I - croupi au bord de l'eau, les coudes sur ses genoux et le
front appuyé sur ses mains, quand un bruit de pas lui fit lever la tête.
Il vit, à très-peu de distance, un homme (jùi cheminait le long de là berge, en gesticulant comme un fou et qui s'arrêtait de temps en temps en regardant la rivière, comme s'il eût eu envie de s'y précipiter. Qu'il cherchât ou non une placé pour se noyer, cela n'intéressait guère du Terne, qui se leva pour s'en aller plus loin. Mais à ce moment, le promeneur l'aperçut et courut à lui en s'écriant :
— Quoi ! monsieur, t'est vous 1 Ah ! c'est le ciel iqui me fait vous rencontrer.
Le chevalier, stupéfait, i^eculâ de trois pas et fut pris d'une violente envie de jouer des jambes pour se dérober aux transports de ce quidam qu'il n'avait point souven ir d'avoir jamais vu. Mais il réfléchit bien vite que par tout pays un homme qui se sauve est suspect et que d«s passants pouvaient le voir fuir et se mêler de le poursuivi*e. Or, il avait le plus grand intérêt à éviter un esclandre, et, plutôt que de s'y exposer, mieux valait certes attendre l'inconnu de pied ferme, sauf à le jeter à l'eau, si c'était décidément un ennemi. ïi ne bougea donc point et se contenta de se préparer à repousser une attaque.
^ Vous êtes le chevalier de Grandpré, reprit le survenant; est-il possible, monsieur, que vous ne me reconnaissiez ^as ? Moi, je ne vous ai vu qu'une fois, mais je n'ai jamais oublié votre figure. J
Du T^ne î^gardait de tous sfes yeux ce personnage
doué d'une si heureûse^ mémoire. C'était un garçon d'une quarantaine d'années et d'assez forte encolure, xétu d'une espèce, de souquenille couleur de muraille. Il avait les cheveux bloAds, un visage plein et coloré, une physionomie douce et en tout la mine discrète d'un de ces valets de confiance qu'on appelait alors des grisons, et que leurs maîtres employaient à des missions intimes.
— Je suis Lié vin, le laquais de M. le comte de Horn, dit- il précipitamment; vous étiez avec lui, le mois passé, quand je lui apportai une lettre à l'entrée de la rue Dauphine.
— Je m'en souviens maintenant, s'écria le chevalier, dont la figure s'éclaircit sensiblement ; mais , que venez-vous faire ici?
— Ah I monsieur, ne me le demandez pas, je n'en sais rien moi-même. Voilà une heure que je cours devant moi comme un fou, sans savoir où je vais. C'est le désespoir qui me pousse. Je n'ai plus la tète à moi, depuis le malheur arrivé à mon pauvre maître.
— Il est arrêté, n'est-ce pas ?
— Vous le saviez I
— Tout Paris le sait, dit évasivement du Terne qui ne se souciait pas de s'expliquer davantage.
, — Hélas ! cela doit être, après un événement pareil ; mais je m'en réjouis, qu'on le sache; tout le monde s'intéressera à lui sans doute, et il faudra bien qu'on lui rende la liberté.
— Où est-il ? demanda du Terne en secouant tristement la tète, car il était fort loin d'apprécier dans le nième sens que Liévin les sentiments du peuple parisien à l'endroit du comte de Horn.
— A la Conciergerie, monsieur, dans un cachot, les
fers aux pieds et aux mains, et, qui pis est, sur la même paille que ce coquin de Piémontais qui a causé tout le mal.
— Vous avez donc vu le comte dans sa prison ?
— Non, je n'ai pas eu tant de bonheur; et même, peu s'en est fallu que le commissaire ne me fît jeter à la geôle du Châtelet quand j'ai été lui demander mon maître. Croiriez-vous, monsieur, qu'ils m'ont tourmenté pendant deux heures pour me faire dire tout ce que je savais sur lui, sur les gens qu'il fréquentait?
— Et qu'avez-vous répondu ? demanda vivement du Terne.
— La vérité, monsieur; j'ai dit que mon maître ne voyait habituellement personne, qu'il ne s'occupait que de ses plaisirs, et que s'il n'avait pas rencontré ce maudit Italien dans quelque tripot, il ne se serait point jeté dans cette vilaine aventure.
Le chevalier respira. Il était clair maintenant que le valet du comte de Horn était un homme auquel on pouvait se fier.
— Sait-on comment ce malheureux meurtre a été commis? demanda du Terne.
Nul mieux que lui n'en était informé, mais il ne tenait pas à faire des confidences à Liévin, et il avait grand intérêt à se renseigner sur les bruits qui couraient dans le public.
— Il paraît, dit tristement Liévin, que M. le comte était sans argent depuis la veille, ayant beaucoup perdu à la foire Saint-Germain. Alors, ce damné Piémontais lui a proposé d'acheter des actions à crédit. Mon maître a accepté. Ohl il le pouvait, car il est riche, très-riche; la preuve, c'est que madame la princesse, sa mère, lui avait
l'as DB CŒtJR 81
envoyé depuis quelques jours une grosse somme par un gentilhonvme de sa maison, lequel, hèlas ! n'est arrivé à Paris que ce matin.
— Oui, j'ai entendu parler de tout cela; mais, dans ce cabaret, que s'est-il passé?
— Il s'est passé que le juif qui voulait vendre ces vilains papiers a exigé qu'on le payât sur-le-champ, puis, il a insulté mon maître. M. le comte est très-vif, il n'a pu se tenir de colère et il a blessé l'homme d'un coup d'épée. Alors le Piémontais l'a achevé, dépouillé, on est accouru aux cris du juif, ils ont sauté par la fenêtre; on les a poursuivis et arrêtés dans la rue Quincampoix.
Du Terne se sentit soulagé d'un grand poids. Il craignait que le récit des faits n'eût été altéré ou que le commissaire ne l'eût pas admis, et alors, lui qui avait été témoin oculaire de l'affreuse scène, il se serait trouvé dans le plus grand embarras. Comment faire pour venir attester la vérité devant les juges, sans s'exposer à être arrêté luimême, et d'un autre côté comment priver le comte de Horn d'un témoignage qui pouvait le sauver? Liévin, en lui affirmant que la vraie version de l'événement n'était pas contestée, lui mettait la consci enco en repos.
— Mais il est innocent, monsieur, reprit le fidèle serviteur, innocent comme le jour où il est né. Dieu ne permettra pas qu'il soit condamné ; et puis, nous avons des amis, des amis puissants; à l'heure qu'il est, ils usent de tout leur crédit auprès de M. le Régent pour que le procès ne soit pas fait à un pauvre enfant de vingt-deux ans ; le duc d'Orléans ne voudra pas déshonorer son cousin, car nous sommes cousins, et même assez proches, par Madame, qui est princesse palatine.
En d'autres temps du Terne aurait souri du naïf langage
'82 ' i,*A8 Dfi cmm
i» a( I t>i»i na-i
de ce valet qui s'identifiait avec son maître au point de parler au pltiriel q«and il ïe réelaiïftait des illustres alliances de la maison de Horn.
~ Figurez-vous, monsieur, reprit Liévin, que, dès iiier soir, les archers tombaient comme la fondre à l'hôtel de Flandre où nous logeons dans la rue DaupMne. Ils ont tout visité, tout bouleversé, tout emporté, et il m'a fallu les suivre devant un comiûissaire qui tn'a traité co«ime vous savez.
— Mais, demanda le chevalier avec anxiété, qu*a-t-on trouvé dans les papiers de M. de Horn ?
— Rien, monsieur, rien que des billets galants. M. le comte était fort aimé des dames, pour son malheur, car c'est là peut-être ce qui a causé sa perte.
— Et sur sa liaison avec ce capitaine piémontais?
— Pas le moindre écrit, monsieur. Oh! de ce côté-là, vous pouvez voiïs ôter de l'esprit toute crainte. Il n'y a point de trace de la conspiration. M. le comte s'en est mêlé un instant, mais si peu I
— Quoi! vous savez?
-^ Tout, monsieur. Mon maître ne me cachait point ses actions et même, parfois, il daignait m'y associer. Ainsi, je l'accompagnais dans la plaine de Vanves, certaine nuit que nous attendions M. le Régent an fond d'une carrière.
— En effet, je me souviens que M. de Horn nous dit le lendemain qu'il avait emmené avec lai son valet. Poui*vu que cette expédition ne vienne pas à la connaissance de Philippe ou de son ministre !
— Qui donc le leur dirait? Nous y sommes allés seuls et nous n'y avons rencontré personne, si ce n'est un homme qui ne s'en vantera point, car noué lui avons sauvé la vie. C'est le bourreau de Paris.
T.^AS ï>fi casxîR B3
— Le boorreau de Pari&I répéta du Terne stupéfait; et qu'était-il ^onc vena faire à pal^eille heure et en pareil lieu?
— Je ne Tai jamais bien su au juste; il nous a raconté une longue histoire où il était question de brigands qui l'avaient arrêté et qui voulaient se donner la satisfaetioii d'exécuter Fexécuteur. Ce qu'il y a de sûr, e'est que nous l'avons débarrassé de deux de ces coquins qui le tenaient, c'est qu'il nous doit de la reconnaissance et que si, ce qu'à Dieu ne plaise, mon mailre était condamné, j'irais trouver maître Sanson pour lui rappeler sa promesse, et je suis sûr qu'il m'aiderait à faire échapper M. le comte.
— Il faut espérer que vous n'en serez pas réduit à cette extrémité, dit le chevalier, qui marchait de surprise en surprise; mais je tremble <ïue Laurent de Mille ne vienne à parler. Cet homme doit être un lâche, et, pour* avoir la vie sauve, il peut faire des révélations.
— Je (voirais plutôt 'qu'il se taira dans l'espérance que le colonel La Jonquière fera tout pour le délivrer; et même, s'il faut vous l'avouer, j'ai déjà pris mes mesures pour lui faire passer dans sa. prison un avis secret qui le tiendra en haleine.
— Vous avez pensé à cela I
■— Mon Dieu î oui, dit simplement Lié vin.
Du Terne se tenait à quatre pour ne pas sauter au cou de ce brave Flamand qui, avec son air endormi, avait trouvé du premier coup le plus sûr moyan de prévenir les indiscrétions du Piémontais.
— J'ai pensé à cela et à bien d'autres choses encore, reprit le serviteur aussi ingénieux que dévoué. Aussitôt que j'en ai eu fini avec le commissaire qui m'a mis à la porte en me commandant de me tenir prêt à me présenter
84 ^ l'as de cœur
devant lui à la prèmièi:p réquisition, j'ai couru chez M. le duc de Croï d'Havre qui est notre proche parent, et j« lui ai raconté ce qui se passait. M. le duc a envoyé chercher aussitôt M. le marquis de Créquy. et M. le prince de Cour- . tenay qui sont aussi nos cousins. Ces dignes seigneurs m* ont fait répéter ce que je savais et ils ont délibéré d'aller tous ensemble trouver M. le Régent pour lui remontrer qu'on ne pouvait passer outre à ce procès sans attenter gravement aux droits et à l'honneur de la noblesse du Saint-Empire dont est mon maître.
— Ohl bien, alors, Philippe se laissera fléchir, et le comte en sera quitte pour un ordre d'expulsion du royaume.
— C'est ce que j'espère,'mais si, par malheur, les choses tournaient autrement, s'ils osaient le juger, le condamner, j'entreprendrais de le sauver, et je suis sûr, monsieur, que vous m'y aideriez, car le pauvre enfant m'a souvent parlé de vous, et il m'a dit cent fois que vous étiez le plus brave et le plus loyal gentilhomme qu'il connût.
— . Hélas ! si je pouvais vous servir, je le ferais de grand cœur, mais je ne suis plus libre de mes actions. Je suis proscrit, traqué par les exempts, réduit à me cacher dans des endroits déserts comme cette rive où nous venons de nous rencontrer par un hasard providentiel. Le secours que je vous apporterais serait nul et pourrait même gravement nuire à M. de Horn si je venais à être pris.
— Quoil vous aussi, monsieur, vous êtes en danger! Le colonel, je pense, ne vous y laissera point; il a le toas long, m'a dit mon maître, et tant qu'il sera à la tête du complot. ..
— Il n'y a plus de complot. Le colonel a quitté Paris cette nuit en laissant à ses hommes l'ordre de se disperser.
L^AS DE CŒCR 85
— Ah I monsieur, que m'apprenez-vous là I Heureusement, le Piémontais, dans sa prison, ne se doutera point qu'il ne lui reste plus d'espoir de ce côté. Mais vous, le compagnon, l'ami de mon maître, vous ne pouvez pas rester à Paris, seul, sans appui, exposé aux poursuites du lieutenant de police et aux vengeances du ministre. Il faut fuir, sortir de France avec nous .
— Que voulez- vous dire?
— Que M. le comte va être mis en liberté ou qu'avec l'aide de ses protecteurs je l'arracherai des griffes de ceux qui le persécutent; dans un cas comme dans l'autre, il regagnera promptement la Flandre et nous vous emmènerons.
— Merci, mon ami, dit du Terne touché jusqu'au fond du cœur, merci de l'offre généreuse que vous me faites et que M. de Horn me ferait aussi, je n'en doute pas, s'il était libre, mais je ne puis l'accepter.
— Pourquoi?
— Parce que j'ai juré de délivrer une jeune fille que mes ennemis, les ennemis de votre maître, ont jetée dans une prison. Tant que je ne serai pas parvenu à lui rendre la liberté, je ne m'éloignerai point de Paris, dussé-je payer de ma tête ma persévérance.
— Alors, monsieur le chevalier, c'est à moi de me mettre à votre service quand j'aurai sauvé mon maître; et si j'osais, je vous demanderais dès à présent qui est cette personne qui vous intéresse si fort .
— Une pauvre enfant qui n'est ni noble, ni riche et que le hasard a fait naître du maître de cette malheureuse taverne de VEpéede-Bois; c'est la fille de ce Blanche- Barbe.
— Blanche-Barbe, avez-vous diti PieiTC Blanche-Barbe
•qui fut jadis gârdç forestier à Baussigniés «t qui vint k Paris il y a seize ou dix-sept aas?
— C'est bien cela. La connaifeûez^vous ?
*- Si je la connais! ahl mon Dieu! c'est comme une fatalité ! mon maître m'a souvent parlé de lui, de la jolie bouquetière que vous aimez; il ne m'a jamais dit ce nom de Blanche-Barbe qui m'aurait tout de suite rappelé des souvenirs. . ,
-^ Quels souvenirs?
•^Des souvenirs bien lointains. M. le comte lui-mèfne ne sait pas cette histoire, mais je vous la conterai i^us tard. Vous m'assurez que la petite que vous voulez délivrer est bien celle que Pierre et sa femme ont élevée comme leur enfant?
— Sans doute.
— Alors, monsieur le chevalier, j'en fais le serment, nous la tirerons de peine ou j'y laisserai ma peau. Seulement, je vous demande quatre jours; c'est à peu près le temps qu'il me faut pour que mon maître soit hors d'affaire; mardi prochain, 26 mars, trouvez-vous à cette -place, un peu après le soleil couché; j'y serai et je vous . appartiendrai tout entier. Si vous avez besoin d'un homme
dévoué pour un coup de main, je serai cet homme. S'il vous faut de l'argent pour acheter des geôliers, je vous en donnerai; des chevaux pour gagner la frontière, je vous en procurerai.
— Merci, cent fois merci! Mais, au nom dutîiel, que savez-vôus sur la naissance de cette jeune fille?
— Ecoutez! s'écria Lié vin, au lieu de répondre à la question de du Terne ; quatre heures sonnent à l'église deè Bernardins, et, à cinq, je dois me présenter à l'hôtel d'Havre pour apprendre de la bouche de M. le duc ce
iVs ï^ C<PtJR' ^
tSAm^a^
qu'a .rèpo&da lé Régent & la demande des seigneurs. Je n'ai queieteteifisd'y eonrk. Adieu, monsieiir le cbevaliep, adieu ! e^, A m^irâà. sedr, quoi qu'il arrive.
Le okevalier essaya de oourîr af>rès Lièvin , mais il is'aperçu* promqp^temenpt -que fe Flamand avait de meilleures jan^MRS que les siennes, et puis il comprit qu'une ebasse à Thômme à travers Paris serait dangereuse et inutile. Le valet de M. de Horn était évidemment décidé à n'en pas dire plus leng sur Violette jusqu'à ce qu'il eût réussi 4 sauver son maître, et du Terne, en le poursuivant, se serait exposé à de fAcheuses rencontres. Il resta donc sur la berge, plus troublé que jamais par les demi-confidences de Liêvîn. Évidemment, cet hom^me connaissait le fond du mystère que le récit de dame Margot lui avait déjà ftiit entrevoir; mais il semblait que la fatalité s'en mêlât pour empèdher ceux qui savaient cette histoire de compléter leurs explications.
Le chevalier, fort heureusement, n'avait pas de temps à donner aux réflexions et aux conjectures, car il aurait pu perdre la tète au milieu de tant d'incertitudes. L'heure approchait où il devait s'aboucher avec Gudule devant la grande entrée du jardin du Roi, et il se serait bien gardé de manquer à ce rendez-vous qui allait peut-être décider de son sort.
Sa petite providence, c'est ain^ que souvent il désignait la fille de l'exempt, sa petite providence avait déjà sans doute concerté avec Violette un plan d'évasion, et il n'avait, lui, rien de bon à annoncer à cette amie dévouée. La défection de Blanche-Barbe, le brusque départ du colonel, la dispersion complète des conjurés, tous ces désastreux incidents menaçaient de faire échouer des projets Itt'borlétâléâiéift 'combinés. Comme compensalidn.
88 L^AS BE CCEÛR
du Terne avait, il est vrai, rencontré l'appui inespéré de Liévin, mais, au prix des avantages perdus, c'était peu. Et même, à bien prendre, comme il ne partageait pas les illusions de ce fidèle serviteur sur le sort réservé au comté de Horn, il se disait que, si le maître mourait sur l'échafaud, le valet aurait certainement d'autres soucis que la délivrance d'une jeune fille enfermée à l'hôpital général. Ce fut donc presque sans espoir et la tristesse dans le cœur que le chevalier s'achemina vers l'endroit convenu.
En ce quartier désert, et vêtu comme il l'était, il n'avait guère à craindre d'être reconnu, et pourtant il s'en allait la tête basse, rasant de près les hauts murs du jardin du Roi et ne regardant personne pour no pas être regardé ; mais il eut beau se hâter, il n'arriva pas le premier. "'Gudule l'attendait assise sur une borne, au coin de la rue Saint- Victor. Elle se leva dès qu'elle l'aperçut et vint à lui d'un pas délibéré. Ce n'était point son allure habituelle, et du Terne fut frappé aussi du changement de son visage. Ses yeux brillaient d'un éclat inaccoutumé, et ses traits si doux et si calmes avaient pris une expression résolue, presque exaltée.
Elle tenait à la main une petite touffe d'herbes, au milieu de laquelle brillaient quelques pauvres fleurs, de celles qui poussent au hasard entre les pierres disjointes des masures ou sur les tombes délaissées.
Le chevalier ne put s'empêcher de penser aux frais bouquets de violettes que la chère captive s'en allait semant jadis, le sourire aux lèvres, la joie au cœur, le bonheur sur le front, et, en dépit de tous ses efforts pour faire à ' Gudule un accueil affectueux, sa physionomie s'assombrit.
Quel constraste entre ces jours si rapidement envolés, ces jours éclairés par le soleil de son amour naissant^ et
L*AS DE CŒtfR 89
le triste horizon qui maintenant étendait devant lui soja voile funèbre ! L'image de la jeune fille adorée lui apparaissait rayonnante de jeunesse et de beauté, et il voyait à peine la figure pâle* et mélancolique de la petite disgraciée qui se sacrifiait pour une rivale.
Et pourtant, ce jour- là, Gudule ne se ressemblait plus à elle-même. On eût dit que, sous Tinfluence d'une passion violente, le charme mystérieux qui se cachait sous ce vi sage terne montait à la surface et illuminait toute sa personne. Le sang courait sous sa peau, le feu s'allumait dans ses prunelles, la vie circulait dans son corps frêle. Elle n'était pas jolie; elle était ravissante, et pour ne pas s'en apercevoir, il fallait, comme du Terne, être éperdument amoureux d'une autre femme. Il la regarda pourtant et, tremblant de l'interroger :
— Hélas I ma chère enfant, dit-il, je vous apporte de déplorables nouvelles. Je n'ai pas pu me déguiser, vous' le voyez, et cela parce que ce misérable tavernier de VEpéde-Bois a jugé à propos de brûler nos costumes et de nous fermer sa maison; il nous trahit et, au surplus, un crime a été commis hier dans son cabaret, un crime poiir lequel deux des nôtres sont arrêtés. Sur cela, notre chef a pris peur, et, abandonnant la conspiration, il a dû quitter Paris cette nuit. Me voilà maintenant seul, sans appui, sans asile, réduit à mes propres ressources ; plus de secours à espérer du colonel ni de refuge dans le couvent des Capucins.
— Dieu soit loué ! vous ne courrez plus de dangers, puisque vous ne conspirerez plus, s'écria Gudule.
— Et qu'importe que je n'entreprenne plus rien contre le Régent? Croyez-vous donc que je m'exposerai moins pour arracher Violette à ses persécuteurs, ou pensez-vous que je vais renoncer à la délivrer ?
90 L*Ag DE CŒUR
— Dans trois jours, à pareille heure, elle sera libre.
— Libre I Violette libre! non, c'est impossible ! Et pourr tant, vous n'auriez pas la cruauté de vous jouer de moi» Mais ai-je bien entendu ? qu'avez- vous dit î
— La vérité. Tout est prêt, tout est convenu. Aujourd'hui, j'ai été de service dès le matin. J'ai donc pu la voir dans là cour du fond à l'heure de la promenade et l'entretenir longuement.
— Ohî mon Dieu! Elle souffre, n'est-il pas vrai ? elle pleui'e.
-^ Elle est pleine de courage et d'espoir, car elle ne cesse de penser à vous, et elle sait maintenant que nous agissons de concert, dit Gudule en baissant la tête, peutêtre pour cacher sa pâleur.
La généreuse enfant avait deviné que le chevalier mourrait d'envie de savoir si Violette parlait de lui et qu'il n'osait s'en informer.
— Écoutez-moi, reprit-eile, et retenez bien mes paroles, tîar cet entretien est le dernier que nous aurons ici. J« isuis obligée de redoubler de précautions, et les surveillants de là maison pourraient remarquer mes absences. Je ne reviendrai donc plus. Par le même motif, je ne puis vous offrir un abri pour le temps que vous avez encore à passer dans Paris. Il m'en coûte de vous laisser errer par la ville, mais mieux vaut encore cette extrémité que de rien abandonner au hasard. Et puis cette épreuve sera courte.
— Quand donc ônira-t-elie ? demaiida vivement dm. Terne.
— C'est le mardi qu'on rend le lifige des prisonnières, ^t je vous ai déjà dit que j'étais chargée du service de l'aide gauche, où se trouve la cellule.,.
L*A8 DE CCEUk 91
Elle s'arrêta une seconde, comme elle le faisait toujours quand il s'agissait de prononcer le nom de Violette, et elle continua d'une voix qui tremblait un peu :
— Mardi soir donc, j'y entrerai à l'heure accoutumée; Je serai seule, car l'économe et madame la supérieure ont confiance en moi, tant de confiance qu'on me patmet d'aller et de Venir par toute la maison, d'en sortir même, sans lever mon voile, ce voile noir, que je porte depuis lé deuil de mon père.
Les amants n'ont d'yeux que pour la femme aimée, et du Terne n'avait pas remarqué le nouveau costume de Gudule, qui avait pris Thabit de laine grise, la 'guimpe et les coiffes rabattues des femmes employées dans le service de l'hApital généï^l.
— Nous n'aurons besoin que de quelques minute* pont changer de vêtements. Nous sommes à peu près de là même taille. Je lui ai enseigné le chemin qu'il fallait suivre pour gagner la grande porté. Personne, au sur^ plus, ne lui adressera la parole ni ne s'étonnera qu'elle se présente à la grille sans montrer son visage, car, plusieurs fois cbaqiae jour, on m'y voit passer voilée. Il y a, en face de cette grille, de l'autre c6té du boulevard, à l'angte du marché aux chevaux, trois gros arbres dont le tronc vous protégera contre les regards des surveillants. Trouvez -vous ià, mardi soir, et, quand six heures sonneront, vous verrez venir une femme habillée comm« tnoi. Elle passera près de vous sans vous parler et traversera le marché. C'est le cfeemin que j'ai l'habitude de suivre, he t^rain va s'abarssant et, à cent pas plus loin, la femme sera hors de la vue des passants du boulevard; ^lôrs, vous la rejwndrez, et, quand vous vous serez assuré tjue c^est elle, ma tÂche sera finie et la vôtre commencera.
92 l'as de cœur
— Mais vous, Gudule, vous ! s'écria du Terne.
— Moi, dit l'enfant avec un sourire doux et triste, je prierai Dieu pour vous dans la cellule où je resterai enfermée jusqu'au lendemain à midi, et c'est alors seulement qu'on s'apercevra du changement de personnes. Vous aur^ donc dix-huit heures d'avance sur les archers qui vous poursuivront. Si vous les employez bien, vous devez leur échapper.
— Mais les misérables s'en prendront à vous, pauvre enfant I et qui sait de quelle peine ils vous feront payer votre sublime dévouement ?
— Que voulez-vous qu'il fassent à la iîlle d'un exempt mort pour le service du roi? demanda Gudule enlevant sur le chevalier ses grands yeux bleus. Ah I je serais trop heureuse de souffrir pour vous... pour elle, mais, rassurez-vous, je- ne cours aucun risque, pas d'autre du moins que celui d'être chassée de l'hôpital général. Alors, je rentrerai dans la maison de mon père, et j'y attendrai que vous teniez votre promesse. Ah ! je sais que je passerai par de cruelles angoisses et que les heures me sembleront bien longues jusqu'au jour où une lettre de vous m'apprendra que vous avez passé la frontière.
Du Terne se taisait. Il pliait sous le poids de tant de bonheur, et il osait à peine soutenir le regard clair de la noble jeune fille qui lui sacrifiait jusqu'à son amour, cet amour fait de résignation et d'innocence, dont il mesurait maintenant toute la grandeur. Pâle, tremblant, baissant la tête, il cherchait des mots pour exprimer ce qu'il ressentait^ et, malgré lui, il se laissait distraire par la vue de ces fleurs, que Violette avait peut-être touchées.
— Prenez-les, dit Gudule en lui mettant aux mains les humbles brins de primevère sauvage arrachés sans doute
l'as de cœur 93
aux pavés du préau; c'est elle qui les a cueillis pour vous; Yous les lui rendrez bientôt. Gardez-en une en souvenir de moi.
Et Tenfant s'enfuit sans laisser au chevalier le temps de lui répondre.
94 t'AS DB GŒUH
Au dix-huitième siècle, la justice civile était souvent fort lente, et on se léguait parfois un procès d'une génération à Tautre, mais, par compensation, la procédure criminelle marchait presque toujours avec une rapidité effrayante.
(( Aussitôt pris, aussitôt pendu, » est un dicton de ce temps-là.
Jamais peut-être affaire ne fut menée de façon plus expéditive que celle du comte de Horn.
Le meurtre du juif avait été commis le vendredi 22 mars 1720, entre cinq et six heures du soir, et les coupables, arrêtés presque aussitôt, interrogés sommairement par un commissaire et enfermés à la Conciergerie. La journée du lendemain samedi et celle du dimanche suffirent au conseiller rapporteur pour parfaire son enquête, et la chambre criminelle du Parlement, la Tournelle, comme on disait
l'as ra conuR 05
nu I L m^f^^^w' I l . !■ ■■ i n i >
alors ) se rassembla le lundi 25 m^^fs, pour juger sénuce tenante les deux accusés.
Pendant qu'on délibérait au Palais de Justice, Philippe d'Orléans, Régent de France, soutenait, dans ses petits appartements du Palais-Royal, des assauts qui mettaient sa concience à une rude épreuve.
Ce prince était né doux et humain ; il avait horreur des sévérités à outrance, il oubliait volontiers les injures et il aimait à pardonner à ses ennemis. Autant de raisons pour s'opposer à ce qu'on fit ce procès, qui n'allait à rien moins qu'à la roue, et pour couvrir de sa protection M. de Horn, qui n'était certes point de ses amis. Mais le duc d'Orléans possédait aussi un très-vif sentiment de l'équité naturelle ; il estimait que la loi doit être égale pour tous et qu'un gentilhomme qui s'est souillé d'un orime mérite moins d'indulgence qu'un scélérat obscur.
De ces deux tendances contraires étaient résultés dans son esprit des combats très-pénibles, et les influences op* posées qui s'agitaient autour de lui n'avaient fait qu'a-» jouter à ses perplexités.
Excédé des luttes qu'il soutenait depuis deux jours, il s'était enfermé, l'àprès-dlnée du lundi, dans son cabinet, et Coche, son valet de chambre, avait reçu l'ordre d'en défendre l'accès contre les solliciteurs dont son maître rcr doutait rinvasion.
Le matin, Philippe avait reçu la visite du duc de Saint- Simon, membre du conseil de Régence et son ami particulier. Ce grand seigneur qui fut un grand esprit et qui nous a laissé les ininiitables mémoires que l'on sait, n'avait pas voulu partir pour sa terre de la Ferté-Vidame où il s'en allait passer la semaine sainte, sans donner son avis au Régent sur ce cas si grave et si extraordinaire.
9Ô l'as de ccbur
Cet avis avait été tel qu'on devait l'attendre de ce duc et pair aussi rigoureusement vertueux que profondément attaché aujL prérogatives de la noblesse. M. de Saint-Simon conseillait de faire bonne et prompte justice, sans s'arrêter aux considérations tirées de la naissance ou des alliances du coupable. « Quiconque, avait-il dit au du<5 d'Orléans, vous demanders^it la vie du comte de Horn, après un crime si détestable, ne se soucierait que de la maison de Horn, et ne serait pas votre serviteur. » Il fallait, selon lui, laisser le Parlement juger et condamner, même à la roue. Seulement, il fallait aussi intervenir, après l'arrêt rendu, non pour en empêcher Texécution, mais pour la modifier.
Les princes de Horn étaient des princes de TEmpire. Or, dans les Pays-Bas et en Allemagne, le supplice de la roue infligeait une telle infamie à la famille du supplicié, que les frères, les sœurs, les oncles, les tantes et les descendants jusqu'à la troisième génération étaient privés du droit d'entrer dans aucun chapitre noble. La décapitation, au contraire, ne produisait aucun de ces effets qui rendaient une race entière responsable du crime d'un de ses membres.
Le duc opinait donc pour qu'on ne jetât point dans le désespoir une illustre maison, et pour que le Régent, aussitôt la sentence prononcée, signât une commutation de peine et fit, le jour même, couper la tète à M. le comfe-de Horn. Le Régent, goûtant l'avis, avait promis d'user de ce moyen terme, et M. de Saint-Simon était parti, content d'avoir pu concilier ainsi deux choses qu'il aimait d'égale passion, la justice et le privilège.
De cette décision aux espérances que nourrissait encore le fidèle Liévin, il y avait loi», comme on voit, et pourtant
l'as de cœur 97
Philippe d'Orléans, qui venait de la prendre, sentait bien qu'il n'était pas quitte de toutes tribulations et qu'il lui faudrait compter avec Dubois, avec Law et peut-être avec bien d'autres.
Il se promenait à grands pas de son bureau à la fenêtre et de la fenêtre à la porte, qui s'entr'ouvrait de temps en temps pour laisser passer la personne discrète de Coche, apportant des demandes d'audience auxquelles le maître répondait invariablement par un refus tout sec.
— Qu'est-ce encore que cela? dit-il brusquement en prenant des mains du valet de chambre une longue pancarte couverte d'écriture.
— Une supplique, monseigneur.
— Pour le comte de Horn, n'est-ce pas? Je n'en ai que faire,
— Monseigneur, elle est signée de tous ses parents, et ils l'ont apportée ici après avoir fait leur démarche solennelle au Palais de Justice.
— Quelle démarche ?
— Ces seigneurs, au nombre de cinquante-sept, tous des premières maisons du royaume, se sont transportés ce matin dans la salle des Pas-Perdus, à l'heure où Messieurs de la Tournelle criminelle allaient entrer en séance pour juger le comte.
— Qu'est-ce à dire? Est-ce qu'ils se seraient permis d'insulter le Parlement ou de chercher à l'influencer?
— Non, monseigneur; ils se sont contentés de se ranger sur le passage des conseillers et de les saluer respectueusement.
— A la bonne hem*el quoique peut-être ce soit déjà trop que cette recommandation muette. Laisse-moi, et surtout ne permets à personne d'entrer.
Coche se retira sur la pointe du pied et le Régent reprit
9i8 l'as de cœlr
sa promenade. Il ^vait bQpne ep,vie de ne ps^s regarder le plaçât dont il croyait savoir d'avance le contenu, naai^ ses yeux tombèrent sur les preinières lignes, et il lut ce qui suit:
a Monseigneur, les ûdèles sujets de Sa Majesté dont les noms suivenl; exposent humblement à Votre Altess^ Royale : Premièrement.... »
-T- Bon! murmura Philippe en haussant les épaulas; eiir core quelques tirades sur Tillustre origine, de la maison de Horn ! S'ils espèrent me to^cl^er avec de semblables arguments, ils se trompent. Un nqble qui assassine e( qui vole perd sa caste; ces gens-là ne me persuaderont point le contraire.
Voyons cependant leurs raisons.
« Exposent : Premièrement, que le prince Ferdinand de Ligue et d'Amblise, oncle utérin du comte Antoine- Joseph de Horn, présentement enfermé à la Conciergerie, est légalement interdit pour cause de folie, depuis l'année 1717.
« Secondement, que le père de la princesse dQ Horn^ grand-père dudit Antoine-Joseph, avait perdu l'usaga de la raison trois ans avaçt l'époque de son décès. »
— Où veulent-ils en venir ? dit le Régent, et que m'importe que cet oncle et cet aïeul aient été ou non sains d'esprit ?
L'étonnement de Philippe d'Orléans était assez naturel, car, en ce temps-là, on n'avait point encore usé d'uu moyen judiciaire dont on a fort abusé depuis, et le procès du comte de Horn est probablement le premier où on ait invoqué, comme excuse d'un crime, l'influence de la folie héréditaire.
La supplique continuait ainsi :
Vas de casuk 99
« Troisièmement^ que le comte Ambroise de Horn, grand forestier de France et d'Artois, oncle consâinguîn d'Antoine - Joseph , fest enfermé depuis dix - sej^t ans,
« Que, dans un accès de frénésie, il a tué inadame Agnès-Brigitte de Créquy, son épouse, et que les cours souveraines de Flandre et de Brabant, ne l'otil pas coiisidét*é comme justiciable d'une autre loi que celle de l'interdiction.
