‹ L'Aryenne [par] Jean LorrainChapitre 11 sur 15 · LE FIACRE · texte numérisé non relu

LE FIACRE

tout étonnés de lleurir dans cette cuisine d'auberge de banlieue.

— Oui, c'est le gros Edouard de la Bastille, qui nous a apporté çaî s'exclamait Guilloury. L'autre jour Bath-au-Pieu. vous savez, le petit brun des Batignolles, le petit de V OEU-crevr ne nous a-t-il pas apporté du mimosa, des fleurs de ?sice, comme dans la haute? Ici, jevous l'ai déjà dit, ce sont des anges du paradis. On leur donnerait le bon Dieu sans confession.

— Et comme ça serait prudent, faisais-je en me levant de table.

La demie de huit heures venait de sonner à l'horloge de campagne debout dans sa gaine.

— Allons ! je vois que c'est ici lArcadie, l'Arcadie des bria^ands transformée en beroers. Mais il se fait tard et je crois que la neige a cessé de tomber.

Et posant la main sur l'épaule de Guilloury :

— Vous me reconduisez, j'espère? Je ne me soucie pas, moi, de m'en aller seul par la berge.

— Oui, on vous reconduira, quoiqu y ait pas de danger, mais vous resterez bien encore une heure avec nous. Nous allons prendre du punch maintenant.

— Edmond, hasardait alors M™' Guilloury, M. Jean a raison, il vaut mieux s'en aller maintenant. La neige ne tombe plus. » Et comme son mari la regardait étonné. « Et puis j'aime mieux te le dire, je ne me soucie pas non plus de rester seule ici, passé dix heures.

— Comment tu as peur, maintenant!

— C'est que je te connais 1 Quand tu reconduis M. Jean, un cigare au bureau de tabac, un grog au concert, histoire d'entendre une chanson, tu en as pour une heure et demie. Or, la bonne a congé ce soir, elle ne rentrera que demain et je ne veux pas demeurer seule ici avec les deux enfants, passé neuf heures et demie. Yois-tu, si on venait frapper à la porte, pendant que tu ne serais pas là, et menacer d'enfoncer, comme cette fois où nous avons eu si peur, même que tu as pris ton fusil...

— Ah ! Ali ! m'écriai-je triomphant, vous avez donc eu peur une fois. Vous l'avouez enfin?

Alors Guilloury :

— Elle peut-être, mais pas moi. Des vagabonds, est-ce que je sais? Trois soûlauds qui sont venus cogner, un soir de l'autre hiver, et

LE FIACRE 2ol

à qui j'ai du me montrer au balcon de la galerie, armé de mon flingot pour les faire déguerpir.

— Des soûlauds ! s'exaltait alors la jeune femme. Trois hommes encapuchonnés qui viennent essayer de crocheter une porte à deux heures du matin, en janvier...

— Crocheter une porte I Si Ton peut dire î C'étaient des clients attardés.

— Des clients! Et la pince-monseigneur qu'on a trouvée le matin à dix pas de là, sur la route?

— Une pince-monseigneur. Ce pouvait être en effet de vos habitués, madame, ne pouvais-je m'empêcher de sourire.

A quoi la jeune femme très pâle :

— Oui, riezl Ça n'empêche pas que ce groslà — et elle désignait son mari — ne tremblât de tous ses membres. J'étais là, derrière lui, le pinçant jusqu'au sang pour lui donner le courage de leur crier au large. Monsieur n'avait plus de voix et il a fallu que je lui fasse du thé, une fois qu'ils ont été partis.

— Et votre bonne, interrogeai-je intéressé, qu'était-elle devenue? Vous étiez donc seuls aussi cette nuit-là?

2o2 BORDS DE SEINE

— La bonne? Ahl c'en est une bien bonne I 202fuenardait Guillourv: nous l'avons retrouvée

oc -

le lendemain dans la cave, même qu'elle avait mouillé toute la provision de charbon. Le poêle a fumé pendant quinze jours.

— Oui, joue ton rôle, romps les chiens ! poursuivit M""^ Guillourv tout à fait sortie de son caractère. Toi non plus, cette nuit, tu n'en menais pas large. Et la fois du fiacre, donc ! Avec ça que tu n'as pas eu peur cette fois-là!

