‹ L'as de cœurChapitre 1 sur 2 · E. DENTU, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

E. DENTU, ÉDITEUR

Un mois s'était •passé ,jicipuislao^sp4rj[tioii de l'exempt

Larfaille. o :r :;-„

Le printemps naii5sait,:I^s;cl>QUcgeons des charmilles commençaient à &'ê];>sàl$>ûît, ;é{ le;» .petits oiseaux chantaient joyeusement dan» fes gi^àiîds arbres. Le clair soleil de mars dorait les toits pointus du vieux Paris ; le ciel était bleu, l'air était tiède. On sentait venir cette douce saison, ce rajeunissement de la nature que nos pères avaient si bien nommé : le renouveau.

En 1720, tout aussi bien que de nos jours, ces souffles printaniers agissaient puissamment sur les bourgeois de la grande ville et les poussaient à se répandre par les rues .

Aussi, ce matin-là, ne voyait-on partout que courtauds

de boutique endimanchés, promenant des fillvltes en courlesJLipes rayées, soldats auï gardes, flanqués de Margotons en caraco d'Indienne k fleurs, et montant vers les Porcherons avec ce gracieux déhanchement dont les tambours-majors ont perpétué jusqu'à nous la tradition. On rencontrait môme, de ci de là, quelques vénérables couples modestement vétua de serge et de futaine, qui s'en allaient humer les senteurs du quai de la Rlpée, tout comme les Espagnols de Madrid s'en vont, «n hiver, prendre le soleil à la Puerta del Sol. *

La rive gauche de la Seine, en ce temps-là, n'était pas, comme à présent, privée de divertissements populaires, et ses habitants n'étaient point obligés, pour s'amuser, de passer le Pont-Neuf ou le Pont-Royal, alors récemment construit. Les jours de fête, les rues y regorgeaient d'oisifs s'acheminant, qui vers l'enclos des Chartreux, où on jouait aux boules, qui vers la foire Saint-Oermain, où on jouait à toutes sortes de jeux., . ; ■ ......;

C'est pourquoi! p'^njoe bellè/jçîjr^jç-'fc 1^ semaine qui précédait le dimanche, de 1^, P^ssioq, nul ne s'étonna de voir sortir de l'hôteljda J'Jpjïi^qj.ei rémonter la rue Dauphine deux gentilq]ipHpie$ ^^ttaisaient de fort belle humeur. : .■*:.■■•./:*.,.:..:

' LeplusJGune de ces deux seigneurs était le comte de Horn, habillé avec recherche et portant haut la tête, comme toujours. L'autre, moins élégant et moins fier, était Laurent de Mille, qui, pour la circonstance, avait revêtu un costume d'officier réformé, moitié militaire, moitié civil.

Le comte et l'aventurier Piémontais, que la nature n'avait cependant point créés pour frayer ensemble, avaient l'air d'Être les meilleurs amis du monde. Ils causaient avec ■ une animation et une gaieté qui faisaient parfois retour-

iiBr les passants, émerveillés dé la braverie de ces fringants^ cavaliers.

— Ainsi, mon cher capitaine, disait M. de Horn, vous m'assurez que le coup se fera aux fêtes de Pâques ?

— Tout me le fait espérer, monsieui^ le comte, répondait Laurent de Mille. Le colonel me disait encore hier que le Régent^ aussitôt après la semaine sainte, ne naanquerait point de s'en aller visiter la marquise, qui vient de se mettre en retraite à Asnières.

— Oui, oui, elle est depuis deux jours dans sa petite maison du bord de l'eau.

— C'est bien cela. Oh î nous sommes exactement renseignés, et, pour avoir changé nos batteries, nous n'en sommes pas moins préparés à Tattaque. Au premier signal, tous nos hommes seront sur pied, et, comme nous n'avons plus d'indiscrétion à craindre, les choses ne tourneront point comme dans la carrière où vous passâtes une si mauvaise nuit.

— Je le souhaite, car je veux ma part de la revanche que Philippe nous doit. Mais ce que j'admire, c'est que vous ayez pu dépister si complètement les agents de d'Argenson, après notre mésaventure de la plaine de Vanves, qui les a tous dû mettre en éveil.

— On voit bien, monsieur le comte, que vous ne connaissez pas notre La Jonquière. C'est surtout après une bataille perdue qu'il fait des prodiges.

Dans le cas présent, par exemple, toute sa combinaison reposait sur la crédulité du Régent, auprès duquel il avait réussi à se faire passer pour le commandeur Baroni, vieux' camarade des guerres d'Italie et grand sorcier. Le Régent bavarde, comme vous savez; Dubois, plus fin que lui, prend ses mesures pour nous ramasser tous d'un même

coup de filet. Par bonheur, on nous avertit, et nous ne tombons point dans la nasse.

Que fait notre ami La Jonquière ? Vous croyez peut-être qu'il va poursuivre ses courses à travers Paris sous cent déguisements divers, persister à nous réunir chez ce vieil ours de Blanche-Barbe. Point. Il fait le mort.

Le commandeur italien doit être signalé à toutes les mouches du lieutenant de police, aussi bien que certains commissaires, certains sous - fermiers, certains gardesfrançaises de fantaisie. La Jonquière s'habille en moine mendiant, s'en va trouver le supérieur des pères Capucins du faubourg Saint-Jacques, lui persuade qu'il est envoyé par les Franciscains de Burgos pour recueillir des aumônes destinées à l'entretien de je ne sais quelle chapelle, et obtient la permission de séjourner au couvent et de quêter dans Paris.

Tous nos affiliés reçoivent l'ordre de se disperser, de vivre bourgeoisement et de se promener séparément tous

'*'' les jours à une certaine heure sur le Pont-Neuf, où dom

i^ Blas, le frère quêteur, passe quotidiennement avec son

Al. âne et ses besaces.

" — Bon, je comprends. Quand le moment sera venu, il

^■'- leur fera un signe...

— Et tous ces braves gens s'iront promener le soir aux alentours du bac d'Asnières. Ce n'est pas tout. Quelques indices ont donné à penser au colonel que le cabaret de Blanche-Barbe était devenu suspect aux exempts. Nous ne nous réunissons plus à VEpée-de-Bois, C'est tout au plus, si je vais rôder de ce côté-là, de temps en temps, à la brune, pour échanger un mot avec le tavernier, qui a conservé la louable habitude de fumer sa pipe, le soir, sur le seuil de sa porte.

,— Tout cela est supérieurement réglé, mon cher capitaine, et je suppose que vous-même, vous avez trouvé Je moyen de défier toutes les recherches.

— Moi, monsieur le comte, j'ai pris le rôle qui me convenait le mieux ; je suis chargé du ministère des affaires extérieures, ni plus ni moins que ce cuistre de Dubois au Palais-Royal. Ainsi , c'est moi qui ai mission , comme vous le savez, d'entretenir avec Votre Seigneurie des relations auxquelles nous attachons le plus grand prix. Par fortune, mon visage n'est point connu des mouches de d'Argenson. Je puis donc me promener librement, et j'ai pris gîte dans une bonne auberge, près de la porte Saint- Honoré, en me faisant passer pour un cadet de Provence qui vient solliciter, une compagnie.

— A merveille. Mais vous ne me parlez pas du chevalier du Terne de Grandpré.

— Oh! celui-là a mal tourné.

— Quoi ! il aurait passé à l'ennemi ?

— Non , pas précisément; mais c'est bien pis , il est amoureux.

— Oui, je me souviens, il est fou de cette fille qui vendait des fleurs autrefois, et qui, présentement, raccommode des bas dans le cul-de-sac de Venise. Mais que fait cela à la conspiration?

— Monsieur le comte, le colonel a coutume de dire que les femmes furent créées par le diable pour la perdition des hommes, et il a raison, Croiriez-vous que cette créature ayant disparu un beau soir, soit qu'elle ait été enlevée, soit qu'elle ait suivi de son plein gré un grand seigneur ou un traitant, ce pauvre chevalier en a perdu l'esprit et ne pense plus qu'à la retrouver. C'est à ce point qu'il néglige tous ses devoirs de conspirateur, et que

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nous ne le -voyons plus que très-rarement. U est allé se loger près de Thôpital général, où il s'imagine qu'oa a enfermé sa belle^ et c'est à peine s'il vient parfois confier ses chagrins à la mère de la petite, à dame Margot« qui a pris la chose plus à cœur que son peu tendre époux.

— C'est dommage, dit Horn. M. de Grandpré était bon gentilhomme et bon compagnon. J'aurais eu du plaisir à le voir à côté de moi quand nous chargerons l'escorte du Régent.

— Vous l'y verrez peut-être, monsieur le comtç, reprit vivement le Piémontais, car j'espère qu'il ne nous a pas tout à fait abandonnés, et que nous le retrouverons le jour de l'action. Mais, puisque vous me parlez de l'atta^ que du carrosse, il faut que je vous demande où est située exactement la petite maison que vous venez d'acquérir à Asnières.

— A cent pas de la Seine, presque en face du bac.

— Tout près de celle de madame de Parabère, alors. Et c'est là que je devrai aller vous avertir quand le moment sera venu d'en finir avec M. le Régent?

— C'est là.

— Mais, à partir de quel jour? car, si je ne me trompe, vous n'avez point encore quitté votre auberge pour vous établir ^dans votre nouvelle propriété.

— Très - prochainement. Après-demain , demain peutêtre. Je ne sais pas au juste.

— Vraiment? Excusez mon indiscrétion, mais je m'imagiiiais que, la marquise étant en retraite depuis deux jours, vous deviez être très-pressé d'habiter Asnières.

— Je le suis on ne peut plus, mordieu ! et si cela ne dépendait que de moi, et non du notaire qui m'a vendu cette

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bicoque... Imaginez, mon cher capitaine, que ce maître sot ne me veut point remettre les clefs avant que le prix de racquisition lui soit payé jusqu'au dernier sou, — • Voilà un notaire bien impertinent I

— Or, j'attends de l'argent que madame ma mère doit m'envoyer et qui n'arrive point, et pendant oe temps-là,, les jours s'écoulent, et la marquise... .

— La marquise s'ennuie, cela est certain. C'est pom** quoi, monsieur le comte, je crois que c'est le cas de procéder à l'application d'un des préceptes favoris du colonel. Il a coutume de dire que lorsqu'on manque d'argent, il faut -aller au jeu. Or, je connais à la foire Saint-Germain, où nous nous rendons de ce pas, une certaine banque de pharaon qui vous fournira, je l'espère, les quelques milliers de louis dont vous avez besoin.

— J'y compte bien, dit le comte d'un air sombre.

Le subtil Piémontais, Lorenzo de Mille, ne soupçonnait pas à quel point l'avis qu'il venait d'ouvrir agréait au comte de Hom. Il lui proposait de tenter la fortune, et depuis trois Ijours le comte pensait à demander au jeu l'argent dont il avait besoin pour payer l'achat de la petite maison d'Asnières.

C'est que le jeune gentilhomme que Mille croyait fort riche se trouvait, au contraire, dans le plus grand embarras. Il avait beau être de maison souveraine, il était cadet, réduit par conséquent à sa légitime, c'était le terme usité pour désigner ]a pension généralement assez médiocre que servait à ses frères le premier né d'une grande famille. Sa mère, il est vrai, veuve du prince de Hom et fille du prince de Ligne, jouissait d'un douaire considérable et prenait sur son revenu personnel de quoi remplir fréquemment la bourse d'un enfant qu'elle chérissait d'au-

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eol-étre, que le hasard de la naissance l'avait

traité que son aioé.

rent déjà, alors que le jeune capitaine Antoine-

Hom tentût garnison en Autriche, la bonne tait venue à son secours en payant ses dettes, à aximi lien- Emmanuel, chef actuel de leur mailes dettes n'étaient pas plus tôt payées qu'An- >h en faisait d'autres, et ses prodigalités menaer si loin, qu'on l'aTait fait revenir de Vienne

si fort ennuyé dans le manoir de ses ancêtres, antde fois menacé sa mère et son frère de faire e tÈte et de se sauver chez les Turcs, que, d'un «cord, ils avaient décidé de l'envoyer à Paris mois ou deux, afin de calmer cette fougue de

le, hëlasl avait été pire que le mal. Au lieu de chez le duo de Croi, chez le marquis de Crèquy it d'autres grands seigneurs de la cour de France t ses parents et qui l'eussent accueilli à bras oulieu de se faire présenter au Régent et au roi i naissance lui en donnait le droit, Antoine-Joit jeté à corps perdu dans la basse compagnie uche obscure.

outre avec le duc d'Orléans au bal de l'Opéra et ébauchée avec ia marquise de Parabëre étaient à les seuls épisodes avouables de cette existence et encore avaient-ils eu pour conséquence de le os la conspiration de La Jonquière.

anl, la dépense du jeune comte avait été effroyapauvre mère, fatiguée de subvenir sans cesse à rdements qu'elle déplorait, songeait sérieusement.

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à y mettre un terme en refusant les subsides que l'enfant prodigue ne se.lassait pas de demander. Elle venait même de se résoudre à envoyer à Paris un gentilhomme de sa maison pour le ramener en Flandre.

C'était la raison pour laquelle l'argent réclamé par le jeune et extravagant rejeton d'une race illustre tardait tant à venir, et ce retard le mettait dans l'impossibilité de conclure l'achat de cette petite maison, où la chauvesouris du bal masqué avait promis de venir se poser.

Depuis le premier billet parfumé que Liévin était venu lui apporter le jour où il traversait le Pont-Neuf, en compagnie du chevalier du Terne, la marquise lui en avait écrit deux autres encore plus significatifs. Le dernier laissait même percer un certain dépit du peu d'empressement que le comte paraissait mettre à devenir propriétaire dans le village d'Asnières. Les marquises ne connaissent point d'obstacles, et madame de Parabère surtout n'avait point accoutumé d'attendre.

Le comte cependant n'était pas coupable de négligence, <îar il était allé tout droit chez maître Grozat, notaire au Châtelet, pour lui donner ordre d'acheter à tout prix, et ledit maître Grozat avait promptement trouvé ce qu'il fallait à des aipoureux de qualité : une ravissante bonbonnière qu'un traitant ruiné par les actions du Mississipi avait fait construire et meubler pour une danseuse de l'Opéra, et qu'il consentait à vendre pour la modique somme de trente mille livres.

Par malheur, ces misérables trente mille livres, le comte de Horn ne les avait plus. De la grosse, très-grosse bourse que"' sa mère avait garnie à son départ, il lui restait une centaine de pistoles, à peine de quoi subvenir aux menues dépenses d'une campagne de galanterie.

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Il avait bien essayé de le prendre de trèâ-haut avec maître Crozat. Mais ce fut en vain quil fit sonner devant lui le crédit de sa famille et môme qu'il le menaça de lui couper les oreilles. L'intraitable tabellion tint ferme. Ses oreilles ne furent point coupées, mais elles restèrent sourdes à toute proposition d'accommodement.

Cependant) le temps marchait^ la réponse à une lettre pressant et les secours materiiels n'arrivaient point. Et madame de Parabère venait de s'établir à Asnières pour toute une semaine, et, faute de la petite maison, Horn allait manquer une occasion qui ne se représenterait plus.

Maître Crozat, qui retenait impitoyablement les clefs de ce paradis, ne se doutait pas des conséquences que de-* vait amener sa fidélité au devoir professionnel.

Laurent de Mille venait voir le comte de temps à autre pour tenir en haleine ses velléités de conspiration. Il arriva ce jour-là au moment le plus aigu de la crise morale par laquelle passait depuis un mois l'emporté gentilhomme, et on peut juger si la proposition qu'il lui fit de le mener au jeu fut bien accueillie.

C'était avec Je secret désir de courir les tripots que Horn avait prié le Piémontais de l'accompagner à la foire Saint-Germain et il avait eu bien soin do mettre dans sa poche les cent pistoles qui composaient, pour le présent, tout son avoir.