« Que ledit oncle de l'accusé ayant un jour trouvé le moyen de s'enfuir du château de Loozen, où on le gardait, rencontra deux capucins de Ruremonde, lesquels il commença par maltraiter furieusement, en les voulant obliger à renier Dieu.
« Il était pour lors armé de quatï^ pistolets chargés qu'il uvait enlevés à des voyageurs .
« L'un de ces religieux, effrayé par la violence du malheureux comte, ayant eu la faiblesse de prononcer certaines paroles d'apostasie, il lui fit sauter la cervelle en lui disant qu'il n'était (lu'un misérable apostat, qu'il était juste d'envoyer au diable.
« L'autre moine, ayant tenu ferme, n'en fut pas moins tué d'un coup de pistolet, cet aliéûé disant qu'il irait droit en paradis et qu'il en faisait un martyr de la foi. »
— Oh ! oh ! s'écria le Régent ; mais c'est uti abominable scélérat que ce grand forestier. Tel oncle, tel neveu, à ce qu'il me paraît, et si tous ces Horn sont les alliés de madame ma mère, il faut convenir que j'ai là une jolie parenté.
Allons jusqu'au bout, quoique je devine la conclusion.
« Qaatrièi]û[ement,'queïe comte Antoine-Joseph de Horn,
100 l'as de cœur
âgé de vingt-deux ans, petit-fils et neveu des précédents, a lui-même été attaqué d'une maladie reconnue par les médecins brabançons et aussi par les autorités judiciaires des Pays-Bas autrichiens, comme ayant tous les caractères de l'aliénation mentale.
« Cinquièmement, que si les soussignés n'entendent pas entrer en discussion sur le fond et la forme de l'arrêt à intervenir contre le comte Antoine-Joseph, c'est uniquement par bienséance, et nullement par estime et respect de la chose jugée... »
— Quelle insolence I dit le duc d'Orléans avec une indignation véritable.
Et il reprit :
« Les soussignés se réservent tous moyens que de raison pour obtenir justice en faveur de leur dit parent.
« A ces causes, il plaise à Votre Altesse Royale obtenir du roi, notre souverain seigneur, remise pleine et entière de la peine qui pourra être prononcée contre lui par l'arrêt de la Tournelle. »
— Et c'est signé des plus grands noms de la noblesse française I s'écria Philippe en laissant tomber le placet ; et ils veulent que je fasse grâce à un homme qui s'est souillé de l'action la plus vile, la plus lâche ! Non, non, messieurs, ce n'est point ainsi que j'entends la justice, et si ce comte Ambroise, que vos tribunaux du Brabant ont envoyé aux Petites-Maisons, avait tué des capucins en France, je l'aurais fait exécuter bel et bien, comme jo ferai de son neveu Antoine-Joseph. Il est fou, dites-vous ? soit I 11 faut le soigner et non le punir? Je le veux bien ; seulement je prétends que cette folie-là ne se doit guérir qu'en place de Grève, avec le bourreau pour médecin.
— La Grève I le bourreau! quelle horreur I taisez-vous,
Philippe, tâisez-Yous, si vous m'aimez, dit une voix douce qui vint tout à coup bruire à Toreille du Régent, pendant qu'une main potelée lui fermait la bouche.
Le Régent se retourna vivement et se trouva en face de madame de Parabère.
La brune et sémillante marquise, le petit corbeau noir, comme on l'appelait aux soupers du Palais-Royal, la charmeuse irrésistible avait forcé la consigne, par la grâce de Coche, qui ne savait rien refuser à la maîtresse régnante, et, ouvrant doucement la porte, elle était venue sur la pointe du pied jeter ses bras autour du cou de Philippe, absorbé dans de tristes reflexions.
— Que diable! marquise, dit-il avec humeur, voilà qui passe la permission, et je ne puis vous recevoir. Vous savez fort bien qu'après six heures du soir je serai tout à vous et à nos amis, mais, jusqu'à ce bienheureux moment, je me dois aux affaires sérieuses.
— Fil fi! donc, Philippe! ne parlez point ainsi ou je ne vous tiendrai plus pour l'aimable et galant gentilhomme que vous êtes. Quoi ! je viens vous surprendre, vous embrasser, car j'allais vous embrasser quand vous avez jugé à propos de vous cabrer, et c'est ainsi que vous m'accueillez ! par des grands mots que vous devriez laisser à ce cuistre de Dubois I en me jetant au nez les affaires sérieuses !
— Marquise, je vous le répète.. •
— Jolies affaires, par ma foi! je vous surprends discourant tout seuL et, dans les gracieux propos que vous vous tenez à vous-même, j'entends qu'il est question de grève, de bourreau. Gageons qu'il s'agit de ce pauvre comte de Horn.
— Et quand cela serait? s'écria le duc avec impatience.
L*AS I>É OËUtl
Venez-vous aussi vous mêler de cette vilaine histoire ?
— Pourquoi ne m'en tnêlerais-je pas? dit madame de Parabère de sa voix la plus douce. L$i «our et la ville tre is'occupent d'antre chose en ce moment. Et puis, ce malheureux enfant est si jeune!
— Voilà maintenant que vous vous apitoyez sur son sorti il ne vous manque phis que de me demander sa grâce.
— Et si je vous la demandais, Philippe? Si j'implorais votre pitié, pour ce.,.
— Madame, interrompit le Régent dont la figure s*ai5sombrissait à vue d'œil, je vous ai déclaré cent fois que je ne souffrais pas l'ingérence des femmes dans le gouvernement du royaume; encore moins la tolérerai-je dans un procès CTiminel, et, pour le cas particulier qui vous amène, vons m'obligea ô vous dire que je m'étoniie fort de \ous voir prendre auprès de moi la défense de M.deHorn.
— Quoi ! vraiment? dit la marquise en éclatant de rire, vons seriez jaloux! savez-vous que j'en serais bien fièi'e, car ce serait, je pense, la première fois de votre vie?
— Et qui vous parle de jalousie, madame ? quelle sotte visée me prêtez-vous là?
— Là! là! ne vons fâchez point, Philippe, on n'est jaloux que quand on aime; laissez-moi croire que vous m'aimez un peu. Et puis , voyons , la main sur la conscience, avouez que vous pensez encore à la scène que vous eûtes dans ma loge, an bal de TOpéra, avec ce jeune fou, et que c'est ce souvenir qui vous fait trouver mauvais que je m'intéresse à lui.
— Et vous, à votre tour, dit le duc piqué dans soa amour-propre, avouez qu'il est pour le moins étrange
1*AS Dfe CÙSlut 10(3
que vous preniez sous votre protection le héros de cette ridicule aventure, et qu'il faut que vous me croyrei dé bonne composition pour oser. ..
— Je vous crois le plus noble ^t le plus généreux des hommes, Philippe, et c'est à votre cœur que je m'adresse quand je vous recommande un infortuné dont Tâge et la naissance méritent quelque indulgence.
— Son âge I sa noblesse ! voilà de belles raisons pour me décider à commettre une injustice ! je Vous affirme, marquise, que, si vous n*en avez pas de meilleures à faire valoir...
— J'en ai une, une seule, et celle-là, je suis sûre que vous n'y contrecfirez point.
— Je suis, pardieu! curieux de la connaître. Voyons donc xm peu cet irrésistible argument qui doit me décider à gracier un assassin, un voleur. ..
— Ohî les vilains mots que vous prononcez là, Philippe, et comme vous les regretterez tout à l'heure.
— En vérité, marquise, vous abusez de ma patience. Me direz-vous enfin pourquoi je dois pardonner à ce grand criminel ?
— Par une considération bien simple, et je m'étonne que vous ne l'ayez pas encore devinée.
— Je n'ai point de vocation pour expliquer les énigmes, et vous devriez, marquise, laisser ces jeux d'esprit à madame du Maine et aux pédants qu'elle invite à ses fêtes de Sceaux.
— Boni vous êtes plus habile en ces matières que vous ne voudriez le faire croire, et je suis sûre que vous m'entendez bien. Voyons, Philippe, vous souvient-il que, le Dâoispassé, nous allâmes ensemble au Théâtre-Français voir jouer une tragédie de Corneille, une tragédie où il
104 l'as db cœur
y a un certain Romain qui conspi/e contre un grand prince, son bienfaiteur...
— Cinna?
— Justement. Et comment se nomme. le grand prince, le généreux empereur ?
— Auguste, parbleu î
— C'est bien cela. Et Auguste, n'est-il pas vrai, fait asseoir ce Cinna, lui rappelle qu'il l'a comblé de faveurs, lui reproche doucement d'avoir conspiré contre son autorité et contre sa personne, et finalement lui tendja 'main en lui disant ce fameux vers... Aidez-moi donc un
peu...
— Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie, récita le duc d'Orléans.
— Vous l'avez dit, Philippe, et je sais que, comme moi, vous admirez ce trait sublime de clémence.
— Très-bien, j'y suis maintenant. Mais, chère marquise, je vous conseille d'étudier un peu Thistoire romaine avant de faire des citations. D'abord, je me flatte de ne pas ressembler tout à fait à Auguste, qui fut un ambitieux et un hypocrite, et puis, où prenez-vous que le cas de M. de Horn rappelle celui de Cinna? Ce Cinna conspirait, mais il n'a jamais, que je sache, tué un pauvre diable de juif pour le dépouiller de son argent.
— Monseigneur, dit gravement madame de Parabère, c'est par les beaux côtés que vous ressemblez à Auguste. Comme lui, vous pardonnez à ceux qui vous ont offensé.
— Bon, si le comte n'avait offensé que moi.
— Qu'importe ce qu'il a fait dans un accès de folie ? Il suffit qu'il vous ait insulté publiquement, provoqué en duel devant vingt témoins, pour que vous soyez tenu de lui faire grâce.
t^AS DB CŒUR 105
— Moi, obligé de faire grâce à ce misérable insensé! marquise, en vérité, vous aussi, vous perdez Tesprit.
— Non, monseigneur, et, si je vous parle ainsi, c'est que je suis soigneuse de votre honneur et de votre gloire; c'est que je ne veux pas qu'on dise que M. le duc d'Orléans s'est vengé du comte de Horn en le laissant périr sur un échafaud.
— Et qui donc dirait cela?
— Tout Paris, monseigneur, tout Paris, qui sait Thistoire de cette querelle au bal de l'Opéra, qui prétend que M. de HT>m était mon amant et que sa mort vous débarrassera d'un rival. Vos ennemis, et vous en avez beaucoup, vos ennemis vont répétant à la cour et par la ville qu'ayant refusé satisfaction à un gentilhomme qui était votre parent, vous cherchez à le déshonorer par un supplice infamant.
— Mais c'est odieux I c'est épouvantable ! s'écria le duc d'Orléans ; et si je pouvais croire qu'on me prête des sentiments si bas, qu'on m'accuse sérieusement d'une pareille lâcheté...
— Si vous le croyiez, si je vous le prouvais, que feriezvous, monseigneur?
— Eh! morbleu! je renverrais ce jeune fou à sa famille, que Dieu confonde pour l'avoir laissé vaguer par ce royaume.
— Âh! monseigneur, je vous reconnais enfin, je retrouve mon Philippe, mon grand, mon noble, mon généreux Philippe, s'écria madame de Parabère.
Et, courant aussitôt à la porte du cabinet, elle l'ouvrit et dit à haute voix :
— Venez, messieurs, notre cause est gagnée.
L'adroite marquise se trompait. La grâce du condamné
l06 î^'as de c(êur
si habilement enlevée Itii échappait pour avoir voulu la publier trop vite. En s'adûessant au feœur de Philippe d'Orléans, elle avait touché juste. En ieherchiant à forcer la main au Régent, elle frappait à faux.
Avertie du danger que courait la malheureux gentilhomme qu'elle avait, sans le savoir, poussé à sa perte en lui promettant une entrevue dans une petite maison à Asnières, madame de Parabère avait résolu de tout faire pour le sauver, et elle venait d'accomplir un tour de force de diplomatie féminine, car il ne lui était certes point aisé d*attendrirle prince par le isotivenir d'une scène fort compromettante pour elle, et d'émouvoir isa pitié sans réveiller sa jalousie.
Le petit complot qu'elle avait arrangé avec les parents du. comte de Horn gâta tout.
Coche, le valet de chambre, en était, et, en introduisant tout doucement la marquise, il avait fait cacher derrière la porte une députation choisie parmi les signataires de la supplique.
A l'appel de madame de Parabère, le duc d'Havre, le marquis de Créquy et le prince de Courtenay entrèrent.
La vue de ces seigneurs fît du duc d'Orléans un tout autre homme. Il se rappela qu'ils venaient pour lui arracher un acte contraire à son devoir de chef de l'État, et, à l'instant même, le débonnaire, l'amoureux, le chevale- Tesque Philippe fit place au Régent de France.
Il alla d'abord à la marquise, lui prit la main et la reconduisit jusqu'au seuil du cabinet avec des façons respectueuses auxquelles madame de iParâbère ne se méprit point.
Elle sentit que M. de Horn était perdu, puisque le duc ta renvoyait.
1,'aS l>^ COSOR 1Ô7
A}ûi^s le Régen^ revint aui^ ngbles sqUiciteuî^, et, se redress^^t fièrement :
— Je sais ce qui vous amène, messieurs, dit-il d'un air que n'aurait pas dèsavqué son onole, le roi Louis XIV ; vous venez me demander la gr^ce de M. le co^itp de Horn.
— Oui, monseigneur, répondit M. de Créquy, et nous espérons en la justice autant qu'en la bonté de Votre Al* tesse Royale.
— Il ^l'en coûte, messieurs, de yous refuser, reprit le duc d'Orléans, mais j*ai prêté le serment de faire respecter les lois du royaume; la justice que vous invoquez doit être égale pour tous, et mon devoir me défend de gracier ce grand coupable,
— Monseigneur, veuillez considérer que le déshonneur de cette exécution rejaillira sur les plus pobles familles de France et de l'Europe.
— Le 4éshonneur est dans le crime, et non d^ns le supplice du criminel.
— Monseigneur, la maison de Horn à laquelle nous sommes tous apparentés, la maison de Horn a l'honneur d'appartenir aussi à la vôtre.
— Fort bien, messieurs, dit le Régent avec une incomparable dignité, j'en partagerai la honte avec vous.
Et il les congédia d'un geste si souverain, que les seigneurs confondus baissèrent la tête et sortirent sans oser répliquer un seul mot.
Les parents du comte de Horn ne furent pas plus tôt sortis du cabinet, que Philippe se jeta dans un fauteuil et sonna pour appeler son valet de chambre, Cocbe, le complice du guet-apens tendu à sa clémence.
Ce fidèle serviteur parutsfur le^geuil, tout honteux de
Tinsuccès de sa ruse et tout tremblant de peur, car il connaissait assez son maître pour comprendre que Torage allait éclater.
— Approche, drôle, lui cria le duc d'Orléans, approche, et dis-moi pourquoi tu t'es permis d'enfreindre mes ordres formels.
— Monseigneur, balbutia le malheureux valet, c'est la faule de madame la marquise; elle m'avait assuré...
— Laisse là noiadame la marquise et retiens bien ceci : pour cette fois, je consens à te pardonner, à cause de tes anciens services; mais si jamais il t'arrive de livrer à qui que ce soit l'entrée de mon cabinet sans mon autorisation, je te chasse, entends-tu bien? Je te chasse sur l'heure, et sans rémission.
— Monseigneur, je vous jure...
'— Assez I je te jugerai à l'œuvre. Pour le moment, contente-toi de répondre à mes questions, et garde-toi de mentir, car mal t'en prendrait. Où est allée, en sortant d'ici, madame de Parabère ?
— Monseigneur, elle a descendu l'escalier en courant et elle s'est jetée dans son carrosse, qui l'attendait L l'entrée de la rue de Valois, dans son carrosse, où elle a fait monter un homme.
— Un homme ?
— Oui, monseigneur, une manière de laquais en livrée brune qui l'accompagnait quand elle est venue au Palais- Royal, et qui, depuis deux jours, à ce qu'on m'a dit, ne la quitte point.
— Quelque agent de la maison de Horn, sans doute. Et que s'est-il passé ensuite î
— Son cocher a touché vers la rue Neuve-des-Petits- Cliamps, et le^ cli^vau^ sont partis au ^rand trot,
l'as db cœur v109
— Bon voyage ! dit entre ses dents Philippe, de plus en plus irrité ; et toi, maraud, détale, et va me chercher Dubois.
,— Monseigneur, je n'irai pas loin pour cela. M. le ministre s'est croisé dans votre antichambre avec M. le duc d'Havre et ses amis, et il est là, qui demande à vous voir.
— Il est seul î
— Non, monseigneur. Il a amené M. Law.
— Fort bien I Fais-les entrer tous les deux.
Coche, ravi d'en être quitte à si bon compte, s'empressa de disparaître, et, un instant après, la porte du cabinet se rouvrit pour laisser passer les personnages annoncés.
Law paraissait froid et hautain, à son ordinaire ; mais Dubois, contre sa coutume, montrait un visage souriant et s'avançait d'un air compassé qui lui allait fort mal, car l'agitation était son élément naturel.
— Eh bieni leur cria le Régent, vous avez vu ceux qui sortent d'ici, et je pense qu'à leur mine vous avez deviné l'accueil que j'ai fait à leurs prétentions.
— Oui, oui, bredouilla Dubois, ce bon duc, cet excellent marquis et ce respectable prince semblaient fort déconfits. Au surplus, ces dignes seigneurs s'y sont pris un peu tard pour empêcher le procès de leur noble parent de suivre son cours.
— Est-ce que l'arrêt est déjà rendu ?
— Depuis une demi-heure, monseigneur.
— Et il porte?
— Il porte que le nommé Antoine-Joseph de Horn, comte du Saint-Empire, et son acolyte Laurent de Mille, se disant capitaine réformé au régiment allemand de Bré-
110 l'as Dfi CŒUR
henné, seront appliqués à la question ordinaire et extraordinaire, pour ensuite être conduits à la place de Grève, où ils seront rompus vifs et attachés sur la roue jusqu'à ce que mort s'ensuive. Ohî messieurs de la Tournelle ont bien fait les choses^ ajouta Dubois en se frottant les mains ^ Tarrèt ne contient môme pas de retenîum.
.— Qu'est-ce que cela ?
— Un dispositif secret par lequel la Chambre mitigé quelquefois la rigueur d'une sentence en autorisant l'exécuteur à étrangler le patient avant de lui rompre les membres.
— Peste î ils n*y vont pas de main morte, ces doux conseillers ; mais ce zèle me parait excessif, et c*est à moi qu'il appartient de le modérer. Ça, mets-toi là et écris sous ma dictée.
— : Quoi, monseigneur ?
— Une conmiutation de peine. Je fais remise aux condamnés de la torture et de la roue, et j'entends qu'ils, soient décapités demain matin dans la grande cour de la Conciergerie. Allons 1 écris pour que je signe sur-lechamp.
— Monseigneur, je n'écrirai point cela.
— Qu'est-ce à dire ?
*^ C'est-à-dire, monseigneur > qu'il faut absolument que ces gens-là soient géhennes dans la prison et roués en Grève.
— Et moi, je ne veux pas qu'ils le soient* J'ai refusé tout à l'heure à trois gentilshommes de la plus haute qualité la vie de M. de Horn, parce que je crois que son crime mérite la mort, mais j'entends qu'on supprime des cruautés inutiles.
— Inutiles, monseigneur I vous croyez qu'il est inutile
l'as de cœur 111
de faire un exemple public sur ceux qui se sont permis d'assassiner et de voler un porteur d'actions de la Banque royale ?
— Peu m'importe qu'il s'agisse d'actions ou de louis d'or. Le comte, en vertu de sa naissance, doit avoir la tâte tranchée, il l'aura; et, comme il ne serait pas juste de traiter plus mai que lui son complice, la commutation s'appliquera aussi à ce Mille.
— Alors, monseigneur, cherchez un autre que moi pour hbeller ce rescrit, dit froidement Dubois ; je ne me soucie pas de prendre part à la rédaction d'un acte dont la conséquence sera d'enlever toute sécurité et toute confiance aux créanciers de la Banque, et, par suite, de perturber les finances du royaume.
— Ainsi, tu refuses de m*obéir? s'écria le Régent furieux,
— Je refuse, et vous me remercierez plus tard d'avoir refusé.
Le ministre dit cela avec tant d'assurance et de calme, que le duc, au lieu d'écrire lui-même la commutation de peine, se mit à se promener ave« agitation à travers le ca* binet.
— Et vous, Law, est-ce aussi votre avist demanda- t-il en s'arrôtant tout à coup devant Tiaventeur du système,
— Oui, monseigneur, dit l'Écossais d'un ton ferme ; j'estime "qu'une répression énergique est nécessaire pour prévenir d'autres crimes du même genre. Déjà on fait courir des bruits défavorables sur la grande entreprise h laquelle est étroitement liée la prospérité de l'État. Si un attentat commis sur le courtier le plus connu de la rue Quincampoix n'était pas puni avec la dernière rigueur, ce serait pour ébranler le crédit public, et, moi qui en suis respon-
112 l'as de cœur
sable, je n'aurais plus, monseigneur, qu*à résigner entre vos mains mes fonetions de directeur de la Compagnie du Mississipi et de contrôleur général des finances.
— Sans compter, reprit Dubois en s'apercevant que l'argument de Law avait déjà entamé la résolution du Régent, sans compter que, si vous dispensiez les condamnés de la torture et de la roue, vous perdriez une superbe occasion d'obtenir des éclaircissements sur certain complot dirigé par le colonel La Jonquière.
— Quoi! ils seraient affiliés à la conspiration?
— Pas le comte, du moins rien ne le fait supposer; mais l'autre, le Piémontais, tout semble indiquer qu'il fréquentait cet insaississable colonel et qu'il pourrait en dire long sur son compte. Or, rien ne délie la langue coipme l'application du brodequin par monsieur de Paris et comme la crainte des coups de barre.
— Si encore tu étais sûr de la complicité de ce misérable avec La Jonquière, je consentirais peut-être, dans l'intérêt de la sûreté du roi...
— Il n'y a au monde qu'un seul homme qui pourrait nous renseigner exactement sur les faits et gestes de l'Italien.
— Ehl bien, il faut commencer par interroger cet homme.
— Il est mort. C'est l'exempt qui s'était chargé d'arrêter le faux commandeur Baroni et qui n'a plus reparu depuis son expédition dans la carrière de Vanves. Mais cela n'empêche qu'il est bon d'essayer de faire parler le sieur Laurent de Mille.
— Lui, encore passe, mais les mêmes motifs n'existent pas pour M. de Horn, et, pourvu qu'il subisse la peine capitale, la justice sera satisfaite.
— Oh! oh ! monseigneur, ricana Dubois; voilà que vous vous éloignez un peu des principes d'équité que vous souteniez si éloquemment tout à Theure. Est-il donc juste de changer le supplice de l'auteur principal d'un crime abominable et de réserver toutes les sévérités pour un complice, un subalterne? Qui a frappé le premier? C'est, de son propre aveu, le comte de Horn ?
— Du moins, il n'a pas volé, se hâta de dire le Régent, qui en était à chercher des faux-fuyants.
— En ôtes^vous bien sûr, monseigneur? et ne croyezvous pas que, si le Piémontais s'est chargé tout seul d'achever et de dépouiller le juif, c'est que ces deux geûtilshommes s'étaient d'avance partagé les rôles, comme ils étaient convenus de partager le butin ?
— C'est assez, interrompit Philippe à bout d'arguments ; il en sera selon ce que j'ai décidé, et qu'on ne m'en parle plus. Mon secrétaire écrira, puisque tu fais le récalcitrant. Au surplus, ajouta- t-il brusquement, je m'en suis entretenu ce matin avec M. de Saint-Simon, et je lui ai promis de ne point permettre qu'on fît ce sanglant affront h quantité de maisons illustres alliées à celle du comte.
— Ah ! s'écria Dubois, voilà donc le grand mot lâché, et c'est pour complaire à ce petit duc, infatué de ses visions de noblesse, que vous allez offenser le Parlement et mécontenter le peuple I A votre aise, monseigneur. Sans nul doute l'approbation de M. de Saint-Simon et la reconnais-
, sance de quelques hobereaux flamands compenseront amplement les justes rancunes que vous encourez de gaieté de cœur. Pour ma part, je n'y prétends point et je baise les mains à ces beaux messieurs-là, mais je ne veux point tremper dans la sottise qu'ils vous font commettre.
— Voyons, mon cher Law, demanda le duc, très-ému
114 L*Aa DE CŒUR
et très-perplexe, vous qui êtes gentilhomme, oubliez pour un instant le Mississipi, et donnez- moi loyalement votre avis. J'ai le devoir de faire mettre à mort M. de Horn; ai-je le droit d'avilir son nom en souffrant qu'on lui applique un supplice infamant ?
— Monseigneur, répondit gravement Law, mon père possède les terres seigneuriales de Lauriston et de Bandleston, en Ecosse ; ma mère» Jeanne Gampbell> est parente du duc d'Argyl ; je suis donc gentilhomme» en effet» et je vais voua parler en gentilhomme. Lorsque le comte de Horn, l'illustre ancêtre d'Antoine-Joseph, fut exécuté avec son cousin d'Ëgmont, devant l'hôtel de ville de Bruxelles» le 15 juin 1568, il eut simplement la tête tranchée, et le duc d'Albe, qui l'envoyait à la mort, ne lui refusa point cette faveur, car ce héros n'avait conmiis d'autre crime que de défendre l'indépendance de son pays. Pensex-vous» monseigneur, que son descendant mérite le même traitement» lui qui s*est souillé d'un vol et d'un assassinat?
— Vous avez raison, monsieur, dit le duc d'Orléans ; un noble n'a droit aux privilèges de l'échafaud que s'il y monte pom* une noble cause.
M. de Horn mourra sur la roue.
l'as db ccbur 115
Il était éorit que Y As de Cœur serait toigours fatal au comte de Horn, car ce fut sans aucun doute l'avis habile* ment motivé de l'Écossais Law qui emporta la décision du Régent,
Une comparaison historique tirée des annales de l'illustre maison du condamné frappa l'esprit de ce prince, plus que tous les arguments mis en avant par Dubois» et vint à bout des tendances clémentes de son cœur.
Quelle que fût la sévérité de l'arrêt du Parlement, on ne se sent pas le courage de blÀmer Philippe d'Orléans, le plus humain des hommes, pour avoir permis qu'on l'exécutât dans toute sa rigueur. Le duc de Saint-Simon, dans ses Mémoires^ parle en termes amers de ce qu'il appelle la faiblesse du Régent, mais le duc voyait toujours les choses en grand seigneur, et d'ailleurs il était de son temps, un temps où l'idée de l'égalité des citoyens devant les peines était encore une nouveauté. Antqine-Joseph de Horn qui, de nos jours, aurait peut-être obtenu d'un jury les cir-
116 l'as db cœur
constances atténuantes, devait donc subir l'application de rimpitoyablCjde la féroce législation de 1720, et le Régent ne fut que juste en s'abstenant d'intervenir.
Pendant que le sort du malheureux comte se décidait au Palais-Royal, ses amis ne désespéraient pas encore.
Il 7 en Rivait deux surtout dont le zèle dépassait de beaucoup celui des nobles parents du condamné.
En effet, les signataires de la suppliqTLe,en la présentant au duc d'Orléans, avaient moins en vue le salut d'Antoine- Joseph que leur propre intérêt. Au fond, quoiqu'ils sollicitassent la grâce pleine et entière, ils se seraient fort bien accommodés de la décapitation, qui les débarrassait d'un cousin incommode et ne nuisait en rien aux prérogatives de leurs descendants. Si le supplice de la roue n'eût point entraîné une restriction des droits de noblesse, ils n'auraient peut-être pas réclamé.
La marquise, au contraire, et le bon Liévin, aimaient M. de Horn pour lui-même ; Liévin surtout, qui avait pour son jeune maître une affection de chien fidèle.
Quant à madame de Parabère, bien hardi serait celui qui analyserait aujourd'hui les sentiments que lui inspirait le jeune comte.
Le cœur féminin change d'un siècle à l'autre, et l'amour a pris bien des formes depuis l'an de grâce 1720. Au temps de la Régence, il se composait, par parties à peu près égales, de sensualité, de vanité et d'ambition, et on n'y trouvait pas un grain de tendresse nuageuse ou de passion profonde.
Les cervelles du dix-huitième siècle, qu'un grand écrivain du dix-neuvième a appelées des cervelles d'oiseau, avaient horreur du vague et ne comprenaient rien aux attachements éternels.
l'as de cœur 117
Madame de Parabère s'était éprisedeM. de Horn, comme on s'éprenait alors, parce qu'elle le trouvait beau, bien tourné^ brave et fier, parce qu'il ne ressemblait point aux plats courtisans du Palais-Royal; parce que leur liaison, commencée brusquement dans une nuit de bal masqué, menaçait de ne pas suivre le tiède courant des galanteries vulgaires, et promettait à la grande dame blasée des émotions nouvelles.
La conquête de ce jeune indompté flattait l'orgueil de la marquise et satisfaisait en même temps ses goûts d'indépendance, de contradiction, de révolte contre les chaînes dorées que lui imposait son titre de favorite du Régent. Mais son amour, très-capable d'imprudence et même de dévouement, n'était point de ceux qui vont jusqu'au sacrifice.
Pour tout dire, madame de Parabère aurait, sans scrupule, trompé son royal amant pour le comte, elle ne l'aurait pas quitté.
En prenant la défense d'Antoine-Joseph, en mettant tout en œuvre pour le sauver, elle ne songeait pas le moins du monde à renoncer aux plaisirs de la cour et à fuir avec un proscrit; elle obéissait tout simplement à sa nature aventureuse et compatissante qui la portait à aimer la lutte, à rechercher l'extraordinaire et l'imprévu, à prendre le parti des faibles contre les puissants.
L'échec qu'elle venait d'éprouver dans sa tentative auprès du duc d'Orléans n'avait fait que la piquer au jeu, et, en courant à son carrosse, qui l'attendait dans la rue de Valois , elle était absolument décidée à recourir aux moyens les plus extrêmes pour soustraire le condamné au supplice.
Liévin l'attendait le cœur plein d'angoisses; car, en
désespoir de cause, il avait eu l'idée de s'adresser à la femme qui avait indirectement causé la perte du jeune comte» et qui, seule peut-être, avait assez d'inflaenoe sur le Régent pour obtenir sa grÀce«
Le brave Flamand, depuis trois jours» ne s'était pas reposé une heure* Il ne cessait de courir de l'hôtel d'Havre cbez^la marquise, du gre£fe de la Conciergerie où im geôlier complaisant lui donnait, pour de l'argent, des nouvelles du prisonnier^ à une certaine auberge du faubourg Saint- Denis, tenue par un compatriote qui se chargeait, toujours pour de l'argent, de fournir au comte, gracié ou évadé, des vêtements, des chevaux, et de l'aider à passer la frontièr6<
Mais on était au lundi et Liévin n'avait encore obtenu que des promesses.
11 savait que ce jour-là son jeune maître allait être jugé par le Parlement; il savait aussi qu'une démarche solennelle serait faite au Palais^-Royal par une dépu-tation des seigneurs précédés de la marquise. Il espé-*rait encore, il espérait toujours. Aussi, quand il vit paraître madame de Parabëre, courut-il à elle avec empressement pour avoir des nouvelles. Il ne sut que trop t6t celles qu'apportait la grande dame déçue.
-^ Rien, lui cria-t«elle du plus loin qu'elle l'aperçut» je n'ai rien obtenu. Philippe, qui s'était laissé toucher d'à» bord par moi, par moi seule» s'est cabré contre les parents ; il m'a éconduite , presque chassée , et dans le salon d'attente j'ai rencontré Dubois et Law accourant comme des corbeaux qui volent vers un blessé pour l'achever. Ils vont assiéger le Régent jusqu'à ce qu'ils lui aient arraché Tordre d'exécution.
— D'exécution ? s'écria Liévin terrifié. L'arrêt est-il donc déjà rendu ?
— Il vient de l'être. J'ai entendu Dubois qui le criait tout haut en se frottant les mains. Ces misérables robioft de la Toumelle Tout condamné à la roue«
— A la roue, seigneur Dieul mais c'est épouvantable! à la roue, un pauvre enfant de vingt-deux ans ! mais il n'y a donc pas de justice en France !
— Oui, s'écria la marquise, voilà ce quila ont fait, et c'était folie que d'espérer de les apitoyer; ils n'ont point de cœur sous leur robe rouge; mais je me moque du Parlement, moi, et, puisque Philippe en a peur, puisqu'il n'ose pas casser ce jugement inique, j'empêcherai du moins qu'on l'exécute.
— Oh I madame, que Dieu vous bénisse, vous qui n'abandonnez pas mon jeune maître I Que comptez-vous faire ? quel est votre projet ?
-^ Je n'en aï point d'arrêté, mais je suis femme, et ce que je veux, je le fais. Je sèmerai l'or, j'achèterai les geôliers, je soudoierai les exempts; si je ne puis obtenir qu'ils lui ouvrent les portes de la prison, je les payerai pour l'enlever quand on le mènera & l'échafaud. Dans ce dessein, tu peux me servir. Viens avec moi, nous n'avons pas une minute & perdre; monte dans mon carrosse.
— Hélas I où voulez-vous aller, madame ?
— A mon hôtel, dans la place Vendôme. Là, j'assemblerai mes gens, et, dussé-je me mettre à leur tête, nous formerons une troupe déterminée, et nous attaquerons l'escorte entre la Conciergerie et la Grève, s'écria la marquise qui s'exaltait de plus en plus.
liévin, aussi ému, mais moins enthousiaste qu'elle, ne paraissait point partager sa confiance dans les moyens violents; Il baissait tristement la tête et réfléchissait, sans
se forger d'illusions , aux faibles chances qui lui restaient de sauver le comte.
— Madame, dit-il tout à coup, êtes-vous bien déterminée à tout tenter pour délivrer M. de Horn ?
— Puisque je te dis que je donnerais ce que je possède, que je risquerais ma yie.
— Eh bien, je connais un homme qui, à lui seul, peut faire plus pour le salut de mon maître que toute une armée.
— Tu le connais, et tu n'es pas encore allé le trouver?
— J'espérais ne pas avoir besoin de m'adresser à lui, mais l'heure est arrivée.
— Qu'attends-tu alors?
— Que vous consentiez à venir avec moi lui demander de vous servir.
— N'est-ce que cela? s'écria madame de Parabère en se jetant dans son carrosse dont Lié vin avait ouvert la portière et abaissé le marchepied. Dis à mon cocher de nous mener chez cet homme.
Le Flamand ne se le fit pas répéter deux fois. Il donna l'ordre et vint prendre place discrètement en face de la marquise. Les chevaux partirent au grand trot et prirent la direction du boulevard.