Et se tournant vers moi :

— Monsieur, il m'est rentré si pale que j'ai cru qu'il lui était arrivé malheur. Je l'ai cru blessé. Une attaque nocturne, ça n'est pas chose rare dans ces quartiers. El il a été si peu ému, cette nuit-là, Monsieur Xa-pas-peiir, que le lendemain il a été malade. Il n'a pu rien manger delà journée; j'ai vu le moment où il faudrait aller chercher le médecin.

— Mais, mon bon Guillourv, goguenardaije à mon tour, il me semble que, pour un homme, qui ne connaît pas la frousse, voilà déjà deux fois où vous avez eu une émotion grande, pour ne pas prononcer le vilain mot de peur.

— Oh ! ça, je l'avoue, répondait le gros

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homme, cette fois-là, ça m'a fait un coup, mais c'est que ce n'était pas une affaire ordinaire, cette histoire du fiacre. Jugez plutôt, monsieur Jean. Et comme il s'apprêtait à me raconter la chose :

— Ah! cette fois, non, intervenait M"''^ Guilloury, c'est pour le coup que je ne veux pas rester seule ici, si tu te mets à raconter cette histoire-là. Je vous accompagnerais plutôt jusqu'au Point-du-Jour avec les enfants!

— Eh bien, c'est donc moi qui vais partir, faisais-je en me dirigeant à regret vers la porte, car moi non plus je ne me soucie pas de retourner par le bord de l'eau par un temps pareil, la tête farcie d'histoires de voleurs.

— De voleurs ! ripostait Guilloury, c'était m.ieux que ça. Mais restez donc. Je me sens en veine et elle n'est pas ordinaire, mon histoire.

— D'autant plus qu'il neige à gros flocons, disait M™" Guilloury qui s'était levée pour aller regardera la fenêtre, et il fait un vent! C'est par rafale que cela tourbillonne sur le chemin de halage. On ne voit pas à dix pas devant soi. 11 faudra vous résis"ner à être notre hôte cette nuit, monsieur Jean.

Je m'étais levé à mon tour. Par la fenêtre donnant sur la cour et des terrains vagues, derrière la maison, mon regard n'embrassait que du noir, du noir moucheté de blanc comme si les vitres eussent été tendues d'une invraisemblable hermine, mais, par moments, tout ce blanc se massait en colonnes mouvantes et, dans leur intervalle, apparaissait une bande horizontale d'un noir plus dense, la Seine avec, au-dessus, une autre bande d'un srris cendreux, le chemin.

— Il n'y a pas à dire, ricanait dans mon dos le gros Guilloury qui était venu me rejoindre, il va vous falloir coucher cette nuit à Y Eperon d'or. Bah! vous ne serez pas mal, on vous donnera la chambre de Gabrielle Bompard. celle où Eyraud et sa coquine venaient dormir dans la belle saison. Eh! ehî avec cela vous aurez peutêtre de drôles de rêves !

J'étais revenu m'asseoir à table, un peu énervé du contre-temps : Guilloury, auquel sa femme venait de faire signe de ne pas m'agacer davantaire, s'installait vis-à-vis moi et commençait :

— L'histoire du fiacre? Elle n'est pas longue, mais j'ai diantrement eu peur cette nuit-là. C'était, il y aura bientôt un an, vers la fin mars;

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j'avais dîné ce soir-là à Paris: ça ne m'arrive pas souvent, mais on a des amis. J'avais pris le dernier train de ceinture, celui de minuit quarante, qui, vous le savez, ne va que jusqu'à Auteuil. De la gare chez moi il y a encore une bonne trotte, mais en prenant par les fortifications, la porte de Versailles et de là en coupant à travers champs j'en ai, moi, pour vingt minutes. Me voilà donc filant, par une nuit noire, sous une petite pluie tiède et fine, comme il en tombe souvent à cette époque de Tannée, un peu embêté par la boue grasse qui me collait aux talons. J'arrive sans encombre jusqu'au chemin de halage par le petit sentier du père Moret, celui que vous prenez souvent; de là à la maison il y a bien encore une centaine de mètres à marcher le long de la Seine, et, dame! c'est un peu désert, la berge de Billancourt, à cette heure-là: tous les voisins sont calfeutrés, verrouillés, en train de dormir, et on crierait à l'assassin que pas un ne se dérangerait; et puis la maison est isolée. Aussi n'étais-je pas un peu étonné en avisant de loin, presque arrêté devant la cambuse, un fiacre, comme qui aurait dit le fiacre d'un visiteur qui serait venu serrer la main à