— Y a-t-il vraiment un jeu sérieux à cette foire? demanda-t-il.

— Je vous le promets, dit gravement le capitaine.

— C'est que je le veux gros.

— Vous l'aurez gros. Mon compatriote Razzetta met chaque matin deux rpille louis en banque et tient toute la journée contre tout venant.

— Deux mille louis> murmura le comte^ ce serait bien la somme qu'il me faudrait. Qui est ce Razzetta ?

*- Un Génois fort entreprenant qui vint ici Fan passé, et qui a obtenu du lieutenant de police l'autorisation d'établir un jeu public pendant toute la durée de la foire.

— Et vous dites qu'on peut lui gagner cinquante mille livres?

— Eh! eh! cela n'est pas précisément facile; mais enfin cela s'est vu. On prétend môme que mylord Stairs, ambassadeur d'Angleterre, lui a enlevé, au commencement du carême, six: mille pis toles en une seule séance.

— Et il ne triche pas, cet Italien ?

— Pour cela non. Ce serait contraire à son intérêt, puisque le jeu de pharaon donne à celui qui tient la banque un avantage mathématique, et puis, je le crois bon*, nête homme.

— Oh! bien, alors, nous dirons deux mots à ce brave Génois et à ses écus.

— Vous m'excuserez, monsieur le comte, si je garde en celte rencontre un silence prudent. Je suis pour le moment fort désargenté.

— Mais, moi, je suis en fonds, mon cher capitaine, dit Horn en faisant sonner son or dans sa poche, et, si je gagne, comme je l'espère bien, vous aurez votre part du bénéfice.

— Ma foi ! monsieur le comte, vous avez des façons d'agir qui font qu'on se jetterait au feu pour vous, et, si jamais vous avez besoin de mon épée... c'est la seule chose dont je puisse disposer, mais elle est bien à votre service.

— Merci, capitaine. Sommes-nous encore loin de cette bienheureuse foire?

Yoiià. Voyez UL-bas, devant nous, la première araques.

rusant, les deux promeneurs étaient arrivés a rue de Condë et de la rue de Quatre-Vents ait directement à une des faces des conslmctenait alors chaque année, du 3 février au es Rameaux, la foire la plus fréquentée de

lait un vaste emplacement dépendant de l'Ab- Germain des Prés et couvrait tout l'espace iourdliui entre la rue de Seine, la rue Saint- 'ue des Canettes et la rue du Four, nse terrain était sîUoané de voies bordées de tn planches, formant le carré autour d'un il, complanté de grands arbres. Les baraques alandées se trouvaient &, l'angle qui confinait roiornon.

là des bijoutiers, des marchandes de modes, les danseurs de corde, montreurs de marion- !e bêles curieuses et une foule d'autres com.irains. Il y avait même un opéra-comique qui icoup de monde et faisait souvent du tort à la ilienne. Mais la principale cause de la vogue i jouissait alors, c'était le jeu public qu'on y se après la mort de Louis XIV et qui y fut totemps de la Régence.

quarante ans plus tard, elle prit fiu, par suite e incendie qui, dans la nuit du IC au n mars una toutes les baraques, elle était déjà bien on ancienne splendeur.

) 17S0 fut peut-être celui oii elle brilla du plus i, par conséquent, on joua le plus cher, et les

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jours qui précédèrent la Semaine sainte furent certainement les plus animés de ce triomphant hiver.

Ce matin-là) les allées regorgeaient de curieux et d'acheteurs, poussant^ poussés, se bousculant et criant presque aussi fort que les bateleurs perchés sur leurs tréteaux. Les insti'uments de cuivre faisaient rage, les chanteurs en plein vent s'égosillaient à qui mieux mieux, les enfants braillaient. C'était un vacarme assourdissant et un tumulte inouï.

Laurent de Mille, qui connaissait la foire aussi bien et mieux que son Pater, guida son compagnon à travers le dédale des boutiques et l'amena devant une grande baraque construite avec plus de luxe que les autres, au fronton de laquelle s'étalait cette alléchante inscription :

Cinquante mille livres à gagner avec une pistole.

En dépit de cette enseigne pleine de promesses, la foule ne se pressait pas autour de Tautel élevé par le signor Razzetta à l'aveugle déesse Fortune.

A la foire Saint-Germain, les petits joueurs, beaucoup plus nombreux que les gros, préféraient des tripots ^molns brillants, où on n'avait pas la chance de gagner autant, mais aussi où on pouvait tenter le hasard avec un petit écu, voire même avec une pièce de quinze sous, car, en ce lieu privilégié, le vice était à la portée de toutes les ))ourses.

A la banque du Génois, le minimum de la mise étant d'une pistole, les clercs de procureur, les courtauds de boutique et les sergents recruteurs n'en approchaient guère. Mais en dehors de ces trois catégories, qui, avec les filous et les fîlles, formaient le public habituel de la foire, il y venait aussi bon nombre de jeunes seigneurs et d'étrangers de qualité, curieux de plaisirs populaires,

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et même quelques grandes dames , ravies de s'encanailler un peu.

Tout ce beau monde se serait cru déshonoré d'exposer ses louis ailleurs que chez l'illustre Razzetta. C'était dune par exception que, ce jour-là, chômait la partie de l'Italien.

Cet intéressant industriel attendait la pratique, assis derrière une table recouverte d'un tapis vert. Il avait à sa gauche des piles de louis et de doubles louis d'or symétriquement alignées, et des cartes à sa droite.

Tout cela était à portée de la main des passants. Point de grille; pas même de balustrade. C'était le jeu en boutique et en boutique ouverte.

Il est vrai que ce banquier en plein vent était flanqué de deux grands nègres, bizarrement accoutrés, et appuyés sur de grosses cannes très-propres à rompre les os du malavisé qui se serait permis de toucher au trésor.

Razzetta, d'ailleurs, était un personnage de basse mine, maigre et pâle, avec une figure fine ôt des yeux d'une vivacité inquiétante : un vrai type de sbire italien. Cet homme avait dû espionner jadis pour le compte des inquisiteurs d'Etat de la Sérénissime République de Venise.

Dès qu'il vit s'arrêter devant son étalage deux cavaliers de bonne apparence, il leur adressa un sourire gracieux et se leva en leur tendant, d'un air tout à fait engageant, deux petits paquets de cartes.

Cela s'appelait deux livrets, dans l'argot du pharaon.

Ce jeu, fort en vogue au XVIIÏ« siècle, et encore trèspratiqué de nos jours en Russie et dans le Levant, avait dû être inventé dans la ville des doges, où il était devenu presque une institution d'État, puisque les patriciens inscrits au Uvra d'Or, y jouissaient seuls du droit de )e iqiiler

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publiquement et en robe rouge. Il ressemblait assez 4 ce qu'on nomme aujourd'hui le lansquenet^ qui n'est pas du tout le lansquenet du temps de Louis XIV.

Chaque joueur étalait devant lui son Hvret et posait sa mise sur une ou plusieurs des treize cartes qui le composaient. Le banquier taillait, c'est-à-dire tirait, de deux grands jeux mêlés ensemble, les cartes l'une apr?;s l'autre. Deux cartes tirées successivement formaient un coup ; la première lui faisait gagner, la seconde faisait gagner au joueur l'argent exposé sur la carte correspondante dans le livret.Quand il amenait de suite deux cartes pareilles, il prenait la moitié de la mise, et, autre avantage, il ne payait pas la dernière carte gagnante de la taille. .

Ces détails, indispensables maintenant pour comprendre la marche de ce jeu démodé, Antoine- Joseph de Horn les connaissait à fond, car il n'était pas alors un gentilhomme qui ne sût sur le bout du doigt toutes les finesses du pharaon, et, de plus, il était né aussi joueur que s'il eût vu le jour sur les bords de la Garonne. Il prit donc son livret d'une main assurée et l'étala méthodiquement sur la table.

Laurent de Mille en lit autant du sien, mais c'était pour la forme, car il dit à Razzetta en touchant du doigt la poche de sa veste :

— Elle est vide, compère. C'est pourquoi aujourd'hui je ne serai qu'un ponte pour rire. Mais voilà mon ami qui, à lui tout seul, est de force à faire sauter la banque.

— A votre aise, mon gentilhomme, dit le Génois avec un nouveau sourire.

Pendant'qu'il mêlait tranquillement les cartes, le comte préparait ses munitions pour le combat. Il tira de sa poche

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une^ poignée d'or, la seule d'ailleurs qu'il put y puiser, et commença de distribuer des iouls sur un certain nombre de cartes de son livret.

A voir Taplomb avec lequel il procédait à cette opération, on aurait juré que ses habits étaient bourrés de doubles pistoles et de billets de caisse. Razzetta lui lança un regard destiné à sonder l'énergie et la bourse de cet adversaire inconnu, puis il le pria de couper.

— Mauvaise méthode, que la vôtre, dit le capitaine à l'oreille du comte ; les grands joueurs ne pontent jamais que sur une seule carte à la fois.

Horn haussa légèrement les épaules et ne retira point ses mises.

L'Italien se mit à tailler lentement, froidement, magistralement, en homme accoutumé à braver le feu des parolis, et plein de foi dans les avantages du doublet et de la dernière carte.

Les. deux nègres restaient impassibles et immobiles comme deux cariatides noires.

Quelques oisifs s'étaient arrêtés à. regarder la bataille.

Elle se livrait avec des chances diverses. Au quinzième tirage, Horn avait perdu trois cartes et il en avait gagné une qui, par trois fois, était sortie seconde.

Heureusement cette carte, la dame de trèfle, portait sa plus grosse mise, six beaux louis tout neufs. 11 Uavait donc triplement cornée, suivant Tusage adopté pour marquer les paroliSy et les six louis en représentaient déjà quarante-huit.

— La marquise est brune ; une dame noire doit vous porter bonheur, dit le capitaine en riant.

. Il n'avait pas fini de lancer sa prophétie, qu'elle était déjà vérifiée. La dame était encore venue seconde.

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Cette fois, Razzetta allongea silencieusement deux piles iie louis, et le comte, alléché par ce succès, commença d'attaquer avec de gros bataillons. Seulement ii serra son jeu et, suivant le conseil du capitaine, il ne misa plus que sur deux cartes à la fois.

Il laissa cinquante louis sur la dame de trèfle et en plaça quarante sur Tas de cœur.

Cinq minutes après, la dame perdait, après avoir encore gagné trois fois, et Tas, au contraire, enlevait triomphalement, à son troisième paroli, quatre cent quatrevingts louis.

— La marquise se conduit fort mal, ricana Laurent de Mille; à votre place, moi, je la planterais là.

Ainsi fit le jeune comte, qui reporta tout son espoir et toutes ses forces sur Tas. L'as sortit, puis sortit encore du bon côté.

Au quarantième tirage, Horn avait gagné dix-neuf cent vingt louis, lesquels représentaient un peu plus de quarante-six mille livres.

La petite maison d'Asnières n'en coûtait que trente mille.

Pendant que le banquier lui poussait un tas d'or, Horn pensait à l'ineflîable plaisir qu'il aurait dans une heure à jeter les trois mille pistoles au nez de M^ Crozat, et à celui ' non moins enviable que lui procurerait peut-être le soir môme la possession de la clef arrachée à ce dragon en besicles.

Les nègres roulaient des yeux blancs. Mille sautait de ^oie, et les curieux qui formaient le cercle" exprimaient tout haut leur admiration. Seul, l'inébranlable Génois ne paraissait non plus ému que si les louis qu'il perdait eussent été de petits écus«

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Un observateur coDsommé aurait peut-être remarqué que ses lèvres minces se pinçaient encore davantage, mais c'était tout.

~fr- Mo)i gentilhomme, dit-il du ton le plus calma, j'ai pour coutume invariable de ne jamais tenir au delà de ma, banque. Elle était de cinquante mille livres, vous venez de m'en gagner quarante-six mille. C'est dono environ quatre mille livres qui restent au jeu, et que je serai ravi de vous payer tout â l'heure, si la fortune con^ tinue à vou$ favoriser.

Le comte allongea sa main pour retirer son or et l'empocher. Par malheur, il crut voir se dessiner sur la bouche serrée de Razzetla un sourire ironique.

— Ce croquant a l'air de croire que j'ai peur de ce méchant reste, pensa-t-il.

Et il dit vivement:

— Masse aux quatre mille livres !

— Topel répondit l'ItaUen.

Il tira les cartes et amena un as du premier coup. Horn avait perdu. Lo banquier attira & lui les quatre cents pistoles et le regarda fixement.

— Masse aux huit mille livres! cria le comte.

Au troisième tirage, l'as sortît encore le premier. Décidément, la veine changeait.

11 restait encore à l'imprudent adorateur de la marquise de quoi acheter la petite maison, et il eut un insa bonne inspiration de ramasser son gain et de Mais le diable lui fit passer par l'esprit qu'une fois aire payé, il se trouverait presque à sec et que Lt de madame de Parabère ferait, sans argent, bien triste figure.

Il joua leK seii^e mille livres et il les perdit.

A partir de ce ooup décisif, oe fut mo^ns UQ combat qu'une déroute.

Au jeu de hasard, le banquier est à peu près dans la même situation que le eommandant d'un fort auquel on donne l'assaut. Quant Tassant est repoussé, l'assaillant est souvent forcé de lever le siège.

Quatre fois encore, l'as fatal sortit pour le banquier^ et, au quatrième, il enleva au comte de Horn sa dernière pi^tole.

Laurent de Mille avait suivi avec angoisse les progrès du désastre.

— Triple sot que je suis I cria-t-il en se frappant le front; triple sot de ne pas vous avoir averti que Law et Vas de cœur, c'est tout un. Que le diable étrangle le mau-^ dit Écossais qui nous a porté malheur I

En sa qualité d'ItaUen, Laurent de Mille avait le désespoir superstitieux, et le rapprochement qu'il prétendait étahlir entre M. Law, dit Y As de Cœur, et la carte qui venait de ruiner le comte de Horn, était, il le faut avouer, assez puéril. Mais l'homme qui perd au jeu s'en prend volontiers à quelqu'un ou à quelque chose, et le jeune gentilhomme dépouillé par Razsetta fit chorus avec son équivoque ami.

— Vous avez raison, capitaine, dit-il entre ses dents, c'est ce pleutre venu d'Ecosse qui m'a porté malheur.

Et, tournant le dos au banquier de pharaon, occupé & reconstruire les piles d'or qu'une audacieuse attaque avait passagèrement démolies, M. de Horn fendit les rangs grossis des spectateurs et s'éloigna à grands pas du champ de bataille où il avait été vaincu.

Les deux grands nègres firent sonner leurs cannes sur les planches de la baraque, comme s'ils eussent voulu saluer la retraite de l'ennemi ; le fin Génois se contenta de

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sourire, et Mille décampa, sans plus attendre, \à la suite du comte. - .

— Mauvaise idée que j'ai eue là, dit-il dès qu'il l'eut rejoint; ce Razzetta est favorisé du diable comme tous les -coquins de sa sorte, et c'est folie que d'essayer de le plumer; mais je sais par la foire des croupiers plus traitables, et, s'il vous plaît d'en essayer...

— Inutile, interrompit Horn. Je n'ai plus d'argent pour jouer.

Ce n'était que trop vrai. L'imprudent amoureux de madame de Parabère avait laissé le fond de sa bourse sur le tapis vert, mais pour qu'il avouât sa détresse, orgueilleux comme il l'était, il fallait que la perte l'eût touché profondément.

Et, de fait, il se trouvait dans une situation des plus fâcheuses. Outre qu'il ne savait plus comment subsister jusqu'à l'arrivée du secom's attendu de Flandre, il se voyait contraint de renoncer à ses plus chers projets. Point d'argent, point de petite maison ; partant, point de marquise. Point de vengeance non plus, car comment s'embarquer sans un sou vaillant dans une entreprise qui le pouvait mener jusqu'en Espagne à la suite de la chaise de poste du Régent ?