— J'ai cinq cents louis sur moi, dit madame de Parabère, et au besoin, je donnerai un bon du double sur la caisse de Paris du Vemet. Si ton homme veut de l'argent, je le satisferai, quelles que soient ses prétentions.
— Madame, l'argent ne sera point inutile, ni l'influence de votre rang, de votre pouvoir sur M. le Régent, et c'est pourquoi je vous supplie d'appuyer par votre présence la démarche que je vais essayer; mais j'userai aussi d'un autre moyen.
l'as de cœur 121
—.Lequel? Est-ce que tu comptes employer la force?
— Non, ce serait inutile. Je veux seulement invoquer le souvenir d*un service rendu.
— A cet homme ? Par qui ?
— Par mon maître. M. le comte, il y a un mois à peine, lui a sauvé la vie.
— Nous sommes donc sûrs de réussir, ou il faudrait que nous eussions affaire à un monstre d'ingratitude. Et tu dis. qu'il peut...
— Tout, madame.
— Ah I j'ai hâte d'arriver. Que ces chevaux sont lents ! où sommes-nous ici ?
La marquise calomniait son attelage, présent de M. le duc d'Orléans, caries nobles bétes allaient comme le vent et le carrosse venait de traverser le boulevard.
— rïous approchons, madame.
— Enfin, où allons-nous ?
— Au bout de la rue des Poissonniers, où nous entrons en ce moment.
— Et chez qui ?
— Chez le maître des hautes-œuvres.
— Quoi I c'est chez le bourreau que tu me conduis î s'écria madame de Parabère qui ne put s'empôcher de tressaillir.
— Hélas ! madame, répondit Liévin, il n'y a plus que lui maintenant pour nous fournir le moyen de sauver M. le comte, et j'ai des raisons de croire qu'il ne refusera pas du moins de nou^ y aider.
— Ton maître, m'as-tu dit, lui a sauvé la vie ? comment cela se peut-il ?
— Madame, ce serait une longue histoire et voilà que nous arrivons à la maison de maître Sanson : une nuit
122 l'as de CCBIUR
que nous tenions la campagne avec JM. le comte, nous avons délivré M. de Paris» comme on l'appelle, de deux brigands qui Tavaient pris, garrotté et qui allaient l'égorger.
-* Alors, il te reconnaîtra?
— • Oh ! certes, et si je m'en rapporte à la parole qu*il nous donna dans cette occasion de nous témoigner un jour sa reconnaissance, j'ai bon espoir.
— Et moi je suis sûre qu'il fera ma volonté, quand il saura qui je suis. Le bourreau I ajouta la marquise en se parlant à elle-même ; j'en suis venue à solliciter le bourreau ! Et pourquoi pas? Mieux vaut encore m' adresser à lui que d'implorer ce cuistre de Dubois ou cet Écossais gourmé.
— Madame, le carrosse s'arrête.
— Devant l'hôtel de maître Sanson I Je suis attendue à souper au Palais-Royal et je viens heurter à la porte de l'exécuteur des hautes œuvres I Qu'importe? Entrons. Aussi bien, ai-je toujours eu le désir de voir cet homme.
Liévin sauta en bas du carrosse, dont le valet de pied venait d'ouvrir la portière, et il offrit la main, pour descendre, à madame de Parabère, qui fit signe à son cocher d'aller l'attendre un peu plus loin avec son équipage.
La maison de M. de Paria avait alors l'aspect d'une habitation seigneuriale.
Elle existe encore aujourd'hui à l'angle de la rue Papillon et de la rue Bleue, mais elle à subi des transformations qui la rendent méconnaissable. Achetée en 1707 par Charles Sanson, elle resta la propriété de la famille Sanson usqu'en 1778. En cette année-là, elle fut vendue par Oharles-Henri, celui qui plus tard exécuta le roi et la
kr^.
l'as bB cceuR 123
reine de France, aux sieurs Papillon et Riboutté, qui spéculaient sur les terrains, et firent percer et bâtir, sur Templaeement occupé par le Jardin des exécuteurs^ deux rues qui piortent encore leur nom«
Du temps de Charles Sanson, la résidence du maître des hautes-œuvres se composait d'un corps de logis & deux étages, précédé d'une vaste cour* Au del&, s'étendait un immense jardin^ presque un parc, régulièrement planté d'arbres et de charmilles, selon le goût du temps, et ter* miné par ttn véritable bois dont les épais ombrages donnaient, au cœur même de l'été, une fraîcheur délicieuse. Le seigneur du lieu, qui était d*un naturel mélancolique et sauvage, passait, en toute saison, de longues heures dans ee coin écarté de son domaine, et il s'y trou- Tait précisément ce soir^là. C'est ce qu'apprit à Liévin, qui demandait & voir M. Sanson^ un valet très-proprement vêtu.
*— Il faut que nous parlions & ton maître sur-le-champ, dit l'impatiente marquise. Mène-nous près de lui.
Le valet, intimidé par les hautes façons et les paroles impérieuses de madame de Parabère, n'osa point répliquer, et introduisit les visiteurs. 11 leur fit traverser la grande cour et un large vestibule qui communiquait avec le jardin par un double escalier formant perron. Puis, il les conduisit jusqu'à l'entrée du bosquet par une allée sablée, soigneusement ratissée et bordée de charmilles, dont Le Nôtre, l'illustre jardinier du roi Louis XIV, n'aurait pas désavoué l'ordonnance.
Tout cela avait un air de grandeur qui suiprenait au dernier point la marquise. Jamais elle ne s'était imaginé que le bourreau de Paris pût habiter ailleurs que dans une logette de pierre, suspendue au flanc de quelque
124 l'as de cœur
construction patibulaire. Elle n'était pas au bout de ses ètonnements. Bientôt elle aperçut, assis sur un banc de gazon, au pied d'un orme séculaire, un homme de haute taille et de bonne mine, qui se leva aussitôt et vint à sa rencontre le bonnet à la main. Le valet se retira discrètement, laissant madame de Parabère et Liévin, qui la suivait pas à pas, s'expliquer avec son maître.
— Madame, dit €harles Sanson, cette maison est rarement honorée de la visite de personnes de votre qualité. J'attends respectueusement qu'il vous plaise de m'apprendre le motif qui vous amène chez moi.
Cela fut dit d'un ton tout à la fois poli et aisé qui acheva de confondre la noble visiteuse. YAÏe s'attendait à rencontrer un rustre à la voix rude et aux manières brusques, et elle se trouvait en face d'une figure qui sentait son gentilhomme, et elle entendait un langage qui n'eût pas été déplacé à la cour de Versailles. Elle était venue dans l'intention de jeter *de l'or à ce bourreau en lui parlant du haut de sa grandeur, et voilà qu'elle se demandait déjà si elle oserait lui dire : tu, comme à un laquais.
— Vous me connaissez donc? dit-elle avec hésitation.
— Qui, dans Paris, ne connaît pas madame la marquise de Parabère? répondit Sanson en s'inclinant profondément.
— Eh bien I puisque vous savez mon nom, vous n'ignorez pas que j'ai du pouvoir au Palais-Royal et que ma protection n'est pas à dédaigner. Je vous la promets, si vous consentez à sauver un condamné.
— Hélas î madame, je suis hors d'état de sauver personne. Je ne suis ni un prince, ni un ministre, ni un juge, je ne suis pas même un homme : je suis un bras, qu'une autre volonté que la mienne fait mouvoir. Quand on me
l'as de oœur 125
dit de frapper, il faut que je frappe, quand on me dit de tuer, il faut que je tue. M . le Régent a le droit de grâce au nom du roi ; moi, je n'ai que le droit de mort.
— Mais vous pouvez du moins favoriser une évasion. L'escorte sera attaquée par des hommes à moi pendant le. trajet de la Conciergerie du Palais à la place de Grève ; ne vous opposez pas à la fuite du condamné; aidez-y même en coupant ses liens et vous serez royalement récompensé.
Elle cherchait sa bourse pour la donner à Sanson, mais l'exécuteur fit un geste de refus qu'elle comprit.
— Vous ne savez peut-être pas de qui je veux parler, reprit-elle vivement. 11 s'agit du comte de Horn, un pauvre jeune homme de vingt-deux ans ; ils disent qu'il a tué un juif dans la rue Quincampoix pour lui voler des papiers ; cela n'est pas vrai; c'est l'autre, c'est le Piémontais qui a fait le coup.
— Madame, interrompit Charles Sanson, je me doutais bien que c'était pour M. le comte de Horn que vous me faisiez l'honneur de venir chez moi. J'ai appris avec une grande peine la condamnation de ce seigneur. Mais, je vous le répète, je ne puis rien, pas plus pour M. de Horn que pour le plus obscur des criminels.
— Vous ne comprenez donc pas ^ qu'il est issu d'une des premières maisons de l'Europe, que son frère est un prince, un grand officier héréditaire de l'Empire, qu'il a" parmi la plus haute noblesse de France de nombreuses alliances. Tout le monde veut le sauver. Soixante seigneurs, et de grands noms, je vous le jure, se sont présentés au palais pour attendrir ses juges ; ils n'ont rien pu obtenir, et le Régent, qui est son parent par sa mère, a refusé aussi sa grâce. Il a cédé aux obsessions de son
126 l'as PB CCEUa
ministre^ maid je &ui8 sûre qae, si on délivre ce pauvre enfant, il fermera les yeux et ne sévira point contre ceux qui auront prêté les xnains à sa fuite. Vous voyez bien que vous pouvez nous servir sans vous compromettre.
-^ Madame» dit tristement rexôcuteur, j'ai déjà eu l'honneur de vous le dire, je ne suis qu'un instrument) l'instrument de la loi. Mon devoir est de l'exécuter. Pour riea au monde, je ne consentirai à manquer à mon devoir*
— Voulez- vous de l'or? s'écria madame de Parabère. Tout ce que je possède est & vous. Dites-moi le prix que vous mettez & œ service, et, quel qu'il soit, je vous pra« meta que...
-« Madame, interrompit Sanson, je suis payé par le roi pour remplir mou office, et je ne puis rien accepter que de lui*
M. de Paris prononça œs mots d'un ton si ferme, que la marquise sentit qu'elle insisterait en vain. Elle pâlit sous son rouge et chancela.
Liévin s'avança pour la soutenir, Liévin qui, pendant tout ce colloque, s'était tenu modestement en arrière.
Sanson l'avait à peine regardé, le prenant sans aucun doute pour le valet de confiance de la marquise.
Madame de Parabère, en s'appuyant mx le bras que le Flamand lui offrait, se souvint tout k coup qu'il lui avait promis de toucher le bourreau par des considérations per^ sonnelles, et, se raccrochant furieusement à cette dernière espérance i
— Que fais-tu là, s'écria-t-elle, que fais- tu là à te cacher, toi qui prétends avoir des droits à faire valoir, qui te vantes de l'attendrir? Avance I parle I le moment est venu, puisque mes prières et mes offres sont inutiles. Parle ! mais parle donc !
^ UéviD ût deux pas et se montra timidement.
Sanson, étonné, le regarda pom* la première fois a\ee attention. Évidemment il cherchait à retrouYcr dans sa mémoire où, et dans quelle circonstance, il avait déjà vu cette hcmnâte ûgure de valeU
— Est-il possible, maître, que vous ne me reconnaissiez point ? demanda le brave Flamand.
— Non, murmura Texéouteur, non^ je ne me souviens paS| eipourtantt il me semble».*
— Je suis sûr que vous n'avez pas oublié une certaine uuit de février où» si vous ne nous aviez rencontrés...
«— Dans la carrière des Qloriettas, s'écria Sansoa en le*vant les bras au ciel«
— Oui> maître, dit Liévin, dans la carrière des Gloriettes, et sans mor, sans nous...
^ Sans vous, j'aurais été égorgé par les scélérats qui me tenaient, s'écria chaleureusement Sanson. Ah! je n'ai pas oublié que je vous dois la vie, et je vous remercie du fond du cœur d'être venu. Enfin, je vais donc pouvoir m'acquitter envers vous^ car j'espère que si vous ave^ consenti à entrer dans la maison du bourreau, c'est que vous avez un service à lui demander.
-^ J'ai ài vous demander la vie de mon maître, dit doucement Liévin.
"-De votre maître? de ce seigneur qui m'a, comme vous, si vaillammenti si généreusement défendu et qui, malgré mes prières, n'a jamais voulu me dire son nom?
-^ Sou nom! hélas! l'heure est venue de vous l'ap^ prendre. Mon maître, mon maître qui vous a sauvé, s'appelle le comte de Horn,
*— Le comte de Horn ! non, ce n'est pas possible, vous voulez m'éprouver.
1*28 l'as de cœur
— Hélas ! ce n'est que trop vrai; arrêté pour un crime .qu'il n'a pas commis volontairement, j'en jurerais sur ma
tête, le pauvre enfant gémit depuis trois jours dans un cachot où il est traité comme le dernier des criminels; aujourd'hui, ils l'ont condamné à cet abominable supplice, et demain, c'est vous qui...
— Oh I murmura Sanson qui frissonnait d'horreur, ce ne sera pas moi. Je n'aurais jamais l'affreux courage de tuer de mes mains celui qui a empêché des misérables de m'assassiner.
— Et qu'importe que ce soit votre bras ou celui de votre valet qui frappe, s'il doit mourir. Et de quelle mort, grand Dieu ! Ah ! maître, ce n'est pas là ce que vous lui promettiez, à notre rentrée dans Paris, quand vous le conjuriez de se nommer afin de vous mettre S. même un jour de lui prouver votre reconnaissance.
-— Mais je ne puis rien, dit l'exécuteur en se tordant les bras de désespoir.
— Si jamais vous aviez besoin de Charles Sanson, disiez-vous cette nuit-là, quoi que vous lui demandiez, il le fera.
— Et vous venez me rappeler mon serment, n'est-ce pas? Ah! je n'avais pas encore senti si lourdement le poids de l'horrible héritage que j'ai reçu de mon père. Tenez I s'il ne fallait, pour sauver le comte, que perdre ma charge en favorisant son évasion, Dieu m'est témoin que je n'hésiterais pas une seconde. Mais vous ne connaissez pas l'impitoyable jeu des rouages de la justice criminelle. Un homme pris dans ce terrible engrenage n'en sort que broyé, et, pas plus qu'un autre, je n'ai lé pouvoir d'arrêter cette force invisible qui pousse le condamné vers l'échafaud. A l'heure qu'il est, M. de Horn est enfermé à la
l'as de cœur 129
Conciergerie, gardé à vue par des archers; ce soir, oi\ m'apportera un ordre et il faudra que j'obéisse; il faudra que demain je me présente dans sa prison avec mes aides, que là, devant dix témoins peut-être, des geôliers, des soldats, des conseillers, un greffier, je procède à la quesr tion.
Madame de Parabère poussa xin cri de douleur et cacha sa figure dans ses mains.
— Oui, madame, Tarrêt porte que la torture sera appliquée, et, en supposant que le comte puisse, après cette épouvantable épreuve, conserver encore un reste de forces, que pourrai-je faire pour lui, étendu sur la fatale charrette, les membres brisés, traîné à travers une foule hostile, entouré par ime garde nombreuse? La Grève n'est pas loin du Palais et^ quand nous y serons arrivés, quand il me faudra le porter sur Téchafaud, j'en serai réduit à prier Dieu pour que la terre s'entr'ouvre et engloutisse l'appareil du supplice et le bourreau.
Liévin, terrifié, baissait la tète, et la marquise pleurait.
— Comprenez- vous maintenant pourquoi je désespère? dit amèrement Charles Sanson.
— Eh bien, s'écria le brave Flamand, nous le sauverons donc sans vous. M. le duc d'Havre n'abandonnera pas son parent ; je vais courir à son hôtel, rassembler ses gens et tous ceux que je pourrai embaucher pour de l'or.
— Dispose de tout mon bien^ interrompit madame de Parabère.
— Je me mettrai à leur tête, reprit Liévin, j'ameuterai le peuple. Law est étranger, les Parisiens le détestent. Dubois n'est point aimé, ni M. le Régent; je crierai à l'injustice, à la tyrannie, et on m'écoutera, et nous chargerons l'escorte, et nous arracherons mon maître aux
130 l'as db c(EUR
exempts qui auront fort ^ faire pour empêcher qu'on ailio^ piller la Banque du Mississipi et mettre le feu au Palais- Royal.
— Je f aiderai de tout mon pouvoir, dit la marquise, quoiqu'elle eût bien des raisons pour n'approuver point la dernière partie de ce programme insurrectionnel.
L'exécuteur écoutait en silence, mais sa eontenaoeo exprimait assez qu'il ne partageait pas les illusions de Liévin,
— Madame, dit«il d'une voix émue, je ne sais quelles chances de succès peut avoir ce projet, mais c*est le seul espoir qui nous reste et je veux contribuer autant qu'il est en moi & le faire réussir. Mon devoir consiste à exécuter l'arrêt du Parlement. Je ne dois rien de plus à la. loi. Si vous tentez de délivrer M. le comte de Hom par la force, pendant le trajet, ou au pied de l'échafeiud, ou sur Téchafaud même, je ne suis point tenu de m'y opposer. C'est aux hommes du guet, & la maréchaussée de garder le 'condamné; et s'ils se le laissent enlever, je bénirai Dieu qui m'épargnera Tatroce nécessité de lui porter le coup mortel. Mais ce n*est pas assez pour acquitter la dette de reconnaissance que j'ai contractée dans la plaine de Vanves. Je vous promets donc d'avertir le comte que ses amis ne l'abandonnent pas et espèrent l'enlever en route, afin qu'il puisse se préparer à seconder leurs efforts. Je vous promets de retarder la marche du cortège en défendant à mon valet de presser les chevaux, et en lui commandant même de s'arrêta^ dès que j'apercevrai dans la fouie le moindre mouvement sympathique au condamné. Je vous promets enfin, quand l'attaque se prononcera, de couper les coi'des qui le lieront. Dieu veuille qu'il lui reste assez d'énergie pour tendre les bras à ses sauveurs; mais, quoi
L*AS DIS CCÉOR . 131
qu'il arrive, j'aurai fait tout ce qui dépendait de moi pour ry aider.
— C'est bien, dit madame de Parabère avec un aceent de résolution qui frappa de surprise Charles Sanson ; je crois à vos promesses et je comprends maintenant que vous ne pouvez aller au delà. A moi d'agir maintenant, et je n'y faillirai point. Mais j'ai d'autres demandes à vous adresser.
— Parlez, madame, s'écrîa Texécuteur.
— Si mes espérances allaient être déçues, si, parmi tous les seigneurs intéressés à sauver cet enfant qui est de leur sang, il ne s'en trouvait aucun assez habile pour corrompre les archers à prix d'or ou ass^ brave pour le délivrer les armes à la main, si Finfàme police de Dubois déjouait toutes les mesures que je vais prendre, si Antoine-Joseph de Horn devait finir sur un échafaud...
— Eh! bien?
— Jurez-moi de murmurer mon nom à son oreille avant qu'il paraisse devant Dieu, jurez-moi de lui dire que je suis venue ici, que j'ai tout tenté pour le sauver, que j'ai prié pour lui jusqu'au dernier moment, et que, s'il meurt, son souvenir restera gravé dans mon coïur. Jurezmoi...
Leç sanglots étouffèrent la voix de madame de Para* bère, et Charles Sanson, presque aussi ému qu'elle, mit un genou en terre pour lui dire :
^ Je vous le jure, madame, et je vous jure aussi que si M. le comte de Horn est destiné à mourir de la main que voici, cette main lui épargnera les horreurs du supplice. Les juges n'ont pas eu de pitié, l'exécuteur en aura.
— Merci, dit la marquise; j'ai foi en vous. Relevezvous, et comptez que je n'oublierai pas; vous avez re-^
132 l'as de cœur
fusé mon or, vous ne refuserez' pas ma reconnaissance.
— Hélas I madame, vpus ne m'en devez point, murmura Sanson, et, si je puis vous servir en cette fatale occasion, je suis déjà payé par l'honneur que vous me faites en ce moment.
*- Une dernière prière, interrompit madame de Para-
bère. S'il meurt, je voudrais... •
— Achevez, madame.
— Un objet qui lui ait appartenu, qu'il ait touché.
— Je puis couper une boucle de ses cheveux.
— Merci encore ! Vous avez deviné mon désir. Et maintenant à quelle heure la sentence doit-elle être exécutée ?
— Madame, l'ordre que je recevrai sans doute ce soir portera, selon toute apparence, que je dois me rendre demain matin à six heures à la Conciergerie pour y prendre possession des condamnés. Les formantes à remplir sont longues. 11 y aura vraisemblablement un ou plusieurs interrogatoires des conseillers, puis... la question.
Liévin montra le poing au ciel et la marquise laissa échapper un gémissement.
— Il faudra ensuite dresser le procès-verbal des réponses arrachées par la torture, attendre la rédaction du greffier et le bon plaisir des conseillers délégués. Cela con-. duira bien au delà de midi; le temps de préparer la charrette, d'y transporter les patients, de gagner la Grève aussi lentement que possible, il sera au moins deux heures quand nous arriverons au pied de Téchafaud. Si, ce qu'à Dieu ne plaise, M. le comte de Horn y monte, j'estime qu'à trois heures tout sera fini.
— C'est plus de temp^ qu'il n'en faut pour l'arracher à ses bourreaux, dit vivement madame de Parabère. Adieu ! Adieu et souvenez-vous I
l'as de cœur 133
Et elle s'enfuit éperdue par les allées sombres du jardin.
Liévin la suivit sans avoir le courage d'adresser encore une fois la parole au bourreau, et Charles Sanson, resté seul, se mit à rêver tristement à la lugubre journée du lendemain.
134 l'as de ckbur
Le 26 mars, en 1720, tombait le mardi de la semaine sainte, qui était le dernier jour du carême où les us judiciaires de l'époque permettaient d'exécuter un arrêt criminel.
Dubois, qui se méfiait de la mobilité d'esprit du Régent pt craignait un retour au parti de l'indulgence, n'eut garde de remettre le supplice après les fêtes de Pâques. Le duc d'Orléans, au surplus, avait hâte d'en finir pour échapper à de nouvelles obsessions. Rien n'empêcha donc que, dès le lendemain de la visite de madame de Parabère au maître des hautes-œuvres, la justice du Parlement suivit son terrible cours*
Charles Sanson, comme il l'avait prévu, reçut l'ordre dans la soirée et passa une fort triste nuit. Convaincu do i^on impuissance à sauver le condamné, et navré de« l'affreuse obligation que lui imposait sa charge, l'ezécuteur n'avait plus d'espoir qu'en Liévin qui, grâce à l'or et à
l'as ds c(eu& ' U5
l'influence de la marquise^ pourrait peut^tre susciter une émeute sur le passage du cortège.
Sanson était bien décidé & tenir toutes ses promesses et à faire de son mieux pour favoriser Tévasion. Il était beau* coup moinft résolu k affronter la vue du comte de Horn et les reproches que le malheureux gentilhomme serait sans doute tenté de lui adresser* C'est pourquoi il voulut rcculeri autant qu'il était en lui, ce douloureux moment.
S'il n'eût écouté que son désir, il se serait dit malade, afin de se faire remplacer par son premier aide, mais il lentait que sa présence & l'exécution pouvait seule donner quelque chance de succès aux projets des amis du patient. Il lui fallait donc y assister en personne, seulement il ne lui parut point nécessaire de procéder luimême ft l'application de la torture* Il délégua cette affreuse besogne à ses valets et ne se transporta à la Conciergerie qu'à une heure très-avancée de la matinée.
Quand il y arriva avec son funèbre équipage, la foule assiégeait déjà les portes de la prison ; une foule bruyante, tumultueuse, mais point du tout sympathique aux con« damnés*
Sanson, qui était à l'affût des moindres manifestations^ recueillit au passage des plaisanteries grossières sur le systéme et sur les agioteurs, des sarcasmes à l'adresse de Y As de Cœur et des imprécations contre le Régent et son ministre; mais il entendit surtout des cris de mort contre le comte assassin et le capitaine voleur*
Ces deux qualifications accolées aux deux titres des coupables indiquaient assez l'esprit qui animait ce peuple.
Il raillait les riches, bafouait les puissants, maudissait les gouvernants et se réjouissait, par la même occasion, de voir rouer un noble et un officier. Il approuvait
136 l'as de cœur
très-fort qu'on leur appliquât la loi. commune, mais il ne savait aucun gré au Régent d'avoir sacrifié le privilège de la naissance et même les liens du sang aux Idées d'égalité et de justice.
Telle était déjà en ce temps-là l'impartialité des Parisiens.
Il n'est pas besoin de dire que l'exécuteur n'envisageait ces symptômes hostiles qu'au point de vue du sort final dont ils menaçaient le comte de, Horn. Il lui semblait bien difficile que des gens soudoyés vinssent à bout de le sauver, puisqu*ils avaient contre eux non-seulement le guet à pied et à cheval, mais des masses grouillantes de spectateurs fort mal disposés pour les patients.
Charles Sanson fit entrer sa charrette sous la voûte de la Conciergerie, celle qui s'ouvre encore aujourd'hui sur le quai, et fut conduit par le greffier dans une salle basse où Antoine-Joseph de Horn et Laurent de Mille gisaient étendus sur des matelas.
La torture avait fait son œuvre, et les malheureux étaient horriblement mutilés, car ils avaient eu jusqu'au huitième coin, le dernier de V extraordinaire, comme on disait dans l'abominable langage de la procédure criminelle d'alors.
Ce fut pour le maître des hautes-œuvres le moment le plus pénible. Comment le comte allait-il accueillir l'homme qui lui devait la vie et qui venait la lui ôter? Il lui semblait déjà l'entendre l'apostropher en termes amers et violents, et il n'avançait qu'en tremblant dans ce sombre caveau où il avait pourtant accoutumé d'exercer son lugubre ministère.
Au surplus, le tableau qu'il avait sous les yeux était bien fait pour effrayer même un homme familiarisé avec ces tristes scènes.
Daus'le fond, le bizarre et repoussant appareil de la question : des chevalets, des cordes, des coins, des maillets. Debout, accotés à la muraille, les tortionnaires, avec leurs faces bestiales et indifférentes, leurs bras nus, leurs mains ensanglantées. Plus près, un greffier en courte perruque rousse, assis devant une petite table en bois blanc, et noircissante du parchemin.
Deux conseillers en robe, magistralement campés dans de vastes fauteuils et s'entretenant à demi-voix de choses mondaines, peut-être de la fête que madame de Parabère comptait offrir prochainement en sa petite maison d'Asnières à M. le duc d'Orléans.
 droite, sur deux lits de douleur, placés à côté Tun de l'autre, les patients, couchés entre un docteur de Sorbonne, chargé de les exhorter, et un chirurgien dont les soins cruels n'avaient d'autre but que de les empêcher de frustrer, en mourant trop vite, la féroce justice de la Tournelle.
Une lumière douteuse, qui filtrait par une fenêtre grillée, éclairait à peine cet antre, et cependant il était près de midi.
Sanson n'était point pressé de se montrer à M. 4^ Hom et il alla se placer à côté de ses aides, en attendant qhe" le doyen des conseillers donnât Tordre de partir pour la / Grève. De là, il pouvait regarder et écouter sans attirer l'attention des condamnés.
A son grand étonnement, il vit que Laurent de Mille paraissait beaucoup plus résigné que le comte. Il prêtait une oreille attentive aux consolations du prêtre et ne laissait pas échapper une plainte. L'exécuteur remarqua cependant que ses yeux brillaient d'une animation singulière et se tournaient souvent vers la porte, comme s'il eût attendu son salut du dehors. ) ^
138 l'as de cœur
M. do Horn, lui, était trôs-pàle, mais les souffrances abominables qu'il venait d'endurer n'avaient foit que le surexciter au lieu de l'abattre. Il gesticulait avec une vivacité fébrile et tenait des propos incohérents qui auraient pu justifier l'allégation de folie que ses défenseurs avaient mise en avant pour obtenir sa grftce. Il repoussait violem* ment le docteur de Sorbonne et réclamait à haute voij( l'assistance de monseigneur François de Lorraine, évèque de BayeuX) qui lui avait donné la communion Tavantveille. Le prêtre lui répondait doucement que ce prélat, ayant été obligé de retourner dans son diocèse, ne pourrait pas venir, mais le malheureux gentilhomme ne se calmait point et continuait & divaguer, à récriminer et k appeler Tévèque qui était son parent éloigné*
-« Le pauvre enfant a perdu la raison, murmurait Sanson consterné; il est hors d'état de seconder ceux qui veulent le délivrer.
Il n'était que trop probable, en effet, qu'Antoioe-Joseph de Horn n'avait plus ni assez de sang-^froid ni assez de forces pour s'aider lui-même si on venait k attaquer l'es* corte. Cependant il pouvait peut-^tre encore survivre aux mutilations de la torture, et il n'était pas impossible que ses amis réussissent à l'emporter, après avoir mis les ar* chers en déroute. Sanson, quoiqu'il conservât bien peu d'espoir, se promît de faire de son mieux pour favoriser leurs efforts.
Le temps s'écoulait et les conseillers, jugeant, que le prêtre avait suffisamment consolé les condamnés, pressés peut-être aussi d'aller diner, se levèrent, et, après leur avoir adressé deux ou trois questions qui n'obtinrent point de réponse, firent signe au bourreau de s'emparer d'eux.
Sanson laissa exécuter l'ordre par ses aidés, qui enle«
l'a8 de cœur 139
vèrent et portèrent sur la charrette d'abord le comte de Horn, puis Laurent de Mille.
Les juges et le chirurgien s'en allèrent à leurs affaires avec un visible plaisir. Leur mission était remplie et le resta ne les intéressait guère.
Celle du prêtre ne faisait que commencer et il prit place à côté du Piémontais qui semblait toujours disposé à écouter ses exhortations. Les valets s'installèrent, qui sur les brancards, qui à la tète des chevaux. On n'attendait plus que l'exéouteur qui ne se pressait pas de monter. Il redoutait le moment où M. de Horn allait le reconnaître, lui parler, le supplier peut-être. £nftn, rassemblant son courage, il grimpa sur la charrette.
Les deux patients y étaient assis, adossés contre la planche du fond, leurs jambes brisées étendues sur la paille» Sanson alla se mettre auprès du comte de Horn et attendit, pour lui adresser la parole, que le triste équipage débouchât sur le quai.
Il faisait trèsHSombre sous la voûte où il stationnait, de sorte que le comte ne vit point tout d'abord la figure du maître des hautes-œuvres; mais, quand la lumière d'une belle journée de printemps vint l'éclairer, Antoine-Joseph de Horn tourna vers Sanson ses grands yeux égarés, et ses traits prirent une indicible expression de colère et de mépris. Cependant, il ne lui adressa pas un reproche. i
L'exécuteur, pour prévenir l'explosion qu'il redoutait, - 1
se pencha vivement à son oreille et lui dit tout bas :
— Monseigneur, espérez. On s'intéresse à vous, et moimôme...
— Tu mens, s'écria le comte furieux. Personne ne s'intéresse â moi ; mes proches m'ont abandonné. L'évéque devait revenir. Où est l'évoque?
140 l'as de cœur
— En co moment une femme prie pour vous, une grande dame. Elle peut tout et elle ne restera point inactive.
— Son nom ? dis-moi son nom !
— C'est madame la marquise de Parabère, murmura Charles Sanson en baissant encore la voix.
A ce nom, que le bourreau venait de prononcer, Antoine-Joseph de Hom parut se calmer un peu. En même temps, une vive émotion se peignit sur son visage .
— Qui sait ? reprit Charles Sanson ; un ordre de sursis peut arriver tout à coup.
Les lèvres du comte se contractèrent dédaigneusement.
— S'ils avaient voulu me faire grâce, ils ne m'auraient pas estropié, dit-il avec amertume.
— Un coup de main peut vous délivrer. J'ai promis à la marquise de ne rien faire pour m'y opposer, car je n'ai point oublié que vous m'avez sauvé la vie.
— Oui, tu te souviens, toi. Eux, mes nobles parents, ils ne se souviennent pas. Pourquoi l'évêque n'est-il pas là ?
Le malheureux recommençait à divaguer, et le maître des hautes-œuvres comprit qu'il ne servirait de rien d'insister, et qu'il valait mieux observer la foule pour tâcher d'y découvrir quelques visages amis ou d'y surprendre quelques signes d'intelligence adressés au condamné. Il se redressa donc et se mit à regarder aulour de lui, mais ses yeux rencontrèrent tout d'abord ceux de Laurent de Mille.
Le prêtre agenouillé, lisait des prières avec une ferveur qui absorbait toute son attention, et il ne vit pas que le Piémontais, si résigné en apparence, relevait maintenant la tête et semblait chercher quelqu'un parmi les spectateurs amassés sur le quai.
— Il espère donc, lui aussi, pensa Charles Sanson, trèsétonné de cette attitude du second patient.
La marquise ne s'intéressait évidemment qu'à M. de Horn, et dans Tentretien qu'elle avait eu la veille avec l'exécuteur, le nom de Mille n'avait pas même été prononcé ; mais Liévin, qui pensait à tout et qui redoutait pour son maître les aveux du capitaine, l'ingénieux Liévin avait acheté un geôlier de la Conciergerie qui s'était chargé d'entretenir jusqu'au dernier moment les illusions du complice de La Jonquière.
Brisé par les tourments qu'il avait supportés sans rien révéler, Laurent de Mille croyait encore fermement que le colonel, à la tête de sa bande, allait charger l'escorte pendant le trajet et délivrer son meilleur lieutenant. C'est pourquoi il était résolu à se taire jusqu'au bout, et c'est ainsi que Dubois se trompa dans ses calculs, lui qui comptait pour saisir eniin les conspirateurs sur les indications arrachées par la torture.
Liévin avait, comme on l'a vu, confié le secret de sa nise au chevalier du Terne, mais il n'en avait rien dit à Sanson. Celui-ci ne pouvait donc pas s'expliquer ce que l'Italien voulait voir en regardant par-dessus la charrette, ni de qui il attendait du secours.
Au surplus, aucun signe n'annonçait encore que personne dans tout ce peuple songeât à venir en aide aux condamnés. Le guet à cheval caracolait autour du funèbre convoi ; les exempts de robe courte couraient devant, derrière, sur les flancs. L'exécuteur n'apercevait que les mines suspectes des mouches du lieutenant de police et des figures sur lesquelles on ne démêlait d'autre sentiment qu'une curiosité malveillante. Des cris de mort partaient même de loin en loin de certains groupes.
142 l'as db c(euk
Tout cela ne promeitait rieft de bon et, quand le oûriége eut passé le pont att Change, sans qu'aucun mouvement ne fût destiné dans les masse», Sanson désespéra tout à fait* A ce moment, le oomte sortit de la torpeur oà il ôlait retombé etldi dit brusquement s
«« Ta vois bien que tu cherohaift & me tromper. Ils ne viennent pas et voici la Grève;»
. «-* Monseigneur, balbutia rexéonteur, je voua jure que madame de Parabère m'avait promis.*.
