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dévêtue, dans un tumulte de dessous soyeux, les épaules trop parfumées, tantôt pour demander un peigne, des ciseaux ou un flacon d'odeur. Un matin, elle lui demanda de rattacher ses cheveux. Contran se barricada. Un soir, elle proposa une promenade à deux en barque sur le lac. Le jeune homme ne releva même pas la proposition et prit son chapeau pour aller au Kursaal. M"'^ Ilomerlon eut une attaque de nerfs.
A Constance, la situation empira. La comtesse de Fréneuse vint un jour, toute troublée, communiquer à son fils les plus étranges confidences : M"''' Ho mer Ion venait de lui raconter sa nuit de noces. Elle n'avait fait grâce d'aucun détail et M"'*' de Fréneuse, qu'aucune de ses amies n'avait jamais entretenue de pareils sujets, était encore ahurie et frémissante. M""® Homerlon avait donné sur son mari des particularités intimes déconcertantes.
(( Mais, c'est une folle », avait déclaré Fréneuse, quand la comtesse éperdue eut ajouté le récit que chacun sait (car M""' Homerlon Tat-elle assez ressassée à travers le monde), sa brouille avec son fils aîné à cause de la passion incestueuse qu'elle avait inspirée àce malheureux
enfant, et les violences auxquelles elle avait été en butte, un matin que cet énergumène l'avait surprise agenouillée en chemise sur son prie- Dieu. Et ce satyre avait vingt ans ! « Mais c'est de l'hystérie pure, avait déclaré Fréneuse exaspéré. C'est la douche et la maison de santé qu'il faut à cette femme. Croyez^ ma mère, que rien de tout cela n'est vrai. Elle le rêve, elle l'invente. Yous allez me faire le plaisir de faire vos malles et demain, dès l'aube, nous quitterons cet hôtel, je ne me soucie pas de vous voir voyager avec une folle à lier. » Ce qui fut dit fut fait. Le lendemain, les Fréneuse avaient quitté Constance, plantant là M™° Homerlon et ses imaginations amoureuses. Ce fut îin coup raté, mais la grosse veuve ne se tint pas pour battue. Ces cinquantaines inassouvies sont incorris^ibles î
— En effet, d'Hévimeuse l'épousait.
— Oh I si peu. Yous connaissez l'histoire de la nuit de noces ?
— Raconte toujours! Il fait si chaud, nous l'avons oubliée.
— Yous savez que d'Hévimeuse était à la côte. Trois écuries de courses et dix-huit mois de liaison avec Ludine de Neurflize l'avaient rincé.
La grosse Homerlon et ses millions lui furent une... planche rembourrée de salut. L'usinière devint baronne. D'Hévimeuse croyait que la dame n'en voulait qu'à son titre et avait stipulé les chambres séparées, n'ayant aucune vocation pour le métier d'homme de joie. Aussi, le soir de la cérémonie, les invités expédiés, se fourraitil avec délices au lit et s'v endormait-il du sommeil du juste. Vers deux heures du matin on grattait à sa porte. Hévimeuse se réveille en sursaut : « Qui est là? Entrez. » Et la porte s'entrebâille et la nouvelle baronne d'Hévimeuse apparaît rougissante., frémissante, émue sous le plus savant maquillage, perruque blonde, pei- '• gnoir de soie claire, ruches et fanfreluches. Alors, Hévimeuse : « Que voulez-vous, ètes-vous malade ? » Et la nouvelle épousée d'une voix balbutiante : « Je croyais qu'une première nuit de noces, mari et femme dormaient ensemble. « Hévimeuse avait alors un mot de aénie : « Dans votre monde, peut-être, mais dans le mien, pas ! )) Et, s'élant levé dans son puijama de surah turquoise, il mettait la baronne à la porte et s'enfermait à double tour.
— Pauvre mère Homerlon ! Et elle a mis un
an à demander le divorce ! La patience est une vertu de femme. Avouez qu'elle a Lien fait de prendre ce chauffeur ?
— Au moins, avec lui...
— Parfaitement. Dépouillé de l'idéal, l'amour est la plus exacte des sciences exactes et Ton a toujours le tzigane qu'on mérite.
— Je vous avais promis un beau spectacle, vous ai-je menti?
— Tu n'as même pas exagéré! Non, ça vaut le voyage et pourtant c'est dur, la route par trente-six degrés de chaleur.
Et le ofros Mounier, se rassevant dans son cache -poussière de chauffeur, s'épongeait le front et souftlait ; son mouchoir n'était plus qu'un tampon de linge mouillé d'une couleur indéfinissable : la sueur en coulant avait tracé des rioroles roses sur ses joues grises de poussière et lui faisait un masque horrible.
Mario Bernsthart, svelte et pimpant dans un complet de piqué blanc, jouissait en silence de la moiteur et du désordre de ses deux amis; un mince sourire d'ironie plissait ses lèvres et remontait jusqu'à ses yeux. Mounier et le petit
Cirhev étaient venus dîner avec lui. Mario leur avait recommandé de venir àTlieureide l'apéritif et surtout de venir le prendre avec lui dans Tile : ils verraient là des choses inoubliables.
L'inoubliable chose était un groupe de trois personnes attablées, comme eux, sur la terrasse et en train de piper avec des pailles des orangeades glacées. Il y avait là deux hommes et une femme, la femme déjà mûre, la gorge évidemment bastionnée et le ventre tassé dans un corset droit sous les plis flottants du peignoir, un peignoir-princesse de léger drap blanc ouvert sur les volants de dentelle d'un tumultueux jupon de soie jaune. Des bas nacrés d'une transparence aguichante moulaient des chevilles assez fines, et des mules de peau de daim blanc chaussaient un assez joli pied; mais la taille massive, les fanons du cou et la couperose de la face saupoudrée de veloutine, comme une framboise roulée dans du sucre, accusaient l'incurable arthritisme d'une cinquantaine opulente. De loin, ce visage enflammé et fardé apparaissait mauve sous le jaune des cheveux effrontément déteints: un collier d'opales et de belles émeraudes aux
oreilles complétaient la tenue de la dame. Les deux hommes étaient mieux. 11 y en avait un roux et il y en avait un brun. Le torse nu dans des jerseys de soie blanche, le hàle des jambes apparu entre les culottes de toile et les espadrilles de bain, ils offraient tous deux la même anatomie musculeuse et râblée; tous deux évidemment fiers de leurs biceps et de la puissance de leur cou. Des petites toques rayées de tennis les coiffaient tous deux... Deux frères appareillés, on eût dit, car ils avaient la même face jouisseuse et camuse, les mêmes yeux clairs sous les sourcils en broussaille et le même sourire carnassier. Deux belles bêtes de proie avec, dans tous leurs mouvements, un air de santé et de force. D'ailleurs, chacun de vingt-einq à vingthuit ans au plus.
C'est à l'apéritif de cette cinquantaine enjoaillée, que Bernsthart avait convié Girbey et Mounier. Cette Gléopàtre attardée était apparue mollement étendue sur un skiff, dans un vigoureux cinglement d'avirons; puis, du haut de la terrasse, ils avaient assisté au débarquement de la dame.
Il avait été plutôt pénible. Les deux rameurs
avaient dû se dévouer. L'arrière-train de Gléopâtre alourdissait son élan; son embonpoint, son poids surtout l'avaient trahie, le skiff s'était mis à osciller, et, perdant son équilibre, Gléopâtre n'avait pas eu assez de mains pour la soutenir. Le rameur roux avait dû se camper sur le ponton et la tirer de toutes les forces de ses deux bras tendus, tandis que le rameur brun la poussait au derrière. Cet atterrissement à Cythère avait manqué d'esthétique.