Le comte se disait tout cela et enrageait de tout son cœur.. Mille, qui devinait sa pensée, entreprit, non plus de le consoler, mais de lui prouver qu'il ne fallait point désespérer et qu'il était avec la malechance des accommodements.

— Si je vous accompagnais chez ce notaire, lui demandat-il quand ils eurent franchi les limites de la maudite foire, peut-être qu'à nous deux nous réussirions à lui faire entendre raison^

LAS DE CœUR 21

— Vous voulez dire à lui faire peur, n'est-ce pas? répliqua sèchement Horn. Eh bien ! ôtez-vous cela de l'esprit, capitaine. Le. drôle est intraitable, et j'aimerais mieux avoir affaire à un escadron de chevau-légers qu'à ce cuistre en perruque courte. Si nous le menacions, il rentrerait sous terre, mais il appellerait à son aide tous les huissiers du grand et du petit Châtelet.

— Et cela ne ferait point les affaires du colonel, qui ne cesse de me recommander la prudence. Il nous faut aviser à autre chose.

— Je ne vois rien de possible, si ce n'est de me passer mon épée au travers du corps.

— Oh î monsieur le comte, que dites-vous là l Rien n'est perdu, mordieul et un gentilhomme de votre nom ne peut pas rester dans l'embarras faute de quelques milliers de pistoles. Tenez I pour ne parler que du colonel, je ne fais point de doute qu'il ne s'estimât heureux de vous prêter la misérable somme dont vous avez besoin pour adoucir le maître cerbère qui garde la petite maison d'Asnières. La Jonquièrc dispose librement de l'or du roi d'Espagne, et il n'aurait qu'un mot à écrire à certain banquier de sa connaissance...

— Je préfère ne point recourir au colonel.

— Alors, pourquoi ne pas vous adresser à quelque seigneur de votre parenté? au duc d'Havre, au prince d'Epinay, au duc de Bouillon, à François de Lorraine, évéquecomte de Bayeux ? •

— Pas un d'eux ne consentirait à me venir en aide, pas un qui ne me refusât, de crainte de déplaire à mon frère aîné.

— Diable I c'est que je commence à être à bout d'expédients. Il y a bien encore les prêteurs à usure, qui ne de-

2)i L AS DE CŒUR

manderaient pas mieux que de gagner de gros intérêts en obligeant un fils de famille princière ; mais ee soni; pour la plupart gens méticuleux qui ne s'engagent point à la légère; ils Toudraient écrire en Flandre, afin de se renseigner sur vos biens, et cela prendrait du temps. Les Lombards ne font d'avances que sur gage...

— Et toutes mes nippes ensemble ne valent pas assurément trente mille livres. Ainsi, laissons cela, capitaine. J'attendrai l'argent que ma mère doit m'envoyer.

Le capitaine ne dit plus mot et suivit, tout pensif, son désolé compagnon. Après avoir fait silencieusement une centaine de pas, il se frappa le front et s'écria :

•^ Monsieur le comte, cette fois, je crois que je tiens une Idée.

•^ Voyons, dit Hom assez froidement^

— C'est ce croquant de Law qui vous a porté malheur ; c'est à lui de réparer les désastres causés par l'As de Cœnr.

•— Je ne comprends pas.

-* Comment I ne savez- vous point que, du jour au lendemain, quelquefois du matin au soir^ on peut faire fortune avec le système inventé par ce va-nu-pieds enriehi.

— Je l'ai entendu dire; mais du diable ëi je sais comme il faut s'y prendre pour gagner à ee jeu-là.

— C'est moins difficile assurément qu'au pharaon. Il ne s%git que d'acheter des actions la veille du jour où elles haussent*

— La belle affaire, et qtte me voilà bien avancé I Qui m'avertira, s'il vous plâit, qu'elles doivent hausser un tel jour?

— On n'est jamais absolument sûr de ces choses-là, mais cela se devine^ cela se sent. J'ai assez souvent écouté

les discours que ces Mississipiens tenaient entre eux chez Blanche-Barbe pour être au courant de leurs feiçons, et, si je m'en voulais mêler, je suis sûr que j'agioterais tout aussi habilement que le plus fin de la bande.

— - Et vous croyez qu'en ce moment cett^ banque est sur le point de hausser?

— J'en jurerais. Hier encore, je me mêlai aux groupes dans la rue Quincampoix, et j'entendis raisonner les gros bonnets de l'agio. Us prétendent unanimement que, sous trois jours, le cours des actions aura presque doublé.

— En vérité, capitaine, vous me surprenez fort, et je n'étais non plus instruit de tous ces mystères que ne le sont les habitants de la lune. Mais est-il bien sûr qu'on puisse, quand ils ont gagné, convertir en or ces chiffons de papier que vous nommez des actions? •

— On ne peut plus sûr. 11 y a, dans Paris, cent courtiers qui vous les payeraient comptant.

— Et moi qui pensais que tout cela n'était que jonglerie!

— Jonglerie, soit I mais qui enrichit promptement les jongleurs adroits.

— Oui, murmura le comte, devenu rêveur, ce seïnit un moyen. La fortune ne me sera peut*être pas toujours contraire, et, si je pouvais la tenter...

— Là I s'écria le Piêmontais triomphant, je savais bien que vous y viendriez !

Hom ne répondit pas à cette exclamation, et il chetiiina quelque twnps sans adresser la parole au capitaine. Peutêtre mesurait-il les progrès inquiétants que ce personnage avait faits dans son intimité depuis le jour où il lui avait inspiré à première vue tant de répugnance. Peut-être se disait-il qu'un aventurier étranger, coupe-jarret de profes-

sion et intrigant de bas étage, était une pauvre compagnie à fréquenter pour le descendajit du grand comte de Horn, martyr, avec d'Egmoât^ de l'indépendance des Pays-Bas. Ces salutaires réflexions, si elles lui vinrent, ne furent pas de longue durée.

— Capitaine, c'est fort bien, dit-il brusquement; mais je suppose que pour acheter des actions il faut de l'argent, et vous savez que je n'en ai point.

— Bon I n'est-ce que cela ? Rassurez- vous. Les courtiers ne sont pas de si farouche approche que les notaires, et je connais un bon juif qui ne demande qu'à traiter à crédit avec tous ceux qui, comme vous, lui ofifrent des garanties suffisantes. Le père Abraham porte toujours sur lui des actions pour plusieurs centaines de mille livres, et, quand il saura qui vous êtes, l'affaire sera bâclée en un tour de main.

— Expliquez-moi, je vous prie, comment les choses se passeront.

-— De la façon la plus simple. Je Tirai trouver dans le coin où il se tient tout le jour, devant l'hôtel de la Compagnie des Indes, et je lui dirai que vous désirez acheter, par exemple, cinq cents actions, livrables et payables sous trois jours. Il a justement trafiqué autrefois à Bruxelles^ et il connaît à merveille les biens immenses de votre maison. Il ne fera donc nulle difficulté de consentir au marché qui se conclura le soir même dans le cabinet situé au-dessus du cabaret de VEpée-de-Bois. Le lendemain et le surlendemain, les actions monteront de cent, deux cents, trois cents livres, plus ou moins, mais elles monteront, j'en suis sTjr, et, le troisième jour, Abraham vous comptera en beaux louis d'or une somme énorme, en retenant son courtage, cela s'entend.

— Et si, par malheur, les actions venaient à baisser?

— Alors vous seriez débiteur d'autant à ce fils d'Israël et il en serait quitte pour attendre.

Le comte tressaillit. Il voyait clairement que le sieur de Mille lui proposait là une opération dont la loyauté d'un gentilhonmie ne se pouvait guère accommoder, et son bon ange lui soufflait à l'oreille de refuser le tentateur. Mais l'esprit infernal évoqua pour le perdre l'image de madame de Parabère. La décevante marquise lui apparut, un sourire dédaigneux sur les lèvres, montrant d'un geste ironique la petite maison d'Asnières dont la porte restait fermée au cadet de famille, trop pauvre pour la payer. Son orgueil révolté fit taire sa conscience .

— Je suis décidé à faire ce que vous me conseillez, dit-il d'une voix saccadée, mais il faut que ce soit tôt.

— Venez demain, à la nuit tombante, au cul-de-sac de Venise. Vous m'y trouverez avec Abraham, que j'aurai prévenu. En moins d'une demi-heure, l'affaire sera finie. Est-ce convenu, monsieur le comte?

— ' C'est convenu, dit Antoine-Joseph de Horn. Et le bon ange remonta au ciel.

26 liAS Dfi CŒUR

Le soir de ce jour, à la brune, le chevalier du Terne, que Laurent de Mille accusait, non sans motif, de négliger les intérêts du complot, se promenait seul au milieu de la Place-Royale.

Depuis un mois, il venait là dès que la nuit tombait.

La convention conclue avec la fille de Texempt avait été ponctuellement exécutée de part et d'autre, et ils arrivaient tous les deux au rendez-vous avec une régularité qui, d'ordinaire, n'est pratiquée que par les amoureux. Et, de fait^ les boui^geois attardés qui les rencontraient au crépuscule, marchant côte à côte et se parlant à voix basse, ne manquaient pas de les prendre pour des fiancés échangeant de douces confidences, sinon pour des époux en pleine lune de miel.

Ils se trompaient du tout au tout, car, entre les deux jeunes gens si exacts à se rencontrer, il était question de tout, excepté d'amour. Gudule n'avait garde, dans ces longs entretiens, de laisser paraître un sentiment qu'elle

refoulait au plus profond de son cœur. Du Terne, qui la devinait, s'abstenait soigneusement de toute allusion à cette entrevue chez maître La Perrelle où la pauvre enfant avait laissé échapper son secret, et il poussait la délicatesse jusqu'à choisir ses termes quand il parlait de Violette. Pour éviter de blesser sa petite amie, il s'efforçait de contenir les élans de sa passion et de rester calme, presque froid, dans son langage, alors que l'inquiétude sur le sort d'une femme adorée bouleversait son âme.

Qui les eût entendus échanger le récit de leurs demainches pour retrouver la pauvre disparue aurait certainement cru qvi'il s'agissait d'une sœur ou d'une amie, et n'aurait jamais soupçonné tout ce qu'il y avait d'abnégation dans cette recherche d'un rivale préférée entreprise par la généreuse enfant qui sacrifiait soa amour au bonheur de celui qu'elle aimait.

Jusqu'alors, hélas ! Dieu n'avait pas béni leurs efforts, et ils n'étaient guère plus .^ancés que le premier jour. Vainement le chevalier était allé se confiner dans une mansarde dont la fenêtre donnait sur les jardins de l'hôpital général où il avait de fortes raisons de croire qu'on avait enfermé Violette. Vainement il avait tout mis en œuvre pour obtenir accès par la ruse ou par l'argent dans ce redoutable asile où on jetait alors indistinctement les incurables, les mendiants et les filles perdues. Vainement il s'était renseigné auprès des voisins, même auprès des servants de la maison, pour savoir si on n'y avait point amené une personne dont le signalement correspondit à celui de Violette.

L'hôpital général — aujourd'hui la Salpêtrière — se composait de bâtiments immenses aussi sévèrement gardés qu'une prison. On n'y pénétrait point sans être muni d'une

28 l'as de cœur

Vf

autorisation du' lieutenant général de police, et les malheureuses qu'on y enfermait ne sortaient guère des salles infectes où elles vivaient entassées pêle-mêle avec des folles et des infirmes; quant aux rares habitants de ce triste faubourg, ils étaient trop accoutumés à voir passer les charrettes pleines de pauvres créatures ramassées par le guet pour s'amuser à remarquer une de ces brebis égarées.

Du Terne, depuis un mois, perdait donc son temps et ses peines. Il en était venu à croire que Violette avait été ensevelie toute vivante dans un cachot ou qu'on Tavait entraînée hors de Paris.

Il y avait bien encore une troisième supposition, mais celle-là il osait à peine s'y arrêter, quoiqu'elle se présentât souvent à son esprit. Il se demandait parfois avec effroi si la rapt de la jeune fille n'était point le fait d'un puissant du jour, de ce Law exécré, par exemple, et s'il ne valait pas mieux surveiller l'hôtel de la Compagnie des Indes, ou celui qu'habitait dans la rue Neuve-des- Petits-Champs l'aventurier écossais. Mais, de ce côté-là non plus, il n'avait rien appris.

Les mystères de ces opulentes demeures étaient protégés contre les curieux par toute une armée de valets et de soldats, car Law avait obtenu du Régent une garde destinée à défendre sa personne en même temps que le§ finances du royaume. Le chevalier en était réduit à rôder aux alentours sans oser même interroger les valets. "^

Parfois aussi, il s'en allait errer près du cabaret de YEpée-de-Boi$, où la crainte des rebuffades de l'affreux Blanche-Barbe l'empêchait d'entrer. Ses relations avec La Jonquière s'étaient sensiblement refroidies et, dans les entrevues qu'il avait encore de loin en loin avec le colonel.

celui-ci ne se faisait pas faute de lui reprocher sa faiblesse, mais il ue se montrait nullement disposé à Taider à retrouver la bouquetière.

Du Terne en vint peu à peu à n'espérer qu'en Gudule.

L'orpheline n'avait pourtant pas mieux réussi que lui dans ses recherches, mais elle était mieux placée pour agir efficacement, plus libre de ses mouvements, puisque nul ne soupçonnait la fille d'un exempt de travailler à rencontre des desseins du lieutenant de police. Avec une décision et une fermeté fort au-dessus de son âge, elle avait commencé par régler sa vie de façon à s'assurer l'indépendance et en même temps à conserver des relations dont elle comptait tirer parti pour faciliter sa tâche.

Dubois, occupé d'autres soins, avait complètement négligé de donner suite aux intentions bienveillantes du Régent, et Gudule n'avait reçu du ministre oublieux ni emploi, ni pension, ni secours. Mais, heureusement, maître Crozat, le consciencieux notaire qui tenait si bien tète à M. le comte de Horn, maître Crozat s'était promptement et scrupuleusement acquitté de la mission à lui confiée par Jean Larfaille. Il avait mandé par-devant lui l'orpheline pour lui donner lecture du testament de l'exempt et lui annoncer que, sur les douze mille livres déposées en son étude par le présumé défunt, il lui servirait, jusqu'à ce que l'acte de décès pût être régulièrement dressé, une pension annuelle de six cents livres, dont il lui remit, séance tenante, le premier quartier.

Gudule ne mangeait guère plus qu'un oiseau ; le loyer de la maison de la rue du Pont-aux-Choux était payé jusqu'à la Saint-Michel prochaine. Avec son modeste revenu, elle^vait donc plus qu'il ne lui fallait pour vivre.

Ainsi débarrassée des préoccupations matérielles, elle

30 l'as dh cœur

put se vouer tout entière à Toéuvre de la délivrance de Violette.

Tout d'abord, elle fit de son temps deux parts consacrées, Tune à prier pour son père captif ou mort, l'autre à chercher sa rivale. Levée avec le jour, elle s'en allait passer les heures matinales à l'église de Saint-Paul et y demander à Dieu de lui rendre Larfaille, s'il était encore de ce monde, ou de recevoir son âme, s'il était mort pour • le service du roi. L'après-dinée appartenait à Violette et les premières heures de la soirée à M. Lestang.

Presque chaque jour, après son frugal repas, elle recevait la visite de l'exempt Pillavoine, ami et successeur de Larfaille dans la confiance du ministre. Accoutumé à la respecter quand il était sous les ordres de son père, ce brave agent continuait à lui témoigner une déférence mêlée d'afifëction qui la touchait beaucoup, mais qui ne l'empêchait pas de le faire causer adroitement sur les choses de son métier.