— Dis à la marquise que je lui pardonne, interrompit M« de Horn, et, si tu la vois, raconte-lui que je suii» mort en gentilhomme*
Ce calme succédant & une agitation fébrile et cet aoeent de mâle résolution surprirent Charles Sanson et l'émurent profondétnént.
En ce moment, le maître des bautes^çeuvres aurait donné de bon cœur son hôtel et les revenus de sa charge pour voir se prononcer une attaque^ Rien ne bougea et la charrette arriva sans obstacle au pied de Téchafaud, dressé au milieu de la place, sous le balcon de l'Hôtelde«yille où se tenait en robe rouge le conseiller délégué pour assister à l'exécution*
L'heure suprême était venue et San^ton voyait avec horreur qu'il allait être contraint de faire son office.
— Demandez h faire des révélations, dit-il à demi-voix ; vous gagnerez ainsi un répit qui laissera à vos amis le temps d'agir.
Malheureusement, le comte semblait avoir de nouveau perdu la raison*
'^. Je savais bien que Tévèque ne viendrait pas, criaitil; ils l'auront arrêté parce qu'il avait aussi des actions dp Mississipi; mais nous allons voir! Je vendriU chèrement
AS DB CKBfJR
ma vie. Qu'on me donne leulemânt des armée! on ne peut me Feftiser des armes.
Saoson le prit dans ses bras, sauta en h&A de la eharrette, et gravit les marehes de Vèehafaud en élevant audessus de sa tête ee eorps pcmtelant. Il ero jait, en le montrant ainsi, adresser un dernier appel aux amis de la maison de Hom, et donner le signal d'agir aux gens de lamar<|uifie répandus sur ta plaee«
Il se trompait.
n j eut dans la foule quelques ondulatio.'"», ^is un immense murmure, suivi presque aussitôt d'an silenee profond, mais ee fut tout.
Antoine-Joseph de Horn était perdu.
Déjà les aides s'étaient emparés des eondamnés et les liaient sur les roues placées borixontalement à eôté l'une de l'aube.
Le docteur de Sorbonne s'agenouilla près des patients et se mît à lire les prières des agonisants.
Sanson, tremblant, éperdu, hésitait encore à comment car son épouyantable besogne que déjà l'un de ses valets levait sur Laurent de Mille la terrible barre à rompre.
— A moi ! cria le Piémontais d*une Yoix éteinte ; à moi, La Jonquiére < Au secours, mes amis, au secours I au nom de...
La barre de fer «Rabattit et l'appel du patient se dis^gea en hurlements sauvages* Le malheureux avait espéré jusqu'au demi^ Instant^ et comprenant enfin qu'on l'abandonnait il se répandit eonlare le colonel en imprécations entrecoupées de cris affreux.
Cependant, le comte, résigné, attendait la mort. Ses lèvres murmuraient quelques mots que le prêtre seul pou-» vait entendre et ses yeux se tournaient vers le cieL
Alors, Charles Sanson, qui ne pouvait plus rien pour lui sauver la vie, pensa à tenir la promesse qu'il avait faite à madame de Parabère d'épargner du moins au condamné d'atroces souffrances. Il remit la barre à Nicolas Gros, le plus ancien et le plus dévoué de ses aides, prit la corde très-fine qui servait aux exécutions secrètes autorisées quelquefois par un reteïUunif et la passa habilement autour du cou de M. de Horn. Quand Nicolas Gros frappa, Anloine-Joseph n'était plus qu'im cadavre.
— Ya^donner le coup de grâce à l'autre, dit brusquement Charles Sanson.
Dix secondes après, Laurent de Mille aussi avait expié son crime.
Le conseiller qui surveillait l'exécution du haut du balcon de l'Hôtel-de- Ville ne s'aperçut de rien.
Quand le docteur de Sorbonne revint vers le comte pour l'assister au moment suprême, il vit que la mort l'avait devancé. Sanson mit un doigt siu'sa bouche pour lui demander le silence et le bon prêtre répondit par un triste signe de tête.
Tout était fini, et cependant la foule ne se dispersait pas encore. Il était d'usage que les corps restassent exposés plusieurs heures sur l'échafaud, et les curieux ne voulaient rien perdre des abominables spectacles de la Grève. Ils en eurent un ce jour-là auquel ils n'étaient point accoutumés.
, A peine le supplice était-il achevé que cinq carrosses armoriés, attelés à six chevaux et tendus de deuil, arrivèrent à grand fracas sur la place. Les premiers étaient ceux du duc d'Havre, du prince de Ligne et du duc de Rohan. De l'avant-dernier on vit descendre le marquis ' de Créquy, en uniforme de colonel-général, avec le col-
l'as de cœur 145
lier de la Toison-d-or au cou et le grand cordon de Saint- Louis sur la poitrine.
11 traversa la place d'un pas ferme et sans rencontrer d'obstacles, car on s'écartait avec respect devant ce grand personnage affligé d'une grande douleur. Arrivé au pied de l'échafaud, il fit un geste, et, sur l'ordre de Sanson, les valets détachèrent le cadavre mutilé d' Antoine-Joseph de Hom et se mirent en devoir de le transporter dans le dernier carrosse.
M. de Créquy, sans doute pour protester contre la cruauté de la sentence, voulut tenir lui-même une des jambes, qui n'adhérait plus^au corps que par des lambeaux de chair sanglante.
Quand ce triste devoir fut rempli, les carrosses s'ébranlèrent et défilèrent en cortège jusqu'à l'hôtel de la comtesse de Montmorency, qui était née de Hom.
Là, les restes du comte furent mis dans le cercueil et déposés dans une chapelle ardente où ils demeurèrent quarante-huit heures, après quoi ils furent transportés au château de Baussignies dans les Pays-Bas. Antoine-Joseph reposa du moins dans le tombeau de ses ancêtres.
Cependant, Charles Sanson avait eu le temps de couper une boucle de cheveux sur le front glacé du malheureux gentilhomme qu'il n'avait pas pu sauver.
Il l'enveloppa dans un sachet et l'envoya à la marquise de Parabère avec ces seuls mots : — souvenir promis.
De toutes les paroles données à l'occasion de l'horrible fin du comte de Hom, une seule avait été tenue, celle du bourreau.
146 L*ÀS DB CŒUR
Marquée dans l'histoire par deux exècùlions eèlèbres, celle du comte de Hom, à Paris, et, à Naiites, cielte de quatre gentilshommes bretons condamnés |)oui:' avoir pris pari à la conspirjBLtion die Cellamare, cette journée du inardi 26 mars 1720 devait compter aussi dans la vie du thevalier Louis du Terne de Grandpré.
Depuis son entrevue avec Gudule, le samedi soii*, il avait vécu dans Tattente de Theure ardemment souhaitée qui devait lui rendre Violette, c'est-à-dire qu'il errait au hasard par les faubourgs de Paris, couchant à la belle étoile, mangeant le pain noir des vagabonds, buvant Teau des fontaines, sans souci de la fatigue, ni des privations, iii des dangers, le cœur rempli d'un seul amour et Fesprit tendu Vers un seul but.
La dispersion des conjurés, le départ du colonel La Jonquière, l'horrible aventure du comte de Horn, il avait oublié tout cela pour ne plus penser qu'à la prison oière de l'hôpital génôraL
l'as BB (XEUR 147
A peine àtiail-îl songé quelquefois à ce bmvtô Lièvin^ à ce fidèle servileUï du uâalheureux Antoine-Joseph, qui se * j
dévouait si jgénéreuseméut pouSr sauvei^ son maitre^ et en- •!
core ne se souvenait-il guère que de ses offres de service i
et de ses enseignements forts incomplets mt M naitssance de Violette.
Il rapprochait dans sli tète leè indications beaucoup trop sommaires qu'il avait obtenues du Flamand et les confidences de dame Margot; si tristement interrompues par rentrée soudaine de LiaxH^nl de Mille et du juif Abraham dans le cabinet du premier étage au <îabaret de YÈpèe-de'Bois, Puîé, il supj^utait les chances favorables que devaient lui assurer iës ^ronsesses de Liévin qui s'était fait fort de lui procurer deis chevaux pour gagner la frontière.
C'était uù 'gi^atid pohit que de pouvoir complu sur ce moyen de fuir et sur le bras solide d'un hottime déterminé, mais, d'un autre côté, du Terne ne se souciait guère d'associer la fortune de sa chère évadée à celle du comte de Horn, échappé de la Conciergerie. Aussi se proposait-il de n'accepter cette association que faute de pouvoir mieux faire et méditait-il un plan plus simple qui était de sortir de Pari^ à pied, de marcher toute la nuit, ou du moins tant que les forces de la jeune fille le lui permettraient, et, au Jour, d'achiBter des chevaux au premier paysan venu.
Ôudule avait affirmé qu'ils auraient au moins dix-huit heures d'avance, et ce répit devait largement suffire, en supposant même, ce qui n'était pas certain, que le lieutenant de police jugeât à propos de mettre les exempts et la maréchaussée en campagne dans le seul but de rattraper une enfant dont la capture importait assee peu aux
148 l'as de cœur
intérêts de l'État. Il croyait donc n'avoir ])esoin de per- [' sonne pour sortir de France, et cependant il lui en coûtait
de renoncer à l'espoir d'apprendre de la bouche de liévin l'histoire de Violette.
f[; Lui seul peut-être était en état de lui dire si elle était
véritablement la fille de cet afi&eux Blanche-Barbe, car, s'il y avait un secret, dame Margot pouvait être intéressée à le cacher. C'est pourquoi le chevalier résolût, sauf événement imprévu, de gagner de préférence la Flandre, où il pourrait tout aussi bien se marier qu'en Espagne, et où il «devait retrouver Liévin.
Ces projets l'occupèrent les deux premiers jours, qui se passèrent du reste sans le moindre incident.
Le troisième, qui était le jour fixé pour l'évasioh, du Terne, rôdant dès l'aurore aux environs dii Jardin du Roi, crut remarquer, par les rues de ce quartier solitaire, un mouvement inaccoutumé.*
Des bandes de gens du peuple, principalement des enfants et des femmes, descendaient vers la Seine et sui vaient les quais dans la direction de la Cité^
S'il s'était mêlé aux groupes, il aurait promptement su le motif qui mettait cette foule en branle, mais il avait d'excellentes raisons pour éviter tout colloque avec des inconnus, et il eut soin de se tenir à l'écart des^passants qu'il rencontrait. L'idée ne lui vint point que ce pouvait être une exécution qui attirait ce courant vers la place de Grève, et, peu curieux de savoir à quoi s'en tenir, il alla se réfugier sur la berge de la rivière, à la place même où il avait rencontré le Flamand. Là, il pouvait attendre en toute sûreté le moment de se rendre au poste que Gudule lui avait assigné dans le marché aux chevaux.
Il s'étendit au pied d'un vieux saule,, en ce temps-là.
il y en avait encore sur les rives de la Seine, et il se mit à rêver. Peu à peu sa pensée revint à Gudule qui, depuis trois jours, il faut Tàvouer, ne Toccupait guère.
De toutes lés passions, Famour est assurément la plus égoïste, et du Terne, affolé de Violette, oubliait un peu trop que, s'il avait jamais le Jjonheur de la revoir, il devrait ce bonheur à la fille de Texempt. Cependant, plus le moment décisif approchait, plus il se sentait pénétré d'admiration pour cette noble enfant qui se sacrifiait volontairement à une rivale.
ïl se savait aimé de Gudule quoiqu'elle cachât ce secret au plus profond de son cœur. 11 savait aussi qu'il lui était impossible de l'aimer, et il ne se demandait pas sans inquiétude comment se dénouerait la situation que les événements leur avaient faite.
Si, comme il l'espérait, il réussissait à gagner un pays étranger, U lui faudrait tenir sa promesse et mander à la chère libératrice de venir le rejoindre. C'eût été une monstrueuse ingratitude de la laisser en France où elle n'avait plus ni un parent, ni un ami. Et, d'un autre côté, la vie commune serait-elle possible, et Gudule ne s'abusait-elle point sur l'étendue de sa résignation quand elle se déclarait prête à suivre les nouveaux époux et à se contenter d'ime place à leur foyer? Mais surtout que dirait Violette de cette existence à trois, Violette qu'il n'avait pas consultée? Et si elle ne l'acceptait qu'à contre-cœur, si sa passion pour son mari ne s'accommodait point de ce compromis entre l'amour qu'il lui gardait et la recon-^ naissance qu'il vouait à Gudule, n'était-ce pas se préparer dans l'avenir de terribles soucis que de donner suite à ces projets de réunion?
U réfléchit longtemps à ce grave embarras et il ne
150 i/a8 BE (KRXJR
trouva point le moyen d'en sortir, mais ses méditatiôiïs firent 4tt moinsi que les heures s'e^qlèreat rapidement.
ûèf qu'il vit le soleil eouebaAt dorer de sets derniers rayons les toui^ de Notre-Danie, il sa hsvek et s'acl^eimln^ vers le lieu du lendez-vous..
Ce quartier lui était familier, et il sut ehoisif les rues les moins fréquentées pour gagner le marché aux obevaux, qu'il trouva absolument désert. Il alla tout droit se cacher derrière le bouquet d'arbres indiqué par la fille, de Larfaille. De là, il pouvait, comme elle le lui avait annoncé, voir, sans être vu, oe qui se passait aux abords de rhèpital général.
Du premier coup d'oeil, il reconnut qu'U se préparait là quelque chose d'extraordinaire.
(.a grille principale, celle qui donnait accès dans la grande cour, était ouverte, et, devant cette grille^ station* tioniiaient des curieux attroupés. Les passants, qui suivaictnt les boulevards, ne manquaient pas de^ s'arrêter et de se mêler aux groupes.
Tout ce monde s'agitait bruyamment et ne quittait point la place. Selon toute apparence, on attendait un spectacle; mais .lequel? c'est oe que le chevalier ne devinait point.
Il remarqua aussi que l'entrée de la cour était barrée par un cordon de soldats aux gardes, et il crut distinguer, au delà des grilles, des casaques d'exempts et des chapeaux galonnés.
Cette aifluence et cet appareil militaire étaient bien de nature à le préoccuper sérieusement.
Quand le peuple s'assemble ainsi, . C'est toujours sur quelque ruine.
l'as ds ccbub 15)
a dit un poète de notre temps, et cette appr^ois^tion des iDStincts populaires était tout ausi^i ju^te jadis.
Bu Terne eut le vague pressentiment d'un malheur.
Bt puis, cal encombrement h la sortie de l'hôpit^^l généraly en admettant même qu'il ne présageât rien de f&cheuz, compliquait singulièrement la situation. Con^mûnt allait lai^e Violette, sous les halnts de Gudule, pou? Ira* verseo: la foule, sans attirer l'attention? Comment pourraitrellû passer sans être reconnue au milieu de tous cesi soldats de police qui surveillaient les allées et vennea des gens de la maison 9
Six heures venaient de sonner, et o-étail le moment fixé pour l'évasion. Le chevalier se sentait défaillir.
Fendant qu'il adressait à Dieu une fervente prière et qu'il le suppliait de protéger l'innocente victime des machi|iations de Dubois et de l'As de CixuVy une porte s'ouvrit à côté de la grille, nne petite porte qu'il n'avait pas remarquée, et il en vit sortir une femme habillée de laine grise, avec de grandes coiffes rabattues et un long voile noir tombant sur son visage.
— C^est elle, murmura-t-il en tressaillant de joie.
Et, se rappelant aussitôt les instructions de Torpheline, il eut la présence d'esprit de ne pas bouger et de rester tapi derrière le tronc qui l'abritait.
Son coeur battait à l'étouffer, sa vue se troublait, à ce point qu'il ne vit pas les soldats se grouper et la foule s'écarter.
La fugitive s'avançait, lentement, comme il eonvenait pour dérouter les soupçons.
Ondule l'avait prévenu qu'elle passerait à côté de lui sans lui parler, et, selon se^ instructions, il s'apprêtait & la suivre pour l'aborder à l'autre bout du marché; mais, à
peine la femme aux coiffes eut-elle dépassé les arbres qu'elle s'arrêta. En même temps, elle levait son voile.
— Gudule I s'écria du Terne, qm recula de surprise en reconnaissant la fille de l'exempt. Vous I c'est vous qui venez ! que s'est-il donc passé î
L'orpheline, au lieu de répondre à ses demandes et à ses exclamations, lui fit signe de ne pas quitter sa place au pied des arbres et marcha droit à lui. Sans doute elle voulait éviter un colloque à découvert, et à cinquante pas tout au plus de la foule amassée devant la grille. Il pouvait être dangereux, en effet, surtout pour le chevalier, d'attirer l'attention des surveillants de l'hôpital général et la précaution était bonne.
Quelle que fût donc son impatience, du Terne attendit pour renouveler ses questions que Gudule se trouvât à l'abri des regards curieux. Alors seulement, il remarqua l'altération de son visage et il s'aperçut qu'elle tremblait comme une feuille au souffle du vent d'automne.
Ses traits bouleversés et son attitude défaillante en disaient assez. Un malheur était arrivé, du Terne ne le devinait que trop, et pourtant il cherchait encore à se faire illusion.
— Qu'avez-vous, mon enfant? demanda-t-il en s'efforçant de ca,cher son émotion. Cette foule vous aura inquiétée, n'est-il pas vrai? et vous ne jugez pas qu'il soit prudent de tenter l'aventure aujourd'hui?
Gudule baissa la tête et se mit à fondre en larmes.
— Pourquoi vous désoler, dit le chevalier en lui prenant les mains; ce que nous n'avons pu faire ce soir, nous le ferons demain. Ce retard ne me découragera pas, je vous le jure, et, fallût-il attendre encore bien des jours, je serai toujours prêt.
l'as de cœur 153
Gudule pleurait silencieusement.
— Vous m'effrayez, reprit du Terne, vous m'effrayez cent fois plus en persistant à: vous taire. Je vous en supplie, parlez! ne me laissez pas dans cette angoisse! Je saurai tout entendre. Est-ce donc qu'on a découvert vos projets, qu'on vous a expulsée de la maison ?
— Non, murmura l'orpheline.
— Alors, rien n'est perdu et tant que vous pourrez pénétrer librement dans cet enfer, voir la pauvre captive, lui dire que nous pensons à elle, je ne perdrai point l'espoir.
— L'espoir ! il n'y en a plus.
— Que dites- vous? Violette aurait-elle été prise de quelque mal? Sa vie serait-elle en danger?
— Non, pas en ce moment du moins.
— Alors, au nom du ciel, expliquez-vous, Gudule ; vous me faites mourir.
Mais Gudule ne semblait plus l'entendre. Appuyée sur un des ormeaux qui les protégeaient tous deux, le cou tendu, les yeux fixes, elle était absorbée par un spectacle que du Terne, placé un peu plus en arrière, ne pouvait pas voir. Il entendait vaguement des cris, des piétinements de chevaux, des bruits de roues, mais il ne s'en occupait point, car il ne pensait qu'à Violette.
Gudule lui saisit le bras et lui dit :
— Regardez I
Le chevalier avança d'un pas et regarda.
Le peuple amassé devant la grille se répandait sur- le boulevard, refoulé qu'il était par trois cavaliers de la maréchaussée marchant de front et faisant caracoler leurs montures pour s'ouvrir un' passage. Cette petite avantgarde précédait une charrette attelée de six chevaux et
154 L*AS DE CŒVfi
escortée d'une demi-douzaine d'exempts à pied. Le cortège remontait lentement la« chaussée et allait passeï? devant l'entpée du marché.
Du Terne ne comprit pas tout d^abord. il voyait bien sur la charrette des créatures humaines entassées comme des moutons qu'on mène à la boucherie, mais il était si troublé, qu'il ne distinguait même pas très-bien à quel sexe elles appartenaient.
Bientôt pourtant il reconnut que ee triste troupeau n'était composé que de femmes. Il en compta quinze ou seize, serrées les unes contre les autres, à ce point qu'elles étaient obligées de se tenir debout.
Qu'étaient o^8 malheureuses, et d'où venait qu'on leur infligeait l'humiliation de les traîner ainsi par les rues et de les donner en spectacle f Les huées de la populace expliquaient assez de quoi il s'agissait.
Évidemment, ces voyageuses par force appartenaient à une des ^lonfeuses catégories où se recrutait la population flottante de l'hôpital général, voleuses, mendiantes ou fllies perdues.
Il y en avait de vieilles, vêtues de haillons, d'autres flétries avant l'âge et se drapant dans des oripeaux fanés, quelques-unes enfin jeunes et modestement habillées. Celles-là pleuraient et cherchaient à se cacher le visage, tandis que leurs doyennes, ayant toute honte bue, faisaient la nique aux exempts, et répondaient aux injures de la foule par des quolibets orduriers.
Tout à coup, le chevalier poussa un cri de douleur et de colère. Au milieu de cette troupe immonde, sur le devant de l'ignoble charrette, il venait de reconnaître Violtette ; Violette, pâle, défaite, le front baissé et le visage inondé (}e larmes,
l'as db cœur 1B5
' — Ah ! dit-il d'une voix sourde, voilà donc le malheur que vous n -aviez pas le courage de m'annoncer ! Ils remmènent, je ne la reverrai plus. Mieux vaut mpurir à l'instant, mourir sous ses yeux. Adieu, Gudule, adie.u I
Et du Terne, désespéré, repoussa violemment la fille de l-exempt et voulut s'élancer vers le fatal convoi ; mais elle s-accrocha à lui avec une énergie incroyable et lui harra le passage.
— Où allez-vous t dit-elle m Tentourant de ses bras.
— Etrangler de mes mains un de ces coquins d'archers, et, si les autres ne me tuent pas, me jeteit sous les roues pour qu'elles m'écrasent.
— Vous ne ferez pas cela.
^ Je vous dis qu'il faut que je meure.
— Et moi, je lui ai promis que vous vivriez pour la sauver.
— La sauver ! raillei-vous, Gudule, ou prétandez-vous que je conserve encore une espérance quand cet infernal cortège aura dispsmi?
— Peut-ètr0, répondit l'orpheline d'un ton ferme.
— Non! c'est impossible I et vous voyez bien que si je la laisse partir, je ne la retrouverai jam$iis. Sais-je seulement où ils la conduisent t
— Je le sais, moi.
— Vous le savez ?
— Oui, et je vous jure que, si vous usez de violence contre les exempts, vous nous enlèverez la seule chance qui nous reste de la délivrer.
— Mais que faire, bon Dieul que faire?
— En ee moment, rien.
— Mais ils s'éloignent! ils l'entraînent !
r— Laissez-les passer, et quand cette horrible foule se
156' l'as db cœur
sera écoulée, quand nous n'aurons plus à craindre d*être surpris, nous quitterons ce lieu maudit. Alors je vous dirai ce que j'ai appris et ce que je projette.
Du Terne regarda Gudule et lut dans [ses yeux tant de sincérité, tant de décision, qu'il y puisa la force de ^è contenir. Le péril de la situation n'était que trop évident et l'insuccès d'une attaque trop certain. Par bonheur, personne de cette cohue ne s'était détourné pour venir de leur côté, et les mouches de police qui devaient foisonner aux alentours n'avaient point eu vent de leur présence ; mais il eût été souverainement imprudent de trop tenter la fortune et le conseil de l'orpheline était sage.
Le chevalier, sufi'oquant de douleur et de rage, vit le convoi gagner le haut de la montée et tourner à droite par le boulevard d'Italie.
Cependant, la grille de l'hôpital général se refermait, et les curieux se dispersaient rapidement.
— Venez, dit Gudule.
Du Terne la suivit, sans trop savoir ce qu'il faisait. Il avait la mort dans Tàme, et il ne cherchait plus à raisonner. La jeune fille le conduisit dans une ruelle déserte de ce quartier perdu, et là, sous l'auvent d'une tannerie abandonnée, elle entama avec lui im entretien décisif.
— C'est ce matin que j'ai appris ce malheur, commençât-elle d'un ton saccadé et nerveux qui ne lui était point habituel; l'économe m'avait avertie qu'on formait un convoi ; je doutais encore, j'espérais qu'ils n'auraient pas l'infamie de la confondre avec ces malheureuses; mais je l'ai vue, j'ai pu lui parler un instant dans le préau; elle m'a dit qu'on lui avait commandé de se préparer.
— Oh ! mon Dieu I murmura le chevalier; et vous avez été témoin de sa désolation^ de son désespoir.
l'as de cœur 157
— Oui, mais aussi de sa résignation et de son courage ; elle pleurait sans se plaindre, elle prononçait votre nom; sa douleur silencieuse touchait jusqu'aux misérables créatures qu'on lui a imposées pour compagnes. Elle aura la force de supporter son martyre, parce qu'elle compte que nous ne l'abandonnerons pas.
— Que vont-ils donc faire d'elle?
— Quoi ! vous ne l'avez pas deviné I vous ne savez donc pas que cet étranger, qui a inventé la Banque des Indes, a imaginé de peupler de force son Mississipi et que, par ses ordres, il^se fait chaque jour des enlèvements dans Paris.
— Ah! c'est le'dernier coup I s'écria du Terne.
— Quand ils ont vu, reprit Gudule, que ni les persécutions, ni les menaces ne tireraient rien de leur victime, quand ils ont dû renoncer à l'espoir d'arriver par ses aveux à découvrir la conspiration, alors ils ont résolu de se défaire d'elle. L'ordre est venu hier de la comprendre dans le prochain départ, et...
— Où la conduîsent-ils? interrompit le chevalier.
— A Brest, où un vaisseau l'attend pour la transporter en Amérique.
— En Amérique! s'écria du Terne; ils l'envoient mourir de misère et de douleur dans les déserts du Mississipi, pour satisfaire la soif de vengeance de ce misérable Dubois, et c'est moi qui suis cause de sa perte ! C'est moi qu'ils veulent atteindre en lui infligeant cet abominable traitement ! Ah I je serais le plus vil des hommes si je permettais que cette infamie s'accomplisse.
— Elle ne s'accomplira pas, car Dieu nous protégera, dit doucement Gudule.
— Non, dussé-je me faire corsaire, pirate, enlever le vaisseau à l'abordage, je leur arracherai Violette.
1S8 l'as pe ocbur
— Hélas 1 ]a violence ne servirait de rien.
— Qu^en savez-vûus ? Ne puia-ja pas aussi assaillir Tescorte, disperser à coups d'^pée ces misérables exempts %
>— Ils sont six e| vous ète^ seul. Ils ont avec eux les détachements de la maréchaussée qui se repayeront poiu* leur prêter main-forte jusqu'à Brest.
'^ — Et que m'importe I tous ces genarlà sont lâches et j'ai fait à Favanee le sacrifice de ma vie.
— Vous oubliez que votre mort ne sauverait pas celle que vous aime^.
-* Àh ! c-en est trop ! et j'ai le^ droit de m'étonner de ^e langage. Bst-ce bien vous, Gi|dule, qui me conseillez d'abandonner une feipme, vous qui> hier encore, souteniez mon courage, vous qui me juriez de m-aider de toutes vos forces î
— El qui vous dit que je réponde à l'espoir de la délir vrer ? qui vous dit que je n*ai pas au contraire conçu un plan plus sensé et plus praticable que le vâ(re ?
— Est-ce possible 9 ^t surtout ne vous abusez-vous point sur la valeur de ce projet?
— La réussite est à la volonté du bon Dieu, mais il dépend de nous de mettra les ehances de notre côté, et ces chances, la ruse seule peut nous les donner.
T^ La ruse !
— Oui, voici pe qu*il nous faut faire : le convoi marche lentement et les exempts qui le mènent mettront de quinze à vingt jours pour arriver ^ Brest. Je me suis informée auprès des gardiens de Thôpital général, et je me suis fait indiquer la route que suivra la charrette. Je sais maintenant par cœur le nom de toutes les étapes où elle doit s'arrêter.
•—. Vous avez songé à cela ! s'écria du Terne avec émotion.
l'as db cœur 150
— Oui, et à telles enseignes que je puis vous apprendre où l'escorte couchera ce soir. C'est dans une auberge au delà de Sèvres, et demain elle n-ira pas plus loin que le village de Trappes, entre Versailles et Rambouillet.
— Nous pouvons y être avant elle, et...
— Peut-être, mais je ne crois pas qu'il soit prudent de la rejoindre si vite. Mieux vaut la laisser prendre quelque avance et la rattraper à trente ou quarante lieues de Paris. Pourvu que nous puissions faire route avec elle pendant un certain nombre de jours, peu importe que ce soit tôt ou tard, et même plus le voyage se rapprochera de son terme, plus notre tâche deviendra facile.
— Paire route avec ces misérables exempts I y pensezvous, Gudule?
— J'y pense si bien que je n'imagine pas d'autre moyen datteindre le but. Nous nous ferons passer, vous pour un marchand regagnant la Bretagne après une tournée d'affaires ; moi pour votre sœur, si vous voulez, et nous annoncerons que nous suivons la môme route que le convoi.
— Et vous croyez que les exempts souffriront que nous leur fassions compagnie? Vous ne craignez donc pas d'exciter leurs soupçons ?
— Non, car nous avons une bonne raison à leur donner, pour marcher avec eux. Les chemins ne sont pas sûrs, et ils trouveront tout naturel qu*un marchand bien fourni d'argent recherche leur protection contre les voleurs. Et puis, ces gens-là se laissent aisément gagner par des présents, et en les régalant chaque soir b, la couchée, vous serez bientôt dans leurs bonnes grâces.
— Gui, je conamence à croire que peut-être...
w- Moi, j'ai la certitude qu'ils ne nous repousseront pas.
160 l'a^ de cœur
Aucun d'eux ne me connaît, j'ai pu m'en assurer dans la cour de l'hôpital général. Ils sont d'ailleurs d'un détachement qui n'est jamais employé dans Paris et qui ne fait que le service des escortes à travers la France. Vous n'avez donc point à redouter qu'ils aient déjà vu votre visage.
— C'est vrai.
-« Eh bien, ne pensez-vous pas que pendant ce voyage en commun, pour peu qu'il se prolonge, il se présentera une occasion, qu'une nuit nous pourrons tromper leur 9urveillance...
— Et leur enlever Violette, et fuir avec elle, gagner la frontière, la mer, que sais-je! et sortir du royaume après avoir échappé à leurs poursuites. Oui, je le comprends maintenant , tout cela est possible. Et je désespérais, moi, un honune, alors que vous, Gudule, vous avi^z déjà trouvé la voie de salut ! Ah ! je ne pourrai jamais m'acquitter envers vous.
— Mais si, puisque vous m'emmènerez, dit simplement l'orpheline; pourvu que vous me permettiez de ne jamais vous quitter, je serai assez récompensée.
Le chevalier tressaillit. Le vœu qu'exprimait avec tant de naïveté la fille de Larfaille lui rappelait tout à coup les incertitudes et les dangers de l'avenir qu'elle rêvait. Ses scrupules lui revinrent^ et il se demanda s'il avait bie n le droit de disposer ainsi de la future existence des deux êtres qu'il aimait le plus au monde.
— Gudule, dit-il avec quelque embarras, je ferai votre volonté en toutes choses, mais il m'est bien permis de vous supplier une dernière fois de ne pas vous exposer inutilement. Pourquoi ne pas me laisser agir seul, supporter seul les fatigues de l'entreprise, en courir seul les risques ? Votre place n'est point à la suite de ces soudards
l'as db cœur 161
grossiers, et je m'entendrai plus aisément avec eux, si je ne suis point distrait par la préoccupation de votre sûreté.
^ Je suis résolue à vous suivre .et rien ne changera ma résolution, je vous l'ai déjà dit ; et puis, j'ai promis.
— Aqui?
— A elle, murmura Gudule. Là-bas, dans le préau où j'ai pu l'entretenir un instant, je lui ai confié mon projet; je lui ai juré que je partagerais votre fortune et la sienne. Elle compte sur moi comme elle compte siu* vous.
Une fois encore, dans cette lutte de générosité, le chevalier était vaincu. Il se tut. La voix lui manquait et les raisons aussi.
— Au surplus, reprit l'orpheline, ne nous réjouissons point trop vite. Bien des événements peuvent survenir qui dérangeraient l'exécution de mon projet. Et d'abord, il faut que vous me promettiez de maîtriser votre émotion quand vous la reverrez, de ne laisser échapper ni un mot, ni un geste qui puisse éveiller la défiance des archers.
— Oh ! je sens trop ce que nous coûterait une imprudence, et j'aurai le courage de me contenir.
— Aurez-vous celui de ne pas la regarder ? demanda Gudule, non sans quelque malice.
— Je l'aurai, je vous le jure, dit gravement du Terne.
— C'est bien. Il ne nous reste plus qu'à nous assurer les moyens de partir, et ce n'est point chose aisée.
— J'ai assez d'or pour suffire aux préparatifs et aux frais du voyage.
— Et moi, j'ai pris à la maison le peu que je possède, mais ce n'est point de cela qu'il s'agit. Il nous faut des habits appropriés au r61e que nous voulons jouer, il nous faut aussi des chevaux que vous seul êtes en état de
162 h*A^ PB çcmB.
choisir et d'acheter» vous qui devez yedauter par-dessus^ tout de vous m&atrer .
— Je sais quelqu'un qui pourvoira à toutes cesnécessitéi^» r? Qui donc ?
— Un homme sûr.
— Et vous pourriez le trouver sur-le-champ^
^ A cette heuise môme, il m'attend, dit du TefXk^ qui se souvint £ort à propos que Uévin lui avait doimè rende;^ vûus sur Ht herge de la Seine, le mardi, f 6i maf^, un peu après le soleil couché .
La. nuit tombait. L-instant était venu.
— Allons, reprit Gudule d'un ton décidé.
La confiance qu'elle montrait avait promptem^t gagné le chevalier et il ne fit plus d'objections. Aussi bien» l'espoir lui revenait au eœur, et il commençait à entsevoir la possibilité de délivrer Violette.
Le trajet n'était pas long pour gag&er la rivière et il fut parcouru rapidement. Cependant, lorsque du Terne et Gudule arrivèrent au bord de Peau, le cf'ép^seule avait déjà fait place à l-obsourité.
Du Terne prit l'orpheline par la main et la guida sur le terrain de la rive, qui lui était très-familier. Il s'attendiût à y rencontrer Liévin et même à le voir venir au-devant de lui, car il arrivait im peu ep retard ^ur l'heure convenue; mais personne ne parut.
C'était cependant bien la place oh Thonnète Flamand Tavait quitté le samedi pour s^en aller courir au secours de son maître. Le chevalier reconnaissait les inégalités du sol, fort raviné en cet endroit, et, à dix pas devant lui, il distinguait même le vieux saule au pieà{duquel il avait dormi plus d'une fois. Il commençait à se dema^der si Liévin ne s'était pas moqué de lui, ou s'il n'avait pas
oublié sa promesse, et ces deux alternatives ne le rassuraient guère, lorsqu'on regardant avec plus d'attention, il crut apercevoir vaguement une forme bumaine qui s'ag^iait autour de r$irbr^, Ne açtobanf trop h qui il avait affaire, du Terne se courba, et, dans cette position, il put voir plus nettement l^s ligxies de la silhouette qui sa détacb^it sur l'horizoD.