Bernsthart, Mounier et Girbey, embusqués sur la terrasse, en avaient ri aux larmes ; d'autres consommateurs attablés s'étaient penchés aux balustrades pour ne pas perdre un détail du spectacle. L'entrée de la canotière avait été sensationnelle. Un peu émue d'abord, la grosse dame s'était mise à petonner des petits pas en tortillant une respectable croupe ; mais elle avait repris vite son aplomb, avait ralenti sa marche et, maintenant assise entre ses deux gardes du corps, elle sirotait son orangeade, et ses yeux soulignés de kohl allaient se poser, tour à tour, sur la nuque de son rameurblond et sur les pectoraux de son rameur brun avec une complaisance évidente.
— Il lui en faut deux maintenant, disait Mounier en essayant de visser son monocle sur la saillie de son œil bleu.
— Oui. un 2"aillard d'avant et un i:aillard d'arrière. Ces natures exubérantes ont de 2:ros appétits.
— Je reconnais bien le premier, mais le second?
— Le second est un coureur de vélodrome.
— Ancien chauffeur d'auto et coureur primé : l'attelage est complet. La baronne ne s'embête pas î
— Voyez, elle les couve du regard et dire que le Tout-Paris des courses et des premières a défilé chez la dame ! le Parc Monceau, le faubourg- Saint-Honoré et lautre , le vrai fau-
Dourg.
— Sic transit r/loria mundi!
— Moi, je ne la blâme qu'à moitié, faisait le petit Cirbey, elle vit selon ses goûts et ses instincts.
— Mais avoue qu'elle a un peu attendu?
— C'est ce qui Ta déconsidérée. Croyez que, si elle avait arboré cette fantaisie d'allures au lendemain de son mariage, nul ne s'étonnerait
de la voir s'isoler en la chaude saison sur des bords de rivières ombreuses, en compagnie de beaux jeunes homme. Si la baronne Hévimeuse avait débuté dans l'adultère du temps qu'elle était encore M""^ Homerlon, les jeunes gens qui l'escorteraient maintenant seraient de notre monde. Classée parmi les douairières faciles et orénéreuses. elle n'eût pas été oblis^ée d'aller chercher les flirts d'automne dans les hippodromes et les o'aras'es d'autos.
— Ce Mario, il en a de sévères î
— Non, mon cher, je ne dis que la vérité. A Paris il faut débuter de bonne heure dans sa branche de commerce ou de snobisme. Xotre société n'admet que les spécialités; elle vous classe femme galante, femme du monde, homme politique ou de théâtre, journaliste ou clubman, mais ne vous permet pas de marauder dans les plates-bandes voisines. Il lui faut des talents et des situations sociales, voire des liaisons ou des concubinages, classés et étiquetée ; elle ne les accepte qu'à cette condition. Ce qui a déclassé la baronne Hévimeuse, c'est d'avoir apporté dans son existence quelque fantaisie. Songez, elle avait toujours été honnête avant son second
mariage ; on n'a jamais connu d'amant à M""" Homeiion. Avant sa toquade toute platonique pour le beau Freneuse, sa vie avait été unie et réglée comme un cahier de musique et, si cette petite fripouille d'Hévimeuse avait été un bon mari, sa veuve divorcée n'éteindrait pas aujourd'hui ses ardeurs entre un ex-chauffeur d'automobile et un coureur de pistes.
— Très paradoxal en apparence ce que tu dis, mais avec un fond de vérité pourtant.
— C'est inique, mais c'est ainsi. Le grand tort de M'"" Homerlon est d'être restée vingt-cinq ans vertueuse et de ne s'être décidée pour la noce que sur le tard.
— En effet, nous n'admettons pas les vocations quinquagénaires. Les carrières embrassées après quarante ans dérangent nos prévisions.
— ?sous sommes un peuple routinier.
— Trop. Nous ne savons quel accueil faire à la vieille duchesse de Plembroke, à la marquise de Beaucontour et à la grosse M""^ Astier qui ont rôti des forêts de balais, ont eu des hommes morts dans leur lit, qu'on a descendus par la fenêtre et qu'on a déposés sur des bancs des Champs-Elysées. Pour ces séculaires amoureuses
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qui ont tué des générations dans leur alcôve et entretiennent encore à riieure qu'il est, au vu et au su de tout Paris, des trôlées de petits jeunes gens présentés par leurs pères, après les pères les fils, pour celles-là nous avons toutes les indulgences, toutes les déférences, que dis-je, tous les respects. Celles-là, nous les saluons au Bois, nous nous montrons avec elles à l'Opéra et aux courses, nous allons chasser le cerf et le sanglier, chez elles, en octobre, et nous ne répugnons même pas à serrer les nageoires de leurs petits amis. Il est vrai que la plupart sont titrés.
— Bonne àme, va!
— Et nous n'avons pas assez de dédain pour cette pauvre Hévimeuse, dont le fard s'écaille, tant elle a chaud de nous savoir ici, et qui souffle comme un phoque en touchant de notre côté, car elle nous a reconnus.
— Si j'allais la saluer! disait le gros Mounier. et il se levait à demi.
— Garde-toi bien. Tu augmenterais son trouble. Pauvre femme! sa situation est assez fausse.
La canotière aux émeraudes venait de se lever. Elle se raidissait pour passer devant la table des trois hommes. Ses deux rameurs la sui-
valent ; l'embarquement fut moins périlleux, ^jme Homerlon, piquée au jeu, retrouvait de la légèreté et même de la grâce pour poser ses souliers de daim blanc sur le bois vernissé du skiQ.
La fine embarcation filait comme une flècbe dans un sillage de bulles d'eau; il y eut un silence.
— Moi, je ne la plains pas, disait le petit Cirbev.
— Pourquoi la plaindrais-tu ? Elle est très heureuse!
— Penh! elle finira assassinée.
— Gela, c'est fort possible.
— Comme la mère Leconte et pas mal de vieilles folles du quartier des Martyrs. C'est là le nid des aïeules amoureuses. Les boulevards de Clichv et Rochechouart à côté; elles sont sûres de se ravitailler.
— Le fait est que leur avenir est plutôt sombre.
— Vieillir est chose triste pour tous, mais pour ces femmes-là...
— Moi, ces vieilles carcasses enflammées me dégoûtent.
— Je te ferai observer qu'elle. M™" Hévimeuse, n'a pas d'enfant. Elle est libre.
— Et son ménage à trois avec ses deux rameurs est encore une chose plus propre que le trafic de la belle M""^ Nigoret, qui a marié ses deux filles selon son cœur et emplit encore les nuits de ses gendres.
— Et la comtessf^ de la Xoranne, qui, il y a trois ans. à Luchon, eut ce joli scandale avec un croupier de cercle cueilli, un mois avant, à Biarritz. Yous vous souvenez de ce grand brun aux allures de forban, un Catalan aux yeux d'Andalou que la comtesse traînait partout après elle.
— On avait dit que c'était un cuisinier.
— Mais non, vous confondez, le cuisinier était le sigisbée de la marquise Troïka.
— La Troïka n'a pas encore été dévalisée '?