ma femme. J'ai confiance en Corisande ; n'empêche que ça me fit un coup. Me voilà donc hâtant le pas et rasant les palissades, quand, à vingt mètres en avant du fiacre, j'avise deux particuliers descendus, eux, au hord de l'eau, et qui jetaient des pierres dans le bouillon, comme pour voir si la Seine était profonde.

— Qu'est-ce qu'ils peuvent bien foutre là î que je m'dis flairant une manigance: et, m'aplatissant contre les murs de clôture, je ne m'avance plus qu'à petits pas, mais assez pour voir que leur fiacre n'a pas de lanternes, pis, qu'il y en a des lanternes, mais qu'on a collé dessus des bandes de papier pour cacher le numéro. Caché aussi le numéro de derrière le fiacre, par un petit collage idem; et j'me dis, plus du tout rassuré : « Ça sent mauvais. Pour <( prendre tant de précautions ces particuliers- « là font de la sale^ouvrage. Pourvu qu'y n'me ce pigent pas! »

(( Ils étaient heureusement toujours occupés à tripoter leur eau, si bien que j'me carre, que j'gagne ma cambuse, introduis ma clef en douce, et m' voilà chez moi. Mais faut-il quThomme soit pervers I Une fois à l'abri, l'envie m'dé-

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mangeait d'aller voir ce qu'il y avait dans le liacre ; je reviens sur mes pas, j'm'approche de la portière, Tvasistas était baissé et j'déméle dans le noir une femme qui dormait, et alors une idée diabolique, me prend d'iui passer la main sur la figure pour voir si elle dormait pour de bon, la gonzesse ! C'était un cadavre, monsieur Jean. Oh! le froid de cette joue sur ma main, jTai encore. J'n'ai pas demandé mon reste, j me suis cavale chez moi.

« Un macchabée qu'ils allaient enterrer en Seine, à la douce, comme ça, les brigands I car du haut de ma galerie j'ies ai vus revenir, faire avancer Ffiacre, prendre la gonzesse l'un sous les bras, l'autre par les pieds, et la j'ter dans le bouillon, et puis après, fouette cocher ! ils ont tourné par la rue du Cimetière, ^'i vu ni connu, j' t'embrouille !

« N'est-ce pas qu'on aurait pu être ému à moins ? »

Monsieur,

Dans un de vos derniers contes intitulés : Histoire du bord de leau, vous mentionnez la rencontre d'un fiacre stationnant la nuit sur les berges de la Seine et servant à transporter un cadavre de femme. Vous avez eu soin de décrire les bandes de papier collées sur les numéros des lanternes et sur celui de la caisse du fiacre ; vous avez même raconté l'aventure en argot pour donner plus de réel à la chose, comme si c'était là un conte fantastique, presque incroyable, un fait tout à fait rare, convaincu sans doute d'avoir fait une belle découverte.

Eh bien.! détrompez- vous, Monsieur, et croyezen un vieux noctambule. Le fait que vous avez narré est tout à fait ordinaire : votre fiacre

anonyme aux lanternes voilées circule toutes les nuits dans Paris. Il ne s'en passe pas une où quelque corps d'assassiné ne soit plus ou moins mystérieusement voiture jusqu'aux bords des berges, oii la Seine, ce tombeau mouvant des secrets de Paris, accueille le macchabée avec toute la discrétion promise aux clients par ces nouveaux entrepreneurs de pompes funèbres.

