vous avez vos cigarettes russes sur vous? — Gomment
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donc, à votre disposition, ma chère,)) et la jeune femme s'allumait au feu de son mari.
Ils s'allumaient lentement en se souriant dans les yeux; lui, très grand, la dominait de sa haute taille, elle, petite et menue, les lèvres et le front levés vers lui.
La comtesse Ilhatieffen train de servir le café les observait d'un œil ais'u.
Le timbre d'entrée annonçait un visiteur.
« Qu'est-ce encore, une visite à cette heure? on ne peut plus être une minute tranquille » , et le prince s'asseyant brusquement interpellait le valet de pied à l'entrée du salon. « C'est l'éditeur de Madame qui insiste pour être reçu, il paraît que c'est^ très urgent. — Votre éditeur ! mais ce n'est pas là une heure. Dites que nous sommes à table. — Je l'ai déjà dit, répondait le valet. — Ah I je sais ce que c'est, s'écriait Mélisande ». Elle s'était dressée d'un bond de dessus son fauteuil. «C'est pour le changement, avant le tirage de mon septième mille... J'y vais, recevez-le dans la bibliothèque. — Comment, vous y allez? — Mais, certainement. Affaire de métier, je ne suis plus une poétesse, mon cher Simon, je suis maintenant un écri-
vain, il faut vous résigner, vous êtes le mari d'un homme de lettres. — C'est tout à fait ré£:alant. Allez donc. — Je ne fais qu'entrer et sortir, d'ailleurs Marthe vous tiendra compagnie. — Je connais votre éditeur. Yous en avez au moins pour une heure, allez.»
La jeune femme avait gagné la porte d'un pas glissé qui la faisait onduler toute. Avant de l'ouvrir, elle se retournait et envoyait un baiser à Simon.
Le prince deRagon d'Helyeuse et la comtesse llhatieff demeuraient seuls, tous deux se taisaient. La comtesse, assise en face du jeune homme, rompait enfin le silence. « A^ous, vous avez plutôt l'air de mauvaise humeur ce matin. — De mauvaise humeur! on le serait à moins. — Je ne comprends pas. — Vous ne comprenez pas, parce que vous ne voulez pas comprendre. Mélisande vient pourtant de formuler devant vous la cause de mon mécontentement, vous l'avez entendue comme moi. J'ai épousé un homme de lettres, vous trouvez ça gai, vous, pour un prince de Raguu d'Helyeuse, d'avoir dans sa vie, à sa table et dans son lit M. Maurice Barrés ou M. Lavedan? » La comtesse IlhatiefT ne pouvait
réprimer un sourire. « Gomme vous exagérez! — Mais non, je n'exagère pas. Quand, au commencement de notre mariage, Rébecca a voulu publier ses vers de jeune fille (fantaisie à laquelle s'était toujours sagement opposée sa famille), je n'y aipas vu, moi, d'inconvénient. Celal'amusait, cepseudonymede Mélisande posé danslacorbeille de noce : et puis il y a des précédents chez les Ragon d'Helyeuse. Une Sabine d'Helyeuse, comtesse de Toulouse, possédait un assez joli brin de plume sous Louis XII, et j'ai, de mon arrièregrand'mère, des lettres sur la cour de Louis X YI et la vie des émigrés en Allemagne, qui valent les Méinoires de M"''' de Créqui ; et puis c'était un caprice de jeune femme. Vous savez l'accueil qu'a fait le monde aux vers de Rébecca. L'admiration est allée autant à la jeune femme qu'à la princesse. Une princesse poète, cela intéressait les salons, mais, si épris que je sois de ma femme, je n'ai pas été un instant dupe de ce mouvement de l'opinion. Je me serais appelé M. Durand ou M. Roger et j'aurais été chef de bureau dans un ministère, que jamais on n'aurait parlé de la Multiple Angoisse et de Y Ardeur des iSuits . — Comme vous êtes
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injuste! — Mais non, mais non, seulement l'expérience vous avertit. A la fin les écailles vous tombent des yeux. Je sais combien de démarches me coûte Y Ardeur des nuit s ^ couronnée par l'Académie, et de dîners aussi! mais je pensais que, ce brin de laurier une fois piqué dans sa couronne de princesse , Mélisande passerait à d'autres distractions. »