— Je la crois prudente, elle ne voyage qu'avec du faux; c'est une vieille mâtine qui connaît les hommes: mais là comtesse de Noranne, qui les connaît moins, ayant beaucoup moins roulé, en essuyait une amère à Luchon. Vous savez que la comtesse est un peu boiteuse. Cette légère claudication ne dépare pas, d'ailleurs, sa dé-
marche. Elle a pour la soutenir tout un jeu de cannes à poignées de saxe, à boules d'agate, de îapisetdegaluchat quiferaientlarenomméed'une collection; elle sait béquiller avec grâce. Myope avec cela comme une taupe, avec d'assez jolis yeux verts, elle manie élégamment le face-àmain et, la bouche encore fraîche, elle est assez décorative aux lumières; mais des indiscrétions de femmes de chambre Taffirment chauve comme un œuf sous les ondulations mouvementées les perruques. Telle qu'elle demeure, mince et preste, malgré sa taille un peu déviée, la comtesse de la Noranne faisait, cet été-là, les beaux soirs de Luchon : elle était de toutes les fêtes, y arborait des toilettes déjeune mariée, les mousselines les plus claires, les batistes les plus tendres et promenait triomphalement son Catalan, moulé dans des smokinsrs fleuris de £:ardenias.
L'aimé, qui savait à quoi s'en tenir sur les charmes réels de la dame, prit-il un beau jour la corvée en dégoût ou eut-il tout simplement la lassitude de ces exhibitions?Toujours est-il qu'un matin on trouvait l'oiseau déloiré. Le Catalan avait furtivement bouclé ses malles et sournoisement quitté l'hôtel. Un landau, commandé la
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veille, Tavait conduit à la frontière. Quand la marquise s'éveillait vers dix heures, il y a beau temps que le galant brûlait les routes d'Espagne. Non seulement le perfide emportait avec lui le portefeuille et l'écrin de la dame, une bagatelle de soixante mille francs, — car ses diamants avaient été heureusement déposés chez son notaire, — mais le monstre avait eu l'astuce de subtiliser en même temps tout le jeu do cannes de la boiteuse, tous les face-à-main et les lorgnons de la myope et tout le lot des perruques... Croyez qu'il eût aussi enlevé les dentiers si la dame en avait eus î
M""^ de la Noranne s'éveillait non seulement dépouillée, mais irrémédiablement chauve, presque aveugle et infirme. Comment aller faire sa plainte à la police avec ce crâne d'œuf d'autruche et cette démarche de sirène oubliée sur la grève? La pauvre femme poussait les hauts cris, mais refusait absolument de se laisser voir; elle ne consentit à recevoir le commissaire qu'enveloppée d'un triple voile. Elle en prit la lièvre et le lit, elle eut tout de suite une température de trente-huit degrés. Ce fut un désastre. On dut télégraphier à son gendre, le baron de Romagnac,
alors en villégiature enDordoûne. Son autre 2:endre, lecolonelBerthiern^arrivaque le cinquième jour. Entre temps, les perruques, les cannes, les valeurs et l'écrin de la malade s'embarquaient à Bilbao et gagnaient le Venezuela. Gomme la plupart des titres volés étaient au porteur, c'est une maison de New-York qui en négocia le retour en France. L'affaire coûta une trentaine de mille francs à la famille de la Noranne. Les g-endres firent la grimace et une maison de santé possède aujourd'hui l'infortunée comtesse.
Moralité : Les hommes de joie sont toujours des hommes de proie.
— Bien parlé, mon petit Mario, et maintenant, si qu'on irait dîner!
— Mais c'est très gentil, ici.
— Tu trouves ?
— Si je trouve I C'est-à-dire que je ne vais plus songer qu'à ça : un chalet au bord de l'eau pour finir nos vieux jours. Edmond et moi. Ahl oui;, une installation à soi, bien à soi, des meubles payés dans un immeuble dont on ne soit plus les locataires, des arbres, des géraniums, des pavots (moi, j'adore les fleurs), ah ! oui, ce serait le rêve I Mais d'abord il faudrait être mariés, nous deux Edmond, et puis que sa mère soit morte et que nous ayons gagné, chacun de notre côte î Mais dans les modes, à l'heure d'aujourd'hui, monsieur Frémaux, quand on n'est pas patronne!
— Vous avez vu les poules, madame Ninie '!
— Si je les ai vues ! j'ai même embrassé le coq.
— Et VOUS n'avez pas reçu de coups de bec ! il ne s'est pas défendu, le gaillard?
— Que si 1 mais je Favais pris par les ailes et je le tenais serré entre mes genoux. Alors je lui ai empoigné la tête, et v'ian sur sa crête rouge, une bise comme à mon chéri. Ah ! je connais les bètes, monsieur Frémaux. Chez mon oncle, à Luzarches, il y en avait dla volaille !
— Qu'elle est drôle, hein î faisait à sa femme M. Frémaux paterne.
A quoi M""" Frémaux (Lalie dans l'intimité) répondait avec un haussement d'épaules :
— C'est une gosse. Ninie a toujours été comme ça.
— Moi d'abord, la campagne, ça me rend folle. Et avec un soupir de prisonnière ;
— Ah î quand on sera marié !
— Alors ça vous semble gai, ici? interrogeait M. Frémaux.
— Si c'est gai ! Mais c'est comme le quai des Tuileries, un dimanche de Grand Prix, quand tout Tmonde part pour Suresnes. Si c'est gai I Mais on s'en ferait mourir.
Et la jeune femme s'administrait une claque retentissante sur le gras de la cuisse.
— Voyons, Ninie. un peu de hors-d'œuvre. Et M""^ Frémaux, maternelle, imposait un
ravier de tomates et de poivrons.
— D'autant plus que ces salelés-là, moi, je les adore.
Et la jeune femme se servait copieusement. M. Frémaux revenait à la charge :
— Alors, ça ne vous semble pas trop près de Paris, trop banlieusard, comme on dit dans le grand monde?
— Trop près de Paris I Mais moi, j'peux pas rquitter, Paris. Quand j'vois plus les fortifications, le souffle me manque. Edmond m'avait proposé de m"emmener à Vichy pour les courses, ^son, ce que j'I'ai remercié ! Qu'est-ce que vous voulez que j'aille faire dans un pareil tohubohu 1 Plus de douze heures de chemin d'fer, une cohue d"14 Juillet, tous les hôtels combles, les chambres hors de prix.
— Ah I cal Xoussommesallésune année, au lo août, au Tréport, nous savons ce qu'on nous a pris.
— Et Edmond, toute la journée au pesage, occupé à pointer, pendant que j'ferais les cent pas dans le parc, ça s'rait régalant, hein I Et il V fait une chaleur, à Vichv î
— Surtout cette année, opinait M"'^ Frémaux.
— Aussi, pour les quinze jours que j'ai d" vacances, j'ai préféré en venir passer huit avec vous.... Moi, j'aime ça, le bord de Teau.
A quoi la grosse Lalie :
— Et encore tu n'as rien vul C'est à l'heure du bain qu'il faut voir Sailour. Alors, ça s'anime et ça grouille : il y a une famille sur chaque ponton, et des femmes et des hommes et des enfants, qui en maillot, qui en caleçon. On peut dire que tout 1 pays trempe dans la rivière, et tous les canotiers dans leurs skiiïs, dans leurs yoles et leurs chaloupes à vapeur. On peut dire qu'il en sort de tous les garages et qu'on en voit du linge et du beau alors! Car nous avons d'ia cocotte huppée dans le pays I
— Oui, de la grenouille de choix, comme dit iVrislide Bruant dans sa chanson du Bois de Boulogne.