Il faut bien faire disparaître les cadavres compromettants. Le crime, ce n'est rien à commettre, mais il faut en effacer les traces, car, si maladroite qu'elle soit, la police est là. Or- l'important, c'est de la dépister, de la dépayser surtout en établissant un alibi d'abord, et si, par exemple, vous transportez dans la plaine de Grenelle un monsieur refroidi rue de laChaussée-dWntin, vous avez toute chance d'égarer quelque temps le flair des policiers.

Et puis la Seine est là, qui ne rend ordinairement les objets confiés qu'après deux ou trois semaines et, la plupart du temps, si avariés, si abîmés par le séjour dans Teau et déchiquetés par les poissons qu'il faut le témoignage des parents au premier degré pour établir l'identité

des repêchés à la Morgue. Les veuves de maris disparus reconnaissent toujours leurs conjoints; l'attrait de la liberté retrouvée est si grand, qu'on n'admet même plus le témoignage des veuves en matière de reconnaissance. Et puis allez donc établir, après quinze jours de villégiature en Seine, si tel noyé a été auparavant strangulé, empoisonné ou même un peu lardé de coups de couteau ! les coups d'aviron, les harpons des mariniers et l'hélice des bateauxmouches expliquent bien des bleus et des meurtrissures et, la plupart du temps, on conclut à un suicide et c'est une affaire classée.

Le voisinage du fleuve reste donc la ressource et la Seine le cimetière indiqué de MM. les chourineurs : tout cadavre gênant doit prendre le chemin qui conduit à la berge. Je sais bien qu'il y a aussi les dépeceurs, mais en général ces petites opérations à domicile réussissent mal. Outre qu'elles demandent des aptitudes particulières, qui ne les rendent possibles qu'aux garçons bouchers, elles entraînent avec elles mille inconvénients comme l'odeur fétide, le sang qui suinte à travers le plancher et des lavages extraordinaires qui signalent toujours l'aimable

CNE LETTRE 261

charcuteiir à Tattention des voisins. Le petit voyage en fiacre au bord de l'eau demeure donc à nos yeux le moyen le plus sur qu'on ait encore trouvé d'escamoter d'ausTUstes débris et de faire classer une afîaire.

Et Dieu sait s'il s'en classe, des affaires ! Les cartons de la préfecture en sont bondés d'affaires classées, cadavres anonymes, disparitions mystérieuses sans parler des crimes inconnus. Bien naïf, en effet, serait-on de s'en tenir, comme statistique criminelle, aux comptes rendus des chroniqueurs judiciaires et même aux menues atrocités révélées tous les jours, sous la rubrique des faits-divers, pour la grande joie et la petite terreur aussi des bons rentiers et des concierges.

Paris voit se commettre tous les jours deux ou trois crimes dont aucun journal ne rendra jamais compte. La police en a vent parfois, mais il y va de son intérêt que le public les ignore. Devant certaines disparitions, devant les affaires de guet-apens surtout elle demeure impuissante ; les fils de l'imbroglio lui échappent et, sure de ne jamais déchiffrer l'énigme, elle préfère y renoncer. A quoi bon perdre un temps précieux

à des recherches inutiles? Mais, se sentant chargée de veiller à la sécurité publique et de rassurer l'opinion, elle trouve bon de ne pas l'effrayer par l'aveu de sa faiblesse et néglige de livrer la liste des victimes à l'indiscrétion des journaux. Affaire classée, écrit-on au dossier du procès-verbal, et l'incident est clos.

Or, sur cent affaires classées il y a gros à parier que la victime aura pris au moins soixante fois le chemin du bord de l'eau et que le fiacre sans numéro aura transporté le macchabée gêneur à travers Paris endormi jusqu'aux berges accueillantes du fleuve. Nous l'avons cent fois croisé à la sortie des théâtres, le (îacre-corbillard. Or. lequel d'entre nous ajamais soupçonné que sa boite roulante contenait un misérable corps raidi aux yeux vides en partance pour le Havre et New-York par Asnières et Poissy ?

J'ai écrit sans numéro et c'est votre faute, Monsieur. Les fiacres des fius assassins, des artistes du crime ont toujours un numéro. Sans cela ils attireraient l'attention delà police, mais ils en ont un faux et votre fiacre des berges de Billancourt avec ses lanternes voilées était un fiacre d'amateurs.

