‹ L'Aryenne [par] Jean LorrainChapitre 13 sur 15 · UIT DE JA>'VIER · texte numérisé non relu

UIT DE JA>'VIER

sant, malgré lui, dans la rue de Spandaii, un sale balai entre les bras, au centre d'un millier de secrétaires Tussmann tourbillonnant autour de lui avec des balais pour danseuses.

— .Oui, je les adore et je m'en vante, répondais-je au maître de YEperon d'or. Où diable avez-vous déniché ce volume '^ Vous me le cédez, n'est-ce pas? Je vous Tacheté, c'est convenu. Le prix?

— A aucun, même pour vous. C'est une traduction introuvable, mais le volume reste à votre disposition et vous pouvez venir le lire tant qu'il vous plaira; mais vous êtes rouge et congestionné, mûr pour une attaque d'apoplexie.

I Assez causé comme cela avec le conseiller Crespel et le vieux Goppelius; ce sont là des personnages qu'il ne faut pas trop fréquenter, monsieur Jean; vous finiriez par voir des tètes de renard sur les épaules de vos amis, comme le secrétaire

f privé Tussmann lui-même, à moins que vous ne preniez ma servante pour une autruche, la gigantesque et fallacieuse autruche qui vient ouvrir la porte aux visiteurs et fait à la famille Mock épouvantée de si belles révérences dans le

F Docteur Cinabre.

280 BORDS DE SEINi:

— Ah I ce Docteur Cinabre, m'écriai-je quel chef-cCœuvre^ quel imprévu dans le fantastique! Cet Hoffmann est le vrai maître du cauchemar. Ln mot, un détail dans l'histoire la plus simple, la plus naturelle et, boum! c'est comme le coup de gong- de la folie; on perd pied et on tombe dans le surnaturel. Ainsi cette autruche du Docteur Cinabre venant ouvrir la porte et introduisant froidement chez son maître l'ahurissement des visiteurs, moi je trouve cela tout bêtement merveilleux.

— Et que vous avez raison, monsieur Jean! En fait de cauchemar, cela est du plus fin et du meilleur, mais il n'y a pas besoin d'aller chercher si loin pour trouver de l'étrange et du surnaturel. Ce buveur de chopes qu'était Hoffmann était servi par la plus belle imagination, j'vous le concède, mais il était aussi bien aidé par les circonstances. Dans le décor emfumé de ces vieilles brasseries d'Heidelberg, au milieu de toutes ces figures quasi grimaçantes de conseillers à perruques, vêtus à la mode du siècle dernier, les effarantes silhouettes de V Orfèvre et de YHomme au sable s'imposaient presque à ses veux hallucinés. Hoffmann était srrand buveur,

NUIT DE JANVIER iSl

VOUS le savez, plus grand fumeur encore, et nul doute que la nuit, à la sortie des brasseries où il s'attardait, le cerveau brouillé de fumée de tabac et de bière anglaise, il n'ait fait les plus mystérieuses rencontres par ces rues moyenâgeuses et quasi fantastiques de Spandauet d'Heidelberg. Avez-vous remarqué avec quelle espèce de hantise, dans la plupart de ses contes, il revient à ces scènes nocturnes d'auberges? C'est toujours là que ses héros rencontrent les équivoques personnages à transformations subites, qui désormais s'attachent à leurs pas et ne le quittent plus.

C'est en sortant d'un café, où il avait coutume de passer la soirée, que le secrétaire privé Tussmann aborde le terrible Léonard. C'est dans une taverne, où l'étranger l'emmène souper, qu'il assiste aux effrayantes jongleries du vieux juif et de r Orfèvre ; et dans le Reflet perdu enfin, c'est en sortant d'un bal, dans le bouge de maître Thiermann, qu'HofTman lui-même fait la connaissance, entre une chope et une pipe de tabac, du général SouwarofT, l'homme au reflet perdu, et de ce pauvre Spicken, l'homme qui a vendu son ombre; et cela se passe toujours entre onze heures et

minuit, après boire, par des nuits sans lune, toutes secouées de rafales et de cris de girouettes glapissant sur les toits, comme des chats en fureur.

« Mais ces apparitions inexplicables, inexpliquées et terrifiantes, les nuits de Paris moderne en sont pleines, et Dieu sait pourtant que le décor n'y prête guère avec nos rues larges, tirées au cordeau, éclairées au gaz et à Télectricité. Mais bah ! une imagination un peu vive, la surexcitation d'un bon dîner, quelques souvenirs de lectures aidant, l'incident le plus futile en apparence, et l'homme le mieux équilibré, le plus sain de corps et desprit, Guilloury lui-même devient visionnaire.

— Comment vous-même, mon bon Guilloury î

- — Moi-même, et j'ai une aventure dont le conteur Hoffmann aurait fait son profit, et elle m'est bien personnelle et j'y ai songé bien souvent depuis. Il y avait autre chose qu'un hasard dans ce que j'ai vu cette nuit-là; c'était quasi comme une révélation d'outre-tombe: lesg-ens du métier appellent ça une communication d'au delà. Or, la maison Guilloury ne fait pas commerce avec

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