M. Frémaux citait ses auteurs.
— Et puis, tu sais, Xinie, reprenait la grosse dame, comme ça jusqu'à huit heures du soir, car, à six heures, c'est le retour des maris. Le train les ramène de Paris, eux. les frères, les fils
•-'12 B0RD.'5 JjL MAHNE
et les petits cousins aussi et les amis de nos amis, et, dame 1 quand on a sué toute la sainte journée, par la température qu'il fait, dans un bureau ou dans un atelier, tu penses si on est pressé de piquer une tète et de se rafraîchir le poil. Y en a qui ne se mettent pas à table avant neuf heures, et tout c'monde-là dîne dehors, installé comme nous sur la terrasse ou sous la tonnelle, car ce soir nous dînerons au jardin, Ninie. Pour déjeuner nous aurions eu trop chaud : on est mieux dans la maison ; et que tu vas t'amuser, ça je te le promets! ça fourmille tant dans l'eau et sur les berges, que tu dirais une fête foraine. Ah I oui, qu'tu vas en voir, de ces gros pères en bras de chemise et de ces grands dadais en costume de bain, les jambes en manches de veste et plus plats que des limandes. Moi, j'sais pas si t'es d'mon avis, ?sinie. mais j'trouve rien de plus laid qu'un homme en caleçon de bain.
W^^ iXinie consultée ébauchait une moue dubitative : la bonne venait d'apporter un saladier de framboises, la conversation déviait et tombait sur les ressources deSailour. Les primeurs y étaient hors de prix à cause du voisinage de Paris, le poisson seul était abordable et encore le srand
LES VACA>'Cr:S DE NINIE 213
nombre de restaurants,— il s'en ouvrait tous les jours de nouveaux, — faisait joliment monter le cours.
]\r" Ninie Fantou, arrivée du matin même chez ses amis Frémaux et encore toute étourdie du vovage, n'écoutait plus la grosse Lalie. Accablée parla chaleur, préoccupée parla digestion un peu pénible de la salade de tomates et de trop de framboises, elle songeait à sa malle qu'elle n'avait pas encore ouverte et, les idées un peu confuses, se demandait laquelle de ses robes claires elle arborerait à cinq heures pour cmotionner les berges de Sailour.
— Toi, Ninie, tu es une petite rosse. Tu n'me feras pas croire que tu n'cherches pas à aguicher le fils de nos voisins.
— Ce grand imbécile qui nage avec une bouée tenue au bout d'une corde par sa mère? Tu es folle, Lalie, une andouille de cette grandeur-là !
— L'andouille n'est pas si mal que cela. Le fils Taupin est beau garçon, mais pour une andouille, ça, c'en est une et une vraie : mais j'te connais. C'est parce qu'il est encore neuf, qu'il l'a donné dans l'œil.
'2[i BORDS DE MARNE
— Dans l'œil, à moi !
— Oui, ma petite ?sinie, ça t'amuserait de déniaiser ce grand coquebin. J'ai eu tort de te dire qu'il l'avait encore.
— Ce grand s'rin couvé par sa mère I Mais Edmond est cent fois mieux.
— Mais Edmond est un moineau qui n'a pas attendu l'âge pour f... le camp du nid. Tu es vicieuse et ça t'amuserait, je suis sûre, d'effarer cette pauv'M"""^ Taupin.
— Ça, peut-être.
— Tu vois bien. C'est la troisième robe que tu mets depuis avant-hier : une bleue le jour de ton arrivée, une écrue le lendemain 'je les ai comptées) et aujourd'hui te voilà en blanc comme une mariée. Tu ne fais pas tous ces frais-là pour rien. J'vais te dire une chose, ]\inie, nous sommes très bien. nous, avec nos voisins et çti m'ennuierait beaucoup d'avoir des difficultés avec les Taupin à cause dune personne qui serait descendue chez nous ; ça contrarierait surtout M. Frémaux. J'espère que notre toit t'est sacré. Xinie. Aussi promets-le-moi. plus de coquetterie de ce côté-là... hein ?
M"'- ^inie Fantou. rose comme une cerise
LES VACANCES DE NLME 2lb
anglaise, dans un corsage échancré de linon et de guipure d'Irlande, se mordait leslèvres. Il y eut un silence. Les deux femmes causaient, assises à l'ombre d'une véranda tendue de nattes. Un jet d'eau fusait et retombait en pluie sur une grosse boule argentée, soutenue par une faune de terre cuite ; une imperceptible fraîcheur faisait frémir le feuillage crispé des arbres. Dehors, la route poussiéreuse brûlait ; tout à coup on sonnait à la grille : la bonne traversait en courant la pelouse et revenait effarée :
— Madame, c'est M. Aristide Taupin.
— M. Taupin...
— J'm'en vais, faisait M^'^ Ninie, je n'veux pas que tu croies que j'fais de Tœil à ton voisin.
Et, toute blonde, dans la clarté verte des feuilles, la jeune femme se retirait.
— N'empêche que tout cela est très désagréable !
Cette fois, c'était M. Frémaux qui, dans l'intimité de la chambre nuptiale, tout en pliant soigneusement ses chaussettes, chapitrait M''"' Frémaux effondrée en camisole dans un large fauteuil de jonc japonais. Le couple avait éteint
216 BORDS Di: MARNi:
la lampe à cause des moustiques, et, tout en allant et venant dans la chambre obscure, les pieds nus, vêtu d'un seul caleçon et d'un gilet de flanelle ^rapport à la chaleur,. M. Frémaux entretenait de ses soupçons fondés la stupeur grandissante de sa légitime.
— Toi, tu es aveugle, tu ne t'aperçois de rien! on cambriolerait devant toi la maison, tu n'y verrais que du feu. Mais ça saute aux yeux, que le fils Taupin est mordu pour elle.
— Le fils Taupin I
— Aristide lui-même. Ah 1 elle n'a pas perdu son temps, la mâtine. Il n'y a pas six jours qu'elle est ici.
— Oh ! pour deux ou trois fois qu'il est venu nous demander des graines.
— Des graines ! de la graine de maïs, une plante qui ne pousse que chez toi.
— Maxime !
— Quand je te dis qu'on les a vus tous les deux ensemble au hal des Chèvres.
— Au hal des Chèvres ! M. Taupin. Il n'a pas dansé ?
— Est-ce que j' te dis qu'ils ont dansé ? Je t'ai dit qu'on les avait rencontrés. De là, ils ont été
LES VACA^sGES DE NIME 217
se promener dans le petit Lois... et, l'autre jour, quand iSinie est allée à Paris, soi-disant rappelée par sa patronne, je ne sais quelle histoire de modèle à laquelle nous n^avons rien compris, ils sont revenus ensemble par le même train.
— Par le même train ! M™^ Taupin n'en sait rien, j'espère ?
— Elle n'en savait rien ce matin, elle le sait peut-être ce soir. En tout cas, elle le saura demain : on ne parle que d'ça sur la berge. Un garçon qui avant n'avait jamais regardé une femme, tu penses?
— Je vois.
— Et tu devines ce que Ton dit. Ah I nous sommes dans de beaux draps vis-à-vis des Taupin. Ça nous apprendra à recevoir des traînées chez nous.
P — Oh ! Maxime !
— Enfin Ninie n'est pas mariée. Elle vit avec Edmond depuis cinq ans.
— C'est vrai.
— Et Edmond n'est pas son premier.
— Oh ! mon ami, mais nous-mêmes, nous avons vécu longtemps ensemble et quand je t'ai connu...
— Oui, mais moi, je faisais un métier honorable. J'étais déjà dans les assurances et Edmond joue aux courses, et avec quel argent?
— Mais il est employé chez un bookmaker, tu le sais comme moi.
— A quatre cents francs par mois et il paie des difl'érences de quinze louis, de vingt-cinq parfois et plus î avec quel argent I dis, réponds î celui de Ninieî
— Oii vas-tu chercher ça ■?
— Et puis tu sais aussi bien que moi les bruits qui ont couru. Edmond était Tami chéri, mais il yen avait un autre, un gros boursier, qui venait chercher Ninie, deux ou trois fois la semaine, à la sortie de sa maison de la rue de la Paix.