Sans les bandes de papier collées sur les lanternes, jamais votre Guilloury, qui m'a tout l'air de s'être offert votre tête, n'aurait eu la curiosité d'aller regarder dans l'intérieur du fiacre; mais il est vrai qu'il n'y eût point découvert la terrible femme soi-disant endormie et vous auriez eu un beau conte de moins à narrer à vos lecteurs.

Mais je vous ai assez ennuyé de ma prose et, puisque intéressé je fus par votre récit, je demeure votre débiteur. Or, un conte valant un conte, en échange du vôtre je vous chuchoterai une histoire et une vraie, colle-là, puisque c'est une affaire classée où le fiacre transbordeur de cadavre, le fiacre légendaire des nuits sans lune au bord de l'eau a certainement joué un rôle.

D'abord suivez-vous les faits-divers? Si oui, vous avez peut-être, il y a une quinzaine de jours, remarqué le fait assez curieux d'une dame *** partie de chez elle après déjeuner pour rendre une visite, et retrouvée en Seine trois semaines après. Crime ou suicide, on n'a jamais pu rétablir la vérité, et la police, saisie de l'affaire sur la plainte d'un gendre, a conclu à un accident. ■Or cette affaire a de mystérieux dessous qui, parvenus à la connaissance du parquet, éveilleraient

peut-elre ratlention du juge d'instruction. D'abord ce n'est pas à la requête d'un gendre, mais d'un fils, que la police a recherché la femme disparue, et la dame *** a été supprimée dans les circonstances singulières que voici, — vous pardonnerez mon style de procès-verbal :

M™® X.... bonne bourgeoise, fortune movenne, vivant avec son fils employé dans un ministère, domicile au faubour»- Saint- Germain. Yous m''excuserez de ne pas préciser.

M""^ X... s'intéressait à deux jeunes filles, deux sœurs orphelines de vingt à vingt-trois ans que leur mère mourante lui avait recommandées. Couturières de l'état même de leur mère, qui avait longtemps habillé M'"^ X..., les deux sœurs demeuraient ensemble du côté de la rue Paradis et, sans avoir conservé la clientèle de M™^ X..., la voyaient néanmoins de temps à autre.

Tous les étés, M"'^ X... et son fils s'absentent deux ou trois mois. En novembre dernier, M""^ X..., de retour depuis six semaines à Paris, et qui n'avait pas encore revu ses protégées, recevait la lettre suivante :

« Madame, M^^^ Clara S..., une des deux jeunes

filles auxquelles vous vous intéressez, est très srravement malade et désirerait vivement vous voir; M"^ Clara S... ne demeure plus avec sa sœur; elle habite, lo, avenue des Epinettes, et implore la faveur de votre visite. Venez, le plus tôt sera le mieux. » Et c'était sia^né : femme V... garde-malade.

M°"^ X... ne put se rendre ni le jour ni le lendemain à l'adresse indiquée, mais le troisième jour elle recevait une dépèche encore plus pressante que la lettre. M"^ S... était au plus mal et c'était faire une bonne œuvre que se rendre à son appel. Si M°'^ X... redoutait une longue course en voiture, un tramway partait justement de la place Saint- Germain-des-Prés, qui s'arrêtait tout près de l'avenue des Epinettes; une personne l'attendrait à la station qui la conduirait auprès, de la malade.

M""^ X... communiquait la dépêche à son fils et, dans l'après-midi, prenait le tramway indiqué... et M™^ X... n'a jamais reparu. Son fils l'a attendue vainement ce soir-là et les soirs suivants. Une plainte a été déposée à la police. Or le 15 de l'avenue des I']pinettés n'existe pas, n'a jamais existé; c'est une voie nouvellement per-

cée, toute de palissades et de terrains vagues, derrière la gare d'Orléans, et les demoiselles S..., les deux sœurs, n'ont jamais changé d'adresse. On s'est servi de leur nom pour attirer M™® X... dans quel sinistre guet-apens '? On le devine, puisque le cadavre de la malheureuse femme a été repêché quinze jours après, à hauteur de Saint-Gloud. Le crime, s'il y en a eu un (la police a émis lidée de suicide), a donc eu lieu vers les cinq heures du soir, en plein Paris, et le cadavre a dû forcément être transporté nuitamment jusqu'à la Seine, puisque l'avenue desÉpinettes s'en trouve relativement éloignée. Et dire que vous l'avez peut-être croisé, cher Monsieur, le fiacre anonyme au faux numéro qui. sûrement, a voiture M"^ X... jusqu'aux berges du fleuve.