Elle en tirait une foule de renseignements précieux, non pas sur le sort de Violette, car elle craignait de se trahir en abordant directement ce sujet brûlant, mais sur les mesures prises contre les conspirateurs dont la poursuite avait coûté si cher à son père. Ainsi, elle avait appris que ces gens étaient tout à coup devenus invisibles, mais qu'on persistait à les traquer avec ardeur et qu'il y en avait un sur lequel on espérait mettre la main bientôt.

Le sieur Pillavoine ne disait pas sur quoi reposait cette espérance, mais il laissait parfois entendre qu'on avait imaginé un moyen de l'attirer dans un certain quartier de Paris où il serait facile de le saisir.

Tout cela était fidèlement rapporté par elle chaque soir au chevalier du Terne qu'elle appelait encore M, Lestang,

l'as de cœur ' 31

car il avait jugé inutile de lui apprendre son vrai nom. Ils raisonnaient ensemble sur les informations recueillies dans la journée et, à force de rapprocher les circonstances de Tenlèvement et les propos de l'exempt, ils avaient acquis à peu près la certitude que Violette avait été emprisonnée dans le but de forcer à se montrer celui des conspirateurs qui était amoureux d'elle.

C'était peu, mais enfin c'était quelque chose et Gudule espérait bien en savoir davantage avec le temps. En attendant, elle ne cessait de recommander la prudence à son ami qui s'exposait peut-être beaucoup en habitant si près de l'hôpital général, car les probabilités étaient pour qu'on y ei\t conduit la fille de maître Blanche-Barbe.

Les choses en étaient là, lorsque, le soir du jour où le comte de Horn perdit son argent à la foire Saint-Germain, du Terne et Gudule se rencontrèrent comme de coutume au milieu de la Place-Royale.

Le chevalier était arrivé le premier et il avait attendu assez longtemps pour concevoir un peu d'inquiétude. Aussi courût-il à elle dès qu'il l'aperçut.

— Ne vous est-il rien arrivé ? lui demanda-t-il avec empressement.

— Rien que d'heureux, dit la jeune fille qui paraissait plus émue qu'à Tordinaire.

— Auriez-vous enfin su de cet homme le nom de la prison où ils ont enfermé Violette ?

Gudule tressaillit et du Terne regretta de s'être laissé ^ller à son. premier mouvement, car la pauvre enfant, si résignée qu'elle fût, avait pu être blessée de cet emportement de passion qui poussait le chevalier à s'informer de sa rivale, sans s'inquiéter de savoir si la bonne nouvelle ne la concernait pas elle-même.

32 l'as de cœur

— J'ai bien des choses à vous apprendre, dit-elle sans répondre directement à la question.

— Parlez, ma chère Gudule, dit du Terne en s' efforçant de paraître calme.

— Si vous saviez comme j'avais peur de ne plus vous trouver au rendez-vous, reprit la jeune fille. Je m'étais attardée, bien malgré moi, et je craignais que vous ne m'eussiez pas attendue.

— Il s'agit donc de choses bien graves?

— Très -graves. Vous n'êtes plus en sûreté dans le logement que vous habitez.

— Quoi! ce n'est que cela!

Cette exclamation échappa au chevalier, qui regretta encore une fois d'avoir ainsi montré le fond de sa pensée. Il y avait peu de générosité à laisser voir que son propre salut l'intéressait beaucoup moins que le salut de Violette. Peut-être Gudule, pour l'en punir, mit-elle quelque malice à prolonger ses incertitudes.

— N'est-ce donc rien, dit-elle tristement, n'est-ce donc rien que d'avoir découvert enfin ce qui se trame contre vous?

— Excusez-moi, mon enfant; je ne sais où j'avais la tête, mais croyez que je n'oublierai jamais ce que je vous dois. Vous avez donc vu cet exempt? Il a donc parlé ?

— Il m'a dit ce soir même que sa fortune était en bon chemin, car il tenait la piste d'un des lieutenants d'un certain colonel La Jonquière qui conspire, à ce qu'il parait, contre M. le Régent, et, à la description qu'il m'a faite de ce lieutenant, j'ai reconnu bien vite qu'il s'agissait de vous.

— Qui donc a pu me dénoncer? murmura du Terne.

— Personne, à ce que je crois. Pillavoine à appris, par un rapport de police, qu'un jeune homme de bonne mine demeurait depuis quelques semaines tout près de l'hôpital général et passait des journées entières aune fenêtre donnant sur les jardins. Il n'en a pas fallu davantage pour éveiller ses soupçons. Il s'est renseigné adroitement et il n'a pas eu de peine à savoir que ce jeune homme n'exerçait aucune profession et ne sortait jamais qu'à la brune. C'est pourquoi il a résolu de faire surveiller les abords de votre maison.

— Tout cela est bien vague, et on n'arrête point un homme sur de pareils indices.

— Il y a d'autres présomptions, m'a dit Pillavoine. Il est persuadé que cet inconnu est venu loger là afin d'être à portée de favoriser l'évasion d'une femme.

— Ah ! j'avais donc deviné leur plan infernal, s'écria le chevalier, et c'est bien pour m'attirer dans un piège que ces misérables ont enlevé Violette.

— Je le crois comme vous, dit froidement Gudule, et c'est pourquoi il vous faut quitter cette maison où vous pouvez être pris d'un instant à l'autre. Mieux vaut même n'y pas rentrer ce soir.

— Ce' serait plus prudent, sans doute, mais l'exempt qui vous a révélé tant de choses ne vous a-t-il point parlé aussi de la pauvre victime de leurs machinations abominables?

— Il m'en a parlé.

— Et que vous a-t-il dit? Est-ce elle? Est-ce Violette? -Oui.

— Quoi ! c'est elle ! et vous vous taisiez ! et vous n'avez pas commencé par me répéter tout ce que vous saviez sur son sorti

34 l'as de cœur

— Vous ne rapprendrez que trop tôt.

— Lui serait-il arrivé malheur? Ne me cachez rien, je vous en supplie; j'aurai du courage, mais, au nom du ciel, ne me laissez pas dans cette affreuse incertitude.

— Promettez-moi d'abord que vous ne retournerez point dans ce quartier où on va vous guetter jour et nuit.

— Je vous le promets, Gudule; parlez, je vous en conjure !

— Oh! maintenant, je puis tout vous dire, s'écria la jeune fille. Voici ce que Pillavoine m'a raconté : il parait que c'est le ministre qui a eu cette idée de l'enlèvement ; alors il a fait aposter des hommes près de la rue Quincampoix, et un soir...

— Je sais cela, interrompit du Terne qui mourait d'impatience; où Tont-ils conduite?

— A l'hôtel de la Compagnie des Indes.

— Je ne m'étais pas trompé, c'est cet infâme Law. . .

— Elle n'y est pas restée. Le lendemain ou le surlendemain, on l'a menée au For-l'Évêque.

Du Terne laissa échapper un soupir de soulagement. Quelque affreux que fût le sort de Violette, il aimait encore mieux apprendre qu'elle était en prison que de la savoir abandonnée à la discrétion de ÏAs de ctBur.

— Au For-l'Évêque, reprit Gudule, ils ont tout mis en œuvre pour lui faire avouer qu'elle connaissait un des conspirateurs et pour obtenir d'elle l'indication de sa demeure. Promesses, menaces, mauvais traitements, rien n'y a fait.

— Et c'est pour moi qu'elle a souffert tout cela, murmura le chevalier qui avait les larmes aux yeux.

— Ils ont imaginé une ruse, continua la jeune fille; soupçonnant que le maître de VEpée-de-Bois entretenait

l'as db câfiUR 35

des felatioDs secrètes avec les conspirateurs, ils lui ont fait savoir par des propos tenus avec intention dans son cabaret, que sa fille était enfermée au For-l'Évôque. Ils comptaient bien qu'il parlerait de cette découverte^ ses ccMnplices et que celui d'entre eux qui s'intéressait à la prisonnière ne manquerait pas de se montrer autour de la prison.

— Et le coquin n'a rien dit?

— C'est peut-être son silence qui vous a sauvé, car tout était préparé pour vous arrêter aux abords du Forl'Évéque, comme tout est préparé maintenant auprès de l'hôpital général.

— Violette y est donc? s'écria du Terne.

^Depuis trois jours, reprit Gudule, et, depuis trois jours aussi, ils ont pris des informations dans le voisinage et, depuis ce matin, ils savent, à n'en pas douter, qu'ils avaient d'abord fait fausse route et que le conspirateur qu'ils chOTchent habite une maison contiguô au mur de l'hôpital. Vous voyez bien que, si vous y rentriez, vous courriez à votre perte.

-^ Il faut pourtant que j'y rentre, dit le chevalier enti»e ses dents.

— Oubliez-vous ce que vous m'avez promis ?

^ Et vous, Gudule, est-ce bien vous qui me conseillez d'abandonner à ses indignes persécuteurs une pauvre enfant que vous deviez m'aider à sauver 1

— L'abandonner! Dieu m'est témoin que ce n'est pas là ma pensée, mais.*.

— Et c'est au moment où je vais pouvoir enfin a^^ir que je renoncerais à une chance inespérée de délivrer Vio^ iettef

— Que prétendez-vous donc faire?

i sais rien encore, mais je sais que, de ma feeut descendre avec une échelle de cordes dans 1 Tbôpital, qu'on peut limer les grilles, briser tuer les geAliers, s'il le faut, quand tout cela serait praticable, les exempts lerchent ne vous laisseraient pas le temps de-

? échapperai.

and vous leur échapperiez, quand vous par- 3ar un miracle, k déjouer la surveillance des surmonter tous les obstacles, vous n'arrivequ'à elle, car vous ignorez dans quelle partie ense édifice elle est enfermée .

t d'un ton si ferme, et l'objection était d'une nappante que du Terne se tut et baissa la

tait venue tout & fait et Ondule ne voyait plus mais elle devina qu'il pleurait. Ils marchaient au milieu de cette grande place déserte, sigités, atteints au cœur tous les deus^ et ce -être pas lé chevalier qui souffrait le plus, [ue faut-il donc que je fasse? demanda-t-il en les mains de désespoir.

i vous le dire, répondit doucement Gudule; et raz-vouâ où est ce colonel ho. Jonquièreî t réfugié au couvent des capucins du faubourg [es.

lit-il vous y donner asile?

je ne sais trop. Il s'y fait passer pour un ignol, sorti du couvent des franciscains de il a persuadé au prieur qu'il venait quêter en ussirait-il à lui faire croire aussi que j'appar-

l'as db cœur 37

tiens à un des ordres mendiants? Je l'ignore, et j'avoue que cela me semble bien difficile.

— Il le faut cependant, car c'est le seul moyen qui vous reste d'échapper aux exempts. Ils sont sur vos traces, et, si vous commettiez l'imprudence de rentrer à votre logement, vous y seriez arrêté cette nuit. Vous ne pouvez ni~ louer une autre chambre, ni errer dans Paris. Votre signalement est donné et on vous cherchera partout, excepté dans un couvent et sous l'habit d'un religieux.

— L'habit, je pourrais peut-être me le procurer dans la maison de Blanche-Barbe qui possède encore un assortiment de costumes à notre usage, mais il me faudrait parler à cet homme que je méprise et que je hais.

-r- Vous pouvez choisir le moment où il s'absentera et vous adresser à sa femme. Pour ce qui est de voir le colonel...

— Rien de plus aisé. Il passe tous les jours sur le Pont- Neuf, un peu avant le coucher du soleil. Je peux l'y aller attendre et lui conter mon cas. Il a l'esprit assez inventif pour imaginer un récit qui décidera le prieur à me recevoir.

— S'il en est ainsi, je vous supplie de ne pas différer davantage, et si, cette nuit même, vous pouviez aller trouver la dame de VEpée-de-Bois..,

— C'est impossible, Blanche-Barbe ne sort jamais que dans la journée.

— Alors, dès demain, il faut saisir l'instant. Je me charge de vous l'indiquer; j'irai moi-même à VÉpée-de- Bois et je m'assurerai que dame Blanche-Barbe est seule. Tous les exempts me connaissent de vue et, si quelqu'un d'eux se trouvait là pour surveiller le cabaret, il ne

Il 3

manquerait pas de me saluer discrètement. Je pourrais donc vous avertir qu'il y a du danger. Dès que vous aurez revêtu l'habit de fraiiciscain, vous irez à là rencontre du colonel sur le Pont-Neiif.

— Et que ferai-je d'ici à demain f

— Vous resterez chez moi, dit bravement la jeiliië fille, et certes le guet ne vous y viendra point chercher.

— Merci, Gudule, murmura du Terne, merci de votre dévouement, mais je ne puis Taccepter. Si je hle cachais, il ne resterait personne pour sauver Violette.

— Il restera moi, répliqua Gudule d'une voix douce,

— Vous, Gudule! s'écria le chevalier, Votis sauveriez Violette!

— Je la sauverai.

— Comment ? par quel moyen ? par quel miracle ? Là où vous dites vous-même que tous mes efforts échoueraient, prétendez-vous réussir?

— Je le prétends.

— Expliquez-vous, au nom du ciel I

— Écoutez-moi. Mon projet est arrêté dans ihon esprit ei rien au monde ne m'y fera renoncer ; je vous supplie dbnc de ne pas chercher à m'en détourner. Je l'ai conçu eu àp^ prenant de la bouche de rèxemt)t Pillavoiûe cette lamentable histoire^ et c'est â llii que je me suis adressée four me procurer les moyens de l'exécUtèr.

— A cet homme !

— Oui, car il était le seul qui pût me lés fbiirhir. Sa chargé lui donne accès dans l'hôpital général et il y jouit même de queli^Ué considération auprès de Fêcohome, pour lui avoit" rendu jadis de légers services. Il m*avait plus d'une fois offert de me faire obtenir uii petit emploi dans la lingerie de la maison, et j'avais toujours tefusé, psU^cë

l'as de CŒtJR 39

qUe je voulais më doiisâcrfer â d'autres soins. Aujourd'hui, j*ai accepté, et demain je serai en possession du droit de passer toutes mes journées à Thôpital général, d'aller et venir librement par les cours fet les jardiUs, de parcourir les bâtiments, de pénétrer dans les salles où sont entassées les malheureuses qui...

-^ Est-ce que je devînet^is, motl Diëli ! muniiura du Terne.

— oui, Vous devinéi, s'écria QUdUlë; Vous devinez que, si j'ai résolu de i*enoncer à tna liberté, b'est cju^ je suis sûre de découvrir celle que vous aimez, et d' assurer son évaslbri.

Elle n'avait point achevé (JUe le chevalier lui saîfeit leé deux niains et les porta à seé lèvres. L'enJTaUt se dégagea vivement et lui dit j

— Côfasetttez-vôUë hiàiùtehant à feire fcë que je vous ai dëinàndé î

— Si j'y consens, GudUle f mais cômtoenl Uô ti*ëstimerâis-je pas heureux de vous obéir, â ^ôus qui êtes mon bon ange, à vous qui me sauvez du désespoir î

— Nous allons donc arrêter toutes choses en vue de notre dessein, reprit la jeune fille sans laisser voir son étnotioh. Avant de m'en être entretenue àVed vous, je doutais encore qu'il réussît; maintenant, je suis assurée du succès, car nous pourrons agir de dOnéert. La journée de dëhiàin sera bïeU elnplbyée. bès qUe je me serai âésurée par hioî-ifaôme que Vous pouvez sans danger iroùâ présenter â VÊpée-d^-Èois y.fiM trouver â Thôpltal gôUéi'al l'ëtempt Pillavoine, et, grâëë â là t)rotection de son ami l'économe, il me fera entrer aussitôt eti fonctions. Cepetidattt, vous prendrez un habit de moine chez daine Bldnche-Barbe, vous voUs rëtidrez sur le Pont-

40 l'as de cœur

Neuf à l'heure où le colonel y doit passer, et vous vous ferez reconnaître de lui. Il faut absolument que, par san intercession, vous obteniez du prieur des capucins la permission d'habiter le couvent et de quêter par la ville.