— Oh I des propos de camarades envieuses I Ninie est très jolie, elle est élégante...
— Trop élégante ! Et puis, moi, ces gens de courses qui n'ont pas d'argent à eux, ça ne m'a jamais rien dit et puis, veux-tu mon avis ? Tu as la langue trop longue, ma femme. Tu as eu tort de dire à ton amie, M''" Fantou, que les Taupin avaient du bien et je crains que dans tout ceci on en veuille surtout à Tarèrent de nos voisins.
LES VACANCES DE MME ■2i\^
Le gravier d'une allée criait sous des pas, on marchait dans le jardin. M. Frémaux se risquait sur le balcon. Une silhouette blanche s'ébauchait, escortée d'une ombre noire, dans le clair-obscur des feuillages immobiles ; une voix suppliait, balbutiait, à demi sombrée, ardente: puis, c'était un bruit de soie froissée que des mains défendaient contre d'autres mains.
— Alors vous ne m'aimez pas?
— Si, je vous aime, mais je ne veux pas tromper mon amant. Si vous m'aimez, enlevezmoi !
— Vous partiriez?
— Je partirai.
— La gueuse !
Un petit cri et un envol de peignoir, et le silence et le clair de lune emplissaient seuls la solitude du jardin.
— Eh bien ! qu'en dis-tu?
— Les bras m'en tombent.
— Et alors qu'allons-nous faire ?
Et devant le mutisme écrasé de sa femme :
— Eh bien ! moi, je sais bien ce que je vais faire. Je vais télégraphier à Edmond, à Vichy. Je ne veux pas qu'on prenne ma maison pour un...
La même nuit, à une heure du malin, j^|iie ]\-inie Fantou, attablée devant un petit bureau, cachetait soigneusement les quatre pages d'une longue lettre à l'adresse ci-jointe :
Monsii'itr Edmond FAGXIER
Hôtel de Marseille
Vie /il/.
La lettre se terminait ainsi:
Tu peux annver maintenant^ mon ehéri, cest fait, le poisso?i est dans la nasse. Tu ne me trouveras lûus chez ces bons Frémaux dont je vois inonter tous les jours l'honnête indignution. fai joué serré, tu peux complimenter ta femme. C'est chez la mère quil faudra faire la grande scène et sortir le grand jeu de la fureur, de la « vingince »... serinents trahis, amant outragé, le revolver et tout le tremblement. Cest une vieille ptoule que tu trouveras toute érupée d'avoir couvé un canard. Elle casquer a jusqu'à vingt sacs pour qu'on lui rende son enfant... « Mon enfant, rendez-moi 77ion enfant I »
Demain, je serai la maîtresse de M. Aristide
Taifpin, )7iais dans deux ans nous aurons une villa au hord de F eau et nous n'aurons pas besoin de celle des autres pour pêcher le goujon. Je naime que toi et t'embrasse sur ta nuque ^ sur tes moustaches, sur tes lèvres aussi, partout où tu sens bon.
XlME .
Xous descendions le fleuve au bruit rythmé des avirons ; nous venions de quitter le petit bras et les hauts ombrages de ses villas. Nous filions maintenant entre des berges plates avec, à droite, l'infîni de tristes plaines semées de maisres bouquets d'arbres. C'était à «auche la poussière d'une route longeant le bord de l'eau, route déshonorée de baraquements en planches, garages et guinguettes et même de cheminées d'usines voisinant avec d'hétéroclites chalets en bois ; des noms prétentieux en décoraient les grilles : ChaUt Primevère, Villa Fleur, Le Paradis des Oiseaux ; paysage d'une laideur suburbaine qu'aggravait encore l'odeur forte de la rivière surchauffée et Taveuglante réverbération du soleil.
Cuit et recuit par le grand air, la face cou-
LE JOCG 223
leur de brique, un batelier s'escrimait en face de nous, l'œil puéril sous ses sourcils blanchâtres, la chemise ouverte sur un poitrail velu dégoulinant de sueur.
— Ça tape dur, monsieur, hein I
Polard, assis à côté de moi, ne relevait même pas le propos.
Je l'avais rencontré la veille, en rùdant au hasard des berges, dans un des bals qui pullulent entre Marville et Sailour. Chassé de Paris par la chaleur de cet atTreux été, Polard s'était offert quelques jours de villégiature. C'est la plus canaille et la plus laide qui l'avait séduit ; relents de fritures, échos de firuinç^uettes et tiédeur odorante des guinches, où se trémousse et s'exténue d'étreintes une jeune humanité malpropre; tout cela parlait au cœur et aux sens de ce parfait enfant des faubourgs.
Né entre Ménilmontant et la Yillette, fils d'un ébéniste et d'une femme de ménage, Polard avait dans le sang l'air et la boue de Paris; il en avait la nostalgie même à Asnières, et il fallait cette canicule implacable pour l'avoir décidé à quitter la ville.
Je le connaissais de longue date, je l'avais
toujours connu exerçant strictement les métiers les plus vagues.
Des couloirs de Y Evénement, où j'avais remarqué sa mine éveillée et gouailleuse, comme l'intarissable esprit d'à-propos de son bagout, je l'avais retrouvé marchand de journaux, puis de billets, camelot, commis de bookmaker aux courses et même secrétaire de journalistes de sport: mais, débrouillard comme pas un, Polard était plus souvent patron qu'employé et, quand il exerçait un de ces values métiers de la rue que traque avec tant d'acharnement la police, il dirigeait toujours les équipes et déployait de véritables ruses de chef de bande à passer, lui et les siens, à travers les agents; avec cela foncièrement honnête . ayant des condamnations et des casiers judiciaires l'instinctive horreur de l'hermine pour la tache : porté sur sa bouche, friand des bons morceaux, pas buveur pour un sou. sensible au bien-être, mais aimant sa liberté avant tout, une espèce de bohème méthodique. Polard, ayant eu les pires fréquentations, était aussi ferré qu'un policier sur les bas-fonds de Paris.
Ravi de la rencontre, j'avais invité Polard à
déjeuner pour le lendemain. Polard n'aurait pas été Polard s41 avait su résister à la matelote d'anguille et aux écrevisses à la bordelaise, renommée justifiée de mon auberge. >'ous avions arrosé le tout d'un joyeux vin blanc et, le café à peine bu, nous avions hêlé un marinier pour la légendaire partie de canot...
Les lignes foisonnaient dans ce coin de rivière ; tousles pêcheurs du pays semblaient s'y être donné rendez-vous: toute une flottille de barques et de bateaux plats s'essaimait là de place en place, chaque embarcation demeurait stationnaire, et sur chacune d'elles se profilait^ coiffée d'un chapeau cloche, la traditionnelle silhouette d'un pêcheur. La plupart étaient debout, la ligne à la main, mais d'autres avaient apporté des chaises et, confortablement assis en pleine rivière, observaient attentifs le flottement des bouchons. D'autres enfin péchaient, installés sur la pente des berges. Notre arrivée dérangeait à peine ce cénacle ; quelques têtes se levaient et des sourires complices répondaient à un petit salut de Polard.
— Tous les connaissez ? lui demandai-je.
— Parbleu, d'anciens copains, des barbeaux arrivés.
— Des barbeaux?
— Oui, des m..., et Polard lâchait le mot tout à trac ; c'est leur pays ici ; Marlespont est leur villégiature, poissons de mer en vacances en eau douce. Ce sont de bons garçons.
— Ah!...