Ce jour-là. en entrant chez Guilloury, je vis quelqu'un quitter précipitamment le comptoir et disparaître derrière la porte de la cuisine. M"^ Guilloury, qui s'était levée pour venir à ma rencontre, avait elle-même un air gêné, Fairdans ses petits soidie?\s d'une femme prise en faute ; je les dérangeais évidemment. Je demandai pour la forme des nouvelles de Guilloury (il n'était pas là, parti à Paris depuis le matin), et après quelques menus propos échangés au comptoir, je me retirai assez intrigué, mais assez renseigné sur le genre de clientèle de rétablissement pour n'avoir pas soufflé mot de cette panique.

C'était un mardi. Deux ou trois jours après, comme j'étais allé commander une friture à un des pêcheurs de la berge, une friture de premier choix pour mon ami Marcel Schoiï que j'avais

à déjeuner le lendemain, je poussai machinalement jusqu'à VEperon clOr el vis cette fois-là, penchée à la halustrade de la galerie, une silhouette d'homme qui. à ma vue, se retirait brusquement. Presque en même temps, Guilloury paraissaità l'entrée delauberge, la face épanouie, et, familièrement, d'une tape sur l'épaule me poussait jusqu'au comptoir, M""^ Guilloury un peu pâle m'y accueillait d'un sourire. On avait prévu ma visite et le ménage jouait à la sécurité: on forçait môme la note de cordialité accueillante, on voulait me retenir à déjeuner, mais il y avait là un mystère, une énigme qu'on me voulait celer : les Guilloury cachaient quelqu'un chez eux et sûrement quelqu'un de compromettant, car ils ne se souciaient ni l'un ni l'autre qu'on en éventât la présence.

La porte de la cuisine était ce jour-là grande ouverte et celle de l'escalier aussi, trop ouverte même, comme pour protester contre tout soupçon. A Tétage au-dessus pas un bruit. L'individu faisait le mort et j'allais quitter Guilloury quand un fracas de vaisselle brisée éclatait soudain audessus de nos tètes, il était suivi du choc sourd d'un meuble qui tombe ; des pas légers couru-

rent. « Sacré nom de...! )) Et Guilloury étouffait un iuron. Ce sros homme sanguin était devenu tout pâle. Quant à M'"' Guilloury, les reins appuyés au comptoir, elle y crispait deux petites mains de femme nerveuse, défaillante, visiblement prête à tomber. Deux mariniers venaient justement d'entrer, un roux et un brun, tous deux, le teint rissolé, couleur de brique, des gens qui passent leur vie surTeau, Hardouin, dit la Pipe, et Yerget l'Esturgeon, deux rigolos bien connus de Suresnes à Grenelle et qui, les beaux lundis du Point-du-Jour, passent en bateau escarpes et gigolettes au bal de l'île des Vaches. Ils s'amenaient pour prendre un verre et s'étaient arrêtés, tête levée, bouche béante, au bruit.

— Ben! j'crois qu'on l'arrange, vot'vaisselle, patronne ! plaisantait le Hardouin. Si c'est comme ça qu'y caressent vot'mobilier, les déménageurs n'auront point grand ouvrage à faire à vot'fîn d'bail. Faut-y monter leur donner un coup d'main pour relever la casse?

Mais Guilloury était déjà dans l'escalier.

— C'est cette satanée bonne, faisait-il en barrant de son corps toute la largeur des marches,

elle n'en fait jamais d'autres î j'y vais (et avec un regard expressif à sa femme), j'y vais î

M""^ Guilloury avait repris sa place et, penchée vers ses clients :

— Que faut-il vous servir, la Pipe ?