La comtesse Ilhatieff avait baissé ses paupières, une clarté riait dans ses yeux gris. « Le golf ou le tennis peut-être? — Ne raillez pas, vous savez bien que j'ai raison. Mais pas du tout, Rébecca a mordu au gâteau de miel des llatteries. Les flagorneries des petites revues (nous en subventionnons trois) et les éloges chair et poisson des critiques flattés d'être invités chez une Helyeuse, Rébecca a pris tout cela pour argent comptant. Ce prix de l'Académie, (et c'est mon oncle de Régonzac qui nous Ta fait obtenir) lui a tout à fait tourné la tête et, la perfidie des gens du monde aidant, Mélisande s'est tout à fait persuadée qu'elle avait du génie, elle est devenue du bâtiment. — Mais non. — Mais si. Voyez quels gens fréquentent ici maintenant, tout le ban et l'arrière-ban de la littérature, toutes les
petites revues, des faces de fiel et des bouches amères qui sont des jeunes critiques ésotériques et intransigeants, et les visages glabres àlongs cheveux de modernes esthètes, et la phalange des poètes accourus tous pour déclamer leurs vers, et les directeurs de journaux et les feuilletonistes influents à soixante-quinze louis l'éloge en article de tête, et les hommes politiques, les députés dela2:auche, les socialistes enfin, dont Rébecca m'impose la présence en vue d'une possible décoration ! Vous croyez que c'est une société pour un homme de club et de sports ces bandes de faméliques en quête de publicité et d'argent ; mais mon nom les sert plus qu'ils ne nous servent. Ils ne piédestalisent Rébecca sur son chariot de gloire qu'à la condition de s'atteler dans les brancards, ils bénéficient du bruit et des lampions, recueillent les hourra de la foule et arrivent encore bons premiers au Panthéon, mais allez donc convaincre de la vérité une femme aveuglée, car tout ce monde au fond nous hait et nous exècre; leur admiration est faite de rancunes. Ce luxe et cette race qui les éblouissent, ils ne nous les pardonnent pas ; tous ces grimauds ont des âmes de valets, et le jour
OÙ ils trouveront l'occasion de faire payer à Mélisande son succès, ah! quelle curée, chère amie, ce sera le 93 de la littérature 1 il v a des heures où tout cela m'épouvante. — Mais vous voyez tout en noir aujourd'hui. — Non, je suis chasseur et je hume le vent ; mais plus que tous ces pièges dressés sous nos pas, c'est l'inconscience de Rébecca qui m'affole. Yous voyez avec quelle joie d'enfant elle se précipite sur tous les bulletins du Courrier de la presse, elle n'y lit que des éloges. Si elle se doutait à quel dépouillement je m'astreins chaque jour pour ne laisser parvenir jusqu'à elle que les articles flatteurs 1 Tenez, voici ceux que j'ai interceptés ce matin. Dans le premier, à propos de la décoration possible de ma femme, on parle de l'ordre du poireau. La Revue Hirsute publie des vers et dans l'Echo des cénacles voici une chanson à la manière de la princesse Mélisande :
Les petits pois Ont des vois.
Les haricots Des échos Et les melons Des bruits longs
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Que Mirabelle
Note et rappelle Dans le rythme de ses beaux vers, Erinna des légumes verts.
« C'est puéril, mais c'est odieux à la fin, ce métier de policier que je suis obligé de faire autour de ma femme, cette garde qu'il me faut monter maintenant à la porte de mon hôtel, et ceux-là que j'oubliais, tenez, regardez, le malheur est qu'ils sont drôles.
Tout rimaillon chez elle a droit à la pâture.
Aussi chaque revue entre ses lourds feuillets
Célèbre Cléonice et sa littérature,
Et dans ce doux cénacle, hôtel de Gribouillet,
Citrouillette, Aubergin, Melone et Melonie
Font la pige à Cléiie, Oronte et Poloiiie,
Gloire éparse aujourd'hui des défunts Rambouillet.
Et je suis forcé d'en rire. — Alors ce n'est pas très grave, Mélisande en rirait elle-même. — N'en croyez pas un mot, elle est susceptible et vindicative comme ceux de sa race )>, et il s'arrêtait, en ayant trop dit.