— Et ils se la coulent douce. Ils ont, pour la plupart, leur femme en maison et ils n'ont madame sur le dos qu'une fois la semaine. Madame rapplique le dimanche ou le lundi, quelquefois les deux jours de suite, et ces jourslà, dame, ils peinent ferme. On promène la poule toute la journée en skiff. Ah ! on fait marcher les biceps et suer un peu les rames ; toutes les gigolettes sont folles du canot ; et puis, on va au bal, on flâne d'un établissement à un autre. Oh 1 il s'en avale ici, le lundi, des apéritifs. Et quand les bras sont fatigués, en avant les jarrets. Dans ce monde-là on aime encore la valse; et puis on se baigne et puis on picte et puis on dîne en famille, on s'envoie des douceurs. La plupart, ici, sont montés en ménage, installés en villa et on s'envoie des salades de tomates et des matelotes d'anofuilles et des fritures de soujons : ces messieurs ont fine bouche; et puis
après, quand on a bien sué, bien bâfré et bien bu, au dodo avec le petit homme, et la grasse matinée du lendemain matin. Non, ces messieurs ne chôment pas ces deux jours-là; il est vrai qu'ils se reposent tout le reste de la semaine. Cinq jours sur sept, ils n'ont qu'à lézarder au soleil. Madame est rentrée à Paris ; ils sont bien tranquilles, rien à faire qu'à soigner leurs fièvres.
— Et c'est madame qui paie?
— Comme de juste. D'ailleurs, vous me faites parler, monsieur Jacques. Vous en savez là-dessus aussi long que moi ; vous n'êtes pas sans les avoir remarquées depuis dix jours que vous êtes ici. Rien qu'à leurs peignoirs roses, à leurs tignasses jaunes et leurs poires maquillées, trop de rouge aux lèvres et les yeux noircis, ça se reconnaît tout de suite.
— Ahl ce sont d'heureux lurons, ils ont la vie belle ; et vous, Polard, vous n'enviez pas leur sort ?
— Moi ! — et les yeux du camelot s'illuminaient, bleus comme une flamme d'alcool, moi, envier celte vie-là! moi. être aux ordres et aux
caprices, aux oui et aux non d'une gothon; moi, manger d'ce pain-là : me faire engraisser par une femme, quand j'ai mon intelligence d'homme, mes deux mains et mes deux jambes; mais vous n'm'avez pas regardé, monsieur Jacques; mes bras ne sont pas des nageoires et puis, moi, dépendre d'une poule ! Ah! came r'tournerait le sang. Une femme me commander, à moi!
— Mais vous m'étonnez, Polard. Je croyais que ces messieurs étaient les maîtres.
— Les maîtres, euxl Ils sont les chiens couchants de madame et ils obéissent au doigt et à l'œil. On ne connaît pas la vérité sur la vie des souteneurs. Autrefois, peut-être, avant la loi sur le vagabondage spécial, pouvaient-ils parler sec ; mais maintenant c'est madame qui commande et ferme, j'vous assure. C'est vrai que ce sont elles qui raquent, mais elles en ontpour leur argent. Tous ces pêcheurs que vous voyez là, il n'faudrait pas qu'il leur prenne l'idée d'aller faire un tour à Paris en l'absence de leurs femmes. La villa est louée à leur nom, mais il faut qu'ils la gardent; pas l'droit de se donner de l'air hors du patelin choisi. La balade pour ces dames, c'est le paillon. On leur met la ligne
à la main : « Et maintenant, mon chéri, guette Tgoujon. » Il faut qu'ils restent là à attendre le bon plaisir de la patronne, comme la patronne, là-bas, attend l'bon plaisir du client. On croit que c'est par amour qu'elles ont toutes un p'tit homme, non, c'est par vice, monsieur Jacques. C'est pour infliger à un homme toutes les avanies qu'elles avalent des autres, la revanche du métier, quoi! Une femme, c'est si criminel, c'est toujours plein d'idées de vengeance 1
— Polard, Polard, je crois que vous vous emballez.
— Je ne vous dis pas qu'il n'y en a pas de chipées; mais sur dix femmes y en a bien huit qui prennent un homme rien que pour ravaler l'màle : ça leur dilate la rate. Elles en voient de toutes les couleurs dans le métier; mais ce qu'elles se rattrapent, quand elles s'y mettent ! J'en ai entendu qui parlaient à leurs amants comme on n'parlerait pas à un chien, monsieur.
— Et eux supportent ça? Ce ne sont donc pas des hommes ?
— Ohî ils allongent parfois une gifle à la patronne, mais ils se rebecquètent tout de suite après. Oh iraient-ils, les pauvres? Allez, ce sont
des esclaves, ils sont Lieu matés et dressés. Quand on a tàté de la paresse, monsieur Jacques, c'est bien fini, on ne remonte plus le courant. Vn homme qui s'est laissé engraisser, autant dire un homme à la mer, coulé. C'est pour ça qu'il devient poisson.
— Mais...
— Il n'y a pas de mais, monsieur Jacques ; la plupart de ceux-là étaient de bons ouvriers, même des employés aux écritures. Par veulerie ils ont quitté leur métier, car c'est toujours la première chose qu'elles exigent de vous, les matines, c'est quvous nfassicz plus rien pour être plus à leur dévotion. C'est comme ça qu'elles vous mettent sous leur dépendance. Quand on s'est laissé nourrir des années sans rien faire, allez donc reprendre un ancien métier; les poils vous ont poussé dans la main et personne n'a le cœur de s'ies arracher, les poils. Ceux-là. la femme les tient par la fainéantise, l'amour du bien-être, le dégoût du travail, un tas de lâchetés : c'est l'joug; mais y en a pour qui c'est encore pire. Parmi ces malheureux il y en a qui n'ont pas la conscience très nette. Sans parler des interdits d" séjour et d'ceux
qui ont an dossier, y en a qui ont commis des mauvais coups, cambriolages, monte-ea-Fair ou agents assommés et qui ont passé à travers la police. Ces coups-là, la femme les connaît toujours, parce que la première chose que fait une poule avisée, c'est d'faire jaspiner Thomme au lit : on babille toujours sur Toreiller, et les coups à la manque dans l'passé d'un homme, c'est autant d'atouts dans la main d'une femme. Une fois rancardé, y n'faut pas que le gonze bouge. Y n'peut plus élever la voix, celui-là qui a raconté ses affaires. Il sait c'qui l'attendrait s'il lui arrivait d'broncher : madame irait tout simplement le dénoncer à la Préfecture... Une tète de femme, ça sonne toujours la casserole, et, quand on lit dans les faits-divers des assassinats de ces dames, on n'sait pas combien ont payé pour avoir donné... Ah ! monsieur Jacques, y en a qui sont si criminelles qu'elles vous pousseraient à faire du vilain, rien qu'pour avoir barre sur vous après et vous tenir dans leurs petites menottes, vous, un gars costeau, encore honnête la veille, à leur convenance, pieds et poings liés.
— Mordieu I quelle misogynie! Polard, je ne
VOUS savais pas cette haine féroce du beau sexe.
— Ça n'est qu'trop vrai, allez, monsieur! moi. qui suis dans Tpays, je peux vous dire que monsieur vous a dit la vraie vérité.
Le batelier venait de lâcher ses rames. Lui aussi donnait son avis et corroborait les théories de Polard de son expérience.
Le camelot reprenait :
— C'est que je suis payé pour les connaître. Si j'avais voulu, moi aussi, j'en aurais mangé. On n'est pas joli, joli, mais quand j'avais vingtcinq ans, faut croire que j'avais une frimousse qui leur revenait. J'ai peut-être eu pour ma p^ire plus de gonzesses qu'un banquier n'en a jamais eues pour sa belle galette, et des jeunes', des jolies, des rupines et avec qui j'n'ai jamais casqué.