L'homme s'$igitait tout h rbeure. Maintenant il se ba-lançait dans les airs. Il venait de se pendre.
L.e chevalier ne s'attarda point à raisonner sur cette peadaison très-inattendue. Sans mêq^e prendre le temps de f^ire part de ses impressions à Gudule, il cpurut au peudu. l^prt h^ureusei^ent pour }ui, ce désespéré ^'était accroché ^ ^^^ b£^sse brancl^e du vieux sauje et ne se balançai guère à plus de deux pieds du sol. Du Terne put le saisir, d'ui^e paain par }e collet de sqn justaucorps, empoigaer de l'autre la corde et, grâce à ce double piouvenaent, relâcher uTi peu le nœud fatal. Comme il était très-vigoixreux, il parvint mèvçxo â courber la branche jusqu'âi c^ que les semelles de l'homme touchassent la terre.
Le plus fort était fait, car le chanvre ne serrait déjà plvL^ le gosier du personnage. Il put doi^c le lâcher sans çratixxtô d'étranglement, et, en s' aidant de ses deux maias déaoviex* la corde. Cette opération faite, il reprit l'inconnu au eolXotet le regarda de près, dans le but assez naturel de sst^và qui il venait de sauver la vie.
L'homme poussa un soupir effroyable, et cherclxsL continent à se débarrasser de son sauveur.
— Laissez-moi ! grommela-til d'une voix rauque ; sez ïiçioi \ je veux mourir.
T^ Liè\iu! s'écria du Terue qui reconnut aussitôt la du brave laquais de M. de Horn,
— Vous savez mon nom! hurla le .Flamand.
— Comme vous savez le mien. Jç suis le chevalier du Terne de Grandpré.
T- Ah! monsieur, je ne m'attendais pas à cela de votre part.
— Que voulez-vous dire, mon ami?
— Que je n'aurais jamais cru que vous viendriez m'arracher la seule consolation qui me reste, m'empêcher de me tuer.
— Et pourquoi voulez-vous donc vous tuer?
— Vous me le demandez, après ce qui s'est passé aujourd'hui? Ahl tenez, monsieur le chevalier, vous m'avez rendu un bien mauvais office, car enfin, on a beau être affolé de chagrin, on ne se lance point dans l'autre monde sans barguigner un peu. Oui, je le confesse, c'est un mauvais moment, et moi qui étais pourtant bien décidé à en finir, je m'y suis repris à trois fois pour repousser du pied le pavé qui m'avait servi d'escabeau. Et voilà que, juste au moment où je venais de sauter le pas difficile, vous arrivez pour me décrocher I et, à présent, tout est à recommencer.
-^ Mais, j'espère bien que vous ne recommencerez pas, s'écria du Terne.
— 11 le faut, monsieur le chevalier, il le faut. Je ne veux pas survivre à mon maître.
— Votre maître I le comte de HornI est-ce que...
-— Ils l'ont fait périr sur la roue comme le dernier des scélérats, et je n'ai pas pu le sauver, et je n'ai pu qu'embrasser son cadavre brisé.
— Oh I c'est affreux ! mais ce Philippe d'Orléans est donc impitoyable I Et ces parents du comte, ces seigneurs qui devaient vous aider à le délivrer?
l'as db cœur 165
— Ils ont demandé sa gràce^ le Régent Ta refusée, et ils ont cru qu'ils en avaient fait assez. Quand je suis venu hier leur dire que je me chargeais d'attaquer l'escorte sur la place de Grève, s'ils voulaient me faire soutenir par leurs gens, ils m'ont répondu que j'étais fou et qu'au surplus ils ne voulaient pas se commettre dans une sédition. Alors, j'ai couru chez madame de Parabère...
— C'est elle qui a perdu M. de Horn, elle lui devait bien sa protection.
— Et elle me l'avait accordée ; elle était tout feu, elle parlait de sacrifier tout ce qu'elle possédait; elle me jurait l'après-dinée de faire marcher toute sa maison avec moi, et le soir, quand, ayant échoué auprès de M. le duc d'Havre, j'ai couru à son hôtel de la place Vendôme, le Suisse m'a dit qu'elle était partie pour sa petite maison d'Asnières et m'a fermé la porte au nez.
— Aimez donc une marquise I murmura du Terne qui pensait à Violette.
— Alors, j'ai passé toute la nuit à me désespérer devant la porte de cette affreuse prison où ils l'avaient enfermé. Je voulais me tuer, mais je comptais encore sur un homme, sur le bourreau. Mon maître, une nuit, l'avait défendu contre des assassins et il m'avait promis. Mais, n'étant pas secondé, il ne pouvait rien pour nous.
— Et c'est aujourd'hui que. . .
— Oui, c'est à^trois heures que le pauvre enfant a expiré après d'épouvantables tortures. Dieu a permis que je ne fusse point présent à son supplice; la foule était si épaisse, que je n'ai pu la percer; j'ai vu passer de loin l'infâme charrette, et quand, après des efforts inouïs, je suis parvenu à pénétrer sur la place de Grève, tout était fini. Les carrosses de la famille arrivaient pour emporter le corps.
166 L*AS DE tJdKUR
Je les ai suivis, fet M. de Créquy m'a permis de baiser la
main mutilée de mon maître. . .
Du Terne entendit derrière lui comme une ^laiûte étouffée, et il se rappela que Gudulô était là, Gudtite qu'il avait oubliée un instant pour dépendre Liëvin. C'était elle qui pleurait en écoutant ce lamentable récit. Le cheValieif la prit par la main et l'attira doucement à lui»
— M. de Créquy voulait môme m'emmener en l^landre où ils Vont conduire le corps, reprit Liévitti qui était trop emporté par ses tristes souvenirs pour remarque^ dans l'obscurité la présence de la jeune fiUe ; mais qu'y sereis-je allé ftiire? le prince Maxîmilien-Emmanuel, le chef de là maison de Hotn, n'a jamais aimé son frère, et il ni'aurait sans doute chassé; sa mère, la bonne princesse Àntoi^ nette, m'aurait peut-être reproché de ne pas l'avoir aveulie des débordements qui ont conduit son fils à cette horrible fin. Je me suis dis que je n.avais plus qu'à mourir, mais j'ai pensé à vous, monsieur le chevalierj et j'ai voulu voué Voir avant de me défaire, vous supplier de Venger mon maître qui fut votre ami.
— Hélas I je ne puis plus rien, dit du Terne.
— Je savais que vous viendriez ici, continua le Flamand, j'y ai couru. J'ai attendu longtemps, puis ne vous voyant point paraître, et la nuit tombant, j'ai cru que vous m'aviez oublié. Alors, l'envie de mourir m'a repris; j'ai fait ma prière et je me suis mis en route pour Tautre monde. Ah! monsieur, pourquoi m'avez-vous arrêté en chemin? Vous êtes arrivé trop tard ou trop tôt. J'ai senti les aflfres de la mort et je suis Vivant, et je veux me rependre.
— Vous ne le ferez point, s'écria du Terne, vous ne lé ferez point, car vous avez le cœur d'un gentilhomme et
VOUS voudrez Vivre pour tnie èeéoudet daûs raccomplissement d'une tioble tâtîhô.
— Non, je n'ai plus rien à faite sur la terre puisque M. le comte est inorl.
— Écoutei-moi. Vous parliez tout à l'heure de le vehger de ce Régent qui Ta laissé périr, de ces féroces ministres
' qui oùt poussé Philippe dt)rl'éans à refuseï^ la grâce. Eh . bien, il faut m'y aider.
^=- Àh! si je croyais. ...
— Maintenant, je Isuîs désaMilé, mes amis ste sont dispersés, mais je puis les rejoindre et là conspiration peut renaître, si je réussis à sortir de France après avoir délivré Uïtô malheureuse enfant. . .
-=. trué enfant! celle que Ëlandie-Barbe...
— Elle-même, et, puisque vous vous souvenez que je Vous ai déjà parlé de ses tnalheurs, vous h'avez pas dû oublier qu'il y a trois jours, à cette place où nous somùies, vous m'avez promis de marcher avec moi pour la défendre contre ses persécuteurs. Quand j'aurai sauvé mon maître, disiez-vous, je vous appartiendrai tout entier. M. de Horn est mort, et vous ne poUVez plus rien que punir ses bourreaux, mais feette jeune fille vit et vous devez avoir à cœur de la leur arracher, car ceux qui la torturent sont les mêmes qui ont envoyé le comte au supplice*
Lièvin laissa échapper une exclamation dont il était difficile de deviner le sens. Du Terne s'imagina qu'il refusait et, au lieu d'arguments, il lui vint une inspira-* tion. '-
— Parlez, Gudutej s'écria-t-il, en poussant devant lui la fille de l'exempt.
— Monsieur, dit doucement l'orpheline, M. le chevalier
168 l'as de cœur
(le Grandpré m'a assuré que vous pouviez nous fournir les moyens de protéger une personne que nous aimons et qui s'en va périr misérablement en Amérique, si nous ne réussissons à l'enlever sur la route de Paris à Brest. Vous ne voudrez pas tromper son espérance et la mienne.
— A Dieu ne plaise I dit Liévin, qui ne parut point s'étonner de cette apparition, à Dieu ne plaise que j'aban* donne la fille de... surtout maintenant que mon pauvre maître n'est plus là, lui qui, s'il avait su... Vous avez raison, monsieur le chevalier, j'ai encore un devoir à remplir en cette vie. Dites-moi ce que je puis faire pour vous servir.
Du Terne aurait bien voulu demander âes explications et connaître la signification de ces discours coupés de réticences que tenait, pour la seconde fois, Liévin à propos de Violette, mais les instants étaient précieux et il se hâta de répondre :
— Vous pouvez, m'avez-vous dit, nous 'procurer des chevaux et des vêtements. Faites cela cette nuit et partez avec nous demain matin.
— Pour la Bretagne? .
«— Pour rejoindre les misérables suppôts de d'Argenson qui mènent au port de Brest l'innocente victime de la politique de Dubois et de Law. Ils ont sur nous un jour d'avance, mais leur voyage sera long, et d'ici à la mer les occasions ne jçlous manqueront pas, si vous prenez part à l'exécution du dessein que nous avons formé.
.— Je suis des vôtres! s'écria chaleureusement le brava Flamand; aussi bien, il m'en coûtait de quitter la partie avant d'avoir fait payer à ces nàonstres le sang qu'ils ont versé aujourd'hui. Venez avec moi. Il y a dans le faubourg Saint-Denis un aubergiste Brabançon qui est de mes
l'as de cœur 169
amis et qui nous foulcnira tout ce qu'il nous faut. Depuis trois jours, il tient prêts les chevaux et les habits qui devaient servir à M. le comte pour gagner la frontière; ils nous serviront à le venger.
Et, jetant loin de lui la corde avec laquelle il avait essayé de se pendre, Liévin s'achemina vers la demeure de son compatriote. Du Terne et Gudule se hâtèrent de le suivre, et se reprirent à espérer.
Il 10
îtO l'as db cœur
Le lundi de Pâques qui suivit de quelques jours le supplice du comte de Horn, Dubois travaillait dans son cabinet, à son ordinaire, et avait défendu sa porte.
Le Régent s'en était allé passer les fêtes à la Muette, chez madame la duchesse de Berry, sa fille, et Tinfatigable ministre profitait de Tabsence de son maître pour bâcler les affaires d'État.
Il était fort brouillon de son naturel, encore plus insouciant et nullement appliqué, mais laborieux à ses heures et abattant alors plus de besogne que tous ses commis ensemble. Les médisants prétendaient, il est vrai, qu'il lui arrivait parfois de jeter au feu quantité de lettres toutes fermées et de s'écrier alors triomphalement qu'il avait mis l'arriéré au courant.
Le fait est qu'à sa mort, en août 1723, il s'en trouva chez lui par milliers qui n'avaient jamais été décachetées.
Quoi qu'il en fût de la vérité de cette accusation, Dubois, en ce jour férié, s'amusait à classer des papiers et écrivait
l'a« DB C(MVK(
de furie dépêches sur dépêches, quand le sieur Yenier, son se^étaire, ouwit la porte du cabinet et y poussa un homme de hasflie miue, étrangement accoutré,
Aa bruit dfi l'buis qui se refermait, le ministre tressauta sur sou fauteuil, si fort qu'il écrasa sa plume au beau milieu d'une lettre confidentielle à M. de Mauleyrier, envoyé du roi de France à Madrid*. Qe fut bien autre chose qui^nd il aperçut l'intrus.
Le quidam qui se permettait de le déranger montrait mae figure blême, ridée, taupée, e\ poortait une souquenille en lambeaui, des chausses déchirées, des bas troués et des souliers éculés. Point dQ chapeau, ni de perruque, ni de manteau i en un mo|, la défroque d'un gueux et Tair d'un bandit. Sou aspect était si peu rassurant que Dubois saisit inoQptipent son encrier pour le )ui lancer à la tête.
-r Monseigneur, je suis Larfaille, crii^ Tbomme.
«r-Qui ça, Larfaille? yoeiféra le secrétaire d'Etat sans envoyer le projectile, mais aussi aaps le déposer.
rr Est-il possible, monseigneur, que yous ayez oublié mon nom ? Je suis l'exempt que ¥qus chargeâtes le mois passé d'arrêter le colonel La Jonquiére dans la pHine de Yanvea,
Cette fois, Dubois mit bas son arme et courut les poings fermés sur le visiteur :
— Ahl coquin! abl maraud! tu oses reparaître ici, toi qui es cause que tous mes plans ont avorté ! tu viens sans doute réclamer le salaire qui t'est dû pour cette belle ex- 'pédition? Mort diable! tu l'auras, car je vais te faire jeter dans un cul- de-basse-fosse et t'y laisser pourrir jusqu'à ce que tu y crèves.
Cette furieuse sortie n'émut point le ressuscité, qui répondit dim ton respectueux, mais femne :
172 l'as de cœur
— Monseigneur, croyez que si j'avais une faute grave à. me reprocher, je ne me présenterais point devant vous, et veuiUez-m'écouter, car je vous apporte la seule indication qui puisse vous aider à mettre la main sur La Jonquière.
Dubois regarda les yeux de Larfaille et y lut la sincérité. ■ — Soit I dit-il, je consens à t'entendre. Il sera toujours temps de t'envoyer à la Bastille, si tu mens. Parle. Pourquoi, as-tu disparu? Qu'as-tu fait depuis ce temps? D'où viens-tu ?
— De la forêt d'Orléans ; j'étais prisonnier d'une bande de voleurs qui m'avaient surpris dans la carrière des Gloriettes la nuit où j'y attendais le colonel.
— Ce n'est pas vrai. Les voleurs ne gardent pas les exempts quand ils les attrapent ; ils les tuent.
— Peu s'en est fallu en effet, monseigneur, qu'ils ne me pendissent, et peut-être la mort eût-elle mieux valu pour moi que les tortures qu'ils m'ont fait souffrir là-bas et les douleurs qui m'attendaient ici. Ils m'ont fait grâce par un raffinement de cruauté, et mal leur en prendra, je l'espère, car si jamais je les retrouve...
— Comment as-tu fait pour leur échapper?
— J'étais enchaîné au fond d'un souterrain qui leur sert * de repaire, roué de coups du matin au soir, plus mal nourri que leurs chiens. Mais, une nuit qu'ils épient tous en campagne pour piller une ferme, j'ai réulçsi à briser mes fers et j'ai pu fuir. Je suis venu à Paris h pied, en demandant l'aumône sur la route, et -c'est un miracle qu'ils ne m'aient pas repris, car ils ont certainement dû me poursuivre.
— Abrège et arrive au colonel. Que sais-tu de lui ?^
— Monseigneur, reprit l'exempt d'une voix moins assurée, le malheur m'attendait chez moi. Pendant mon ah-^
L AS DB CŒtJR 173
sence, une enfant, une orpheline que j'aimais comme si elle eût été ma fille et que j'avais pris la liberté de vous recommander, a disparu.
— Ah çà, drôle, es-tu venu pour me raconter tes affaires de famille, et penses-tu que j'ai le loisir d'écouter de pareilles sornettes? Le colonel, mort diable I parle-moi du colonel, si tu ne veux que je te fasse descendre les degrés à coups de pied.
— Les deux histoires se tiennent, monseigneur, dit Larfaille sans s'émouvoir, et, pour vous entretenir de la conspiration, il faut bien que je fasse mention de cette enfant; c'est un des amis de La Jonquière qui me l'a volée.
— Voyons, s'écria Dubois déjà plus calme, explique-toi clairement, car je m'y perds. J'ai mémoire d'une certaine fille dont tu m'as parlé autrefois, ravaudeuse, marchande de fleurs, ou quelque chose d'approchant, qui était aimée d'un de ces sacripants.
— Ce n'est point de celle-là qu'il s'agit, monseigneur, et je...
— Tant mieux, car je l'ai fait arrêter, comme tu me l'aVais conseillé toi-même. On l'a tenue sous clef pendant un mois, dans l'espoir qu'elle dénoncerait son amoureux, et, comme on n'en pouvait rien tirer, on l'a envoyée peupler les rives du Mississipi.
— Je sais cela, monseigneur.
— Comment le sais-tu ? Cette créature a été enlevée, si j'ai bonne mémoire, le lendemain du jour où tu as disparu.
— Mon second et mon ami, Pillavoine, l'exempt qui m'a remplacé, m'a instruit de toute cette affaire aujourd'hui même. Quand je suis rentré dans mon pauvre logis
174 L'AS DE OŒUR
et que je n'y al plus trouvé Gudule... elle s^appelle Gudule, Tenfant que j'adomis et que oe misérable m'a prise... j'ai couru chez mon confrère et j'ai appris de lui des détails qui ne me laissent aueun doute. A la suite de l'arrestation de ce Piémontais, complice du comte de Horn, et affilié & la conspiration, le colonel a quitté Paris. Il craignait que la torture n'arracbàt des aveux à Laurent de Mille.
— Et moi je Tespérais, mais il «n'a rien avoué, le malandrin endurci. Cest la faute de Law qui était trop pressé de faire un exemple à cause de sa banque. Mais poursuis. Tu disais donc que La Jonquière est parti.
— Oui, monseigneur, je suis certain qu'il n'est plus dans la ville, mais je suis sûr aussi qu'il n'a pas renoncé à ses projets contre M. le Régent. QuJil se tienne eaehé daàs quelque coin du royaume ou qu'il soit en route pour l'étranger, ce départ n*est qu'une feinte, un moyen d'attendre en sûreté une occasion favorable pour recommencer son entreprise, et il faut à tout prix Ten empêcher.
— Il est vrai que le drôle se tient tranquille depuis le coup manqué de la carrière de Vanves, et que sa bande semble être rentrée sous terre; mais du diable si je sais où les dénicher!
— Je m'en charge, monseigneur.
— Toi I sur ma foi, voilà qui est plaisant ! Tu reviens après un mois du fond de la forêt d'Orléans, et tu as la prétention d'en savoir plus long que toute ma police, qui n*a pas cessé d'être aux trousses du colonel I
— Monseigneur, vous vous rappelez que je soupçonnais cette fille qui vendait des fleurs d'être la maîtresse du principal lieutenant de La Jonquière?
-^ Parbleu I c*est pour cela que nous l'avons enfermée.
l'as de ecBua 175
Nous comptions que le galant viendrait se faire prendre en rôdant autour de la prison de sa belle, mais il n'a pas donné dans le piège.
-^ Parée fque le piège a été mal tendu. Cet homme ne ni'éebappeva pas, monseigneur, ai vous vpulex ma donner mission de l'arrêter.
— Voyons d'abord comment tu t'y prendras.
"«« Avant tout, monseigneur?, je dois vous apprendre que Tamant de cette marchande de bouquets est le même homme qui m^a enlevé ma fille d'adoption.
i«-9 0}i ! oh ! c'est donc un grand vainqueur que ee eoquin-là I
— Oui, reprit Larfailie d^un air sombre, il est 'de ceux que le démon a doués d'une puissance infernal^ sur de pauvres eréatures naïves e| sans défiance, et il a la lâcheté d'abuser de leur innocence. Cette enfant qu'il a séduite, c'était ma joie, mon bonheur ] je ne vivais que pour elle et elle m'aimait de toute son âme. Elle m'aimait tant que si j'avais été là, près d'elle, ellp m'eût sacrifié sans hésiter C6tt^ folle passion qui troublait son cœur et sa raison ; malheureusement elle m'a cru mort et alors les séductions de ce traître ont eu bqau jeu. Il a profité de s^, douleur et de son isolement ppur lui persuader de le suivre ; mais je le retrouverai, je la lui arracherai | car c'est ijion bien, c'est ma fille chérie qu'il m'a vplée.
Pendant que l'exempt lançait ses imprécations véhémentes, Dubois l'observait froidement et reconnaissait las signes et l'accent d'une passion profonde qu'il lui parut bon d'utiliser au pfofit du repos de l'État. Si quelqu'un pouvait encore débarrasser le Régent de La Jonquière et de ses complices, c'était assurément cet homme qu'un ressentiment personnel poussait à lepr déclarer un^ guerre
à mort. L'habile ministre n'eut garde de refuser un si précieux auxiliaire.
— Voilà qui est clair, dit-il d'un air satisfait, et je conçois fort bien maintenant que tu montres tant d'ardeur. Mais tu ne m'as pas encore dit un seul mot des moyens que tu comptes employer. Que me demandes-tu pour en finir avec ces gens-là?
— Carte blanche, monseigneur, répondit nettement Larfaille.
— Comment ! carte blanche I s'écria Dubois.
— Je veux dire pleins pouvoirs, monseigneur, répliqua l'exempt sans se déconcerter.
— Des pleins pouvoirs à un honune de ta sorte I tu te moques, je pense.
— Monseigneur, je vous jure qu'en vous les demandant, je ne prétends point empiéter sur votre autorité et n'ai en vue que le bien de l'État. Mais le colonel est un rude adversaire, et, pour le combattre avec quelque chance de succès, j'ai besoin d'être largement soutenu.
— Soit I voyons comment tu entends cette licence que tu sollicites.
-^ Monseigneur, il faut d'abord que vous sachiez qu'à cette heure je ne suis plus rien dans la police du royaume. On me tenait pour mort; on m'a rayé de la liste des exempts et on a donné ma place à un autre. C'était justice, puisque je passais pour n'être plus de ce monde, et, si je vis encore par miracle, c'est moi qui suis dans mon tort. Je ne réclame donc point contre le retrait démon enaploi, et même je m'en réjouis; car, ne comptant plus dans le personnel aux ordres de M. le lieutenant de police, je suis bien mieux en situation d'être choisi pour remplir telle mission qu'il plaira au premier minisire de me confier.
l'as de cœur 177
— Fort bien raisonné, mon garçoû. J'aime autant, en effets que d'Argenson ne se mêle pas de mes affaires. Mais viens au fait ; que désires-tu de moi?
— D'abord, un ordre «signé de votre main, portant que moiy Jean Larfaille, agent secret de la secrétairerie d'État, je suis autorisé à requérir l'aide de la force publique, en quelque lieu du royaume que ce soit, et l'assistance des intendants^ des magistrats, et en général de tous les gens du roi.
— Tu l'auras. Ensuite ?
— Ensuite, l'autorisation écrite de choisir, parmi les troupes du guet à cheval, six cavaliers bien montés et bien armés, qui seront mis à ma disposition et tenus de me suivre partout et de m'obéir en toute occasion.
T- Accordé encore. Est-ce tout ?
— C'est tout, monseigneur.
— Bon ! voilà qui est fait. Mais penses-tu donc, avec de telles ressources, six soldats et le concours de messieurs les baillis et autres robins, penses-tu venir à bout de ce diable incarné de La Jonquière, de son lieutenant et de tous les autres routiers qui lui font compagnie ?
— Oui, monseigneur ; je vous ramènerai tous ces scélérats pieds et poings liés ou je périrai de leur main.
—'La belle assurance que tu me donnes là, et en quoi ta mort avancerait-elle nos affaires?
— Je ne mourrai point.
^ Hum! Après tout, la chose te regarde, et, au prix de ce risque, je veux bien courir la chance de rattraper le colonel, si incertaine qu'elle soit; car elle est incertaine, tu ne saurais le nier.
— Monseigneur, j'ai pour moi la ferme volonté de retrouver ma fille et la résolution bien arrêtée de sacrifier
ma vie, s'il le faut, pour réussir dans mon entreprise. *- Tu es un déterminé compagnon, je le sais, et c^esi ce qui me décide à te soutenir. Je crains seulement que tu ne t'exagères à toi-même la valeur de tes talents de limier et que tu n'aies plus de peine que tu ne penses à découvrir la piste. As-tu au moins quelque doBsée sui^ la direction que le colonel a pu prendre en sortant de k| ville?
— Non, monseigneur, mais je ne suis sûr d'arriver à lui en suivant les traces de son lieutenant qui, assurément, est parti pour aller le rejoindre.
— Alors, tu sais par quel chemin ee lieutenant a passél
— Pas encore, mais je le saurai bientôt, car je connais un homme qui possède tous les secrets de la bande, et cet homme, j'ai un moyen de le faire parler et je vais de ce pas l'interroger.
— Pour le faire arrêter ensuite, j'imagine.
^ Sur ce point, monseigneur, je vous demande encore la permission d'agir selon les circonstances. Cet homme peut nous rendre de très-grands services, tant qu'il sera en liberté, et sa situation est telle qu'il ne saurait se dérober facilement. Nous serons donc toujours à même de le saisir quand le moment opportun sera venu.
— Son nom?
— C'est Blanche-Barbe, le cabaretier de VÉpée^de-B(ns.
— Bon I j'ai déjà entendu parler dei ce drèle. Il passait pour avoir des accointances avec les gens du colonel, et je ne sais à quoi tient qu'il ne soit déjà sous les verrous.
— Monseigneur, il vaut mieux qu'il n'y soit point. Blanche -Barbe a pignon sur rue et des écus dans ses coffres. Il ne s'envolera donc pas comme un simple vagabond.
l'as db cœur
De piva c'^sl ua lâche et un avaricieux« En l'effrayant et en le payant, j'en tirerai ce que je voudrai.
^^ Tu as répohse à tout, à ee qu'il me parait^ Ça, maintenant) puisque tu parles de payer, il te laut de l'argent, je stippose, et c'eét un point que tu as omis dans l'énoncé de tes prétentions. Combien me demandes-tu pour adMète^ le taT^nier et pour subvenir aux frais de ton ^expédi^oiii
«* Je u'ai besoin de rien.
»- Ck>iiimeQtf aurais-tu, par àasard^ Tiûl^fion de faire la guerre à tes dépens ?
»- Oui) monseigneur) dit simplement Larfailte«
"^^ Tu «B doue bien riche! s'étîria Dubois^
'*^ Non, mais j'ai, depuis vingt ans que je sers le roi^ économisé une petite somme. Je l'avais déposée chez mou uotatre et laissée par testament à ma fille d'adoption : elle n'y a point touché et s'est contentée des intérêts dont maître Oozat lui remit, le mois passé, le premier quartier. Je puis donc user, pour la l'etrouver, de cet argent que je tiestinais à la doter.
Cette preuve de désintéressement acheva de décider le ministre. Un homme qui proposait de servir l'État uniquement pour l'honneur méritait bien qu'on prit ses offres en considération. La gratuité volontaire de son concours était, au surplus, une sûre garantie de son zèle et de sa fidélité. Dubois jugea superflu de pousser plus loinl'inlerfogatoi^*e»
Il rédigea, de sa main, un ordre pour le chevalier du guet, libella, en gros caractères, une réquisition en forme & toutes les autorités du royaume, scella ces deux pièces du grand sceau de la secrétairerie d'État, et les remit à Larfsdlle en lui disant brusquement :
l^l tA*
— Ti^ i£ 3i>r ^ Tsçfèsesijt àenni moi que si ta ramènes
L-fXŒiçc 2i> «: ±1 pks T!ç<iUT deox fois le congé que it suzjfCTe !:=. diczarL H pcît IspapÂos, sahia hnmble- EiBii «t iCF*f « a^zs a^^'^disr en moL II a^t bâte de se
Aizisq:::! vissai* «k le i%»xit«r scMunairement à Dubois, J«a2L T.a?^i-^> ètkîl porv^&a. an boat d'nn mois de captiliiî^ à se soQïSnîr« anx bxrîbïe? traitâments des fanandels, et. après d^s £atrg^a#^ cl ^es mi5«œ ïnooîes, il était entré
Ses To^sns de la r«e dn Fcmt-anx-Chonx lapaient pris poor nn £aa:i!-aie. et. nne fois revenus de leur étonnement, ils setaîënt empressés de lui dire qne Gndule n'avait plus repara au logis depuis le mardi saint, e'est^-dire depuis quatre jours, puisque Texempt arriTait justement le dimandie de Pâques.
Consterné de cette affireuse nouvelle, il avait couru aux renseignements chez son confrère Pillavoine, lequel l'accueillit avec des transports de joie, mélangés d'un peu d*inquiétude. Il avait succédé à Larfaille dans son emploi, et cet emploi, à peu près équivalent à celui plus moderne de chef de la santé, donnait alors à son titulaire assez d'importance et d'assez beaux bénéfices pour que Pillavoine souhaitât fort de le conserver.
Son prédécesseur et ami le rassura bien vite, en lui jurant qu'il était las de servir et n'avait plus d'autre désir que celui de vivre dans la retraite, après avoir retrouvé Gudule.
Pillavoine s'empressa alors d'apprendre à Larfailie tout ce qu'il savait sur l'orpheline, et, entre autres détails, son entrée en fonctions à la lingerie de l'hôpital général et sa
disparition subite le soir même du départ de Violette pour Brest.
Là se bornèrent forcément ses indications, attendu qu'il n'avait pas le moindre soupçon des rapports entretenus par Gudule avec la prisonnière et avec le lieutenant de La Jonquière. Mais Larfaille, qui avait très-présentes à l'esprit les naïves confessions de sa fille au sujet du prétendu M. Lestang, Larfaille ne douta pas un seul instant qu'elle eût pris la fuite avec lui.
Vivre sans cette enfant lui était impossible. Il fit aussitôt le serment de se mettre à là poursuite du ravisseur et de ne s'arrêter que lorsqu'il aurait recouvré son bien le plus cher. Mais où courir pour rejoindre les fugitifs ? Quelle route avaient-ils prise ? L'exempt ne pouvait pas le devener, car il ne lui était point entré dans l'esprit que Qudule se dévouait pour sa rivale.
Certains renseignements que Pillavoine lui donna sur le cabaret de VÉpée-^de-Bois lui inspirèrent l'idée de s'adresser au père do Violette, à Blanche-Barbe, qu'il n'était point malaisé d'intimider, car cet homme savait que là police avait l'œil sur lui. Alors, sans hésiter, Larfaille résolut d'aller d'abord trouver le ministre pour obtenir, en échange de la promesse d'arrêter le colonel, des chevaux, des soldats et un plein pouvoir.
Ce plan fat exécuté avec le succès que l'on sait, et, en sortant du Palais-Royal, l'exempt s'en alla tout droit au cul-de-sac de Venise.
Le costume délabré qui témoignait de ses aventures chez les brigands ne lui avait point nui dans l'esprit de Dubois ; il pouvait aiissi lui servir à se faire passer pour ce qu'il n'était pas auprès des habitués de la taverne. Larfaille crut donc devoir le garder pour s'y présenter, n 11
182 l'as de cœur
Depuis sa dernière visite, il y avait eu de grands changements à YÊpée-de-Bois»
Le meurtre du juif Abraham avait porté un coup funeste aux intérêts de maître Blanche-Barbe.
La prospérité du cabaret de VÉpée-de-Bois était intimement liée à celle de la Banque du Mississipi, puisque ses meilleures pratiques se composaient principalement des spéculateurs habitués de la rue Quincampoiz. Or, il arriva que ce crime audacieux, commis sur un des plus riches courtiers de l'agio, causa tout d'abord, comme Law l'avait prévu, une forte baisse sur les actions.
On commença dans Paris à se dire que ces valeurs, un peu trop portatives, présentaient des inconvénients de plus d'une sorte, et, comme le système était déjà fort ébranlé, il if en fallut pas davantage pour calmer l'ardeur des traitants. Peu d'entre eux se souciaient maintenant de fréquenter ce fameux cabinet du premier . étage où on égorgeait si lestement les porteurs de papiers *de la Compagnie des Indes.
Le supplice des coupables n'avait rassuré personne, et, par surcroît, on disait dans le public que l'agio allait être prochainement transporté dans la place Vendôme.
La décadence de l'illustre taverne devait naturelle* ment s'en suivre, d'autant plus qu'il courait certains bruits peu favorables sur le tavernier.
Les gens bien informés prétendaient que Blanche*Bapbe avait dû comparaître plusieurs fois devant les juges de la Tournelle criminelle, et que, si les conseillers l'avaient innocenté de toute complicité avec le comte de Horn, il n'en était pas moins surveillé, et même de très-près, par la police, qui le soupçonnait d'accointances avec de dangereux conspirateurs.
L^AS DE GCBUll 183
U arriva de tout cela que les iînanciers en plein vent préférèrent aller s'humecter le gosier unpeu plus loin, et que le vide se fit promptement dans le cabaret. La' salle basse, trop petite naguère pour contenir les buveurs, restait déserte du matin au soir ; la grosse servante flamande dormait toute la journée, dame Margot se morfondait derrière son comptoir, et maître Pierre fumait d'innombrables pipes sur le seuil de sa porte, que personne ne franchissait plus.
11 s'y tenait précisément lorsque, dans la matinée du lundi de Pâques, Larfaille vint à déboucher dans la rue Quincampoix.
C'était jour de fête, et Tagio faisait relâche. Aussi ne voyait-on personne à l'Êpée-de-Bois, absolument personne.
Levée depuis Faurore, la fille aux cheveux couleur de filasse n'avait pas encore servi un seul pot de vin ou de bière, et rien n'annonçait que son inaction dût prendre fin.
Sous l'enseigne qui se balançait au vent avec des grincements mélancoliques, accoté à la muraille dans sa posture de prédilection, Blanche-Barbe s'enveloppait d'épais nuages de fumée, peut-être pour dérober à la vue des passants sa figure renfrognée par la mauvaise humeur. Mais l'œil de l'exempt était habitué à percer tous les voiles et tontes les vapeurs, et il reconnut le cabaretier du plus loin qu'il l'aperçut.
Celui-ci, qui avait aussi les visières fort nettes, flaira d'abord une pratique dans ce quidam qui venait à lui en rasant les maisons ; mais, reconnaissant bientôt le délabrement du costume de Larfaille, il lança un jet de salive en signe de mépris et toiu'na dédaigneusement la tète. Ce dédain se changea en courroux quand il vit ce déguenillé s'arrêter devant lui.