Les longs cils de la comtesse Ilhatieff battaient à coups précipités sur l'admirable pâleur de ses joues, ses pommettes s'étaient légèrement fardées de rose. Elle posait silencieusement un doigt sur
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ses lèvres, mais le prince reprenait, tout à fait emporté : « Mais ce qui m'énerve et m'horripile encore plus que tout cela, c'est de voir Rébecca entrer si résolument dans le blufî organisé autour d'elle. C'est sa soif d'éloges et d'exhibitions, ce besoin de se produire qui tourne au cabotinage, celle manie maladive de vouloir partout faire imprimer son nom. Cet hôtel est devenu une agence de publicité. Est-ce une vie, que ces allées et venues à toute heure du jour de littérateurs et de protes d'imprimeries? Cette salle à manger encombrée d'épreuves et, encore tout à l'heure, cette visite d'éditeur nous surprenant à table, et une princesse de Ragon dHelyeuse forcée de travailler, comme un pondeur de copie, enfermée avec un M. Moruteau, et ces soirées oii elle a la rage maintenant de dire ses vers, costumée en Muse, ce carnaval de Tanagra qu'atténue heureusement votre goût! Si vous croyez que cela m'amuse de promener à travers les salons et les premières une nymphe de Pompéi drapée de péplums et coiffée du chiton. Parole d'honneur, je suis maintenant le mari de la reine, pis, le garde du corps d'un bas-bleu. — Ah! Simon ! » Et la comtesse Ilhatiefï risquait pour la première fois
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le petit nom, cette fois vous êtes inique Mélisande dit admirablement les vers. Personne ne les met en valeur comme elle et, avant-hier chez la duchesse de Langlade, vous étiez le premier à l'applaudir des deux mains. — Mais je ne vous avais pas encore entendue. • — Moi ! — Oui, vous, comtesse, j'ai reconnu votre diction, et ce joli geste de la main passée sur les tempes, c'est encore vous qui le lui avez appris. Elle tient tout de vous et j'apprendrais que vous êtes l'auteur de V Ardeur des Nuits et de la Multiple Angoisse que je croirais et bénirais le porteur de la bonne parole. — Mais, prince, c est une déclaration. »
La comtesse Ilhatiefï s'était levée très émue, ses seins dressés tendaient l'étofTe de son cor-
sage.
— « Mes amis, mon sixième mille est épuisé ; M. Moruteau sort d'ici, nous tirons le septième et nous tirons à quatre mille du coup. L'article de Nozière a porté. C'est six mille francs nets que VArdeur des Nuits rapporte au ménage. Embrassez votre femme, prince de Ragon d'Helyease. »
Mélisande venait de rentrer au salon.
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(( Vous VOUS retirez, pourquoi? «La comtesse Ilhatiefl venait de se lever, le prince de Ragon d'Helyeuse, d'un geste involontaire, Tavait saisie au bras. « Je vous l'ai dit, notre conversation d'hier ne me permet plus de rester seule avec vous. — Mais ce tète-à-tête, ce n'est pas moi qui l'ai fait naître. Rébecca vient encore de nous quitter Cette fois, c'estMautouchet, l'imprésario du théâtre d'Orange qu'il lui faut absolument recevoir, une commande de tragédie sans doute dont nous allons faire les frais. Nous allons maintenant subventionner des théâtres. — Alors, ça dure toujours, cette mauvaise humeur? «La comtesse Ilhatieff venait de se rasseoir.
La scène se passait dans le petit salon des laques où ils avaient pris le café la veille. L'heure était la même, trois tasses de Chine servies attestaient l'absence de la princesse. L'admirable matière d'un rouge éclatant et profond, qui revêtait les murs, faisait de la pièce comme un somptueux intérieur de gigantesque coffret d'Extrême- Orient : tout le salon était en laque de Coro-
mandel, travail inestimable rapporté des Indes en 1750 par un prince d'Helyease; des fig^urines d'ivoire, d'autres de nacre d'un bleu changeant et des végétations de corail et d'or fleurissaient d'incrustations fantasques l'écarlate opulent des panneaux, et sur ce fond d'objet rare le profil grave et délicat de la comtesse llhatieff se détachait dans une pâleur, on eut dit, éclairante, tant le grain de sa peau devenait lumineux. L'humidité de ses prunelles grises lui faisait des yeux d'agate. Jamais la beauté de la jeune femme n'avait eu ce caractère tragique et douloureux.