— La Jonquière fera cela, j'en suis sûr, et, comme je parle aussi bien que lui la langue espagnole, les bons Pères ne se douteront pas de la supercherie.

•- Alors rien n'empêchera que chaque jour vous veniez recueillir les aumônes qui se distribuent à la porte de l'hôpital général.

— Oui, je comprends, c'est Dieu qui vous inspire, murmura du Terne presque fou d'émotion.

— Et même, en votre qualité de religieux étranger quetant pour une œuvre pieuse de son pays, vous pom'rez aisément avoir accès auprès de Téconome, auprès de la supérieure, et, qui sait ? obtenir l'autorisation de porter des consolations aux prisonnières.

— Et je vous trouverai sur mon chemin n'est-ce pas^ Gudule ?

— En doutez-vous ? Tous mes instants vont être consacrés à préparer la délivrance ; je n'aurai plus d'autre pensée, et dussé-je échanger ma liberté contre celle de la pauvre captive, je la tirerai de cet enfer.

— Que dites-vous î

— Je dis que, si je puis lui ouvrir les portes de sa prison ou l'aider à en franchir les murs, je le ferai. Et alors je vous rappellerai votre promesse, et je vous supplierai de m'emmener avec vous, loin, bien loin de cette ville maudite.

— Cette promesse, je la tiendrai, Gudule.

— Mais je dis aussi que je puis être forcée de recourir

l'as de ccbur 41

à un autre moyen qui consisterait à changer de vêtements avec elle. Je sais bien que je ne lui ressemble pas, mais, en profitant d'une heure sombre, on pourrait peut-être tromper la vigilance des gardiens. Alors^ je vous dirais : Partez avec elle, partez sans moi, et soyez heureux.

— Non, non, c'est trop, Gudule, c'est trop de sacrifices.

— Je le veux, dit l'enfant d'un ton ferme. Et puis, ajoutât-elle doucement, qui vous empêchera, quand vous aurez franchi la frontière, quand vous serez unis, qui vous empêchera de me faire connaître le lieu de votre retraite? et si vous y consentez, si elle y consent, qui m'empêchera d'aller vous rejoindre? Alors,ohI alors je serais trop payée de mes peines.

La nuit était noire, la Place-Royale était solitaire. Le chevalier du Terhe de Grandpré tomba aux pieds de la fille de l'exempt. Il étouffait de joie, d'attendrissement, d'émotion. Gudule troublée, presque effrayée, recula vivement, et peu s'en fallut qu'elle ne s'enfuît, car elle se défiait des entraînements de son cœur et elle ne se sentait pas de force à leur résister longtemps. Elle se rappela fort à propos qu'il y avait encore quelques dispositions à prendre pour procurer au chevalier un asile sûr jusqu'à l'heure où îl lui serait possible d'aller revêtir, au cabaret de VÉpéede-Bois, le déguisement convenu. Elle revint donc sur ses pas pour lui dire :

— Relevez-vous, je vous en prie, vous me faites peur. Dès que du Terne fut debout, elle se hâta de reprendre

l'exposé de ses projets, afin de couper court à des élans de reconnaissance dont elle redoutait l'expression trop passionnée.

— Maintenant, commença-t-elle, en feignant un calme

42 I^'aS J>n C(ï)UR

qui n'était pas dans son àme, ni^intenai^t, il faut n^e ^qivro çliax moi. Le Ipgemant qu']iat)itait mon pauvre pèra e^t 1@ seul où vous puissiez passer u^e ni^it ei^ toute sûreté. De^ xa^m, vous en sortire? pour n'y plus reufr^r, mai^ f?^ sqiç vous n'avez pas d'autre refuge,

Du Terpe hésitait encore. U lui eu PO](^tait de fuir ainsi devant les vils agents du lieutenant de police, de leur p^r der la place sans conahattrç. U peusait h la fenêtre de- Ta mansarde qu'il lui fallait quitter préeipitamjueut, poi^me on évacue à la guerre un poste avancé que Ve^pe^^i v^ cerner, à cette fenêtre où il avait passé d^ longues heures, scrutant d'uu œil avide la sombre façade, les grilles formidables et les tiûstes jardins de la pri^ou de Yiolettet Mais il secoua promptement le poids de ops souveuirs ac?: câblants, et il se dit que Gudule avait raispu, que la contemplation des hfttiments de l'hôpital général n'al)outiraît à rien et qu*il était temps d'agir *

Au surplus, il se trouvait en mesure de déuiénager au pied levé ; car, depuis qu'il conspirait, \l f^vait pour cour tume invariable de porter sur lui toute sa fortuue, uu millier de louis d'or enfermés dans une ceinture. Rieu ne l'obligeait donc à rentrer au logis qu'il occupait depuis un mois, puisqu'il n'y laissait que des nippei^ sans valeur et pas un seul papier compromettant.

Quant à la situation assez délicate QÙ le mettait la nér cessité de dormir sous le toit d'un ennemi et d'accepter l'hospitalité que la fille de l'exempt lui offrait avec une générosité si naïve, il n'avait pas trop k s'en préoccuper, car, selon toute apparence, Larfaille était mort, et Gudule ne voulait, ne pouvait être pour M. Lestang qu'une sœur, une amie.

— Je suis prêt à vous suivre, dit-il à la jeune fille, et.

l'as db cceur 43

si Q0U8 réussissons h délivrer la pauvre prisonnière, c'est à vous, à vous seule qu'elle et moi nous devrons notre bonbeur. Je vous donne ma parole de gentilhomme que vous ne nous quitterez jamais, quoi qu'il arrive, mais je vous supplie encore de ne pas vous compromettre pour moi. Si on venait à découvrir que vpus m'avez donné asile ou que vous ^vez favorisé l'évasion de Violette, e^ qu'il vous en coûtât la liberté, je jure ici q^e je quitterais tout pour vous seqoi^rir, pour vous arracher des griffes de ces misérables.

— Je le sais bien, dit doucement Gudule, mais Pieu n^ permettra point que je sois punie pour avoir réparé une injustice. Venez, ajouta-t-^Ue, je n'ai point coutume de reatrer tard, et il ne faut pas que les voisins remarquent du changement daUH mes h^^bitudes.

Le chevalier jugea qu'il en avait dit assez, et qu'il était temps de quitter la place.

On se couchait alors de bonne heure dans la rue du

Pont-aux-Choux, et les boutiques éte^ient fermées quan4 ils y arrivèrent. Personne ne se trouva donc 14 pour s'aper-r cevoir que Gudule ne rentrait pas seule.

Elle introduisit M. Lestang dans Ip modeste logis que la disparition de Larfaille laissait plus qu'à moitié vide, et l'étabUt dans la salle où le pauvre exempt rédigeait nar guère ses rapports au lieutenant de pohce. Sa table y était encore toute couverte de papiers, parmi lesquels s'étalaient des formules imprimées de prise de corps et des procès-verbaux d'arrestation dont la vue inspira au chevalier certaines réflexions sur la bizarrerie de la destinée qui l'avait conduit là.

Gudule ne lui laissa pas le temps de la remercier. Elle lui montra un grand fauteuil qui semblait fait tout exprès

46 i/as db cœur

-^ J^espère maintenant ^ue tout ira bien, je dirais même que j'en suis sûre^ si je n'étais accoutumée aux malheurs imprévus, mais il ne faut pas que vous perdiez une minute. Je viens de VEpée-de-Bois. Les exempts ne s'y sont point montrés depuis plusieurs jours et vous pouvez vous y présenter sans danger; le maître est allé ca matin t\ Saint-Denis pour y recevoir une tonne de bière qui lui iii rive de Flandre, et il ne rentrera que fort avant dans la soirée, c'est dame Blanehe Barbe qui me l'a dit.

•— Vous lui avea parlé?

•^ Oui, et je sais maintenant qu'elle aime sa fille et qu'elle fera tout pour nous aider è^ la sauver. EUq voua attend à quatre heures j vous entrerea dans le cabaret parla rue Quincampoix,et vous monterea tout droit Tes-^ calier qui conduit au cabinet du premier étage. A ce moment-là, il n'y aura personne, car le$ Mississipiens n'y viennent qu'à la nuit close. Dame Blanche-Barbe vous y viendra trouver et vous pourrez l'entretenir tout à loisir, mais elle vous supplia de ne pas tarder.

^ Je pars, dit vivement le chevalier | et maintenant je n'ai plus qu'à vous demander où et quand je dois vous revoir.

— Demain, à pareille heure, devant la grande entrée du jardin du roi (1), car il serait imprudent de nous donner rendez-vous à la porte de l'hôpital général, avant que vous vous soyez entendu avec le coloneL

— J'y serai.

»^ Cest l'heure où je pourrai sortir de la lingerie, et peut-être que déjà j'aurai pu lui parler j mais partez, au nom in ciell les instants sont précieux.

Du Terne baisa la main de l'orpheline et lui dit :

(1) Actuellement le jardin des plantes.

LfAS DB CŒUR 47

— A demain, Gudule. Je prierai Dieu pour qu'il veille suF TOUS et pour qu'il -vous rôcoDaipense.

Bt il sortit précipitamment, car il sentit que Témotion le gagnait.

Le grand air le remit, et lui rendit le sang-froid dont il avait besoin pour l'entrevue à laquelle il courait.

Le trajet n'était pas bien long de la rue du Pont-aux- Choux à VEpée-de-Boiê et il le fit rapidement. Quand i] arriva devant le cabaret, il vit tout de suite que les renseignements de l'orpheline étaient exacts et qu'il n'y avait rien à craindre pour lui; car, au lieu de la rébarbative figure de maître Blanche-Barbe, ce fut dame Margot qu'il aperçut sur le seuil. Du plus loin qu'elle le reconnut, la bonne dame lui fit un signe amical et un geste d'encouragement, puis elle rentra aussitôt ds^ns la taverne. Cette pantomime disait clairement : mon mari n'y est pas et je vais vous attendre là-haut.

Il hâta le pas et franchit la porte. Le cabaret était presque désert : à peine troià ou quatre buveurs disséminés dans la salle et tous porteurs de figures rassurantes.

Du premier coup d'oeil, le chevalier vit que le comptoir était vide. Dame Margot qui y trônait à l'ordinaire avait momentanément abdiqué entre les mains de sa grosse servante flamande. Cette fille aux cheveux couleur de filasse ne se permettait point d'occuper le siège de sa maîtresse, mais elle se trémoussait autour des tables avec un zèle exemplaire. Du Terne, qui n'était point connu d'elle, entra* en tâchant de se donner les airs affairés d'un Mississipien et alla tout droit à l'escalier dont il grimpa les marches quatre à quatre. A VEpée-de-Bois, on était accoutumé à ces façons des trafiquants d'actions, et personne ne fit attention à lui.

48 L AS DE CCEUR

U ue s'était pas trompé. La mère de Violette l'attendait dans le réduit réservé aux financiers d'occasion qui venaient y conclure leurs marchés, après que la cloche avait annoncé la fermeture de la rue Quincampoix. Le chevalier n'y avait jamais pénétré, et il fut surpris du misérable aspect de ce lieu, où s'échangeaient des millions. C'était une soupente étroite et basse, fort mal éclairée par une fenêtre unique, donnant sur le cul<ie-sac de Venise, et meublée d'une table et de quelques escabeaux de bois. Un bouge, pour tout dire, et qui semblait préparé tout exprès pour y perpétrer quelque œuvre honteuse ou sinistre.

Les yeux de du Terne n'étaient point encore accoutumés à la demi-obscurité qui y régnait, et il fallut que la voix de dame Margot l'appelât. pour le guider à travers les sièges dont le cabinet était semé.

— Ahî monsieur le chevalier, que je suis aise de vous voir, s'écria la bonne dame. U y a si longtemps que je n'ai pu vous parler sans témoins! Quand cette petite est venue me dire tantôt que vous souhaitiez de me rencontrer, mais que vous craigniez les rebuffades de Pierre, j'ai sauté de joie, car il s'est tout justement absenté ce matin et, selon toute apparence, il ne rentrera que fort tard. De plus, voilà au moins quinze jours que je n'ai vu rôder par ici de figures suspectes. Les archers ont renoncé à surveiller la maison et les gens du colonel n'y fréquentent plus. Vous ne courrez donc aucun risque, et...

— Dame Margot, interrompit du Terne, je viens vous demander de m'aider à sauver votre fille.

— Violette I sauriez-vous où elle est? L'auriez-vous vue?

— Je ne l'ai point vue, mais je sais où elle est.

— Et où l'ont-ils menée, bon Dieu?

l'as db ccèur .49

— A l'hôpital général.

— Ohl c'est indigne! murmura la malheureuse mère qui se mit à fondre ea larmes.

— Oui, c'est indigne, c'est infâme, et les misérables qui ont fait cela méritent mille morts, et j'espère que je pourrai les châtier un jour, mais ce n'est pas l'heure de pleurer ni de songer à la vengeance; il nous faut penser avant tout à délivrer Violette et vous pouvez m'en fournir les moyens.

— Parlez, monsieur le chevalier; je suis prête à tout braver pour vous servir en ce dessein, tout, même la colère de Pierre.

— 11 ne s'agit point de cela, mais simplement de me procurer l'entrée du magasin qui referme les vêtements à l'usage de La Jonquière et au nôtre. Pour m'introduire dans l'hôpital général, j'ai besoin de me déguiser, vous devez le comprendre, et j'ai choisi pour cela le costume de...

— Hélas I interrompit dame Margot, il m'est impossible de vous satisfaire.

— Pourquoi? Qui vous empêche de me remettre la clef de l'escalier dérobé? J'en connais assez les détoiu's pour, m'y diriger seul,* et je saurai bien trouver dans le vestiaire tout ce qu'il me faut.

— Monsieur le chevalier, soupira l'épouse de maître Blanche-Barbe, vous n'y trouveriez rien, car Pierre a tout détruit.

— Quoi I s'écria du Terne, il s'est permis de violer ce dépôt qui appartenait au colonel. .

— Mon Dieu I oui, soupira dame Margot. Il a forcé les armoires, et il a jeté au feu les vêtements et les armes qu'elles contenaient.

50 L*AS DB COSUR

— Par ma foi I voilà qui est trop fort \

— Il ne s'est pas contenté de cette exécution. 11 a enlevé la porte qui défendait rentrée de ce corps de logis si bien caché, de sorte que naaintenant toutes nos pratiques y peuvent pénétrer sans difficulté. Il a maçonné lui-même lô mur du jardin, de façon à condamner le*passage secret qui s'ouvrait sur le cul*de-sac de Venise et qui vous servit un certain soir à échapper aux exempts.

— Mais le misérable nous trahit donc?

— Non, car, en vous dénonçant, il se compromettrait gravement lui-même. Seulement, il prétend que les projets du colonel sont éventés, que le lieutenant de police a l'œil sur notre maison et peut d'un moipent à l'autre donner Tordre de la visiter de fond en comble, et qu'il est bon de prendre ses précautions en conséquence.

— Ces précautions sentent la trahison d'une lieue, et quand le colonel saura ce que maître Blanche-Barbe a osé faire...

— Je crois bien qu'il s'en doute. 11 ne vient plus ici, ni lui, ni ses hommes; mais son lieutenant, M. de Mille, passe encore de temps en temps devant la porte pour échanger quelques mots avec Pierre, et je suppose qu'il a dû apprendre ce qui s'était passé et en instruire M. de La Jonquière.

— Le malheur ne se lassera donc pas de me poursuivre! murinura du Terne. Me voilà réduit maintenant à aller ach^eter la défroque dont j'ai besoin, et cela au risque d'éveiller les soupçons du fripier qui me la vendra. En vérité, dame Margot, il faut convenir que votre mari est sans gêne, et il n'est pas permis de se jouer ainsi d'honnêtes gens qui avaient mis en lui leur confiance.