— Passez votre chemin, cria*t-il d'une voix de tonnerre ; on ne fait point Taumône ici.
— Je ne youa la demande pas, maître, dit froidement Larfallle, et je vous conseille de faire moins de bruit, car vous pourriez attirer du monde, et j'ai à vous parler en secret.
— Vous ? à d'autres, Tami ! Je ne connais point les gens de votre sorte.
— Connaissez-vous ceci?
Ce disant, Larfaiile tira de sa poche la réquisition mi-: nistérielle et l'étala aux regards ébahis de Blanche-Barbe. L'apparition du sceau de la secrëtairerie d'État et de la signature de Dubois produisit sur le tavernier un effet magique. Il pâlit, ôta sa pipe de sa bouche et fit mine de rentrer chez lui.
— Je vous somme de ne pas bouger, reprit Larfaiile avec autorité ; je suis exempt, comme vous pouvez le lire sur cet écrit, investi de toute la confiance de monseigneur et chargé par lui de vous interroger sur certains faits. Veuillez donc me répondre ici, car j'ai des raisons pour ne point vous suivre dans ce cabaret.
— Si vous êtes véritablement exempt de police, grommela Blanche-Barbe, pourquoi n'en portez-vous pas le costume ?
— Parce que je ne savais pas que je vous rencontrerais sur le seuil et que je ne voulais pas faire de scandale* en me montrant dans votre taverne avec ma casaque d'uniforme. C'est par égard pour vous que je me suis déguisé. Au surplus, si vous tenez si fort à voir des exempts, je vais siffler d'une certaine façon et vous aurez satisfaction. Dix de mes confrères, cachés ici près, n'attendent que ce signal pour me prêter main-forte.
us dix exempts embusqués n'existaient que daùs Hmagination de Larfaille, maïs ils n'en fîreât pas moins merveille* Maître Pierre se troubla visiblement et dit d'un ton beaucoup moins arrogant :
— C'est inutile. Je ne songe point à résister aux ordres du ministre et je suis prêt à vous répondre. Que souhaitez-vous de moi ?
— Que vous me disiez où se trouvent présentement le colonel La Jonquière et son premier lieutenant,, celui qui se faisait appeler M. Lestang, quand il logeait encore chez maître La Perrelle, le mercier de la rue Saint- Antoine.
— Je n'en sais rien; je ne les connais pas, balbutia le tavemier.
" Épargnez-vous des mensonges inutiles et dangereux. Nous savons parfaitement que votre maison a été longtemps le rendez-vous de la bande du colonel et que vous possédez tous les secrets des conspirateurs, mais nous savons aussi qu'ils se sont dispersés et que vous ne vous mêlez plus de leurs affaires. C'est ce qui fait que vous n'avez point encore été arrêté, quoiqu'on n'ait pas cessé un seul instant de vous surveiller. J'ai ordre de vous emmener à l'instant même au Châtelet, si vous refusez de me répondre. Là, on saura vous faire parler.
-^ Je parlerai tout aussi bien ici, dit Blanche-Barbe d'un air bourru. Au surplus, je n'ai rien & me reprocher. Ces gens-là ont fréquenté ma maison comme tant d'autres. Il n'était pas en mon pouvoir de les en empêcher, mais^ dés que j'ai été instruit de leurs méfaits, je les ai chassés. Je défie quiconque d'affirmer qu'on en a vu un seul chez moi depuis l'affaire de ce misérable comte de Hom.
*— Nous savons à quoijnous en tenir sur tout cela, maître Pierre, répondit évasivement Larfaille, et nous aurons de l'indulgence en proportion des services que vous nous rendrez. Je reviens à ma question : où sont-ils ?
— Puisque vous êtes si bien instruit, vous n'ignorez pas qu'ils ont quitté Paris.
~ Non, sans doute. Mais il faut nous apprendre où ils sont allés.
— Pour le colonel, je n'en sais rien. Il y a apparence qu'il a dû chercher à gagner la frontière d'Espagne.
— Et l'autre ?
— L'autre, celui qui prenait le nom de Lestang, je pourrais peut-être vous dire quel chemin il a suivi, mais n'allez pas croire au moins qu'il m'a mis dans ses confidences, pas plus que le colonel. C'est le hasard qui m'a fait découvrir son secret. Je l'ai aperçu le soir du mardi saint à la sortie du marché aux chevaux, en compagnie d'une femme ; ils ne me voyaient point, car la nuit tombait, et j'ai eu la curiosité de les suivre...
— Comment était cette jeune fille, car c'était une jeune fille, n'est-ce pas ?
— Oui, toute jeune même, l'air d'une enfant malingre... Larfaille eut besoin de faire appel à toute son énergie
pour ne pas laisser paraître son émotion sur son visage.
— Continuez, dit-il avec effort.
— Eh bien, ils se sont arrêtés sous l'auvent d'une tannerie abandonnée. J'ai pu m'y glisser par derrière et les écouter à loisir. Alors, j'ai entendu cette créature dire à Lestang qu'elle le suivrait partout, mais que, pour le moment, ils allaient d'abord se mettre en campagne afin de délivrer une certaine fille que les exempts venaient de tirer de l'hôpital général pour la conduire à Brest, où ou
li'AS DE CŒUR 187
l'embarquera sur un vaisseau qui va transporter ses pareilles à la Louisiane.
— Quoi I s'écria Larfaille, s'agirait-il de la marchande de fleurs de la rue Quincampoix ?
— Justement. Elle me touche de près, puisque j'ai toujours passé pour être son père, et je sais à quoi m'en tenir sur ses faits et gestes. Elle s'est affolée de ce Lestang, lequel, parait-il, tourne la tète à toutes les femmes. Cest pour mettre la main sur lui qu'on l'a arrêtée, et on a bien fait. Voilà que maintenant il court après elle. Il est homme à l'enlever à vos confrères, si vous n'y mettez ordre. Traquez-les, saisissez-les. J'en serai ravi, car je les hais tous les deux.
— Vous haïssez votre fille I répéta l'exempt révolté de la barbarie du tavernier.
-^ Qui, je la hais,, comme je hais sa mère^ répondit brusquement Blanche-Barbe, et, si vous ne me croyez pas, je vais vous faire une proposition qui lèvera tous vos doutes.
— Parlez.
~ Eh bien, sachez-le, je suis las de la vie que je mène ici, et je n'aspire qu'à m'en aller finir mon existence loin d'une maison qui m'est odieuse et d'une femme que je déteste. Je suis riche, j'ai réahsé tout mon bien et je n'attends que l'occasion de passer à l'étranger, mais je crains, d'être arrêté avant d'avoir franchi la frontière. Jurez-moi de m'en fournir les moyens et je m'offre à vous faire rattraper le lieutenant de La Jonquière ; bien plus, si c'est vous qui avez mission de le poursuivre sur la routé de Bretagne, je m'offre à vous accompagner jusqu'à ce que vous ayez mis la main sur lui. Quand vous aurez repris ce Lestang et la fille qu'il traîne avec lui, quand je serai
188 i/as de cœur
sûr que son autre amoureuse vogue vers l'Amérique, alors nous serons quittes et je vous demanderai congé de m'embarquer pour l'Espagne ou pour l'Angleterre.
— Et vous affirmez que cet homme n'est pas parti seul, qu'il a emmené l'enfant chétive que vous me signaliez tout à l'heure?
— Je l'affirme, et vous le verrez de vos propres yeux si nous parvenons à les rejoindre.
. — C'est bien, dit froidement Larfaille, à partir do ce moment vous m'appartenez, et il faut que ce soir nous chevauchions ensemble vers Brest.
l'as DR CŒUR 18d
La France, au commencement du xyiii* siècle, ne brillait point par la facilité de& comiçunications.
Les grandes routes qui relièrent entre elles les principales villes du royaume ne furent achevées que sous Louis XVI, et, en 1720, on en était encore presque partout à des chemins dont le moindre chef-lieu de canton ne se contenterait pas aujourd'hui. Il n'y avait guère de milieu entre les larges chaussées pavéesi^qu'on rencontrait aux abords de Versailles et les voies étroites, tortueuses, boueuses, qui sillonnaient la province.
Sur quelques lignes principales, un peu mieux entretenues que les autres, circulait deux ou trois fois par semaine le coche public,vénérable prédécesseur des diligences; mais peu de voyageurs usaient de ce moyen de transport trèslent, encore plus incommode et assez dispendieux.
Les grands seigneurs, les fermiers généraux, les intendants de province, tous les riches et tous les puissants, couraient en poste sur ces routes mal empierrées, au
LAS DE CŒtJR
risque de briser les ressorts de leur chaise, de s'embourber dans une fondrière, ou, pour le moins, de se morfondre au relais en attendant des chevaux. Les pauvres hères cheminaient à pied, le bâton à la main et la besace au dos. Les gentillâtrcs campagnards, les bom^geois aisés et les marchands usaient du cheval et s'en allaient par monts et par vaux, solidement emboîtés dans des selles massives, avec les pistolets dans les fontes et le portemanteau en croupe. Leurs femmes ou leurs filles prenaient même quelquefois la place du porte-manteau, et il n'était pas rare de voir des couples provinciaux parcourir en chevauchant cent ou cent cinquante lieues pour s'en aller voir Paris.
Par ce mode un peu primitif de locomotion, ils voyageaient même presque aussi vite que par le coche, lequel s'arrêtait comme eux tous les soirs à la couchée, et de plus versait assez souvent dans un fossé.
Les cavaliers, au temps de la Régence, étaient donc en majorité sur les grands chemins, et la petite caravane des amis de Violette ne pouvait exciter en passant ni la curiosité, ni l'étonnement.
Liévin avait largement tenu les engagements contractés par lui sur la berge de la Seine, le soir du 26 mars. Son compatriote, l'aubergiste du faubourg Saint-Denis, était très-désireux dé lui plaire, très-accessible atix séductions de l'argent, de plus, fort bien monté en chevaux et fort bien fourni de nippes, attendu qu'il joignait à sa profession celles de maquignon et de revendeur d-habits. Il lui fut donc très-facile d'équiper tout le monde de pied en cap et il y trouva son compte, car il fut généreusement payé.
Le chevalier du Terne choisit pôtir loi-même une jolie
L*AS DE CŒUIt ' 19!
bête de cette race limousine, aujourd'hui disparue, qui avait du fond et de la vitesse et constituait alors le cheval français par excellence. Il donna ti Gudule une jument du Perche, douce d'allure, facile à manier et très-capable de résister & la fatigue. Liôvin s'arrangea d'un bai<^brun mecklembourgeois un peu lourd, mais solide et vigoureux, un de ces massifs animaux que préféraient alors les gens de guerre et qu'on ne voit plus que dans les tableaux où le peintre flamand Van Der Meulen a représentés les sièges entrepris par le roi Louis XIV.
Celui-là, qui formait, pour ainsi dire, la cavalerie de réserve de la petite troupe, fut naturellement destiné & porter les bagages.
La garde-robe de rechange des voyageurs tenait dans une grosse valise, que prit en trousse le fidèle serviteur du malheureux comte de Horn. Quant aux costumes, on en trouva chez l'aubergiste de parfaitement appropriés & l'usage qu'oh en voulait faire.
Du Terne s'habilla d'un justaucorps de gros drap brun, avec la veste et les chausses pareilles. Avec un ample manteau sans galons, un feutre sans plume et de grandes bottes serrant le genou, il avait tout à fait l'air d'un marchand qui court les chemins pour les affaires de son commerce.
Liévin prit la tenue d'un subalterne du négoce, moitié commis, moitié valet, et n'eut pas de peine à jouer son rôle au naturel.
Pour Gudule, le choix du déguisement était plus difficile. Elle s'arrêta cependant à un habit d'amazone, tel qu'on les portait alors^ avec le grand chapeau à bords re^ troussés, le corsage à parements et à basques, mais elle eut soin de corriger par l'addition d'une jupe- de laine
192 ij\a DB cœuR
grise et d'une monte & capuchon, l'apporeace un peu trop cavalière de cet équipage.
Quoiqu'elle fAt charmante, ainsi accoutrée, et même plus élâgante peut-itre qu'il ne convenait , elle pouvait encore passer pour une petite t>ourgeoise, gr&ce A sa jupe, à sa mante et surtout gr&ce & son air modeste. Elle chevauchait du reste, & l'antique mode, assise de cAté dans une large selle à dossier. Les deux hommes s'étaient au contraire équipés militairement, épëe au côté et pistolets dans les arçons, ainsi que le faisaient alors pour voyager les gens les plus pacifiques du monde.
Tous ces préparaUb remplirent la journée du mercredi.
Gudule, par le fait, dirigeait l'expédition, puisqu'elle savait par cœur les étapes o£i devait s'arrêter l'ignoble ohanette et qu'elle était seule en état de proposer une marche raisonoée. Elle fut d'avis que ce retard serait plus utile que nuisible, car il importait de se pas rattraper le convoi trop près de Paris.
La petite troupe sortit donc de la ville b. la brune, pour ne pas se faire remarquer, et chemina assez lentement une partie de la nuit, pour s'en aller prendre gîte au delà de Versailles dans une uiberge isolée.
Le lendemain on ne marcha pas beaucoup plus vite, et, en faisant halte à midi dans le gros bourg de Trappes, on eut la satisfoction d'apprendre que les futures citoyennes de la Louisiane et leur escorte y avalent couché la veille, comme Ondule l'avait annoncé.
On pouvait conclure de cette première prévision vérifiée, > avait été indiquée exactement è, l'orpheline diens de l'hApital général auprès de qui elle signée. Leurs indications qu'elle avait retenues rltable tour de force de mémoire n'auraient
l'as de cœur 193
pas, à vrai dire, servi de grand'chose à la fille de l'exempt, si elle eût été réduite à ses propres ressources. EUe n'était jamais sortie de Paris depuis son retour de nourrice et ne possédait en géographie que des connaissances très-sommaires. Elle aurait donc été fort empêchée de suivre à elle seule la piste de Violette.
Heureusement, du Terne était là pour suppléer à son insuffisance et échafauder un plan sur les bases fournies par sa petite Providence. Il n'avait point pratiqué la Bretagne, mais il avait fait la guerre, il était instruit en stratégie et, qualité presque aussi rare en ce temps-là que de nos jours, il savait se servir d'une carte. Son premier soin fut donc d'écrire, sous la dictée de Gudule, la liste des étapes et d'étudier sur un vieux plan routier qui se trouva par hasard chez l'aubergiste , l'itinéraire assigné aux exempts.
Il reconnut tout d'abord que, d'après les prescriptions de M. le lieutenant de police, le convoi devait se diriger sur Brest par la ligne la plus courte et, en même temps, éviter de traverser les grandes villes. On craignait sans doute des manifestations sympathiques aux pauvres créatures traînées si inhumainement en exil.
Ainsi la route tracée à l'escorte passait entre Dreux et Chartres, laissait Alençon à droite et le Mans à gauche, entrait en Bretagne un peu au nord de Rennes et se dirigeait vers Brest par Saint-Méen, Loudéac, Rostrenen et Carhaix, c'est-à-dire par le centre de la presqu'île bretonne, contrée déserte et sauvage, s'il en fut jamais.
Le résultat des méditations du chevalier sur cet itinéraire fut que la fille de Larfaille avait trouvé du premier coup le meilleur mode d'opérations et qu'il fallait se ranger à son avis, qui était de ne rejoindre le convoi qu'à
194 L*AS DE CCEUR
une assez grande distance de Paris* Du Terne pensa môme qu'il convenait de n'entrer en relations avec les exempts qu'au cœur de la Bretagne bretonnante. Là on se trouverait dans un pays de landes et de bois où on aurait plus de facilités à se dérober. On serait aussi plus près de la mer, à portée par conséquent de gagner la côte et d'y fréter à prix d'or une barque pour passer en Angleterre ou en Espagne. Jusque-là^ il suffisait de marcher exactement sur les traces du convoi, en ayant soin de se renseigner sur sa marche à chaque couchée, pour le cas assez improbable où il prendrait fantaisie aux exempts de dévier du chemin prescrit.
Ce projet n'avait qu'un inconvénient, c'était de retarder l'heure de la délivrance, et il en coûtait beaucoup à du Terne de modérer l'impatience qu'il avait de secourir Violette.
Le plan de Gudule, ainsi modifié, n'en fut pas moins adopté à l'unanimité et exécuté de point en point. On faisait à peu près huit lieues par jour, et tous les soirs dans le village où on s'arrêtait on avait des nouvelles du convoi. En général, les braves campagnards s'apitoyaient sur le sort des prisonnières, et c'était là un symptôme des plus favorables. La fable débitée par du Terne à ses hôtes pour expliquer son voyage trouvait créance partout, et il y avait encore là de quoi se réjouir.
On voyagea ainsi sans incident notable, pendant les deux premières semaines, à travers le Perche, la Normandie et le Maine, et on arriva le quatorzième jour à Saint-Méen, bourg de Bretagne. On était là en terre pro-^ pice aux coups de main et le chevalier résolut d'accélérer la marche dès le lendemain, car le moment décisif approchait.
. yer
l'as 0e cœur
Les chevaux n'avaient jamais été en meilleur état. Choisis avec sagacité et parfaitement soignés pendant la route, ils étaient justement arrivés à ce point d'entraînement, Gonune on dirait aujourd'hui, où ils pouvaient donner la plus grande somme de vitesse et de résistance possible.
Destiné dès son enfance à la carrière des armes, ainsi que tous les gentilshommes de ce temps-là, du Terne possédait & fond Téquitation et Thippiatrique. Liévin, élevé au service des princes de Horn, grands chevaucheurs devant le Seigneur, avait toujours vécu dans la familiarité de Tespèce chevaline. 11 y avait donc de bonnes raisons pour que les bêtes qui portaient la caravane fussent en excellent état après un si long trajet.
ÀH point de vue des desseins que méditaient les amis de Violette, cette cavalerie présentait cependant une lacune regrettable. Il n'existait point de monture disponible pour la prisonnière, et la fille de Blanche-Barbe, si on parvenait à l'enlever aux archers, ne pouvait fuir que portée en croupe par le limousin du chevalier ou le mecklembourgeois du Flamand.
Certes, il eût été facile au départ de compléter l'escadron en choisissant dans les écuries de Taubergiste, mais du Terne avait reculé devant l'incommodité de conduire un cheval en laisse, et surtout il s'était dit que cette précaution inexplicable pourrait bien exciter les soupçons des exempts. D*un commun accord, on avait préféré s'en rapporter à la Providence, qui ne manquerait pas de favoriser l'évasion d'une innocente.
Et puis, il ne semblait pas qu'on dût être poursuivi bien vigoureusement, puisque l'escorte se composait principalement de fantassins. Le chef des exempts seul était montée et il ne paraissait pas probable qu'il abandonnât
196 l'as db cœur
ses camarades pour courir après une brebis échappée du troupeau confié à sa garde. Quant à la maréchaussée, requise en tout lieu d*accompagner le convoi, les renseignements recueillis en route démontraient qu'elle s'acquittait très-irrégulièrement de ce service. Trois jours sur quatre, ou peu s'en fallait, l'infanterie policière se passait forcément du concours des gendarmes, et, réduite à ses propres ressources, elle n'était pas en état de donner la. chasse à des cavaliers.
Le chevalier, ayant pesé toutes ces chances, considérant aussi qu'on approchait du terme du voyage, prit le parti d'entamer les opérations sans plus tarder. Il restait à parcourir six étapes avant d'arriver à Brest. Le jour était donc venu de rattraper enfin le convoi, qui n'avait que quelques heures d'avance, et d'entrer en relations avec l'odieuse troupe des suppôts de d'Àrgenson.
Il fallait bien se ménager le temps de conquérir les bonnes grâces du sergent qui la commandait et d'étudier ses habitudes, afin de se mettre à même de profiter de la première occasion favorable à une surprise.
On tint conseil en sortant de Saint-Méen, et, tout en trottant sur un chemin de traverse très-sablonneux et trèsmalaisé, on procéda à une espèce de répétition des rôles qu'on se proposait de jouer.
Ces rôles étaient depuis longtemps convenus d'avance, suivant les indications de Gudule, avec cette différence toutefois qu'au lieu de se faire passer pour un marchand breton revenant de Paris avec sa sœur et son domestique, du Terne devait se dire Parisien négociant les produits coloniaux, et se rendant à Brest pour y prendre livraison d'un chargement de sucre à lui adressé par son correspondant des Antilles.
l'as DE CŒUR 197
Ce changement dans la fable à dèbitei* aux exempts était sagement conçu, car, ne connaissant pas le pays, il lui eût été difficile de prétendre qu'il y était né. Gudule avait été la première à l'approuver, comme elle approuva le projet de rejoindre la charrette avant la fin de la journée.
Depuis le départ, pendant ces deux longues semaines du plus pénible voyage, l'orpheline avait montré un courage, une présence d'esprit et une tranquillité d'àme incroyables. Son corps si frêle avait supporté les fatigues à merveille, de même que son cœur s'était élevé à la hauteur de cette suprême épreuve. On aurait dit que le malheur et le danger grandissaient encore cette noble enfant, qui ne vivait plus que pour se dévouer.
Alerte^ attentive, presque gaie, elle chevauchait sans se plaindre de l'aube au crépuscule entre du Terne et Liévin^ réconfortant le maître par des paroles d'espoir quand elle le voyait triste, récompensant le serviteur avec des mots affectueux. Le soir, à la couchée, c'était elle qui savait le mieux tirer des hôtes les renseignements utiles sur le passage récent du convoi, sur la direction à suivre pour l'étape du lendemain. Au point du jour, elle était debout la première, et la première encore en selle. C'était la vie et la joie de la caravane.
Et pourtant, plus que jamais Gudule se renfermait en elle-nsème et cachait profondément les sentiments qui l'avaient conduite à suivre le futur époux de- Violette. On aurait dit qu'elle prenait au sérieux son rôle de sœur et qu'elle s'efforçait de commencer l'apprentissage de l'existence résignée qui l'attendait.
Cette attitude ne laissait pas que de gêner un peu le chevaher, qui se sentait l'obligé de la fille de l'exempt
198 l'as de cœur
et se reprochait souvent de l'avoir associée aux périls d'une si hasardeuse entreprise. Mais du Terne était surtout amoureux, autant vaut dire égoïste, et ses pensées finissaient toujours par se tourner vers Violette.
Il y avait d'ailleurs un point qui le préoccupait sans cesse depuis qu'on était en route, c'était d'obtenir de Liévin qu'il complétât certaines confidences à peine ébauchées sur. la naissance de la chère captive. '
Par malheur, le Flamand n'était pas bavard, et sa discrétion naturelle se renforçait évidemment d'un parti pris. A toutes les questions de son nouveau maître, il répondait par des propos vagues, protestant qu'il s'intéressait à la fille de Blanche-Barbe, uniquement parce qu'elle était née au pays de Liège, et qu'il n'en savait pas plus long sur sa jeune compatriote. Il mêlait parfois à ces fins de nonrecevoir des imprécations contre le Régent et contre le tavernier de VÊpée-de-Bois, ou bien des lamentations sur la fatalité qui poursuivait la maison de Horn, et ses discours confus donnaient fort à réfléchir au chevalier. Mais, en définitive, il ne s'expliquait point nettement, et du Terne comprenant qu'il n'en tirerait rien, du moins tant qu'on serait en campagne, finit par renoncer à l'interroger.
Donc, le quinzième jour, en traversant la forêt de là Hardouinais, à trois lieues dé Saint-Méen, toutes choses étant convenues entre les voyageurs en vue de la rencontre qui né pouvait tarder, chacun se recueillit pour s'y préparer.
Tous les trois voyaient approcher avec joie l'instant si impatiemment attendu, et pourtant nul n'était exempt d'inquiétude. Ce n'est jamais une tâche facile que celle de tromper des gens de police et, dans ce cas particulière-
l'as DB OCBUR 199
ment, la rase n'était pas aisée à mettre en œuvre. Le che* valier se croyait assuré du succès, mais il avait un autre sujet de tourment. Il se demandait en tremblant comment Violette avait supporté cet affreux voyage. Elle devait depuis longtemps s'attendre chaque jour à voir paraître ses amis, car Gudule, en lui promettant du secours, n'avait pas dit que ce secours n arriverait qu'au fond de la Bretagne. Qui prouvait que le désespoir venant s'ajouter à la fatigue, aux souffrances et aux humiliations du chemin, la prisonnière n'avait pas succombé à tant de douleurs accumulées? Il était vrai qu'on n'avait point appris dans les villages où le convoi avait passé) qu'aucune des malheureuses entassées dans la charrette fût morte, mais Violette pouvait bien être mourante, malade tout au moins, et hors d'état de seconder les efforts de ses libérateurs. Plus il avançait vers le but qu'il poursuivait, plus du Terne sentait croître ses angoisses, et, par surcroît de peine, plus il était obligé de les dissimuler pour ne pas décourager ses compagnons de route.
On cheminait silencieusement, et, en sortant de la forêt, on arriva au pied d'une chaîne de collines médiocrement élevées qu'on mit un certain temps à gravir.
Parvenu au sommet de ces hauteurs couvertes de bruyères et d'ajoncs, les amis de Violette virent au-dessous d'eux la route sei^pentant à travers des terrains plats entrecoupés de ravins, et Gudule, la première, aperçut à une assez grande distance un point noir qui semblait se déplacer. Liévin observa avec attehtion et déclara que ce point noir était le convoi.
On mit les chevaux au trot et, comme le chemin était fort accidenté^ on courut près d'une demi-heure sans rien voir. Mais à un détour, au haut d'un escarpement, on se
200 l'as de gceub
trouva brusquement et à très-courte distance en. présence d'un spectacle inattendu, celui de la charrette embourbée dans un fond marécageux et des exempts s'agitant pour la tirer de là.
Du premier coup d*œil, le chevalier vit avec une satisfaction inexprimable que la maréchaussée n'était point de la partie. Il n'y avait là que la demi-douzaine d'archers qui composaient l'escorte au départ, les uns fouaillant les chevaux èi tour de bras, les autres poussant à la roue. Un seul cavalier, leur chef évidemment, galopait autour du groupe, gourmandant à grands cris ses subialtemes. Dès que cet important personnage aperçut les voyageurs, il piqua des deux pour venir à leur rencontre, et leur cria de toute la force de ses poumons :
— Holà! vous autres, un coup de main, s'il vous plait. Le chevalier était trop ému pour répondre à cet homme,
dont la vue lui faisait horreur. Gudule ne regardait que la charrette où elle cherchait Violette. Liévin, moins troublé et mieux avisé, s'empressa de crier.au sergent :
— On y va, compère.
Et il pressa son cheval, non sans avoir dit à demi-voix à du Terne ;
— Du sang-froid, monsieur le chevalier, la rencontre se présente bien.
En trois temps de galop, le brave Flamand se trouva face à face avec le suppôt de d'Argenson, et lui dit en riant :
— Ohl ohl il me parcdt que nous arrivons à propos. Peste! quel bourbier I les roues en ont jusqu'à l'essieu; mais c'est qu'aussi elle est pleinement chargée votre charrette I Douze fenunes pour le moins I Où diable! menezvous ce troupeau-là ?
l'as de CŒXTR 201
— A Brest, l'ami, par ordre de Monseigneur le lieutenant de police, qui m'a commîssionné à cet effet, dit l'exempt d'un air majestueux. Mais ce n'est point de cela qu'il s'agit. Voulez-vous pas nous aider, vous et votre camarade, qui reste là-bas planté sur son alezan comme le roi Henri sur le Pont-Neuf.
— Moi, cela va sans dire, j'ai de bons bras et suis tout à voire service, mais mon maître ne peut guère quitter sa jeune sœur.
— Ah! c'est votre maître, ce grand flandrin-là?
— Qu'appelez-vous flandrin? le fils du plus riche marchand du quartier des Lombards, un homme qui...
— Boni bon! vous me conterez cela tantôt. Venez d'abord pousser à la roue pour le service du roi ; on se passera de votre maître, puisqu'il est trop grand seigneur pour nous donner un coup de main.
— Ohlde bon oœur. Ayez seulement la complaisance de tenir mon cheval pendant que je pousserai.
-* Parbleu ! l'ami, m'est avis que maintenant c'est inutile. Mes hommes ont si bien travaillé que la carriole est désembourbée.
— C'est, ma foi, jrail La voilà qui roule. Au fait, les femmes n'ont guère de poids.
— Possible, l'ami. N'empêche que j'aimerais mieux voiturer des pierres, car vous n'avez pas d'idée du mal qu'elles me donnent. Je vous rends grâces tout de môme pour la bonne volonté.
— Dites donc, compère, excusez-moi, je veux dire sergent, vous accepterez bien de boire un coup de vieille eau-de-vie^
— Comment donc I entre honnêtes gens, ces offres-là ne se refusent jamais, dit l'exempt en prenant la gourde
202 L^AS DE CCEUR
que Lîévin lui tendait. Ah ! voilà qui remet le cœur, soupira-t-il après avoir lampe une ample rasade, et, sur ma parole, j'avais besoin d'une bonne goutte pour me remettre. Il faut que les nuages de ce pays-ci soient salés, car, depuis que j'y suis, j'ai toujours soif.
Du Terne, qui s'avançait au petit pas de son cheval, arriva tout juste à point pour entendre cette déclaration, qui lui parut de bon augure. Un exempt si altéré devait être de bonne composition avec ceux qui voudraient bien lui arroser le gosier. Le drôle porta la main à son chapeau et dit avec un aplomb superbe :
— Parbleu I monsieur, votre valet vient de me faire goûter une eau-de-vie qui me donne envie de faire la connaissance de son maître.
— > Qu'à cela ne tienne, répondit le chevalier, qui aurait beaucoup mieux aimé lui casser la tête que de l'abreuver. Voilà tantôt quatre jours que nous courons les chemins de Bretagne sans y rencontrer personne à qui parler, et je me réjouis de l'occasion de faire route avec des gens de guerre, car...
— Oui, oui, je comprends, interrompit l'exempt, vous êtes marchand, et vous n'aimeriez point à vous trouver au coin d'un bois avec des voleurs qui ne manqueraient pas de visiter votre valise et de faire peur à cette jeune demoiselle, tandis qu'en ma compagnie vous ne risquez rien. Admirablement raisonné, moa jeune monsieur. La Rissole ne craint personne; La Rissole, c'est mon nom, et j'ai l'honneur d'être sergent; j'ai sous mes ordres six bons drilles bien armés et tout cela est fort à votre service, surtout si vous avez une provision de cet excellent armagnac, car c'est de l'armagnac que je viens de boire, ou je ne m'y connais pas.
l'as db cœur â03
— Je vous remercie, monsieur le sergent, dit du Terne en s'efforçant de prendre un ^.ir naïf et reconnaissant, à quoi il ne réussissait guère. J'accepterais de grand cœur si j'étais sûr que nous suivions la même route, mais je me rends à Brest pour y attendre des marchandises qui me sont expédiées des îles, et...
— Comme cela se trouve I moi aussi, je vais à Brest, pas pour le même motif, par exemple, puisque j'y conduis une cargaison en jupons en destination pour TAmérique, mais n'importe ! s'il vous plaît de suivre nos étapes, vous verrez qu'on ne s'ennuie point trop en notre compagnie.
— Oh! bien alors, monsieur le sergent, voilà qui est dit ! A dater de ce moment, nous faisons partie de votre convoi, ma sœur, moi et mon valet, et, si vous connaissez de bons gîtes en ce maudit pays, c'est moi qui me chargerai de la chère et je tâcherai qu'elle vous satisfasse.
— Monsieur, dit gravement La Rissole, vos nobles pro^ cédés me touchent et je n'ai rien à vous refuser. Nous ne nous quitterons plus jusqu'à Brest et, pour commencer, je vous promets que ce soir nous nous arrêterons à l'en^ trée de la ville de Loudéac dans une certaine auberge où l'hôtesse fsût une cuisine digne des dieux de l'Olympe.
— C'est à merveille, et j'espère que vous voudrez bien prendre la peine de commander le souper.
— Soyez tranquille, mon jeune monsieur, je n'épargne pas mes soins quand il s'agit d'obliger un galant homme comme vous, etj'aurai l'œil à tout. Mais, pour le moment^ si vous le trouvez bon, nous ferons un temps de galop afin de rattraper ma troupe qui gagne pays là-bas. Diable ! je réponds de ma marchandise, et je dois y «veiller, car elle est fragile.
Ayant dit et ponctué ce beau discours d'un gros éclat
de rire, La Rissole piqua des deux et les amis de Violette en firent autant.
Du Terne était trës-ému, mais Gudule Tétait bien davantage. Elle n'avait pas pris part à l'entretien que le chevalier venait d'avoir avec Texempt, et rien par conséquent n'avait pu la distraire des impressions que faisait naître en elle l'approche du moment décisif. Liévin, le plus désintéressé des trois dajgis cette hasardeuse entreprise, n'en ressentit pas moins un fort battement de coeur à la vue de l'horrible charrette qui roulait maintenant à dix pas tout au plus en avant des cavaliers.
Deux des exempts marchaient, fouet en main, à la tête des chevaux; quatre autres suivaient à l'arrière- garde» le fusil sur l'épaule et Tépée au côté, sifflant d'un air indifférent, ou jurant pour se consoler des tribulations du voyage.
Dans le misérable char qui les portait^ les pauvi*es créatures ne se tenaient plus debout comme le jour où elles avaient franchi, au milieu des huées, la grille de l'hôpital général. Épuisées par les privations et les insomnies, brisées par les cahots de la route, elles restaient assises ou couchées pêle-mêle au fond de leur prison roulante. Plus de chants, plus de cris, rien que le morne silence du désespoir. La faim et la fatigue avaient eu raison des plus rebelles.
Qu'était-il advenu de Violette dans cet enfer? Ses protecteurs se le demandaient avec angoisse, d'autant plus qu'aucun d'eux n'avait encore aperçu la malheureuse enfant, étendue sans doute sur les planches à côté de ses ignominieuses compagnes. Le pis était que la prudence leur interdisait absolument de s'en enquérir et encore plus de s'approcher de la charrette. Il leur fallait, sous peine de
tout compromettre, attendre la fin de la journée, à moins que le bavardage du chef des exempts ne leur apportât quelque renseignement fortuit sur la seule innocente du troupeau confié à sa garde.
— Hé! mes pnfants, cria ce loquace personnage à ses soldats, Yoilà monsieur dont je viens de faire rencontre et qui nous payera un bon souper ce soir. Ainsi, marchez ferme afin que nous arrivions de bonne heure aux Trots- Croix et que l'hôtesse ait le temps de faire tourner ses broches.
— On y sera une heure avant Y Angélus, sergent, quoique rétape soit diablement longue et que les lieues de ce chien de pays comptent double, dit un vieil exempt qui tenait évidemment dans l'escouade le rôle que prirent beaucoup plus tard à la grande armée les grognards du premier Emphre, toujours prêts à marcher et toujours mécontents.