Parmi celles-là (j'étais alors pointeur pour un bookmaker et j 'faisais les champs de courses) y en avait une qui voulait absolument se mettre en ménage avec moi. J'y consentais ; mais, après une bordée de huit jours, j'iui déclarais que j'allais reprendre mon travail et r'tourner chez mon patron. Ça n'faisait pas son affaire. La voilà qui
pleure: <^ Je l'aimais donc pas ! pourquoi n'voulais-je pas rester avec elle puisqu'elle en gagnait assez pour deux ! etc., etc. )>. et tout ce qu'elles (lisent dans ce cas-là. J'iui réponds non. « Yat'en, qu'elle m'dit alors, j t'ai assez vu. » Huit jours après, elle était dans mon cinquième à me d'mander pardon, à m'faire des excuses. « Fallait que j' revienne, j'étais sa vie, elle n'pouvait pas s' passer de moi. » Je cédais. Entre temps, j'avais gagné pas mal aux courses et j'm'étais frusqué à neuf; j'avais même acheté une paire de bottines de quarante francs. Ces bottines-là lui tiraient Tœil. Nous étions descendus déjeuner chez l'marchand de vin. « Comme t'es nippé, m'dit-elle ; t'as donc dévalisé quelqu'un ? w « — Tu n'es pas folle, quej' lui réponds, tu sais qui je suis. )) Alors, elle, avec un mauvais rire : « Va, on sait ce qu' l'on sait, tu es comme les autres. » Et voilà qu'elle me dévide tout un chapelet de cambriolages, d'attaques nocturnes et de batteries d'agents, qu'on aurait dit qu'elle récitait les faits-divers d'un journal. « — Toi, t'as trop de vice pour moi, ma ptite, «etje m'ievais, la plantant là, oubliant, il est vrai, d'payer l'addition.
Le lendemain, la police était chez moi. Ma prothon avait porté plainte. J' l'avais lâchée en lui emportant un porte-monnaie contenant deux cents francs, plus une broche et une paire de boucles d'oreille: une valeur de cinq cents francs en tout. Heureusement que j'travaillais. J'pus donner un alibi. Quant aux boucles d'oreilles, la broche et le porte-monnaie, on retrouvait l'tout dans la paillasse à madame. Elle m'avait chargé, accusé par méchanceté et rien que des menteries ; mais j'en fis pas moins huit jours de prévention et j'passai. j'vous le jure, un mauvais quart d'heure à l'instruction, chez le juge. Sans compter qu'avec un autre patron je perdais ma place, et c'est bien là-dessus qu'elle comptait, la gueuse.
Voilà les femmes !
CHEZ GUILLOURY
Il y a huit ou dix ans, quand, bien portant encore et travaillé par je ne sais quelle curiosité malsaine, je fréquentais les berges du Point-du- Jour, attiré là par le pittoresque des types rencontrés et, je Tavoue, par le péril même des promiscuités louches, entre tant de mauvaises connaissances je fis celle d'un assez curieux personnage. Ancien souteneur ou lutteur de foire aujourd'hui rangé des voitures et établi à son compte aubergiste-cabaretier, cet homme, à la face d'apoplexie, au biceps d'athlète, jovial et rond comme une pomme, avait demandé à me connaître : la commission me fut transmise par le marinier même, qui devant lui aA'ait prononcé mon nom. Guilloury, ajoutait le commissionnaire, vendait des meubles anciens : il avait une commode Louis XVI, des
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flambeaux Empire et une pendule que des messieurs de Paris étaient venus voir, et puis des livres rares : bref, un tas de bibelots et Ton me savait amateur.
Une après-midi de paresse, je me laissai conduire chez Guilloury. Oh ! Timpression de cette première visite, par une terne journée de novembre, dans cette auberge du bord de l'eau, ce bord de l'eau sinistre avec ses guinguettes à l'abandon, ses gymnases démantibulés et cette débandade de baraquements à demi efTondrés, anciens bals de rôdeurs et guinches à tonnelles, que le printemps fait pousser autour des fortifications!
L'établissement Guilloury, situé à près de douze cents mètres du viaduc du Point-du-Jour, était une assez grande maison assise en contre-bas du chemin de halage ; au premier étage courait sur toute sa façade une lons^ue ^ralerie à iour où s'ouvraient des chambres, nids d'amour à l'heure ou à la nuit pour ces messieurs de Montmartre et de la Chapelle, les beaux lundis de printemps et d'été, quand les hospitalières maisons closes du Trône et de la rue Joubert laissent envoler leurs trôlées de donzelles. Oh!
CHEZ GUILLOLRY 239
il devait s'en passer de belles chez Guilloury ! Mais, ce jour-là, sous ce ciel de suie et la rouille de ses vig'nes vierges, l'établissement Guilloury et sa galerie à jour me firent l'efîet de l'auberge de Saltabadil. Un vrai coupe-gorge que ce cabaret isolé dans ce paysage d'hiver, au bord de ce fleuve aux eaux plombées avec, pour horizon, les saules dépouillés de Tîle des Vaches et, plus loin, les cheminées d'usines dissy.
Quand nous y arrivâmes, deux terrassiers crottés jusqu'aux épaules buvaient au comptoir dans une vaste salle encombrée de tables et de bancs de jardin : une assez jolie femme pâle, émaciée, touchante de cette joliesse maladive de tant de Parisiennes, y trônait, enveloppée de lainasres. Mon sruide avant décliné mon nom. la jeune femme, soudain toute rose, sortait du comptoir pour aller au seuil de la cuisine appeler Guilloury.
Il m'alla tout de suite, ce cabaretier du bord de l'eau, avec sa grosse face réjouie, sa large bouche fendue jusqu'aux oreilles et le ballonnement de son ventre et de ses joues qui en faisaient comme un énorme poussah. Il vint à moi, les mains tendues, comme une vieille connais-
sance. me chatouilla délicatement l'amour-propre en m'avouant suivre tous mes articles, et m'emmenait aussitôt voir ses meubles ancien*s, ses curiosités. La commode était hideuse et les flambeaux un «rrossier surmoulaire. mais les livres, imprimés les uns sur chine, les autres sur vélin, avaient les plus belles reliures et, gaufrés au petit fer, ornés de précieux frontispices, constituaient des éditions fort rares. Mais Guilloury ne les vendait pas. A aucun prix il n'aurait consenti à s'en défaire ; il avait pour ses bouquins un amour d'avare et de bibliophile, et c'est avec un tremblement dans les mains qu'il me faisait admirer les fers d'un exemplaire des Fleurs du mal, première édition de Poulet- Malassis, et trois fantastiques eaux-fortes inédites de Tony Johannot pour illustrer Gaspard de la Xiàt ; car, à ma grande surprise, ce cabaretier-brocanteur était un littéraire. Autrefois tout au début de sa caiTière, avant de rouler dans je ne sais quels invraisemblables et équivoques métiers, il avait été commis de librairie et, qui mieux est, le premier commis de Poulet-Malassis, l'éditeur des romantiques . Guilloury avait connu familièrement Charles Baudelaire, et
CHEZ GUILLOURY 541
Gérard de Nerval ; il avait fréquenté IhùtelPimodan avec Théophile Gauthier, pris part aux fameuses débauches d'opium du cénacle des Jeune France, visité, au lendemain de la mort de Gérard de Xerval. cette ruelle infâme de la Grosse- Lanterne et le bouge où le poète fut trouvé pendu, et abondait sur les hommes de cette époque en détails et en anecdotes du plus captivant intérêt.