— Ah I monsieur le chevalier, il n'aurait jamais agi de la

l'as de cœur 51

sorte si oe jeune seigneur Be s'était pas mêié de la oonspiration.

-^ Quel jeune seigneur ?

— Le comte de Hom, dit la bonne Flamande en baissant la voii.

— Que me contez-vous là ? Et qu'a le comte dé Horn à faire en tout ceci î s'écria du Terne, que la colère commençait â gagner. MaitBe Blanche-Barbe est un misérable, et je n'en veux pour preuve que sa lâche indifférence à l'endroit du rapt de sa fille.

— Hélas ! ce n*est pas de l'indififérence qu'il a pour ma pauvre Violette, c'est de la haine, une haine pareille à celle qu'il porte à ce jeune comte.

— Pas pour la même cause, sans doute ?

— Pas tout à fait, quoique les rancunes qu'il nourrit contre eux aient une origine commune.

Cette réponse eut pour effet de calmer subitement le chevalier, en lui rappelant le souvenir d'un entretien à peine entamé avec dame Margot, un certain soir que le faux bossu chantait ses chansons dans le cabaret.

Ces confidences déménage avaient été, ce soir-là, brusquement interrompues, mais du Terne en avait cependant entendu assez pour que le désir très-vif lui fAt resté de savoir la fin d'une histoire qui se rattachait à la naissance de Violette. Il saisit donc l'occasion d'apprendre le reste, et, oubliant que les instants étaient précieux, il dit à la dame :

— Expliquez -vous plus clairement, je vous en prie. Vous m%ve2 bien raconté une fois que maître Pierre eut jadis des soupçons jaloux, mais je ne vois point quel rapport 11 y a entre M. de Horn...

-^ Ce n'est pas de lui quUl s'agit, c'est de son père,

52 l'as de cœur

murmura dame Margot d'un air assez embarrassé.

— Quoi! le feu prince de Horn aurait...

— Avant de venir en France, nous vivions sur ses domaines, et c'est pour fuir son service que Pierre a quitté la Flandre. Mais le récit de ce triste passé serait trop long et ne vous intéresserait point.

— Vous vous trompez, dame Margot ; rien ne saurait m'intéresser davantage, car j'aime votre fille et je veux Tépouser, dit du Terne d'un ton ferme.

— Vous, monsieur le chevalier ? s'écria la bonne femme en rougissant de joie ; vous, un gentilhomme, aussi noble que le roi, vous voulez vous allier à de pauvres gens comme nous, vous voulez descendre jusqu'à...

— Ecoutez-moi, dit vivement du Terne, pour couper court à des transports qui ne lui plaisaient guère ; quel que soit le sang d'où Violette est sortie, j'ai juré qu'elle serait ma femme. Quand les infâmes suppôts de d'Argenson et de Dubois l'ont enlevée, nous n'attendions qu'un moment favorable pour fuir ensemble, et nous nous étions promis de vous appeler auprès de nous dès que nous serions établis en Espagne, où nous comptions nous rendre. Mais j'avais fait aussi le serment que Blanche-Barbe ne saurait jamais ce qu'était devenue cette enfant, qu'il n'a . cessé de persécuter depuis qu'elle est au monde. Rien n'est changé dans mes projets. Dieu aidant, je délivrerai Violette, je passerai la frontière avec elle, et vous viendrez nous rejoindre. Vous voyez bien qu'il faut que vous m'appreniez l'histoire de cet homme.

— Puisqu'il en est ainsi, monsieur le chevalier, je vais tout vous dire ; aussi bien, Pierre n'est point près de revenir et les Mississipiens ne montent guère ici qu'après le soleil couché. Pourtant, il faut tout prévoir, et, s'il en-

l'as db cœur 53

trait quelqu'un, mieux vaudrait qu'on ne nous vit point ensemble; je vais donc vous montrer une issue par laquelle vous pourriez vous dérober.

Dame Margot souleva une vieille tapisserie tout usée, qui garnissait le fond du cabinet, et fit voir à du Terne que cette tenture cachait un couloir très-étroit et trèsobscur.

— En cas d'alerte, reprit-elle, vous entrerez là, et, pendant que je recevrai ceux qui se présenteront, vous vous y cacherez, à moins que vous n'aimiez mieux gagner le jardin par ce corridor qui fait le tour de la maison*

. — C'est convenu. Mais l'histoire, au nom du ciel! l'histoire! Il faut que je voie le colonel ce soir, et je ne puis le rencontrer qu'à une certaine heure qui approche.

— Eh bien I donc, monsieur le chevalier, quand je devins la femme de Blanche-Barbe, il y a de cela dix-huit ans, j'étais au service de madame la princesse Antoinette, et lui, il était garde dans la forêt de Baussignies, qui s'étend fort loin autour du manoir patrimonial de la maison de Horn.

C'est le feu prince qui avait fait ce mariage. Il m'avait vue toute petite, car j'étais la fille d'un de ses tenanciers, et il m'aimait beaucoup. Pierre était né' aussi sur ses domaines, et le prince tenait en grande estime son forestier, qui montrait un zèle et un dévouement à toute épreuve.

Si on m'avait consultée, j'aurais peut-être dit non, car Pierre passait pour un homme dur et violent; mais j'étais orpheline et dans la dépendance absolue de mes maîtres. On ne me demanda point mon consentement et je n'osai pas le refuser. Au surplus, Blanche-Barbe occupait un

54 l'as PB CŒUIi

pQste qui lui rapportait: gros, et il ayait déjà amassé \>e^x\' coup d'argept, si biea qu^ toutes les filles du château e^r viaient mon sort. Je l'épousai donc, et je fus d'abord ^sse^ heureuse.

Npus habitions une jo)ip maison bâtie au centre de 1^ forêt, à égale distAuce 4u château e\ d'une vieille abbaye, où se tenait un chapitre de dames nobles. Je ne m'y 4^plaisais point, étant uée à Ic^ campagne et ayi^ut toujours aimé à y vivre, l^ preipièA^e année de notre niarjage s'éçgula donc paisi]3lement. Vers le commeupemeut 4P la seconde, quelques rpois avant |a naissanoe de Violette, le caractère de Pierre changea tput â coup? U 4evint sombre et rêveur, passant d^s journées eutières â courir les bois et les sQJrées sans m'q.dresser la parole. Bientôt je m'aperçus qu'il m*épiait quand je sortais,qu'il se cachait pour suc? veiller les abords de la maisou. U était jaloux* -r Et de qui? puisque vous viviez seuls,., •r- Du prince de Horn, monsieur le chevalier; et, comme il n'osait s'en prendre ii son m^tre, c'était sur i^pi que retouchait sa mauvaise humeur-

— Mais le prince lui donnait-il quelque sujet de...

— Aucun, si ce n'est que, presque tous les jours, il traversait à cheval la forêt pour visiter ime dame de ses parentes, qui était chanpinesse dans cette abbaye d'ûveriske, et qu'en passant il s'arrêtait souvent pour n^'adresser quelques bQnnes paroles. Parfois mêuie, il ne dédaignait pas d'entrer chez nous et de s'enquérir de la fortune de notre pauvre ménage. U n'en fallut pas davantage pour que Pierre conçût les plus injustes soupçons.

— Et c'est sur de pareils indices que cet homme pour-; suit Violette de sa haine ?

— 11 la détestait avant qu'elle fût née, et lorsqu'elle vint

l'as db cœur 55

au monde il la maudit; ce n'est pas tout, la nuit qui suivit la naissance de ma pauvre enfant^ il arriva qu'elle faillit mourir. Pierre la regardait souffrir d'un œil sec ; mais je le suppliai tant qu'il consentit À aller chercher le médecin du bourg de Baussignies. C'était une longue nuit d'hiver, la neige couvrait là terre, et le village était loin. Je restai seule avec Violette ; elle était couchée dans son berceau, à, côté du lit où me retenait une fièvre brûlante ; bientôt le délire me prit et, pendant de longues heures, je perdis le sentiment de ce qui se passait autour de moi. J'avais des visions horribles. Il me semblait par moments entendrp les cris de ma fille, qu'un homme vêtu de noir emportait dans ses bras. Quand je revins à moi, Pierre et le médecin du village étaient près de mon chevet ; ils me dirent qull n'y avait plus rien à craindre pour l'enfant, et mon cœur bat encore au souvenir de la joie que je ressentis quand je revis fraîche, rose et bien vivante, la chère petite^ que la veille encore je tremblais à chaque minute de voir expirer sous mes yeux.

Hélas I ce bonheur fut de courte durée. Neuf jours après, 1 e soir de mes relevailles, Pierre me commanda de le suivre. Il me doQua cet ordre d'un tel ton que je n'osai même pas le questionner. Je pris ma fille dans mes bras et je sortis de la maison. Deux chevaux nous attendaient devant la porte. Il me fit monter sur l'un, enfourcha l'autre et me força, malgré mes larmes et mes prières, à courir à côté de lui toute la nuit. Le lendemain nous entrions en Franee, et, après une semaine du plus pénible voyage, nous arrivions h Paris ; nous n'en sommes plus sortis .

— Il faut donc que cet homme soit fou, à moins que... mais il n'est pas possible qu'il ne vous ait jamais dit la raison de ce brusque départ.

56 l'as de cœbuh

— Ah ! monsieur le chevalier, il ne me Ta que trop souvent jetée à la face comme ime injure. Croiriez-vous que, pendant cette fatale nuit, au moment où il approchait de notre maison, il prétend en avoir vu sortir...

Du Terne attendait avec impatience la fin de ce récit, mais dame Margot s'arrêta toul à coup et se mit à dire tout bas :

— Mon Dieu I il me semble qu'on monte l'escalier. C'était vrai. Des pas résonnaient sur les marches infé-

rieure^ et des voix montaient d'en bas, annonçant l'arrivée de quelques habitués du cabinet.

— Vite, monsieur le chevalier, cachez-vous, dit précipitamment dame Margot. Il ne faut pas qu'on vous voie ici .

Et, sans attendre la réponse de du Terne, elle le poussa dans le couloir secret et laissa retomber sur lui la tapisserie. Puis, saisissant vivement le coin de son tablier, elle commença d'essuyer la table avec l'énergie qu'apporte toujours à cette besogne une ménagère flamande. C'était le moyen de se donner une contenance, et, de fait, elle avait grand besoin de dissimuler son trouble, car elle tremblait de voir paraître son redoutable mari, revenant de son voyage à Saint-Denis plus tôt qu'il ne l'avait annoncé.

Elle se rassura bientôt. La première figure qui émergea de l'escalier fut celle d'un agioteur fort connu dans la rue Quincampoix , le juif Abraham. Derrière lui venait un autre personnage' que dame Margot avait vu souvent aussi, mais qu'elle n'aimait guère, le capitaine Laurent de Mille. Elle leur fît sa plus belle révérence et leur demanda ce qu'il y avait pour leur service.

— Rien pom' le moment, dit assez brusquement le Piémontais; nous avons à parler d'affaires, et je vous appel-

l'as^ de cœur 57

lerai quand il nous prendra fantaisie de nous humecter le gosier. Mais il viendra tout à Theure un jeune gentilhomme de mes amis; s'il était embarrassé pour trouver l'escalier qui mène ici, je compte sur vous pour le lui montrer. •

— A quoi le reconnaîtrai-je ? demanda la femme de maître Blanche-Barbe.

— C'est M. le comte de Horn, dit le capitaine avec emphase. On ne rencontre guère à VÉpée-de-Bois des gens de sa qualité; il y est cependant venu une fois et je pense que vous n'avez point oublié sa figure.

— Non, non, certainement, balbutia dame Margot, surprise autant que troublée.

Elle finissait à peine de raconter une histoire où le feu prince de Horn jouait le principal rôle, et voilà qu'au moment où elle avait encore la tête remplie des souvenirs du père, on lui annonçait la prochaine apparition du fils, de ce fils que Blanche-Barbe avait si mal accueiUi naguère.

— Que vient-il faire ici en semblable compagnie î murmurait la pauvre femme en descendant l'escalier. Mon Dieu ! pourvu que Pierre ne rentre pas trop tôt.

Pendant qu'elle reprenait ïe chemin de son comptoir, du Terne, caché derrière la tapisserie, passait aussi par de très-vives émotions. Il avait parfaitement reconnu la voix de Laurent de Mille, et très-distinctement entendu le nom de M. de Horn, mais il ne savait pas avec qui le capitaine était entré dans le cabinet, et la prudence lui commandait de ne pas se montrer. Il fut même très-tenté de gagner au pied tout doucement^ de faire le tour de la maison par le passage dérobé, et d'en sortir en traversant le cabaret, où il y avait encore très-peu de monde. La curiosité

58 l'as db cœur

le retint^ uûe curiosité xc^fifue» cdr^ au fond^ les affaires de ces gens-là ne l'intéressaient guère, et aussi le secret espoir d'entendre la suite du récita de pel*c6r le mystère de la Naissance de Violette.

Au surplus, rien ne le pressait de partir^ puisque le co^ lonel ne devait passer sur le Pont^Neuf qu'à VAngeiuSy c'està-dire au coucher du soleil,[et qu'il était à peine cinq heures. Il se décida donc à rester à son poste^ au moins jusqu'à la lin de la conférencci

La tapisserie qui le protégeait était fort usée, et 11 n'eut pas de peine à y découvrir un trou auquel il appliqua son œili Au cas où il aurait passé par la tète au sieiu* de Mille d'écarter ce léger obstacle et d'inspeeter la cachettei la rencontre enire deux complices de la conspiration de La Jonquière ne pouvait pas avoir de bien graves conséquences. Mais le Piémontais ne songea point à prendre cette précaution. Il poussa un escabeau au juif, lui lit signe de s'asseoir^ et prit place en face de lui, de l'autre côté db la table. *

— Çâ) maître Abraham, dit-il en se rengorgeant, savezvou^ bien que voué me devrez tout à l'heure une jolie commissioUi Des affaires comme celles que vous allez conclure avec M. le comte de Horn ne se présentent pas tous les jours, et c'est moi qui vous la procure»

•^ Parce que vous ne pouvez pas vous adresser à un autre) dit le courtier d'une voix sèdie et dasséci

-^ Et pourquoi, s'ilTTouS plait^ suis-je condamné à recourir à vos services î

<- Parce que moi seul, daiis toute la rue Quincampoix, moi seul, eUtendez-vous bien, je suis en état de livrer ou d'acheter comptant, à toute heure de jour ou de nuit, pour un million d'actions^

l'as de cœur 59

Le capitaine se motdit lesléVres, et il e&t probable qu'en toute autre cifconstàn(îe il aurait secoué d'im^ottance rhomme qui se permettait de lui parler feui* ce tou; mais il avait ses raisons pour filer doux, et il se conteiita de lui lancer im regard qui n* était pas pi'ëoisément empreint de bienveillance, regard rjtie tiii t*esle maître Abraham supposa sans broncher;

Il est vrai que ce trafiquant en pafJlei's dô bftnquë lie f essëtiiblàit point du tout dùi autres fils d'Israël qui vivaiètLt dti Mississipi sans sbi*tir de Paris* Soit que la fortune Teût ebflé, sdit que ôë fût Teffet naturel de son températnent, c'était bien le Vieillard le plus quiûteui, le plus roide, le plus intraitable qui se pût rencontrer sur I0 pavé de la rue Quihcampoix. Tandis qUë ses coreligionnaires couraient huniblement après lés Courtages, lui, choisissait les affaires et malmenait ses pratiques, pour peu que les choses n'allassent point k sa fantaisie. Mais^ aussi) il était de beaucoup le pliis solvable de tous lés entremetteurS) et les grosses spéculations passaient presque toutes par ses mains, car on savait qu'il payait rubis sur l'ongle^

Laurent de Mille, qui avait eu recours à lui pour cet imiqtie motif, se garda bien dé se fâcher de ses premières rebuffades, et tâcha même de le prendre par la douceur^

— C'était une plaisanterie, dit-il avec un rire forcé, une simple plaisanterie. Je suis homme d'épée, Ct^ comme tel) je n'ai point la prétention dé palper des pots-de-vin sur les affaires dont je consens à m'occuper pour Id compté de mes amis.