— - C'est bon! l'odeur du rôti vous donnera des jambes. Et se tournant vers du Terne, La Rissole s'écria joyeusement :
— Sur ma foi, mon jeune monsieur, wvotre invitation m'a fait venir l'eau à la bouche, et il me semble que je sens déjà comme un fumet de volaille cuite à point. Ah! ça, nous en avons donc beaucoup de ces pistoles qui n'a*bondent pas dans la poche de votre serviteur ?
*— Mais je n'ai pas à me plaindre, dit le chevalier assez embarrassé, mon commerce prospère.
— On le voit bien, morbleu I vous avez là trois bétes dont la plus mauvaise vaut bien quatre cents écus.
-^ Ohl pas tout à fait, mais excusez, sergent, la curiosité qui me pousse à vous demander quel crime ont commis ces femmes qu'on exile en Amérique.
â06 l'as de cœur
— Pas d'autre que d'avoir eu maille à partir avec M. le lieutenant de police. On peut bien le dire devant mademoiselle, qui est sage comme une image; voilà ce que c'est que de venir au monde avec un joli minois et d'aimer trop les beaux affîquets quand on n'a pas le sou. Jolies, elles ne le sont plus guère, les pauvres diablesses. Pourtant il y en a une dans le tas qui est encore un morceau de roi. Voulez-vous la voir?
—La voir! répéta le chevalier qui ne put s'empêcher de pâlir.
— Sans doute. Elle en vaut la peiné, je vous le jure, et je gagerais que, tout gros marchand que vous êtes, vous n'en avez pas rencontré souvent d'aussi belles, dit en riant le facétieux La Rissole.
— Et... elle est là? balbutia du Terne en montrant l'ignoble charrette.
— Mon Dieu, oui, comme les autres. Oh I laides ou belles, M. le lieutenant de police n'y fait pas de différence; et puis, il parait qu'on n'est pas fâché d'en envoyer de gentilles là-bas^ pour encourager les colons du Mississipi et augmenter lo nombre des sujets du roi. Par la perruque du vieux d'Argenson, je ne plaindrai pas l'Américain qui épousera celle-là. Voyez plutôt!
Hé I Jeanneton, ma fille, montre-nous un peu ton galant museau? cria le drôle du haut de sa tête.
Du Terne étouffait d'émotion et de colère. Il ne doutait pas que ce signalement se rapportât à l'éclatante beauté de Violette ; il se sentait renaître à la pensée qu'elle allait lui apparaître, et en même temps il éprouvait une furieuse envie de passer son épée au travers du corps de ce vil exempt qui se permettait de parler d'elle sur ce ton. Gudule, aussi profondément touchée, mais plus maîtresse
d'elle-même, Gudule qui se tenait à son côté, lui serra silencieusement la main pour l'encourager à rester calme.
— Dors-tu, Jeanneton? reprit Todieux La Rissole. En ce cas, réveille-toi. Voilà des bourgeois qui veulent se régaler de ta belle mine.
— Elle ne dort pas, elle pleure, grommela l'exempt grognard, en frappant du canon de son mousquet les ridelles de la charrette ; c'est une vraie fontaine que cette femmelà. Nous avons pourtant assez d'eau en Bretagne.
A cet appel brutal, un corps affaissé se souleva, une tête pâle se montra.
Les pressentiments du chevalier ne l'avaient pas trompé. C'était bien Violette : Violette brisée, amaigrie, échevelée, mais plus charmante encore sous le voile de souffrance étendu sur son visage, car l'épuisement qui creusait ses joues et la fièvre qui allumait ses yeux exaltaient, pour ainsi dire, sa beauté.
L'épreuve du premier regard qu'elle échangea avec ses amis fut courte et décisive. Elle rougit, sa bouche s'ouvrit pour les appeler , ses bras se levèrent pour se tendre vers eux, mais le cri ne fut point jeté, le geste ne fut point achevé. Ses lèvres se refermèrent, ses bras retombèrent, ses paupières s'abaissèrent, et l'apparition s'évanouit.
Du Terne, Gudule et Liévin avaient eu comme elle la force de se contenir. L'écueil de la rencontre était franchi.
— Qu'en dites-vous, espoir du négoce? demanda le sergent d'un air goguenard. Vous avais-je surfait ce minois? Ahl c'est que je m'y connais, sans qu'il y paraisse I Savezvous bien, nâon jeune coq, savez-vous que, tel que vous me voyez, j'ai fait la guerre en Eapagne, sous M. de Ven--
208 l'as de cœur
dôme, en Espagne où on trouve à peu près trente fois plus de jolies femmes que de bons repas. Il est vrai qu'en Bretagne où nous sommes, c'est tout le contraire, mais je ne suis plus jeune comme du temps de M. de Vendôme, et je m'accommode assez de ce changement.
— Cette pauvre jeune fille parait bien faible, dit aveceffort le chevalier, qui n'avait pas écouté un seul mot du verbiage de La Rissole.
— Peuhl vous savez, le voyage les fatigue toigoui's un peu^ mais l'air de la mer les remet; et puis, notre Jeanneton n'est pas si malade que vous le pensez. C'est une fille très-fière et qui n'aime point qu'on fasse montre de ses attraits. Ohl elle n'est pas comme les autres; toujours douce conune un mouton, et polie, et modeste ! Tenez, foi de sergent, il y a des jours où je croirais volontiers qu'elle n'est pas née pour ce métier-là.
— Je le crois comme vous, monsieur, dit vivement Gudule, et je suis si touchée de son sort que je veux ce soir vous demander la permission de lui porter des consolations et quelques douceurs.
— Mademoiselle^ dit La Rissole évidemment flatté de recevoir une supplique féminine, ce sera trop d'honneur que vous lui ferez, mais je serais marri de vous désobliger et je vous promets que je ne m'y opposerai point. Vous aurez donc la clef de la grange où j'enfermerai le troupeau à la couchée, et vous y pourrez entrer tant qu'il vous plaira.
Gudule remercia d'un signe de tète et elle échangea avec le chevalier im coup d'œil rapide. Leur cœur à tous les deux. débordait de joie, car ils comprenaient que Dieu les protégeait. Dieu qui gouverne les rois et aussi les exempts.
ï/ab de cheur 209
Cet homme évidemment n'avait aucmi soupçon, et la confiance qa'il accordait libéralement aux amis de Violette doublait leurs chances de succès.
liévin n'avait pas entendu ces propos de bon augure, car il s'était un peu écarté du groupe des cavaliers, ayant poussé en avant son bai-brun, jusqu'à ce qu'il fût arrivé à la hauteur de la charrette. Là, tout en lançant au gro* gnard de la troupe quelques mots plaisants que celui-ci lui rendait avec usure, il pouvait voir à son aise Violette assise au fond de la charrette, et il ne se gênait pas pour la regarder avec une attention persistante.
Cependant, les exempts, aiguillonnés par l'espoir d'un plantureux souper, menaient rondement l'attelage et le convoi faisait du chemin. Ce progrès fut bientôt célébré par La Rissole qui ne maîtrisait pas plus sa langue que sa soif.
— J'aperçois là-bas le clocher de l'abbaye de Lantenac, s'écria-t-il joyeusement; si nous continuons à marcher de ce train-là et que nous «ne rencontrions pas d'autres fondrières, nous serons aux Trois-Croix à six heures, et, à sept, nous dirons deux mots au petit vin de l'hôtesse. Ça, monsieur le négociant, puisque cette jeune demoiselle porte intérêt à mes pensionnaires, j'espère bien que vous viendrez tous les deux voir l'embarquement dans le port de Brest. C'est chose curieuse, sur ma parole, que les mines de ces créatures qui n'ont jamais levé le pied qu'au bal des Porcherons, quand il leur faut grimper sur le vaisseau par une échelle de corde.
— Mon Dieu, monsieur le sergent, dit doucement du Terne qui mourait d'envie d'étrangler son obligeant compagnon, je ne devrais pas dire cela à vous qui êtes au service du roi, mais le traitement qu'on inflige en
210 l'as de cobur
son nom à ces panvres femmes me semble bien cruel.
— Sa Majesté n'en sait rien, jeune homme, répondit La Rissole d'un air grave; c'est d'Argenson, Dubois et l'Écossais qui ont arrangé entre eux ces belles expéditions de chair bumaine, et, quant à ces trois coquins-là, je vous les abandonne. Vous n'en direz jamais autant de mal que j'en pense.
— Quoi I s'écria le chevalier, qui n'en pouvait croire ses oreilles, vous n'êtes pas de leur parti!
— Moil que je soutienne les fléaux du royaume! à d'autres, mon cher monsieur! On a beau être exempt, on a son opinion tout comme un autre, et, pour ma part, je sers le ministre, le lieutenant de police et même le contrôleur général, mais je les déteste. Tenez! il y a surtout ce pouilleux de Law qui est arrivé de son pays sans le sou et qui pompe tout notre argent, ce beau muguet qu'on appelle l'As de Cœur et qui n'en a guère de cœur; je voudrais qu'il fût au fin fond de la rade de Brest pour lui apprendre à me faire courir les cheAiins à la suite des drô^ iesses qu'il envoie peupler son Mississipi.
Du Tome voyant Texempt si bien lancé, se garda d'in^ sister et se félidta de plus en plus d'être tombé 6ur un drôle de cette espèce.
Ivrogne, bavard' et flrondéttr, 'dùr'aui Victimes, servile avec les bourreaux, méprisant léS chèf^ dont 11 exécutait impfloyableïnent les otdtéô înîqiië6,-le cfôqùid était cdtiïplet'dans sow genfe n représentait assez' bieii' me cètbiiilô catégorie de la basse pdpûTàcô' parisienne, dôtrt lëérTîisthictfe's&'sotit'pèipéfaiéiâ Jusqtk'à nosjôtirs: Mietijsi valait cent' Ibis avoîf affaire à lui qui devait' être )acc'ôssiMe a toutes îes ^éducfliohs qti*â un honnête soldat, fidôleli'gôn devohr^trigotffcui'ïfûî'lkCTJnèigfie. ■ -- "
Gudule, sur ce point, pensait certainement comme le chevalier, mais il lui était impossible de surmonter sa répugnance et d'entretenir la conversation avec Tignoble La Rissole. Ce fut son ami qui se chargea de ce soin et s'en acquitta fort adroitement. Il donna la réplique au verbeux sergent, l'écouta, le questionna tant et si bien que le drôle ne cessa point de parler jusqu'à la fin de rétape. 11 raconta ses campagnes, préconisa ses bonnes fortunes en Catalogne et ailleurs, il se plaignit de l'humanité tout entière, depuis les grands de la terre qui abusaient de lui, chétif, jusqu'aux aubergistes bretons qui ne le nourrissaient pas selon ses mérites. Du Terne approuva, loua, admira. Quand le convoi arriva à l'entrée du faubourg de Loudêac, le prétendu marchand et l'aimable sergent étaient les meilleurs amis du monde.
Liévin, en valet bien appris, s'était tenu à distance et n'avait point fait sa partie dans ce concert où l'harmonie n'existait qu'à la surface. Il semblait n'avoir pas pour cela perdu son temps, à en juger du moins par sa mine satis^ faite. L'ayant employé à causer avec les subalternes de La Rissole et à dévisager les voyageuses de la charrette, il faut croire qu'il avait fait des découvertes utiles ou recueilli des renseignements précieux, car, en mettant pied à terre devant la porte de l'auberge des Trois-Croix, il était rayonnant. Il vint tenir l'étrier à Gudule et lui dit tout
bas:
— Tout ira bien, mademoiselle, j'en réponds, et je suis à vous plus que jamais.
L'auberge des Trois-Croix tirait son nom d'un calvaire en pierre sculptée à la mode de Bretagne, qui s'élevait à cinq cents toises environ de la bourgade de Loudéac.
i?'iaélè' â ses instructions, qui lui prescrivaient d'éviter
212 l'as de cœur
les villes, La Rissole avait coutume de s'arrêter dans ce liameau isolé où il trouvait plus de facilités pour la garde de son troupeau. L'hôtesse, veuve d'un marin du pays de Vannes, et, par conséquent, plus délurée que les Bretonnes de l'intérieur des terres, était faite aux façons du sergent et savait se prêter aux exigences du service des convois, c'est-à-dire qu'elle donnait sa grange pour y enfermer les prisonnières, ses plus belles volailles et son meilleur vin à l'escorte, et qu'elle se montrait coulante sur les prix. Dans ce pays perdu, le passage assez fréquent des exempts lui assurait des bénéfices réguliers, et elle avait tout intérêt à bien traiter ces respectables pratiques. Aussi dès que le cortège parut, la vit-Oji se précipiter audevant du sergent et Taccueillir avec de grandes démonstrations de joie.
— Yvonne, lui dit gravement La Rissole en mettant pied à terre, c'est aujourd'hui surtout qu'il faut te distinguer. J'amène de la compagnie, conune tu le vois, et monsieur que voilà est fort amateur de bonne chère ; ainsi, n'épargne rien pour le contenter et nous aussi. Ou payera doubler, ma fille. Double donc les rôtis et triple les bouteilles.
Cette allocution produisit sur l'hôtesse un effet magique. En un instant, tout le personnel de l'auberge fut sur pied. Pendant que les gars ans longs cheveux et aux larges culottes se précipitaient pour aider les exempts à dételer les chevaux, trois alertes Basses-Brettes, en court jupon de droguet et en cornette de toile blanche, mettaient la basse-cour à sac, préparaient les broches et couraient à la cave. Cependant, 1^ Rissole, en chef prudent, s'occupait, avant toutes choses, de mettre ses pensionnaires en lieu sûr. Ses soldats avaient eu soin de conduire la charrette
l'as db cobur 213
devant la grange^ long bâtiment séparé de l'auberge par une aire à battre le blè noir, de sorte que les malheureuses n'eurent que deux pas ùl faire pour entrer dans l'enceinte où on allait les parquer.
Du Terne et Gudule assistèrent de loin avec une émotion indicible à ce triste spectacle^ et ils eurent du moins la consolation de reconnaître que la santé de Violette avait résisté aux fatigues et aux privations du voyage. Elle sauta légèrement à terre et marcha vers sa prison de ce pas dégagé qui n'appartient qu'à la jeunesse. La joie de retrouver des défenseurs après un si long et si cruel isolement n'avait pas peu contribué sans doute & lui rendre ses forces, car, depuis l'heureux moment de la rencontre sur la route de Saint-Méen, son charmant visage, tout à l'heure encore si pâle et si défait» avait déjà repris ses fraîches couleiu*s.
Ses amis ne pouvaient pas songer à lui parler en présence des exempts ; ils durent forcémeAt se contenter d'échanger avec elle un coup d'oeil rapide. A peine eurent-ils le temps de voir qu'on plaçait à la porte de la grange une seule sentinelle. La Rissole les appelait à tue-tète pour les inviter à déguster un joli vin blanc d'Anjou que l'hôtesse venait de mettre sur table en attendant le souper.
Malgré la répugnance que cet homme lui inspirait, le chevalier ne fit point difficulté de boire avec lui. Il avait trop d'intérêt à se concilier ses bonnes grâces pour s'exposer à le mécontenter. Liévin s'en alla, de son côté, trinquer avec les exempts, attablés à Tautre bout de la salle, et Gudule prit place devant l'àtre où la broche tournait
déjà.
— Parbleu I s'écria le sergent après la première rasade, il faut convenir que messieurs de la maréchaussée de
214 l'as de'cosur
Rennes sont de grands sots d'avoir refusé de nous escorter jusqu'ici, sous prétexte qu'ils craignaient de surmener leurs chevaux dans les chemins diaboliques de ce vikda pays. Us manqueront des repas comme ils n*en ont jamais fait et oomme ils n'en feront jamais de leur chienne de vie, sans compter qu'ils seront privés de l'honneur de votre compagnie.
— La vôtre me suffit, monsieur le sergent, dit courtoisement du Terne, qui bénissait Tabseneo des gendarmes, et puis, ce qui est différé n'est pas perdu. La maréchaussée de Brest viendra sans doute à votre rencontre ?
— Point ! point ! les soldats de ce corps-là ne se dérangent pas yolontiers, et, au surplus^ nous pouvons nous passer d'eux, pour le peu de chemin qu'il nous reste à faire. Demain soir nous coucherons dans une ferme près du bourg de Gouarec ; après-demain sous la petite ville de Carhaix, la plus mauvaise étape de tout le voyage ; une auberge délabrée, où on ne sert que du petit cidre, et où>ous trouverons tout au plus un lit pour la demoiselle, une salle basse pour vous et votre valet, l'écurie pour moi et' mes honunes.
— Et pour vos prisonnières?
— Oh I les princesses du Mississipi dormiront fort bien dans la charrette, à la belle étoile. Vous comprenez que nous ne nous dérangerons pas pour leur faire de la place. Mais, après ce maudit bivouac, tout ira bien; une première couchée passable entre Huelgoat et Sizun,-mie autre à Landerneau, où l'on voit, comme vous savez, la plus belle lune du monde, et enfin la dernière à Brest, où finiront nos peines.
Après cette énumération de gltes^ agrémentée de commentaires facétieux, La Rissole se lança dans une intermi-
nable description des divers plaisirs que leur offrirait la grande ville où le voyage devait prendre fin.
Le chevalier se garda bien de Tinterrompre. Il était trop occupé à méditer sur les renseignements qu'il venait d'entendre.
Dès le départ de Paris, du Terne, en pointant sur la carte l'itinéraire retenu par Gudule, avait reconnu que Garhaix était le point le mieux placé pour tenter Tenlèvement de Violette. Avant cette étape, on serait encore trop loin de la mer; après, on se rapprocherait trop de Brest. De Carhaîx, on pouvait facilement gagner la côte, qui n'en était guère éloignée de plus de douze lieues en ligne droite. Une nuit ou une journée devait suffire pour y arriver à franc étrier, même en tenant compte des détours et des difficultés des chemins creux de Bretagne.
Autre avantage très-appréciable, la route de Brest suivie par le convoi remontait vers le nord-ouest en sortant de Carhaix , tandis que celle qui conduisait à la baie de Douarnenez s'en allait presque directement à la mer. Chaque pas que feraient dans cette direction les fugitif les éloignerait donc des exempts, forcés de suivre la voie que leur traçaient les instructions du lieutenant de police.
On peut juger de la joie qu'éprouva du Terne en appre^ nant de la bouche même du sergent qu'à la couchée de Carhaix précisément, les prisonnières, au lieu d'être enfermées comme de coutume, passeraient la nuit dehors. Evidemment, c'était cette nuit-là qu'il fallait choisir pour risquer le grand coup.
En un instant, le plan du chevalier fut arrêté, plan fort simple qui consistait à se lier de plus en plus avec La Rissole, pendant les deux jours suivants, afin de capter corn-
216 l'as de cœur
plétement sa confiance. De son côté, liévin se familiariserait progressivement avec les soldats, observerait leurs habitudes, et aurait soin surtout de leur payer souvent à boire, afin de les maintenir dans un état permanent d'ébriété. Quant au rôle de Gudule, il était tout tracé. Elle seule devait avoir accès auprès des prisonnières, c'était à elle qu'incombait le soin d'informer Violette des mesures prises pour la délivrer et de se concerter avec elle à Teffet de profiter de cette bienheureuse étape dé Garhaix. C'était môme par là qu'il fallait commencer, car il importait avant tout de mettre la chère captive en état de seconder ses défenseurs.
Au surplus, il était bien temps de lui apporter un peu d'espérance, de panser ce pauvre cœur navré en lui annonçant que rheure de la délivrance approchait.
Le chevalier commençait même à s'étonner que la fille de Earfaille, sa petite Providence, comme il se plaisait à l'appeler, n'eût pas déjà rappelé au sergent qu'il lui avait promis de la laisser pénétrer dans la grange, et, pendant que La Rissole continuait à discourir, il lançait à Gudule des regards suppliants. La fin de la bouteille vint apporter à ses impatiences une heureuse diversion.
L'illustre chef du convoi déclara qu'il allait faire un tour à l'écurie, pour se mettre en appétit, et il engagea du Terne à l'y accompagner. Il avait la prétention d'être fiin connaisseur en chevaux, et il mourait d'envie d'examiner avec lui ceux de la caravane marchande. Le chevalier s'empressa d'accepter, pensant bien que Gudule allaitprofiter de l'occasion.
Il ne se trompait pas. Elle quitta la cheminée à la grande satisfaction de l'hôtesse qu'elle empêchait de soigner ses rôtis, vint à La Rissole et présenta de nouveau sa requête.
•Wj»
Le galant sergent était tout disposé à y faire droit, car le clairet l'avait mis en belle humeur, et il accorda même fort gracieusement la permission d'améliorer ce soirlà l'ordinaire des exilées qui se composait, hélas ! de pain noir et d'eau claire.
Gudule ne se le fit pas dire deux fois, et pendant que son ami se dirigeait vers l'écurie avec Liévin et La Rissole, elle courut à la grange. C'était le vieil exempt grognard qui en gardait la porte, et, sur un signe de son sergent, il s'empressa de l'ouvrir. La généreuse enfant rassembla tout son courage et entra, non sans^ trembler un peu, dans la prison de Violette.
Au moment où elle franchit le seuil de la grange, toutes ses répugnances lui revinrent, en même temps que le souvenir de ses visites dans les cours de l'hôpital général. Quoi qu'elle fît pour s'en défendre, Gudule se rappelait les cris, les vociférations, les chants obscènes qu'il lui avait fallu entendre chaque fois qu'elle y avait mis le pied, et sa nature délicate se révoltait contre la nécessité de s'exposer encore à de dégradants contacts. Mais elle était résignée d'avance à tous les sacrifices, et son hésitation ne dura' qu'un instant.
Au surplus, elle reconnut bien vite qu'elle n'avait à redouter ni propos grossiers, ni turbulences malséantes. Comme le préau de l'hôpital, la grange des Trois^Croix était un enfer, mais un enfer silencieux. Le voyage avait eu raison de ces pauvres créatures.
La captivité qui réduit les bêtes les plus sauvages, avait fini par dompter les corps et discipliner les cœurs des prisonnières de La Rissole. Assises ou couchées sur la paille tirée du grenier de l'hôtesse bretonne, les unes dormaient h poings fermés, de ce lourd sonmieil de la brute
vaincue pa,t Ift fatigue, les autres dévoraient à belles dents le pain de munition, triste pitance des étapes du chemin de Texil. Elles ne se parlaient point, elles ne se regardaient même pas.
Il y en avait là qui avaient connu les joies frelatées de la petite maison d'un grand seigneur ou d'un fermier général ; il y en avait aussi qui n'étaient jamais sorties des bas-fonds parisiens. Nulle différence dans leurs attitudes, ni datts l'expression de leurs visages i nulle trace des grades Kyotiquis dans l'armée du vice. I>e châtiment avait tiivelé toute cette hiérarchie des impures et, dans ce bagne féminin, Canillac lui-même, le plus roué de tous les i'oués du Régent, n'aurait pas pu distinguer de la fille de guinguette, victime de ses amours avec un soldat aux gardes^ la danseuse, encataloguée naguère sur les listes de ropérâ) et tombée du faite de sa grandeur passagère pour iàvoit tfop aimé un chanteur ou un violon de son théâtre.
Pour rési«ter A la terrible épreuve de la misère hUmi* y^nte^ 11 leur manquait cette force d'àme que peut seuie éonaer rinn^^nce , et qui n^avait point abandonné Violette-.
Gudule, en s'aventurant au milieu de ces^dé^espérées, M les tira point de leur mbrutissement, et sa présence ne leul" arracha pa« même un murmure. Elles larej^ardèreat Utt instant a^ec des ytvA hébétéiS) et se remirent à acbever leur maigre ration. On aurait dit des brebie, inroutaut rberbe rare d'un coteau desséehé, tqui lèvent la télé au bWiit des pas du berger et reprennent aussitôt lemr pâture mélancolique.
L'oipheline était venue avec la pensée de leur apporter de& ùOttsolatibûS et de leur distribuer des eecuurs , de leur parler de Dieu M^^ricordieux et de leur ftiire dte larges
L*A& DE CGBUa 210
aumônes ; mais elle comprit bien vite qu'il serait inutile et peut-être imprudent d'eissayer de les tirer de leur morne stupeur. Mieux valait cent fois se priver du plaisir de les réconforter que de s'exposer à provoquer leur curiosité et peut-être leurs questions.
Bt puis, Violette était là qui attendait, anxieuse. Elle avait cherché un refuge dans le fond de la grange, et, de ce coin solitaire, debout, loin de ses indignes compagnes d'infortune, elle voyait avec une émotion indicible Oudule s'avancer lentement.
A ce moment, bien fiait pour les troubler, une même poasée leur vint, un souvenir du passé, le souvenir de leur première entrevue dans le cul-de-sac de Venise, et cette évocation des bonheurs évanouis de ce temps de liberté leur mit à toutes deux des larmes dans les yeux.
Bientôt leurs mains s'unirent, mais elles restèrent longtemps sans oser se parler. Le poids de leur situation réciproque les oppressait ; il leur semblait que le chevalier devait les entendre, et une sorte de pudeur arrêtait sur leurs lèvres l'aveu de leur rivalité.
Oudule fut la première à rompre ce pénible silence. Âttssi bien fallait-il trouver au plus vite un début assez naturel pour couvrir leur entretien d'un prétexte plausible et donner le diange aux oreilles qui pouvaient les écouter.
-^ Le chef d« l'escorte m'a promis d'adoucir, autant qu'il était en lui, votre sort et celui de vos compagnes, dit très-haut la fille de Larfailie; ce triste voyage tire à sa fin, puisque dans quelques jours vous arriverez à Brest; mon frère et moi nous ferons maintenant route avec vous, et je veillerai à ce que vous soyez bien traitées. Ainsi, ce soir, vous aurez un bon souper.
Eq proclamant cette heureuse nouvelle , Gudule regardait autour d'elle pour observer Teifet qu'elle produirait sur les prisonnières. Elle vit avec surprise, mais non sans satisfaction, qu'on l'accueillait avec indifférence. Pas une voix ne s'éleva pour remercier, pas un visage ne se toiu*na vers cette protectrice inattendue qui venait ainsi répandre ses bienfaits sur les affligées.
C'était la preuve manifeste que les malheureuses qui les entouraient avaient perdu jusqu'à la faculté d'attention. Elles entendaient peut-être; elles écoutaient à peine et elles ne comprenaient point. Ces pauvres créatures, qui ne vivaient plus que de la vie animale, n'étaient pas des témoins fort à craindre.
— Dieu soit loué! ajouta tout bas l'orpheline; enfin, nous avons pu vous rejoindre.
— Je ne vous attendais plus, murmura Violette.
— Pourquoi? ne vous avais-je pas promis de venir vous délivrer ?
— Me délivrer I à quoi bon, puisque je veux mourir?
— Vous I
— Je veux mourir, parce que j'ai été souillée par l'odieux contact de ces femmes abjectes^ parce que maintenant je ne suis plus digne du sort que j'avais rêvé.
— Avez-vous donc oublié qu'il vous aime ? dit Gudule d'une voix étouffée.
— Je n'ai pas oublié. Mais je vous l'ai dit, c'était un rêve, et l'affreuse réalité est là.
— La réalité, c'est que dans trois jours vous serez libre. Tout est préparé pour vous sauver, et Dieu qui veille sur nous va faire naître l'occasion que nous cherchions. La nuit de demain ne sera pas encore propice, mais celle qui suivra terminera votre supplice, le nôtre, le sien. Tout
à Fheure, j'ai entendu cet homme qui commande les exempts dire qu'après -demain, au gîte de Carhaix, ses prisonnières coucheraient dans la charrette, faute de logement propre à les enfermer. Nous enivrerons ceux qui vous gardent et vous pourrez fuir avec nous.
— Non. Vous fuirez sans moi. Les exempts nous poursuivraient si vous réussissiez à me tirer de leurs mains. Ils sont en force et la maréchaussée se joindrait à eux pour nous traquer. Réduits à errer au hasard dans un pays à nous inconnu, nous serions infailliblement repris, et alors, lui...
— Eh bien ?
— Lui, qu'on recherche pour avoir conspiré contre le Régent, lui, proscrit, signalé dans tout le royaume, il
serait jeté dans une prison d'Etat, jugé par ses ennemis, condamné à mort. Sa tète tomberait sur un échafaud. Vous voyez que ce projet de fuite est insensé et qu'il faut m'abandonner à ma destinée.
— Ce projet, c'est le sien.
— Dites-lui que je le supplie d'y renoncer, de gagner la côte sans moi et de s'embarquer pour l'Espagne. Dites-lui que je suis résignée à mon sort et qu'en quittant la France j'emporterai du bonheur pour le peu de jours qui me restent, puisque je Tai revu.
— Croyez-vous doijc qu'il se résignera à vous perdre, et est-K^e bien vous qui parlez ainsi, vous qui l'aimez ?
— Vous aussi, vous l'aimez, soupira Violette. Gudule pâlit. Elle avait compris. Elle lisait enfin dans
ce cœur qui venait de laisser échapper le secret de ces refus inexplicables.
Violette était jalouse; jalouse de ce voyage que le chevalier avait entrepris avec la fille de l'exempt, jalouse des
222 l'as de cœur
longues heures qu'ils venaient de {yasser côte à o6te) ja«> louse du bonheur de Gudule, que le honteux séjour de l'hôpital général n'avait point flétrie, jalouse surtout de l'avenir et effrayée de cette existence à trois, qu'elle ne se sentait pas le courage de supporter. L'orpheline eut celui de se sacrifier encore une fois :
— Non, je ne l'aime pas comme vous, murinura-t-elle ; je l'aime comme une sœur aime son frère. Serais-je ioi si je l'aimais autrement, et pouvez-vous croire que, cher* chant à quitter la France avec lui, avec vous, j'aie une autre pensée que celle de me retirer en Flandre, où je suis née? Je suis seule sur la terre et j'ai toujours aspiré à entrer en religion ; mais avant de renoncer pour toujours au monde, je voudrais être sûre qu'il y vivra libre et heureux, luf qui m'a protégée dans mon isolement, soutenue dans mes épreuves, moi, pauvre abandonnée.
Gudule s'arrêta. Elle sentait que les sanglots qui l'étouffaient allaient éclater et trahir h la fois son amour pour le chevalier et ses intelligences avec Violette. Déjà elle s'apercevait que ce colloque trop prolongé attirait l'attention des prisonnières. Mais l'héroïque enfant avait touché juste.
— Merci, dit Violette en se penchant à son oreille jusqu'à effleurer sa joue de ses lèvres; merci, ma sœur, dites-lui que je serai prête à fuir avec lui. C'est à vous que je devrai de vivre.
— C'est donc mol qui mourrai, pensait l'orpheline.
A ce moment, la porte de la grange s'ouvrit brusquement et l'exempt de garde cria d'une voix avinée :
— Mademoiselle, on vous attend pour souper. Bt vous autres, ajouta-t-il en s'adressant aux exilées, réjouisseï* vous, mes fliles, on vous enverra les reliefs du festin .
i/asde cœur 223
Les deux jouraéea qui tuivirent 9e panèfent sans inei» dent notable. On coucha le premier soIf à Gduapec, et, le tBndemain, on arriva d'assez bonne heure à Carhaix.
Llntimité entre les amis de Violette et les exempts ne fil que se resserrer pendant le voyage, et, à la dernière étape, on s'entendait à merveille.
Gudule, par prudence, s'était abstenue de toute nou« velle vi»te à la chère captive, et elle avait aequis la certitude que son entrevue avec elle dans la grange des Troig- Croiœ, n'avait excité aucun soupçon. Du Terne, prodiguant les pistoles dans les auberges et les compliments à rillustre chef de l'escorte, avait conquis tous les oœurs, et La Rissole ne jurait plus que par lui. Li^vin, travaillant en sous-ordre, avait eu soin d'entretenir tout le long de la route, par des procédés & lui connus, la bienveillance de messieurs les archers. Il les régalait de chansons et de vieille eau-de'-vie, si bien que, sa voix et sa gourde aidant, l'aimable escouade vivait dans des enchantements
perpétuels. Plantureusement nourrie et abreuvée largement à chaque couchée, buvant à petits coups du matin au soir, elle se maintenait à un degré d'ivresse douce, on ne peut plus favorable aux projets du chevalier.
Le sergent lui-même, quoiqu'il eût la tète solide, ne descendait guère de ces hauteurs capricieuses où on voit tout en rose, et ne cessait de célébrer en termes hyperboliques la générosité de son jeune compagnon. A plus forte raison, était-il à cent lieues de se déûer de lui.
Par surcroît de bonheur, le bivouac de Carhaix fut installé comme l'avait annoncé La Rissole : Gudule, dans une mauvaise chambre au rez-de-chaussée, du Terne et Liévin dans la salle basse, l'escorte et son chef dans l'écurie d'une auberge en ruines, les prisonnières à la belle étoile sur la charrette gardée comme d'habitude par une ou deux sentinelles.
Il ne s'agissait plus, pour profiter de l'occasion, que de griser à fond tous ces coquins-là. L'entreprise n'eût point été facile, si on eût été réduit aux seules ressources de l'hôtellerie de Carhaix, car on n'y trouvait guère, en fait de liquide que de l'eau claire, mais, en prévision de cette pénurie annoncée d'avance par La Rissole, Liévin avait fait emplette aux Trois-Croix d'un quarlaut de vin de Cahors et d'un barillet d'Armagnac. Les deux fûts, amarrés sous la charrette et provisoirement mis en perce pour les besoins de la route, contenaient encore après la seconde étape de quoi enivrer tout le guet à pied et à cheval.
D'un commun accord, le chevalier, Gudule et Liévin fixèrent à minuit l'heure de l'enlèvement. C'était plus de temps qu'il n'en fallait pour que tout le monde dormit, à l'exception des trois amis et de Violette qui avait été avertie par signes de se tenir prête.
l'as db cœur 225
Les prisonnières, ayant participé depuis deux jours aux distributions de vin, devaient, selon toute apparence, se laisser aller aussi au sommeil. Les chevaux, soigneusement ménagés, bien pansés, et favorisés ce soir-là d'une double ration d'avoine, ne demandaient qu'à galoper. Du Terne aVait pris des renseignements auprès des gens de l'auberge et s'était fait indiquer la route la plus courte pour gagner la côte. La nuit était claire quoi qu'il n'y eût pas encore de lune; assez claire pour que les fugitifs pussent se diriger, et pas assez pour qu'on pût les apercevoir de très-loin. Rien n'empêchait qu'ils fussent déjà loin au lever du soleil et qu'avant son coucher ils eussent trouvé moyen de s'enibarquer sur la baie de Douarnenez. Tout semblait donc conspirer pour que Violette fût enfin délivrée et jamais ses protecteurs ne s'étaient senti le cœur plus gai qu'en soupant ce soir-là avec le sergent chargé de la conduire à Brest.