Particularités de caractère et de costume, traits de mœurs et manies sur les personnages qu'il avait fréquentés et connus, ce Guillourv était une source intarissable. Je me liai spontanément avec ce gros homme plein de souvenirs et qui parlait de ses morts avec une tendresse et un orgueil vraiment touchants. Le temps, qu'il avait passé dans la librairie, était pour lui la belle époque de sa vie et il ne se lassait jamais de la raconter. Je me mis à fréquenter assez assidûment, ma foi, le cabaret du bord de l'eau.
L'établissement Guillourv ! Que de bonnes journées jV ai passées, l'œil un peu vague, attablé devant certain petit vin blanc aigre et suret comme du chasselas trop vert, tandis qu'infa-
tiofablement Gaillourv, tout gaillard au souvenir de ses belles années, me dévidait le fil de ses histoires I M""" Guilloury. fine, attentive, m'encoura£:eait d'un bon sourire du fond de son comptoir... M"'- Guilloury I Elle ne l'était pas encore, mais devait le devenir bientôt pour légitimer la naissance de deux marmots râblés etmembrus, comme leur père, avec la même tète drolatique de poussah.
Mais, à la vérité, si je m'étais pris d'amitié pour ce couple de déclassés, je goûtais beaucoup moins les habitués de l'établissement et surtout la clientèle du lundi. Les jours ordinaires, cela passait encore : c'étaient des terrassiers, des charretiers engagés sur le chemin de halage, des ouvriers retour de leur fabrique et des mariniers du bord de leau, un peu chapardeurs, un peu pillards même et qui faisaient volontiers des feux de joie avec les embarcations trouvées à la dérive, mais bons garçons au demeurant; et puis l'eau douce a ses pirates.
Mais le lundi, mon Dieu ! qtiel public de bagne et de maison centrale, quand tout Montmartre et tout Saint-Ouen descendaient en masse faire la fête dans les guinguettes de Billancourt et que
CHEZ GUILLOURY ^43
boockmakers, marchands de billets, bonneteurs et cambrioleurs même venaient, bruyants et boulant des épaules, s'installer en maîtres sous les tonnelles de Guilloury! En face, dans l'île des Vaches, tout Grenelle et Montparnasse, vestes de toiles et cottes de velours, valsaient aux sons vinaigrés d'une musique phtisique ; les danseuses y étaient en taille et en cheveux. Chez Guilloury, au contraire, c'étaient les robes de soie et les chapeaux hérissés de bouquets des pensionnaires des maisons closes, des danseuses de bals publics à la mode, des célèbres et des patentées comme la Môme Chester ou la Matlue; toutes, ce jour-là, parties de leur meublé, le cœur à la tendresse et le porte-monnaie garni, en veine d'aimer un beau petit homme... Et, le soir, c'était chez Guilloury des refrains de café-concert beuglés à voix d'ivrognes, des bruits de bouchons de Champagne, de vaisselle brisée, de jupes qu'on froisse et des cris de femmes qu'on viole, et quelquefois, plus avant dans la nuit, des hurlements de bète égorgée et des coups de couteau.
(( Vous finirez par vous faire assassiner, répétais-je sans cesse à Guilloury, un de vos clients
VOUS* plantera un soir son eustache dans le basventre et, n-i, ni. ce sera fini des franches lippées et des beuveries que vous aimez tant, mon pauvre vieux»; car j'affectais en lui parlant le jargon moyenâgeux des Contes drolatiques, dont Guilloury était entiché ; mais lui secouait ses larges épaules : « Moi, pas de danger! Ce sont tous des poteaux, des aminches. Ils se feraient découdre plutôt que de loucher à un poil de ma peau. Oij iraient-ils, d'abord, si la cambuse était fermée ? C'est pour eux la maison du bon Dieu, que l'établissement Guilloury. L'endroit est sûr comme une chapelle et, grâce à Dieu, je n'ai jamais eu de descente chez moi. Je ne trinque pas avec la renïfe ^ et on n'a jamais mangé le morceau au cabaret de V Eperon d'or; les camarades le savent bien. Aussi je suis sacré pour eux, comme vous Tètes aussi, vous, monsieur Jean, parce qu'on vous a vu chez moi et avec moi, qu'on vous sait un bon fieu et un ami, quoique un peu jaspineur par métier. Mais vous ne travaillez pas chez le bavard -, comme un tas de vos copains, et vous, vous pouvez vadrouiller
' r.î police.
- l.e juge d'instruction.
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dans tout Paris et à Theure que vous voudrez, il ne vous arrivera jamais rien dans la soce \ Pour nous, vous n'êtes pas un pante-, et cette réputation-là, c'est comme si vous aviez l'anneau de Salomon au doigt. »
J'ai déjà dit que Guilioury avait de la littérature, et, tout fier de sa clientèle hétéroclite, il lui arrivait parfois de reprendre : « Et il en a passé chez moi pourtant , des célèbres et des fameux que la police a longtemps cherchés, et sans jamais mettre la main dessus, et il en passe encore! Ainsi, moi qui vous parle, j'ai eu l'honneur de servir et de loger souvent Eyraud, oui, Eyraud de l'affaire Gouffé et sa maîtresse, Gabrielle Bompard, une mâtine qui n'avait pas froid aux yeux, mais quasi-bossue, nouée, basse sur pattes, pas le genre de femme que j'aurais aimé, moi.
« Eyraud, comme vous savez, habitait Sèvres; il venait souvent avec Gabrielle manger une friture à Y Eperon et puis, dans la belle saison, il leur arrivait de coucher. Ils prenaient la chambre là, sur la galerie, celle qui domine la Seine.
' La compagnie.
- Bourgeois.
On eiî a une vue, là, le matin I Ah I oui, mon bon monsieur, que j'en ai vu défiler des types dans ma maison et que j'en sais, moi, des histoires I »
LE FTACRE
— Si vous n'avez jamais attrapé de horions au milieu de votre clientèle, vous m'avouerez bien pourtant avoir eu quelquefois le petit froid de la peur, disais-je à Guilloury un soir que, retenu par le ménage à dîner, nous causions tous les trois dans la cuisine de YEperon cVor. Ça ne se commande pas, ça, la peur.
— Moi, la frousse ? Jamais. Connais pas ça, la peur 1
Et Guilloury se carrait dans l'orgueil de ses larges épaules. Je me tournai vers lajolieM"''^ Guilloury en train de dodeliner un des petits Guilloury sur ses genoux.
— Et vous, madame, nerveuse et fine comme vous l'êtes, vous aimez cela les rixes et les couteaux tirés de vos beaux clients du lundi 1
— Plus souvent qu'un d'eux toucherait à ma
femme! s'érupait Guilloury. Ma femme, c'est pour eux comme la Vierge pour les marins ; et les plus sales traînées (car il en vient ici, des fois. Il faut bien que tout le monde vive), les plus sales traînées, vous dis-je, monsieur Jean ^ des femmes, qui n'ont que Tordure dans la bouche, ne risquent jamais un mot devant Corisande.
Car elle s'appelait Corisande, comme une dame de beauté de la cour des Valois, la blonde et mélancolique M""^ Guilloury, et, si elle ne contredisait pas son mari, son sourire en disait long sur la soi-disant retenue desdonzelleset, tout en caressant de la main les cheveux de son enfant :
— Edmond dit vrai, monsieur. Nous recevons ici ce qu'il y a de plus crapule.
Et comme je m'inclinais flatté, elle haussait les épaules avec un joli clignement de paupières et poursuivait :
— Tout ce qu'il y a de plus crapule, je ne me fais aucune illusion là-dessus; et jo dois le dire, sacripants peut-être en dehors de chez nous, mais ici le cœur sur la main, bonne paye, jamais d'ardoises comme dans les crémeries d'ouvriers, et même des ésrards.
Et elle me désignait une gerbe de lilas blancs.