— Et vous faites bien^ répondit sèchement le juif. Mais venons au fait* Je n'ai pas de temps à perdre^ a^ant ce soir un marché & terminer à l'hôtel de Condé, avec M. le duc de Bourbon* Vous m*ètesventt chercher en me disant

60 l'as de cœur

qu'un certain comte de Horn voulait sur-le-champ quelques centaines d'actions. Où est-il ce comte ? Et combien lui en faut-il au juste ?

— Il sera ici tout à l'heure, et il vous le dira lui-mèmç. Et tenez I parbleu I je crois que je l'entends.

En effet, quelqu'un montait l'escalier, et le chevalier, toujours embusqué derrière sa tapisserie, vit paraître Antoine-Joseph de Horn.

Le jeune gentilhomme était pâle et ses yeux cernés gardaient encore la trace des fatigues et des émotions de la veille. Du Terne, qui le connaissait bien, devina tout de suite, à l'expression de son visage, qu'il devait être de fort méchante humeur.

— Bonjour, comte, lui dit le capitaine d'un air dégagé ; vous arrivez à propos, car maître Abraham est impatient d'en finir. N'est-ce pas cinq cents actions que vous souhaitez d'acheter à ce digne descendant des Hébreux?

— Oui, murmura Horn d'un air assez embarrassé, cinq cents me suffiraient, je crois, à condition de le^ payer sous trois jours.

Le juif, qui jusqu'alors s'était contenté de regarder froidement le nouveau venu, se leva comme s'il eût été poussé par im ressort.

— Est-ce pour entendre de pareilles sornettes que vous m'avez fait venir ici ? demandait-il au Piémontais.

— Là! là I calmez -vous; maître Abraham, dit Laurent de Mille ; par la barbe de Moïse, vous prenez feu comme la poudre, et pourquoi, je vous le demande, parce qu'on vous propose de faire crédit de trois jours à un seigneur qui est comte du Saint-Empire, fils de prince souverain, et qui vous offre en garantie de cinq cents misérables actions les terres de Baussignies, de Hautekerke, de Bailliol et bien d'autres

l'as de cœur 61

encore appartenant à madame sa mère, sans compter... ~ — Monsieur, dit le vieillard avec colère, je ne suis ni comte *<iu Saint-Empire, ni seigneur terrier, mais j'ai là, dans ma poche, pour huit cent mille livres d'actions, plus cent cinquante mille livres en billets de caisse et environ deux mille louis en or. Pensez-vous sérieusement que j'aie Tenvie de troquer la plus petite partie de cet avoir contre des promesses chimériques ?

— Qu'est-ce à dire? s'écria le comte furieux.

— Ah ! vieux mécréant, grommela de Mille en se levant rapidement, ah 1 tu pointes un million sur toi et tu fais l'insolent I

— Je dis, reprit Abraham en forçant le diapason de sa voix de crécelle, je dis que j'entends traiter des affaires sérieuses, et que je n'ai point accoutumé de négocier avec des aventuriers.

Le mot ne fut pas plutôt lâché que Horn se rua sur le malheureux courtier en vociférant :

— Rétracte-toi, misérable juif I demande-moi pardon, pardon à genoux ou je te tue.

Le vieillard, sans trop s'émouvoir, tourna autour dft la table pour s'en faire un rempart contre le jeune gentilhomme qu'il avait assez imprudemment offensé.

Laurent de Mille, qui semblait vouloir rester neutre, se rapprocha insensiblement de lui, le nez au vent, le sourire aux lèvres et les mains dans les poches de son justaucorps.

Cependant Horn, arrêté par l'obstacle de la table, n'avait pas pu en venir aux voies de fait, mais il tourmentait la garde de son épée, et ses yeux lançaient des éclairs .

— Monsieur, lui cria le juif, je me moque de vos menaces, et je vous avertis que si vous ne me livrez passage, je vais appeler à l'aide.

Il 4

6t L*AS DE CCEUtl

— Maitre Abraham, dit entre ses dents le Piàmontais, pour sortir, il tous faudra payer rançoui ' .

•—Ah! ahl il parait, mes beaux seigneurs^ que Vous voulez îrte voler; c'est fort bien, et Je vais..*

Abraham n'acheva pas. L'épée du comte, subitement tirée du fourreau, lui troua la gorge.

Le juif tomba à la renverse en jetant un cri, un seul, mais un cri d'agonie, un cri qui perça les murailles, terriâa les buveurs de la taverne et cloua Iuf place les passants de la t'ue Quincampoiî.

Ce cri, Laurent de Mille fit bien tout ce qu'il put pour l'étouffer, car il se rua sur le blessé et le cribla de coups de poignard.

Le misérable Piémontais s'attendait à un acte de violence de la part du comtô^ et il n'avait mis ses mains dans les poches de son justaucorps que pour y chercher un tàstrument propre à acjiever Abraham; Ses infernales pré: "visions ne se trouvèreht que trop jûsti&êes, et il ne fe'épargna point à compléter lé brimé qu'il avait préparé, car il se mit à fouiller la victime.

Pendant qu'il arrachait des vêtements ensanglantés du moribond des liasses d'actions et de billets de caisse, Antoine-Joseph de Horn, livide, mueti tremblant» assistait à l'horrible scène saus y prendre part et sans l'empêcher. Il ne pensait même pas ft remettre son épée au fourreau, et il i'cstait là pétrifié, tenant encore lé fer meurtrier au bout de son bras, de ce bras qui avait frappé le premier^

Cependant, une grosse rumeur montait d'en bas et se rapprochait de l'escalier. La plainte suprême du malheu*reu& courtier avait été entendue et les pratiques de maitre Blanche-Barbe aôtouraiënt à son seeours.

Le comte aurait certainement attendu sans bouger qu'on

1,'aq pg çcBjm 63

Tînt le saisir, mais r^bomiQ^bla Mille e^vait l'habitude deç| bagarres crimineU^s et il coanaissait à fond Yaj^t de dé^ taler,

— AUonp, pQi;sieur le copte, pria-t-il pn pourant h ^ fenôfre, ^ous sopiines dans un mauvais cas, çt nous u'a- ?ons pas le choix des issues. Prenons doue pelle qui se, présente et gagnons pays pendant que pes croquants s'a-pitoieront sup le sor|; de ce vilain Hébreu.

Ce disant, il ouvrait la croisée, enjambait prestenient l'appui 0t se laissait couler le long dps poutres qui soutenaient 1^ maison, surplombant le culrde-sac de Yenisef

Horn avait compléten^eat perdu la tête pt il prit Ip mèmq chemin i^ans savoir ce qu'il faisait.

Ils arrivèrent tous le§ deux en bas ^sse? facilepient, m^ls au moment où ils mettaient le pied sur le pavé, les gens du cabaret apparaissaient à la fenêtre pt Ips signalaient aux oisifs dp la rue en criant ^ pleins poumons :

-r Au meurtre! arrêtez-les I arrêtez les assassins I

Aloi^ cqmn^ença unp course désespérée, une chasse eft fraywte.

IViille serrant contpe sa poitrine son infâme butin e| bondissant comme un cerf, Horn, Tépôe au poing, bror chant comme un sangUpr à travers les groupes qui lui barraient le passage; et, derrière eux, une foule ameutée et hurlante s'acharnant h la poursuite.

Le chevalier du Terne ne vit point cela, mais il rentendit. 11 entendit les imprécations des gens qui relevaient le cadavre, à deux pas de lui ; il entendit les clameurs des Mississipiens aux trousses des fuyards, bientôt même le bruit d'une rumeur lointaine pt des cris de triomphe lui apprirent que Içs coupables étaient arrêtés,

lie moment eût été mal phoisi pour se préoccuper de

64 l'as db G(BUR

leur sort, car c'était un véritable miracle que personne n'eût encore eu l'idée de soulever la tapisserie.

Du Terne, surpris dans sa cachette, courait grand risque d'être écharpé ou tout au moins traîné chez un commissaire comme complice de l'assassinat. Il s'empressa de suivre le conseil que dame Margot lui avait donné pour le cas où son terrible époux viendrait à paraître inopinément, et, se glissant par le couloir dérobé, il fit rapidement le tour de la maison, déboucha dans les appartements où s'assemblaient autrefois le colonel et sa bande, descendit l'escalier jadis secret qui n'avait plus de secrets et se trouva dans la salle basse de VEpèe-de-Bois.

Il n'y vit que dame Margot , affaissée sur son comptoir et à demi morte de peur. Les buveurs s'étaient précipités en masse vers le cabinet d'où partaient les cris.

Le chemin de la rue était donc libre, et du Terne se hâta de sortir de l'affreuse taverne où sa mauvaise étoile l'avait conduit. Il eut du moins le bonheur d'en trouver les abords dégagés. La foule s'était portée en masse vers l'hôtel de la Compagnie des Indes, devant lequel on apercevait un gros de curieux attirés sans aucun doute par la prise des meurtriers du Juif. Le chevalier pût donc traverser la rue Quincampoix sans que personne fit attention à lui, et il se mit à courir à toutes jambes vers le Pont-Neuf.

Pendant qu'on assassinait chez maître Blanche-Barbe, le temps marchait et le joiu* baissait.

C'était l'heure où le colonel habillé en moine et monté sur un âne chargé de besaces pleines, passait chaque soir devant la Samaritaine, regagnant son couvent du faubourg Saint-Jacques et saluant d'un clignement d'yeux ses fidèles soldats répandus sur le pont du bon roi Henri.

Du Terne ne pouvait plus lui demander de le présenter

l'as de cœur 65

au prieur des capucins, puisque le froc lui manquait, le froc qui devait assurer le secret de la supercherie inspirée, sinon justifiée, par l'ardent désir de sauver Violette. Mais, plus que jamais, il éprouvait le besoin de lui parler pour lui avouer qu'il était résolu de se consacrer entièrement à la délivrance de la prisonnière et aussi pour lui apprendre la catastrophe dont il venait d'être témoin.

Quoique fort dégoûté pour son propre compte d'une conspiration qui n'aboutissait point, il se regardait comme tenu à certains devoirs envers l'homme qui la dirigeait et qui croyait encore avoir le droit de compter sur lui. Quant à un plan de conduite pour la suite, il n'en avait point. Toutes les belles combinaisons qui devaient lui procurer l'entrée de l'hôpital général étaient à bas, et ses vues se réduisaient, pour le moment, à tâcher de sauvegarder sa liberté, faute de laquelle Violette risquait fort de ne jamais échapper à ses persécuteurs. Du Terne comptait, au surplus, demander conseil à La Jonquière, homme de ressources et d'expédients, et c'était encore là une raison pour ne pas manquer de l'attendre au passage.

Son voyage à travers Paris s'effectua sans fâcheuse rencontre, et, quand il arriva au débouché du pont, sur la rive droite, la nuit approchait. Il se glissa le long du parapet d*aval, dans l'intention de s'arrêter au pied de la statue d'Henri IV et d'attendre là le colonel, qui ne pouvait tarder à paraître.

Chemin faisant, dans la foule qui se pressait toujours en ce temps-là sur le Pont-Neuf, il aperçut plusieurs fois des figures à lui familières.

Les soldats du complot étaient à leur poste, prêts à défiler isolément devant leur chef qui, chaque soir, passait là une revue secrète de sa petite armée. Comme de cou-

6ô l'as dh cœur

tume, ils étaient déguisés de cent façons différentes et parfaitement méconnaissables pour les profanes. II y avait parmi eux des soldats, des abbés, des forts de la halle ; il y avait même des mendiants, fauxiftclopés se trainc^nt sur des béquilles dont, en un besoin, ils auraient su se servir pour assommer les gens, et des femmes, harangôres de contrebande, portant poignard et pistolets sous leurs cotillons d'emprunt.

Tout ce monde de la cour des Miracles reconnut parfaitement le chevalier et se contenta de lui lancer au vol un regard d'intelligence. La consigne donnée par le colonel était religieusement observée, et les affiliés avaient défense de jamais se parler en public.

Du Terne gagna promptement le terre-plain et y prit position. Là, le dos tourné à la Seine et au soleil qui se couchait, il se mit à réfléchir au prétexte dont il se servirait pour aborder La Jonquière sans trop se faire remarquer.

Ce n'était pas que les frères quêteurs fussent gens de difficile approche et qu'on dût s'étonner d'entendre un passant leur adresser la parole, mais encore fallait-il s'y prendre d'une façon naturelle.

Pendant que le chevalier cherchait dans sa tête une entrée en matières, il vit venir de loin le colonel enfroqué, s'avançant au petit pas de son âne., qu'il avait cavalièrement enfourché. Le vieux reitre portait une barbe postiche qui lui cachait la moitié du visage, et, au bout de ses longues jambes, ses pieds nus chaussés de sandales touchaient presque la terre.

Du Terne admirait la perfection du changement de visage et de tournure, quand^ à sa profonde surprise, il reconnut, marchant à côté du capucin improvisé et conversant avec lui, maître Blanche-Barbe, le détestable ta*

dernier de VEpée-de-Bm. Que signifiait ce colloque? Çt comment se faisait-il que le mari de dame Margot passât le Pont Neuf pour revenir de Sainti-Denis au oul-de-sac de Venise? Blanohe-Barbe était déjà fort suspect au chevalier qui redoutait par-dessus tout de se trouver face à face avec lui, et cette étrange démarche pouvait fort bien oa* cher une trahison.

Quoi qu'il en fût, à cinquante pas de la statue, le oabaretier salua poliment le frère quêteur, tourna les talons et se perdit dans la foule.

Du Tertie respira. Il allait pouvoir, sans crainte de cette déplaisante rencontre, se montrer à La Jonquière. Sans trop savoir comment il allait s'y prendre pour Tinterpeller, il fît quelqifes pas au-devant de lui, de façon h se faire voir. Le colonel Taperçut et tout aussitôt talonna les flancs de son âne.

— Vaya mied oon Dtos, hijo ! (1) cria-t-il au chevalier dès qu'il fut à portée de la voix*

Cette salutation formulée dans un .idiome étranger fut pour du Terne un trait de lumière. 11 savait très-bien l'espagnol, et le colonel qui le parlait en vrai Castillan l'invitait ainsi à en faire usage pour d^érouter les oreilles indis^crètes.

Le chevalier s'empressa de répondre h cette ouverture en continuant la conversation dans la langue du Cid, non pas toutefois sans précautipn, car il eût été in^prudent de s'exprimer trop clairement au milieu de cette loule composée de gens de toute condition $ mais il trouva sans peine quelques phrases à double entente, bien sonores, bien majestueuses, comme on les prononce au delà des

(1) En espagnol : — Allez avec Dieu, mon fils.

68 l'as de cœur

Pyrénées, en ce royaume où les savetiers eux-mêmes sont nobles et parlent noblement.

Il dit dans le plus pur langage de toutes les Espagnes qu'il arrivait de Burgos, qu'il remerciait Dieu d'envoyer sur son chemin un compatriote et qu'il souhaitait ardemment d'accompagner un instant le senor padre pour l'entretenir des choses du pays natal, cosas de Espana. Le padre répondit courtoisement qu'il était heureux de rencontrer un hidalgo de sa province, et tout prêt à l'entendre s'il voulait bien prendre la peine de le suivre jusqu'à la porte de son couvent, car il se faisait tard et il n'avait point le loisir de s'arrêter. Vhidalgo se confondit en remerciements et se mit à marcher tout doucement, une main appuyée sur le cou du baudet qui port&it La: Jonquière et ses besaces.