Alors moi entrant dans son jeu :

— Trois absinthes orgeat, n'est-ce pas ? déclarai-je en me tournant vers les deux pêcheurs, et double tournée, c'est moi qui régale.

— Ça va, ça va, monsieur Jean 1

Et, les absinthes bues, leur moustache essuyée du revers de leur manche^ les deux mariniers se retiraient avec le salut des hommes du peuple esquissé d'un geste, et je sortais avec eux.

— On ne vous voit plus ? Vous boudez donc les amis ?

C'était Guilloury qui m'interpellait, soudainement surgi devant moi sous le pont du chemin de fer de la gare d'x\uteuil. Il avait croisé ses bras sur sa poitrine et penchait la tête avec un sourire goguenard.

— Dame! mon ami, lui répondais-je, j'attendais que vous me fissiez signe. Je n'aime pas

déraDOfer les «"ens. et vous aviez une si drôle de mine la dernière fois que je suis allé à \ Eperon dOr ! On ne paye donc plus dans votre maison?

— >yon, le payeur est parti I

Et me frappant familièrement dans le dos :

— On nvous l'met pas, à vous. Vous en avez à' la gourance ^ î Eh bien ! oui, nous avions quelqu'un chez nous qui ne se souciait pas d'être vu. C'n'est pas que nous nous méfions de vous, monsieur Jean, et Gorisande en avait assez gros sur le cœur d'penser à toutes les mauvaises suppositions qu'allaient amener nos cachoteries ; mais Fpauvre gas, lui, ne vivait plus. Il se serait plutôt jeté en Seine que de savoir quelqu'un au courant de sa situation. C'est qu'elle était juste drôle, sa situation, et nous étions juste fiers, Gorisande et moi, les sept jours que ça a duré. Mais ni-ni, c'est fini; le gas maintenant vogue pour IWmérique. Il s'est embarqué, il y a dix jours, au Havre. Peut-être bien qu'il est à New- York à cette heure.

Et comme je Técoutais un peu abasourdi :

' De la méfiance.

272 BORDS DL .«?i:iNE

— Mais j 'parle par énigmes, vous devez pas y voir goutte. Bah ! le gas est parti, j'peux vous dessaler^ la chose, mais pas de bêtise, n'allez pas jaspiner ça dans vos feuilles. Vous m'feriez une mauvaise affaire avec les aminches.

Et passant familièrement son bras sous le mien :

— J'vas vous conter ça en route, vous m'accompagnerez bien jusqu'à YEperon d'Or? Corisande sera si contente de vous revoir! Elle a bien vu qu'vous boudiez, allez I C'est dit, vous venez. Nous allons prendre par le plus court, le long des fortifes.

Et quand nous fûmes engagés dans l'étroit petit sentier qui serpente au ras du talus, au bord même des fossés , Guilloury commença :

— Yoilà l'affaire. Vous l'avez peut-être lue d'ailleurs dans les journaux. Il y a à peu près trois semaines, un mois, une fille de Montparnasse trouvée à moitié assommée, défoncée à coups de bottes dans le fossé des fortifications, entre les portes de Montrouge et de Yanves.

' Raconter.

Une vraie marmelade, quoi ! une bouillie d'amour qui creva le même jour à l'hôpital, mais non sans avoir jaspiné, car ils s'étaient mis à douze pour faire le coup et, sur les douze, dix au moins lui avaient passé sur le corps. Elle nies nomma pas tous pour une bonne raison, c'est que la chose s'était faite la nuit et qu'elle n'ies avait pas tous reconnus, mais elle en dit assez pour en faire arrêter cinq à six et faire rechercher le septième, et activement, encore.

— Et le septième était chez vous. C'était lui que...

Comme je m'étais écarté instinctivement de Guilloury.

— Et le septième était innocent, il n'avait rien fait, le pauvre bougre, il n'en courait que plus de danger, car il n'avait pas qu'à se rjourrer d'ia police, il avait à se cacher des six autres qui avaient fait le coup et avaient juré de l'occire et de lui régler son compte, comme à une vache qu'y croyaient quil était et qu'il n'est pas, c'pauv'Séraphin... Mais tout ça, faudrait vous expliquer tout le commencement de la chose. C'est des histoires de vengeances, des affaires de

274 BORDS DE SEINE g|Uj

macs qui ont leur point d'honneur tout comme | des gentilhommes, et avec des complications à n'en plus finir.