Simon ne pouvait se rassasier de regarder ce visage de souffrance pensive et d'intense volupté. (( Gomme vous êtes belle I » et instinctivement il lui prenait les deux mains. La comtesse les lui retirait. « La beauté de la captive », et avec un languissant sourire : « Ne suis-je pas Kassandra? — C'est vrai, vous êtes ici en otage. Si vous êtes notre hôte, nous abusons de vous, n'est-ce pas, ma femme surtout. Vous êtes ici moins en amie qu'en esclave, oh I mais tout cela cessera, je ne puis plus supporter ce servage, et dire qu'il n'y a que depuis deux jours que je me
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suis aperçu de cela, quelle brute je dois vous paraître I » Le prince s'était levé, sa voix était devenue sourde; il arpentait le salon à grands pas. La comtesse levait sur lui le sourire attristé de deux grands yeux alanguis. « Mais je suis très heureuse, où prenez-vous cela? Grâce à vous, grâce à Mélisande, j'ai mes enfants élevés auprès de moi. Si leur père est loin, du moins puis-je les voir toutes les semaines, eux, les pauvres innocentes victimes de la faute d'un autre, puis enfin je partage votre vie, je jouis de votre luxe, de votre bien-être, je vais dans le monde, dans mon monde, j'ai toutes les satisfactions que j'avais autrefois. Ma vie n'a pas changé en somme, je sors même plus qu'auparavant. Je vous assure qu'à Nice je ne sortais pas ainsi tous les soirs. — Dites qu'on vous y traîne, hein, dans ce monde ! Je vous ai observée avant-hier chez la duchesse de Langlade, quelle pitié pour vous je lisais dans tous les regards! et Rébecca qui ne voit rien, toute à la joie immédiate et puérile de ses récitations, que dis-je, toute à son cabotinage, ah ! elle n'est pas du même sang que nous. Elle ne sent rien. — Méhsande est très bonne, elle nous est même supé-
rieure à tous deux, Simon. IN est-ce pas elle qui a eu Tidée de me recueillir et de faire élever à ses frais mes enfants. — Oh ! ne la défendez pas, vous me la faites prendre en haine. — Au bout de trois ans de mariage, déjà? Comme vous me mépriseriez vite si j'écoutais la requête de vos regards, Simon I » et se levant du divan encombré de coussins : « Savez-vous que c'est très mal, ce que nous faisons là. Nous trahissons tout 'simplement Rébecca. — Ma femme I elle se soucie bien de moi ! Elle est princesse et lauréate de l'Académie, elle vient d'atteindre un tirage de dix mille et tous les journaux de ce matin célèbrent ses succès d'éditions. Nous ne sommes que les figurants de son triomphe, deux joueurs de flûte de son cortège et croyez-moi, Marthe » ; — brusquement rapproché de la jeune femme, il venait de lui reprendre les deux mains, — « Aryens tous deux et captifs dans le cortège de la Barbare, ne comptons plus que l'un sur Tautre. » La jeune femme, les deux mains abandonnées à son partenaire, ne semblait plus l'entendre. Les paupières baissées, elle inclinait légèrement son profil, depuis quelques secondes absorbée dans l'examen d'une des mains du
prince. « Qu'est-ce que vous avez là au doigt? mais elle est merveilleuse, cette bague I Je ne vous la connaissais pas. — Oh! c'est vrai, vous ne savez pas encore. C'est la dernière lubie de Rébecca. — Je ne comprends pas. — Oui, c'est un cadeau de ma femme. — Cette bague? — Oui, ce sont les trois mille francs des six premières éditions de VArdein' des Niiits^ un très beau Lalique d'ailleurs. Comme cela lui ressemble, hein ! de me passer au doigt le gain de ses livres ! Je sers d'affiche à son succès d'écrivain. Ces six mille volumes, je les porte à mon doigt. C'est une réclame de plus que cebijouque tout le monde remarquera forcément, car il est superbe, et l'explication qu'elle en donnera aux amis et aux amies et aux Cénacles : « Ce sont mes premiers gains d'auteur, j'ai voulu en faire hommage au prince. » Je suis entretenu par sa Muse. Ah ! c'est bien une idée d'Orientale, enchaîner, domestiquer, asservir tout autour de soi. Je ne sais vraiment pas pourquoi je la porte, cette bague. »
La jeune femme s'attardait dans la contemplation du bijou : «Vous permettez? — Comment donc, la voici, » et le jeune homme faisait glis-