Les badauds du Pont-Neuf n'entendirent rien du tout àce dialogue, ou si, par fortune, quelqu'un en comprit le sens, il n'y découvrit assurément rien de suspect. Le colonel et son lieutenant purent donc poursuivre leur chemin sans que personne s'occupât d'eux, et, arrivés à l'entrée de la rue Dauphine, ils eurent soin de tourner à gauche, par le quai des Augustins, où, dès le crépuscule, les passants étaient rares.

— Pardieu I mon cher enfant, il faut convenir que vous arrivez à propos, s'écria La Jonquière, quand ils eurent gagné un coin assez désert pour qu'on pût y parlers ans crainte d'être entendu. Savez-vous ce que me disait ce vieux loup-cervier de Blanche-Barbe qui est venu m'attendre tout exprès à l'entrée du Pont-Neuf, et cela malgré mes ordres formels ?

— Non, répondit du Terne, mais je vous apporte de graves nouvelles, et...

l'as i)B CŒOR 69

— Il me disait, l'animal, le bourreau, le traître, il me disait qu'il était las de nous servir sans profit, qu'ayant amassé assez de bien pour vivre sans conspirer, il avait résolu de tirer ses grègues et d'aller finir sa vilaine existence loin de d'Argenson et des exempts.

— Je m'en doutais.

— Attendez I ce n'est pas tout. Sans daigner même prendre la peine de m'avertir, il a jeté au feu toutes nos bardes de rechange, ouvert toutes les portes de notre appartement secret, en un mot, il nous ferme son cabaret et nous chasse de sa maison. Que dites- vous de cela, chevalier ?

— Je le savais.

— Comment I vous le saviez I

— Oui. Je viens de VÊpée-de-Bois et dame Margot m'a tout appris ; mais, colonel, ce n'est point de cela qu'il s'agit.

— Et de quoi donc, mordieu? Pensez-vous qu'il y ait quelque chose de plus pressé que d'aviser sur-le-champ à châtier comme il le mérite ce venimeux manant ? Ne comprenez-vous pas que son infâme trahison peut nous perdre tous et qu'il faut aviser à notre sûreté? Nous étions déjà serrés de bien près par le successeur de ce damné Larf aille et j'avais fort à faire pour déjouer ses recherches. Maintenant, je puis m'attendre d'un jour à Fautre à être dénoncé par Blanche-Barbe, que puissent emporter cent mille charretées de diables! En vérité, c'est à dégoûter de travailler pour le roi d'Espagne, et, si le voyage de M. le Régent à Asnières ne devait pas être si prochain, si surtout je ne comptais pas sur vous, chevalier...

— N'y comptez plus, colonel, car ce qui vient de se passer..*

70 L A8 i)B CCBUI^

!— Quoi ! VOUS îmasi! s'écria La Jonquière 5 est-ee donc pour m'appreQçlre que vous m'ab^ndonnea quq voua vous êtes miâ sur mon passage? Fort t^iea! je deviue, o'e^t pour courir après cette péjonuelle en jupoua courts que vous manquez à uu serment prêté I

— Monsieur I

•r- A votre aise, pheyalier I pé^bouorez-vous pour les bestux yeux d'une servante de cabaret. Heureusement, il me reste des amis sûrs, et je pourrai me passer de vos per vices, tant que j'aurai pour soutenir mon entreprise des braves comme le capitaine Laurent de Mille et eomme le comte de Horn.

— Écoutez-moi, colonel, dit froidement du Terne en saisissant La Jonquière par la mancbe de son froe. Vous venez de m'iusulter gravement, et en toute autre occasion je vous demanderais sur-le-champ réparation d'une injure qu'aucun gentilhomme ne saurait supporter. Mais les instants sont précieux, et je remets à d'autres temps la satisfaction que vous me devez. Sachez bien seulement que co n'est pas moi qui renonce à poursuivre nos desseins; c'est Dieu qui les condamne.

r- Qu'est-ce à dire? et espérez-vous me leurrer avec des phrases creuses?

— Vous comptez sur Laurent de Mille, et sur M. de Horn ? Ni le capitaine, ni le comte ne vous aideront plus ; ils sont, à cette heure, arrêtés et vous ne les reverrez jamais.

— • Arrêtés! où? comment? pourquoi?

'— Vous le sauriez déjà, si vous m'aviez laissé m'expliqùer. Ils ont tué un Juif qulls avaient amené à VEpée-de- Bois dans le cabinet du premier étage; ils l'ont tué parce qu'il refusait de leur livrer des actions du Missis-

sipi, el Mille lés a volées siif sott cadavre. L'homme a éHé en tombant ;bti est Dlbiltê; ils ont sauté par la fenêtre, on les a poursuivis et saisis au bout de la rue QuincampôLx.

-^ Qui vous a dit cela?

^ J'ai tdUt VU; J'étais caché dei?rièrë une tapisserie, au fond du Cabinet où j'étais allé pour demandei' à la ffemmô de Blanche-Barbe de me procurer un costutne de iUoine; j'ai réussi à fuir par le couloir dérobé et, en traversant la rue, j'ai entendu les cris des gens qui venaient de mettre la main sui* eux.

— Merci, chevalier, dit le colonel eu sautant lestement à bas de âon âne au grand étonnement de du Terne; mei*ci ! je tous présente mes excuses et je vous fais mes adieux.

— Que voulez-vous dire? demanda le chevalier stupéfait dô ce changement de ton.

— Rien que de très-simple. J'aime beaucoup le roi d'Espagne, mais j'aime encore mieux le colonel Là Joilquière et ne veux point qu'oû lui coupe le cou. La conspiration est a Vàu-l'eaU, point par ma faute, mais je n'y peux rien et je m'en vais. Adieu paniers, vendanges sont faites. Philippe V n'aura point le plaisir d'enfermer soti cousin d'Orléans dans la tour de Sêgovie, mais moi j'aurai la consolation de sauver ma peau.

— Quoi I vous désespérez si vite ! il me semble pbui*temt.ii

— II Vous semble fori tnaL Je. suis un vieux singe qui se connaît éti gtiniaees, et je Vois d'ici celle que fera Laureiit de Mille à la torture. Pour obtenir sa grâce, il tious détibncei^a tous»

^ C'est vrail murmura du Terne. Un homme capable de l'action lâché et vile qu'il vient de commettre peut

bien trahir ses complices. S'ils ne tenaient que M. de Hom. . .

— Ohl celui-là a du coeur; il n'avouera rien; et puis le Régent lui fera grâce, car il ne voudra point envoyer à Téchafaud un fils de prince souverain, qui est son parent; mais il suffit que Mille soit mis à la question pour que nous soyons perdus sans rémission. Aussi, mon parti est pris. Je décampe et je vous engage fort à en faire autant.

— Moi, je reste, colonel.

— Gomme il vous plaira; mais gare à la Bastille et à la hache du bourreau. Vous êtes bon gentilhomme, mais vous n'êtes pas de race royale, et, en ce moment peutêtre, on abat sur la place publique de Nantes des têtes aussi nobles que la vôtre. LesTalhouét, les Pontcallec, les Montlouis, les Du Çouëdic et bien d'autres seigneurs bretons vont payer de leur vie le léger tort qu'ils ont eu de conspirer avec M. de Cellamare. Vous ne serez pas mieux traité si on vous prend. Croyez-moi, partez le plus tôt possible.

— Je ne puis quitter Paris avant de...

— Bon I j'y suis I c'est toujours la bouquetière de la rue Quincampoix qui vous tient au cœur. Grand bien vous fasse! Mais si vous finissez un de ces jours sur une belle estrade tendue de noir, avec un billot au milieu, souvenez-vous que le colonel La Jonquière vous avait donné un bon conseil.

— Il est plus aisé à vous de me le donner qu'à moi de le suivre, en supposant que je m'y décidasse, s'écria du Terne avec humeur. Comment ferais-je, s'il vous plaît, pour gagner la frontière, seul, sans un compagnon pour m'aider à dérouter les agents de d'Argenson qui vont se mettre à mes trousses ? Paris est encore le lieu où on se cache le mieux, et je n'en veux point bouger.

l'as de gceùr 73

— Chevalier, dit le colonel après un instant de réflexion, je ne devrais pas insister, car un soldat assez fou pour sacrifier son existence à une femme ne mérite pas qu'on s'intéresse à lui. Mais j'ai toujours été porté pour vous d'une affection singulière, et il ne sera pas dit que j'aurai négligé de vous montrer le chemin du salut. Si vous voulez me suivre, je sais un endroit où on nous fournira ce soir même deux chevaux excellents qui nous porte^ ront gaillardement, en dix ou douze étapes, jusqu'à l'anse de Morgat, tout au fond de la Bretagne. Il y a là, mouillée sous le cap de la Chèvre, une certaine caravelle espagnole qui n'attend qu'un signal de votre serviteur pour le prendre à son bord et le conduire à Santander ou h Bilbao. Si le cœur vous en dit, elle nous emmènera tous les deux, mais décidez-vous vite, car je ne veux pas que le soleil levant me retrouve dans Paris.

— Non, ce serait une lâcheté, murmura du Terne, qui pensait à Violette.

— Alors, bonsoir, chevalier; je prierai Dieu pour le repos de votre âme, lui cria La Jonquière.

Et, chassant son âne d'un coup de pied, l'indomptable partisan releva son froc pour mieux courir et s'enfuit à toutes jambes vers le Pont- Neuf .

74 ■ L*AS DR CCEUa

Le lendemain, vers trois heures de Taprès-midi, du Terne, qui avait erré dans Paris presque toutQ la nuit, attendait, assis sur la grève déserte de la Seine, le moment où il devait se rencontrer av«c Gudule devant le Jardin du Roi.

Brisé de fatigue, accablé, désespéré à la suite de son entrevue avec le colonel, il avait fini par venir s'étendre au bord de la rivière, à Tendroit où on la traverse aujourd'hui sur le pont d'Austerlitz.

Le hasard l'avait amené là un peu avant l'aube et il s'y était endormi sur la terre humide avec une pierre pour oreiller.

Il commençait l'apprentissage d'une vie qui allait être la sienne jusqu'au jour où Violette serait déUvrée, car il n'avait plus d'asile. N'osant ni rentrer dans son logement surveillé par les mouches de d'Argenson, ni recourir de nouveau à l'hospitalité de Gudule, de peur de la compromettre, il en était réduit provisoirement à coucher à la

j/àa i^e co^ur 75

belle étoile' et à se Bûurr;r $u fgnd dcç pabarets infimes, à fuir les quartiers fréquenté^ et à se caoher daas les coins $c^rté$ du vieux Paris,

Cette perspective, qui aurait découragé bien des geus, ne l'eifrayait pas outre mesure. Il était sQl4p.t, endurci à. la peine et bronzé contre les Intempéries 4^s saisons. Il portait sur lui une somme qui devait suffire à le défrayer longtemps^ et son co&tupie plus que modeste lui permettait de se montrer à peu près partout sans attirer l'attention. Il pouvait donc tenip longtemps le pavé de la grande ville, à la barbe des eipempts qui, depuis la disparition de Larfaille, ne possédaient de lui qu'un signalenaent ^sse^ incomplet.

Il s'agissait seulement d'éviter les mauvaises rencontres, . et, par conséquent, de ne pas se montrer dans les parages de l'hôpital général, les seuls où on le guettât.

Quant aux entrevues indispensables avec Gudule, sur qui reposaient toutes ses espérances, rien n'empêchait qu'elles eussent lieu désormais à nuit close, et tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, de façon à déjouer l'espionnage. Il suffisait qu'on ne les surprit point ensemble au premier rendez-vous et qu'ils pussent en profiter pour se concerter sur leurs futures rencontres.

Mais, en dehors de ces sécurités bien précaires, le chevalier avait de terribles soucis. L'entretien qu'il avait eu la veille avec le colonel venait de renverser tout un échafaudage de projets auxquels était fatalement lié le sort de Violette. La trahison de Blanche-Barbe, l'arrestation du comte de Horn et de Laurent de Mille complétaient le désastre. Que faire maintenant §an^ amis, sans appui, sans secours possible ?

l Certes, La Jonquière ne lui aurait jamais prêté m^in-

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forte pour enlever la pauvre prisonnière ; mais cependant, une fois le coup fait, il n'aurait pas refusé de concourir indirectement au sauvetage définitif de la maîtresse de son meilleur lieutenant. Il était homme de ressources et disposait de moyens considérables et de forces inconnues. Par lui, on aurait pu se procurer des chevaux, s'assurer des gîtes sûrs pour gagner la frontière.

Et La Jonquière était parti, La Jonquière courait maintenant sur la route de Bretagne ; avec la soudaineté de décision qui le caractérisait, La Jonquière avait abandonné une partie qu'il croyait perdue, et s'en allait chercher, sous d'autres cieux, d'autres aventures, sans aucun souci de ce chevalier de Grandpré, assez sot pour sacrifier à une amourette son ambition et sa vie.

Les soldats de la conspiration, ces sacripants dévoués à leur paye, qui se rassemblaient chaque soir sur le Poijt- Neuf, où les trouver maintenant, et en quoi pouvaient-ils servir les desseins de du Terne, qui n'avait plus d'autorité sur eux après le départ du chef suprême ?

Tout faisait présumer que le colonel avait dû trouver le moyen de leur faire parvenir secrètement l'avis de se disperser et qu'ils avaient profité de la permission pour, reprendre des professions plus ou moins suspectes. Rien n'empêchait même que quelques-uns eussent passé, avec armes et bagages, au lieutenant de police. Leur rencontre était donc plutôt à fuir qu'à rechercher.

Et c'était le meurtre abominable commis à VÉpée-de^ Bois qui avait produit tout ce désarroi, mis à néant les plans les mieux conçus, et qui allait peut-être condamner une pauvre innocente à mourir de désespoir .

Du Terne maudissait l'infâme Piémontais, assassin du juif, et ne pouvait s'empêcher de plaindre sou malheureux

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complice, ce comte de Horn, si jeune, si beau, si brave, qu'une indigne faiblesse avait sans doute conduit à cet abaissement. Du Terne se reprochait presque d'avoir contribué indirectement à sa perte en l'encourageant par son exemple à se mêler de cette conspiration qui devait pour son malheur le mettre en rapport avec Laurent de Mille.

En même temps, il se rappelait que M. de Horn avait généreusement tiré Tépée pour Taider à défendre Violette contre les exempts, et il chassait le souvenir de ses dédains à l'endroit de l'humble bouquetière.

Un autre sentiment plus vague le portait à s'intéresser au sort de ce malheureux gentilliomme qui l'avait appelé son ami.

L'étrange histoire racontée par dame Margot lui revenait sana cesse à l'esprit, et, quoique les soupçons de ce manant de Blanche-Barbe ne lui parussent point fondés, il ne pouvait 's'empêcher d'être frappé de la bizarre coïncidence qui rattachait Violette à la famille de Horn, au moins par le hasard de sa naissance sur les domaines du feu prince. Qu'allait-il advenir du cadet de la race, de cet Antoine-Joseph, que la fatalité avait poussé au meurtre et qui encourait à cette heure le supplice réservé aux plus vils criminels ? Lui ferait-on grâce de la vie, comme le prétendait le colonel ; et, si le véritable assassin était condamné à périr sur l'échafaud, livrerait-il, pour sauver sa tête, le secret de la conspiration?

Tout était à craindre d'un pareil scélérat, mais le chevalier n'avait, plus à redouter beaucoup ses dénonciations ; alors même que le Piémontais l'aurait désigné nominativement, qu'il aurait signalé ses amours avec Violette et révélé le secret de son domicile, l'exempt Pillayoine n'eût pas été pour cela mieux en mesure de saisir du Terne,

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\7' résolu à mener la vie errante d'un proscrit, et protégé

l d'ailleurs par Gudule.

f ^ Il y avait près d'uùe heure qiie le chevalier rêvait, ac-

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