(c J'vais tâcher d'vous éclaircir ça : Voilà : la fille massacrée, la grande Lisa de Montparnasse était une casserole, c'est-à-dire qu'elle avait vendu son homme. Quand Julot-Mes-Pattes, qui marchait avec elle, fut arrêté pour montage en fair ^ elle chiala - tant par tout Montparnasse et Grenelle, que toute \di soce coupa dans le pont de sa peine. Elle resta trois mois veuve et ne se mit avec le beau Polyte des Moulins, un gas de la barrière d'Italie, qu'après l'jugement d'son homme (Julot, récidiviste, en avait attrapé pour deux ans), et tous les amis de Julot approuvèrent, bien qu'Polyte ne fût pas du quartier, parce qu'une femme n'peut pas vivre sans homme et qu'il faut qu'une marmite rapporte.

« Aussi y en a eu un pétard dans la haute pègre de Montparnasse quand on sut par un môme, dé carré ^ la veille de Poissy, que la

' Cambriolage.

- Pleura.

' Sorti de prison.

grande Lisa avait manaé Tmorceau. C'était elle qu'avait tout dit chez Ycurieux, elle qu'avait vendu Julot à la rousse. Encore dans l'trou pour dix-huit mois. Julot faisait dire ça aux amis pour qu on s'méfiàt de la grande Lisa et qu'on lui donnât même un petit acompte, avant qu'il lui réglât son affaire à sa sortie. Vous savez comme moi quel acompte on lui a donné. Ça se fît après boire, un soir, chez un troquet de la rue de la Gaîté; on décida que trois de la bande endormiraient ^ Tbeau Polyte, l'homme à Lisa, qu'ils l'emmèneraient picter ailleurs, pendant qu'eux descendraient la fille jusqu'aux fortifications et ils l'ont vraiment descendue à coups de bottes et de tout ce qui s'ensuit. Elle s'méfiait pas d'abord, toute contente d'aller en vadrouille avec tout c'qu'y a de plus rupin dans Montparnasse et de tromper un peu son homme, car c'était un vrai cœur de vache, parait-il. Une gonzesse, ça se saoule comme un enfant, et elle s'est laissée m'ner de marchand de vin en marchand de vin jusqu'à la porte de Yanves. G'n'est qu'en dehors des fortifs, une fois sur les glacis,

* Occuperaient.

276 BORDS DE SElNE

qu'elle a commence à comprendre et à avoir peur.

— « Y a-t-il longtemps qu't'as eu des nouvelles de Julot? lui a dit comme ça le irros Alfred. )>

Et, panl un gnon en pleine figure.

« — Tiens I pour toi, sale bourrique! »

C'a été Tsiornal. Ils lui sont tous tombés dessus, la bourrant de coups de poing, de coups de pied, lui déchirant sa robe et, comme elle criait, ils lui ont enveloppé la tète avec son chàle et l'ont tramée dans le fossé où dix sur douze lui ont fait les mille et une horreurs. Séraphin seul, qui, lui, est quasi honnête, n'a pas voulu y toucher; il intercédait même pour elle et a failli avoir une affaire avec les gas; y voulaient le forcer à... vous me comprenez. Si la fille a pas été tuée sur l'coup, c'est grâce à lui, et cest lui qu'elle a nommé avec les six autres. Ils ont tous été arrêtés, sauf lui ; et l'reste d'ia bande, qui le sait, a juré de lui servir la pareille, attendu que c'est une vache, un pante qui n'a pas voulu marcher avec eux et qu'bien sûr il a mangé l'morceau... Alors il a quitté le quartier.

« Traqué par la police et recherché par les cinq plus grandes terreurs de Montparnasse, vous

jugez si rpauvre gas était à son aise chez nous et s'il aimait les visiteurs. Et nous non plus, nous n'étions pas à notre aise, monsieur Jean. Enfin il est en sûreté, il a trouvé de Tardent pour partir. Moralité : Il faut hurler avec les

loupb. »

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