A l'heure même où ils se mirent à table, où tout était joie et chansons dans la salle de l'hôtellerie, où la prisonnière se sentait renaître à l'espérance et adressait à Dieu une fervente prière, une troupe de cavaliers sortait du bourg de Rostrenen, que le convoi commandé par La Rissole avait quitté vers midi.
Ils étaient huit en tout, marchant militairement, deux en tète et les autres par pelotons de trois. Bien montés, bien équipés, bien armés, ces voyageurs, qui se mettaient ainsi en route à la chute du jour, avaient l'air de s'en aller en guerre. Et cependant ils ne faisaient point partie du corps de la maréchaussée, le seul qui parcourût habituellement ces contrées sauvages.
Les gars bretons couchés dans les bruyères de la lande les prenaient pour des reitres, comme ceux qui couraient
226 l'a8 de o<bur
le pays au temps de la ligue, et se signaient en les voyant passer. Mais les prétendus routfers étaient les gens les plus réguliers du monde, sinon les plus paeiûques, ear ils appartenaient à la troupe du guet à oheval, troupe essentiellement parisienne et chargée d'ordinaire de maintenir l'ordre dans les rues de la capitale. Requis par LarfaiUe en Tertu d'un blanc-seing du ministre, ils cheyauchaient sous ses ordres depuis le lundi de Pâques, et o'était lui qui les conduisait, flanqué de Blanche-B^rbe, le taTernier déserteur de VÊpée-de-Bois»
Pour avoir franchi si rapidement la distance qui les séparait de Paris, il fallait qu'ils eussent quelque peu forcé l'allure, car ils étaient sur le point de rattraper le convoi parti le mardi de la semaine sainte, c'est-à-dire six jours avant eux.
L'exempt, qui connaissait à fond le personnel de la police; avait choisi les meilleurs chevaux, les hommes les plus vigoureux et les plus déterminés, si bien que, sans les accidents inévitables dans un si long trajet, il aurait regagné la distance encore plus vite. Un fer perdu lui avait fait perdre une demi-Journée pour courir après un mai'échal; un de ses cavaliers avait prit les fièvres, et il avait fallu le médicamenter pendant douce heures. Bref LarfaiUe, quelque activité qu'il déployât, avait encore mis onze jours à parcourir seize étapes de la charrette.
Il serait difficile d'exprimer son impatience et ses inquiétudes. Suivant pour ainsi dire pas 4 pas ceux qu'il | brûlait d'atteindre, il avait chaque soir de leurs nouvelles, "^ et chaque matin il lui fallait se remettre en route pour gagner péniblement sur eux une ou deux lieues, et recommencer le lendemain cette chasse lente et continue, '
l'as be cœur 2S7
sans pouvoir se flatter d'atteindre le gibier autrement qu'à la longue.
Bien des fois Tenvie lui avait pris de se lancer à toute bride sur la piste et de dévorer quin2e ou vingt lieues au grand galop pour en finir plus vite; mais la prudence lui commandait de modérer son ardeur^ car c'eût été risqper le tout pour le tout que de s'embarquer dans cette course efib*énée. Un cheval pouvait se casser la jamb0 ou tomber fourbU) un homme pouvait se rompre le cou, et alors tout le plan de l'expédition était dérangé. Loin de gagner du tenaps, on s'exposait, au contraire, à perdre un joiu* pour se remonter. Mieux valait cent fois procéder méthodiquement.
En notre siècle de chemins de fer et de télégraphe électrique, nous ne saurions nous empêcher de sourire à l'idée de ces gens d« police empêchés pour si peu. Aujourd hui, on signale en quelques secondes et on rattrape en quelques heures les coupables qui se sauvent et çiême les innocents. Mais, sou« la Régence^ on en était aux moyens primitifs, et le plus accéléré de tous était le cheval. De là, poiu* Larfaille et ses pareils, impossibilité absolue d'avertir par avanee la maréchaussée du passage des gens poursuivis, et difficultés majeures pour h4ter le moment de les saisir.
L'exempt, ^isava)|eela,ma,udissaitees retards inévi* tables, mais il ne se désespérait point, et il ne doutait pas d'atteindre le but. Au surplus, pour calmer ses ardeurs, ii avait la satisfaction de recueillir quotidi^inemeat des indications précieuses sur la marche des voyageurs qui le précédaient C'est ainsi, qu'il apprit que deux eavaliers accompagnant ^ae femioe suivaienl le convoi à deux jours dlDtervaile.
Le signalement de l'un d'eux se rapportait à celui du lieutenant de La Jonquière et la femme ne pouvait être que Gudule. Puisqu'ils n'avaient pas encore rejoint la charrette, on pouvait espérer de les rattraper en temps utile.
Après dix mortelles journées d'anxiété, Larfaille, à la tête de sa troupe, atteigoit enfin Loudéac.
Là, il sut que les deux cavaliers et la femme avaient soupe et couché à l'auberge des Trois-CroiXy en la compagnie des exempts, 'et que tous ces gens-là, qui semblaient les meilleurs amis du monde, s'étaient remis en route le matin même. La jonction était opérée et il n'y avait plus une minute à perdre pour arriver avant que l'enlèvement de Violette fût consommé.
Larfaille s'informa et on lui dit que le convoi devait être à cette heure à Gouarec d'où il irait coucher à Carhaix le lendemain soir. Il résolut aussitôt de franchir ces deux étapes en un jour, afin de tomber au milieu de la nuit suivante sur les fugitifs qu'il trouverait, selon toute apparence, paisiblement endormis dans le bourg de Carhaix.
Il aimait mieux les surprendre pendant leur sommeil que de les rencontrer sur la route, où le lieutenant de La Jonquière aurait pu essayer de faire résistance. Larfaille tenait par-dessus tout à ne pas effrayer Gudule.
Le matin donc, dès l'aube, Larfaille se mit en route à la tête de sa petite troupe.
Il avait seize grandes lieues de Bretagne à parcourir
pour atteindre Carhaix; mais, comme il ne voulait pas
s'y présenter avant la nuit, il n'était pas obligé de forcer
'l'allure. De plus, quoiqu'il espérât trouver les fugitifs
couchés dans une auberge, l'exempt devait aussi prévoir
i/as de cœur 229
le cas où ils essayeraient de prendre le large, et il lui importait de ne pas fatiguer ses chevaux afin de les conseryet en état de mener vigoureusement une poursuite. Il se garda donc bien de les pousser, et, en cheminant au pas, il arriva vers midi au bourg de Gouarec, où il fit une assez longue halte.
La Rissole et ses gens en étaient partis le même jour^ au lever du soleil, toujours en la compagnie de deux hommes et d'une femme, dirent à Larfaille les gars de l'hôtellerie. Tout allait bien, puisqu'on avait encore gagné sur eux.
On se remit en route, et le soir approchait quand on entra dans le village de Rostrenen. Là, l'exempt s'arrêta de nouveau, se renseigna une dernière fois sur le passage du convoi, apprit qu'il ne s'y était rien passé d'extraordinaire, et, au crépuscule, partit plein d'espoir dans le succès final.
La distance qui le séparait du but n'était plus que de cinq lieues; il pouvait donc choisir l'heure à laquelle il lui convenait le mieux d'y arriver. La plus tardive, à bien prendre, devait être ;ia plus favorable à ses desseins, car il était permis de supposer que ces gens-là se reposeraient tranquillement jusqu'à l'aurore, et, pour les surprendre sans défense, il fallait leur laisser le temps de s'endormir. Larfaille se flattait même d'éviter, en opérant adroitement, de recourir à la violence.
A Gouarec, il s'était fait indiquer rhôtellerie où se proposait de loger dans Carhaix la caravane qui le précédait. Il ne s'agissait que d'y tomber en pleine nuit, de faire réveiller par un homme de garde le chef de l'escorte, de lui exhiber les pleins pouvoirs du ministre et de le requérh* de faire appeler discrètement Gudule.
230 l'a8 de cœur
Une fois en tète-à-tète avec sa Mé adoptive, Larfailie ne doutait pas de la ramener à Ini. L'enfant avait toujours témoigné à celui qu'elle appelait du doux nom de père l'affection la plus sincère et la plus vive. Sans doute, elle s'était décidée à suivre le lieutenant de La Jonquière parce qu'e'le pensait ôtre maintenant seule au monde. En retrouvant son père qu'elle croyait mort, elle ne manquerait pas de revenir k des sentiments plus raisonnables et de comprendre toute la portée de la faute qu'elle avait commise en se fiant à un aventurier.
Le bon exempt s'attendait bien cependant à une certaine résistance, peut-être même à une explosion do douleur^ car il savait que l'amour était de la partie, et il ne faisait pas grand fonds sur la bon sens d'un fillette de seixe ai»s. Mais U tenait en réserve un argument décisif, selon lui.
Il se figurait que, pour détacher Gudule de M. de Lestang, il suffirait de lui apprendre que ca chevalier au doux langage la trompait odieuaernent et la alignait à son insu courir après une nvale.
L'abnégation «ubliiM de l'or^eUne passait sa compréhension et ii ne pouvait pas deviner qu'Ole était résolue à «e saerifier pour Violette. Il supposait tout au plus que, mieux éclairée «uf les véritables dessetas de son séducteur, elle intereéderal^ pùw lui, et, dans ee oas, Larfailie .était tout prêt à faire une ^eoAoessioa extrême en laissaoit Mr le eonspirateur.
A vrai dire, quoi qti'^l eût promis à Dubois, U songeait l>eaudoup moins 4 ari^ter le cooiplice du colonel qu'à Teconquér^ sa propre fille, 9i ee s'était pas précisén^ent par tèle pour les Intérêts de TÉtat <}u'il avait entcepris ce voyage. Néanmoii», ^ «es ^laiculs «e trouvaient ûlux, si
l'as de ccbur 851
les eireonstanoes ne lui permettaient pas d'user de la persuasion, il était très-décidé à recourir à la force. Ëq un mot, il voulait GuduJe et, pour l'avoir, il n'était pas honDune à reculer devant la nécessité de faire saisir, voire même arquebuser du Terne»
Ces graves alternatives n'avaient pas cessé d'être présentes à son esprit depuis qu'il avait quitté Paris, mais il gardait pour lui seul ses réflexions et le secret de ses projets. Surtout il s'abstenait d'en faire part à son compagnon de voyage, Pierre Blanche-Barbe.
On sait que le tavernier àeY Épée-de-Bois avait, moitié de gré, moitié de force, suivi Larfaille dans son expédition. Celui-ci, après leur colloque sur le seuildu cabaret, s'était si magistralement emparé de la personne de Blanche*' Barbe, que le vilain n'avait pas même essayé de résister. Il s'était laissé conduire au Chàtelet, où l'exempt l'avait provisoirement mis en bonnes mains.
Maitre Pierre avait réalisé tout son bien en louis d'or et en traites sur Londres qu'il portait dans une ceinture, laquelle ne le quittait jamais. Il était donc à toute heure en mesure de partir, sans même se donner la peine de rentrer dans 8& maison pour y faire ses paquets.
Pour ce qui était de dame Margot, son épouse, il n'avait à son endroit d'autres sentiments qu'une haine mêlée de mépris. Il ne s'était donc point inquiété de lui dhre adieu» et il l'avait laissée se tirer comme elle pourrait du gouvernement de la taverne.
LArfaille, quand il le tint, ne le lâcha plus. Il le fit équiper de pied en cap pour uq long voyage, hisser sur un cheval solide» mais un peu lourd d'allures, ainsi choisi à seule fin de lui 6ter l'envie de fuir en route, et il l'em* mena, sans autre forme de procès, sur le ohen^in de Brest.
232 l'as de cœur
Il eut soin, bien entendu, de recommander aux hommes qu'il commandait de le surveiller étroitement, mais, pour plus de sûreté, il le força de marcher à c6tê de lui pendant le jour et de coucher, la nuit, dans sa propre chambre. L'exempt était parfaitement décidé à lui brûler la cervelle à la première tentative d'évasion ou de révolte, mais il s'aperçut promptement qu'il n'aurait pas besoin de recourir à ce moyen extrême^
Blanche-Barbe se montra doux comme un agneau, soumis comme un chien, et, métamorphose encore plus surprenante, gai comme un pinson. Il se confondait en servilités pour Larfailie, en prévenances pour ses aoldats, et , du matin au soir, il chantait des chansons à boire sur des airs à porter le diable en terre.
Tout cela n'empêchait point que son compagnon, ou plutôt son gardien, le traitât de fort haut et le serrât de très-près. Plus d'une fois môme l'exempt jugea utile de lui rappeler qu'il avait pleins pouvoirs pour le faire arrêter sur le moindre indice de trahison, et que la liberté de s'embarquer pour l'Angleterre à la fin du voyage ne lui serait accordée qu'au cas où ses indications sur les fugitifs se trouveraient vérifiées par le plein succès 'de l'expédition. A quoi maître Pierre ne manquait pas de répondre qu'il était sûr de son fait el parfaitement tranquille sur le résultat final de la poursuite.
Il faut dire que, dès les premières étapes, les renseignements recueillis vinrent confirmer ses affirmations et prouver qu'on était bien, grâce à lui, sûr la piste du lieutenant de La Jonqiiière. Plus on avançait vers le but et plus Blan« che-Barbe paraissait confiant et joyeux. Il riait d*un mauvais rire chaque fois qu'on apprenait que, dans la journée, on s'était rapproché un peu plus du convoi des prisonnières.
l'as de cœur 233
Dans ces molnents de gaieté, Tex-tavernier ressemblait assez à un ogre qui sent la chair fraîche, et Larfaille, en le regardant, se disait que cet homme devait nourrir contre ceux ou celles qu'on poursuivait un ressentiment bien profond ; mais il n'en savait pas plus long sur la cause de cette haine; car, ni après ni avant le départ, maître Pierre ne s'était expliqué sur ce point.
L'exempt n'avait pas cru devoir le presser; cependant, le soir, en sortant de Rostrenen, comme on touchait au moment décisif, il trouva bon de le questionner, tout en l'avertissant qu'il serait surveillé pendant l'action et qu'il lui faudrait marcher droit.
C'était la première fois qu'ils chevauchaient si tard, et Larfaille, par précaution, avait tiré ses pistolets de ses fontes et les avait passés dans sa ceinture, afin d'être en mesure d'envoyer une balle à son voisin au plus petit mouvement suspect.
— Maître, lui dit-il froidement, après qu'ils eurent fait environ trois lieues côte à côte sans échanger une parole, vous n'ignorez pas que, dans une heure, nous serons à Carhaix où les geûs que nous cherchons couchent cette nuit.
— Je l'espère, grommela Blanche-Barbe, car il me tarde qu'ils soient pris.
— C'est fort bien; mais, pour les prendre, vous ne trouverez pas mauvais que j'opère à ma guise, et je ne vous cacherai point que, n'étant pas encore assez sûr de vous, je me propose en arrivant dans le village de vous remettre aux mains d'un de mes hommes qui vous gardera à. vue jusqu'à ce que l'affaire soit terminée.
-7- Comme il vous plaira. Je ne tiens pas à m'en mêler, pourvu qu'elle réussisse. Il se pourrait cependant que les choses n'allassent point comme nous le souhaitons; dans
334 l'as db gcbur
oe ca84&> vous auriez eertaiQeme0t beâdin de moi et je serais tout prêt à vous aider.
^ Et moi je me priverai de vos services jusqu'à oe que vous m'ayes donné de votre sincérité des preuves un^eu plus positives que des discours en l'air.
-— Je crois en effet qu'il est temps que je vous en donne, dit maître Pierre sans s'émouvoir.
*- Pour me eonvaincre que vous êtes franchement avec moi, reprit Larfaille, il faudrait commencer par me dire tout oe que vous savez sur ces gens-là. Vous avez rompu aveq le colonel La Jonquière après avoir été longtemps son agent dévoué, sinon son complice } voua n'aimez pas son lieutenant, le sieur Lestang, et vous détestez la maîtresse de ce Lestang, qui passait pour être votre fille. C'est fort bien} je me plais à reconnaître que vous m'avez fourni sur eux des indications exactes et que vous avez mis beau* coup de zèle à les poursuivre, du moins jusqu'à présen-. Mais je déelare aussi que les motifs de vos actions in'éèhappent et que vous ne m'inspirerez qu'une oonfianoe très-limitée tant que vous ne me les aurez pas dévoilés, tant que vous ne vous serez point expliqué à fond sur les conspirateurs dont vous possédez tous les secrets.
— C'est ce que je vais faire, dit tranquillement Blanche- Barbe. Aussi bien en ai-*je envie depuis longtemps, et, si je n'ai pas vidé mon sao plus tôt, c'est que j'avais peur que vous vous ravisiez et que vous ne m'emmeniez pas avec vous. Maintenant, je n'ai plus de raisons pour me taire. Je vais donc vous apprendre des choses que vous ne soupçonnez point. Seulement il m'est bien permis de vous rappeler que vous m'avez donné votre parole de me lais* ses m'embarquer librement quand la capture sera faite et parfaite^
l'a8 be cœur t35
*^ J6 YOtts la donne encore, à condition que tous agirez loyalement et que vous parlerez sans réticences.
•!— Je n'en demandais pas davantage, et je commence. Sachez donc d'abord que ce lieutenant de La Jonquière^ ce looataire de maître La Perrelle, ne se nomme pas Léstaagr n s'appelle de son vrai nom Louis du Terne de Grandpré ; il a servi en qualité de capitaine, et il prétend avoir droit à je ne sais quel titre.
— Oui, il se dit chevalier, murmura Larfaille avec amer? tume.
Le pauvre exempt se rappelait les naïves admirations de Gudule pour la noblesse de sa pratique de la rue Saint- Antoine, et il maudissait de tout son ooBur cette chevalerie qui avait tourné la tête à sa fille.
— Vous saviez cela? demanda maître Pierre, assez sur^ pris.
— Oui, erojex^vous donc que je vous ai dit tout ce que je savais ? répliqua sévèrement Larfaille , qui ne manqua point oette oceasion d'intimider Blanche-Barbe en lui laissant croire qu'il était informé de tout ce qu'il ignorait.
•^ Boni mais savez- vous aussi que La Jonquière et les siens ne se mêlaient pas seulement de conspirer, que parfois ils assassinaient les gens dont ils avaient intérêt à se défaire, et qu'entre autres ils ont expédié un de vos camarades, un exempt...
— Firmin Desgrais, qu'ils ont eu l'audace de porter dans la salle de l'Opéra après Favoir tué d'un coup de poignard.
— Je vois que vous êtes fort bien instruit. Alors, vous n'ignorez pas non plus que ce meurtre a été commis dans un cabaret de la rue Pierre Lescot?
236 l'as db cœur
— Tenu par un certain Ricœur, lequel à disparu après l'événement.
-- Il était de la bande du colonel, et il est allé la rejoindre.
— Et ce chevalier de Grandpré dirigeait les misérables qui ont tué Desgrais ? dit Larfaille d'une voix moins assurée.
Il tremblait d'obtenir une réponse affirmative et d'apprendre que Gudule aimait un assassin.
— Ah î pour cela, non, s'écria maître Pierre; le chevalier n'y était point. C'est un drôle qui fait le grand seigneur, et il laissait ces vilaines besognes-là aux autres.
L*exempt se sentit soulagé. En dépit des griefs qu'il avait contre lui, il ne pouvait s'empêcher de s'intéresser jusqu'à un certain point au séducteur de sa fille chérie.
— Le coup a été fait par l'autre lieutenant du colonel, reprit le tavernier ; par le Piémontais Laurent de Mille.
— Celui qui a été exécuté avec le comte de Horn ? dit Larfaille un peu trop vivement pour que Blanche-Barbe ne s'aperçût pas de sa surprise.
— Lui-même. Cet Italien était un drôle peu chargé de scrupules, et il avait la main prompte à jouer du couteau ou de l'épée, à telles enseignes, qu'en assassinant ce juif, il a failli me compromettre, le rufâan. Heureusement, il a a été roué comme cet autre scélérat, ce comte de Horn, ce rejeton maudit d'une race que j'exècre. Ah ! je n'ai qu'un regret, c'est de n'avoir pas pu, ce jour-là, prendre la place de Sanson, bourreau de Paris, et torturer, et rompre de mes propres mains le fils dé l'illustre prince de Horn et d'Overiske. Enfin, ajouta maître Pierre entre ses dents, j'aurai du moins la joie de me venger bientôt sur quelqu'un de son sang.
l'as de cœur 237
— Que voulez-vous dire et à qui en avez-vous? demanda l'exempt en s'efforçant de garder un air indifférent, alors qu'il se sentait fort ému.
Tout ce que le cabaretier de VÉpée- de-Bois venait de lui dire ne lui avait rien appris de bien neuf, mais il devinait qu'il allait passer à des confidences plus intéressantes, et il entrevoyait vaguement que le secret de l'étrange, conduite de Blanche-Barbe devait se rattacher, de près ou de loin, à la funeste aventure du comte de Horn.
A son retour de captivité, LarfalUe avait su l'histoire du crime et de l'exécution ; son confrère Pillavoine, qui la lui avait dite, penchait à croire que Mille était du complot de La Jonquière et que le supplice de ce misérable avait déterminé le colonel à quitter Paris. Mais ses renseignements s'étaient arrêtés là, et maître Pierre paraissait disposé à les compléter. Il se taisait pourtant, et on aurait dit qu'il hésitait à répondre.
— Eh bien I parlerez-vous ? lui dit l'exempt.
— Oui, je vais parler, s'écria Blanche-Barbe; j'ai commencéy j'irai jusqu'au bout. Je vous ai promis des confidences^ vous allez les avoir.
— Je les attends.
— Vous venez de m'entendre; vous avez compris, n'estce pas, que je haïssais la maison de Horn ?
— Oui, et j'ignore pourquoi.
— Vous savez aussi que je ne hais pas moins cette créature qui est la maîtresse du chevalier de Grandpré, et que vous preniez pour ma fille ?
— Je le sais, et je ne me l'explique point.
— Vous vous l'expliquerai tout à l'heure. Mes deux haines ont la même origine, et, quand je vous aurai dit ce qui fait que je déteste la, race de l'assassin du juif, vous
S38 l'as DB CCHUk
ne me demanderez plus pourquoi j'exècre Jeanneton, pourquoi je suis résolu à la poursuivre jusqu'au bout du monde, .s'il le faut, plutôt que de la laisser vivre heureuse avec cet homme. Vous vous étouniez, je Tai deviné, de me voir faire «i bon marché des conspirateurs que je soutenais autrefois, de me voir quitter sans regret ma maison, ma femme, la France que j'habite depuis seize ans et où j'ai fait fortune. Eh l bien, vous ne vous étonnerez plus, car c'est à ma vengeance que j'ai tout sacrifié, et je sais que, vous aussi, vous aves tout abandonné pour vous venger de ce gentillàtre qui vous a piis votre enfant.
— Vous vous trompez, dit sèchement LarfalUe; je remplis ici une mission qui intéresse le bien de l'État et n'ai point de rancunes personnelles à satisfaire.
— Vous avez raison de parler ainsi, et moî j'ai raison de ne pas vous croire, mais que m'importe î Ce que je veux que vous sachiez, c'est que, moi, je n'agis point pour le bien de l'État et que, si je vous seconde, ce n'est pas pour rhonneur de servir le Régent, dont je me soucie fort peu, mais bien pour laver une offense que j'ai reçue de...
— Je suis obligé de vous rappeler, interrompit l'exempt, que le temps s'écoule, que nous approchons de Garhâix,et que, si nous y arrivons avant que vous m'ayez complètement renseigné, je serai fondé 4 me défier de vous et vous ferai surveiller.
^ Vous ne me soupçonnerex plus quand vous m'aurez écouté. Moi> que vous avez vu confiné dans un cabaret enfumé, vendant à boire aux Missiesipiens, obligé de respirer l'air d'une rue boueuse, je suis né dans une forêt, et j'at vécu trente ans au «oleii, libre, fier, heureux. J'étais gtfdd sor ies terres de ia maison de flom et j'habitais, au fond des bo» de Baussignies, une maison où ji^étalB
le maître, quand Je m'avisai, pour moti malheur, de me laisser marier par le vieux prince, le père d' Antoine- Joseph, Tassassin qui est mort sur la roue. 11 me fit épouser une servante de la princesse, et je fus assez sot pour ne pas voir où il voulait en venir.
— Est-ce elle que vous avez laissée au comptoir de l'fi* pée-^rBois ?
-^ Oui, et puisse-t-elie y rester, afin que je ne la retrouve jamais sur mon chemin. Je pourrais vous en dire bien long sur cette femme qui est cause de mon malheur, mais je suis vengé de tout ce qu'elle m'a foit soufirir, et je ne la verrai plus. J'aime mieux vous apprendre tout de «lite qu'au bout d'un an de mariage^ je m'aperçus qu'elle me trompait avec le prince de Horn.
— Gomment? Vous demeuriez donc au château t
— Non ; mais tous les jours le prince courait k forêt â dieval, et il profitait pour entrer diies moi du moment où j'étais en tournée à l'autre bout de ses domaines. Je n'eus d'abord que des soupçons, et quand vint au monde cette fille qui s'en va maintenant en Amérique avee sed pareilles — bon sang ne peut mentir — quand elle vint au monde, je me refusais encore à croire à l'infomie de sa mèrè^ mais la nuit qui suivit sa naissance, j 'eus une preuve.
— Une preuve?
— Oui, Je vais vous conter cela en bref; c^est trèscuri«us, sur ma parole, dit Blanche^Bâdi^ avec un riea<^ nement sec. Je vous disais qu'il me restait des doutes quand Margot me donna une fille. Il allait que je fusse aveugle pour ne pas avoir vu clair dans les manèges du prince, mais que voulez -vous? j'étais amoureux, et puis je chérissais les enfants, et, quand je vis cette petite créature qui me tendait les bras, j'oubliai tout et }e me
240 l'as de cceu^
figurai que j'étais son père. Vous riez de moi^ n'est-ce pas?
— Non, dit Larfaille plus ému qu'il ne Toulait le paraître.
— Elle était chétive et malingre, reprit Blanche -Barbe, et, rien que pour cela, j'aurais dû voir qu'elle n'était pas de mon sang; mais, vous ne voudrez pas le croire, en la regardant souffrir, j'avais la faiblesse de m'apitoyer sur elle. Ahl depuis, j'ai maudit bien souvent ma lâcheté!. C'était donc la première nuit; il lui prit des convulsions à croire qu'elle allait mourir. Le médecin qui avait délivré la mère ne devait revenir que le lendemain ; le bourg où il habitait était loin de notre maison ; il fallait traverser toute la forêt ; il faisait un froid épouvantable et il y avait deux pieds de neige sur la terre. Je partis. Fou que j'étais I
— Pourquoi regretter une bonne action? murmura l'exempt.
— Vous allez voir comme j'en fus récompensé. La nuit était affreuse, une nuit de décembre, et le vent soufflait du nord avec furie, me chassant au visage de gros flocons glacés qui m'aveuglaient. Les chemins disparaissaient sous une épaisse couche blanche, et tout autre quemoi se serait égaré ou jeté dans une fondrière. Mais je courais les bois de Baussignies depuis mon enfance et je ne craignais rien; et puis, je pensais à l'enfant qui se tordait dans son berceau et j'avançais toujours. 11 y avait trois heures que je marchais, et je n'étais plus bien loin du village, quand, au détour d'un sentier, je vis un cavalier qui venait à moi.
— Le médecin?
— Je le crus d'abord, mais je fus bientôt détrompé. Le
médecin de Baussignies ne possédait qu'une mule, et l'homme qui s'avançait montait un grand cheval noir que je n'eus pas de peine à reconnaître. Cet homme, c'était le prince de Horn.
L'exempt fit un geste de surprise.
— Oui, le prince de Horn, reprit amèrement maître Pierre, et j'aurais bien dû m'en douter. Un grand seigneur comme lui était seul capable de chevaucher en pleine nuit, 'par la tempête, pour aller réjouir sa vue du déshonneur d'un vassal.
^— Quoi I il venait à cette heure dans votre maison I
— Non; du moins il ne se dirigeait pas de ce c6té;" en l'apercevant, je m'étais tapi derrière le tronc d'un chêne ; il passa tout près de moi sans me voir, si près que j'aurais pu lui briser le crâne avec le bâton que je tenais à la main, car le chemin était creux, et le cheval rasa le tertre sur lequel j'étais monté; mais il parait qu'il y a un Dieu pour les grands de la terre. J'eus un doute. Je me dis que peut-être ce beau prince s'en allait à quelque rendez-vous donné par une châtelaine du voisinage, car il était en ce temps-lâ fort aimé des belles dames. Je ne frappai point et je le laissai passer. Etais-je assez stupide, et ne trouvez-vous pas que je méritais bien mon sortT
— • Continuez, dit Larfaille au lieu de répondre.
— Alors, reprit Blanche-Barbe, j'eus un instant la pensée de revenir sur mes pas, pour le surprendre chez moi, si c'était chez moi qu'il se rendait par un chemin détourné; puis, je me représentai encore cette misérable créature qui se mourait, et je marchai vers Baussignies.
— C'était bien ce que vous faisiez là, maître.
242 l'as de cosya
•^ Non, c'était lâche. Une heure après, j'entrai dans le village, je réveillai le médecin, et» à force de prières et de menaces, je le décidai à venir avec moi. Il était sur sa mule, moi à pied,. et pourtant il avait de la peine à me suivre. Ma tète était en feu. J'avais la fièvre et il me semblait que j'allais devenir fou. Le bonhomme que j'amenais le crut, je le gagerais, car il m'arriva deux ou trois fois de me coucher dans la neige .qui fondait aii contact de mon front. En£m, après de longues heures de fatigués et d'angoisses, je revis le toit sous lequel j'avais laissé ma femme et mon enfant. J'aidai le médecin à descendre de sa mule, car il était à moitié gelé; je le poussai dans la maison et je me mis en devoir de conduire sa béte sous un hangar pour l'abriter de la neige. Je n'avais pas fait dix pas que je me trouvai de nouveau face à face avec le prince.
— Mais c'est impossible ! vous m'avez dit que, quand vous l'avieg rencontré dans la forêt, il ne marchait pas vers votre habitation; sans doute vous étiez dans un état d'exaltation qui troublait votre vue.
— Non, j'avais retrouvé tout mon sang-froid, et je reconnus parfaitement Philippe-Emmanuel, chef indigne de la maison de Hom. Ahl cette fois, je ne doutai plus de son infamie, et je courus à lui le bâton levé, mais le misérable m'aperçut, piqua des deux et disparut dans le bois. Je n'eus que le temps de voir qu'il se courbait sur sa selle, comme pour cacher un objet qu'il emportait. Si je n'avais été certain d'avoir affaire à un prince du Sainte Empire, je l'aurais pris pour un voleur, et, . en vérilé, je ne me serais pas trompé, car il ,me volait mon honneur, ce beau sire.
Maître Pierre dit cela d'un tel ton que Larfaille ne put
l'as db cœur 243
. s'empêcher de frissonner. Rien qu'à entendre eet homme maudire le gentilhomme qui Favait déshonoré, on devi* nait qu'il était résolu à persécuter impitoyablement jusqu'au dernier rejeton de la race de son ennemi.
— J'étais à pied, je ne pouvais pas songer à le poursuivre, reprit-il. J'entrai dans ma maison, et la première chose que je vis, ce fut le médecin qui tenait l'enfant dans ses bras et le montrait tout souriant à la mère.
« Dame Margot, disait-il avec humeur, il faut que vous ayez perdu l'esprit ; jamais cette petite créature n'a été malade, et ce n'était vraiment pas la peine d'envoyer votre mari me chercher pom' me forcer à faire quatre lieues dans la neige par un temps pareil, m
Margot ne répondait point ; elle s'agitait, tendait les mains à sa fille et roulait des yeux égarés; elle avait le délire. Quant à l'enfant que j'avais quittée mourante, elle semblait se porter à merveille ; les cris et les convulsions avaient cessé; les couleurs et les forces étaient revenues. Sans doute^ la visite de son père l'avait guérie ; voilà ce que c'est que d'avoir du sang noble dans les veines.
— Mais rien ne prouve que le prince fût son père, dit l'exeinpt, qui trouvait cette histoire plus étrange que concluante.
— Quoi I vous doutez encore, s'écria Blanche-Barbe ; vous ne comprenez pas que ce Horn scélérat ji'aurait pas quitté son château au milieu d'une nuit d'hiver s'il n'eût été poussé par l'envie de voir la créature maudite qui venait de naître ; vous ne comprenez pas que déjà il aimait sa bâtarde, mieux peut-être que ses enfants légitimes. Votre roi Louis XIV préférait bien les fils de ses amours à ceux de sa royauté. Moi, je ne m'y trompai point et
244 l'as de cœur
je pressentis l'avenir: cette fille, qui portait mon nom, attirée et élevée au château sous le premier prétexte venu, plus tard mariée et dotée par le prince adultère. Et je jurai que cela ne serait pas.
— Que fîtes-vous donc pour rempôcher î
— Ma première pensée fut de tuer la mère et Tenfant ; puis je me dis que la mort ne serait pas un châtiment proportionné au crime et que mieux valait les laisser vivre pour les faire souffrir tout à mon aise.
— Mais c'était là un abominable projet I
—• Non, c'était justice, et, si j'avais pu conserver encore des doutes, ce qui se passa ensuite les aurait dissipés. Jusqu'aux relevailles de Margot, le prince ne manqua pas un seul jour de venir nous voir et, à la façon dont il embrassait la petite dans son berceau, on ne pouvait pas se méprendre sur la véritable cause de sa tendresse. Mon parti était pris ; dès que Margot fut en état de se lever, je la forçai à monter à cheval avec sa fille et à me suivre à Paris. J'avais dans ma valise tout ce que je possédais, une somme assez ronde qui me venait d'un récent héritage. J'achetai la maison et le cabaret de l'Êpée-de-Bois, yy fis pendant seize ans d'excellentes affaires, et je me donnai de la vengeance à cœur joie.
— Mais en supposant que votre fenmie fût coupable, la pauvre créature qu'elle avait mise au monde était innocente.
— Je la haïssais et je la hais encore plus que sa mère, cette misérable fille de grand seigneur entrée avec l'infamie dans ma maison. Il me semblait que sa beauté fière, ses grâces princières, ses élégances natives m'ipsultaient, et ma seule consolation était de la maltraiter et surtout de l'humilier. Son noble père se plaisait à l'ap-
peler Violette du nom de sa fleur favorite, et Margot, sa complice, ne manqua point de retenir cette gentillesse . J'imposai le nom de Jeanneton, au grand désespoir de toutes les deux.
— Vous aviez permis, il me semble, que cet enfant vendît des bouquets, et ce métier paraissait lui plaire.
— Oui, mais, en le lui permettant, j'avais un but. J'espérais qu'elle se ferait enlever par quelque beau muguet de cour. Quand j'ai vu que cela n'arrivait point, je l'ai renvoyée à son tonneau de ravaudeuse. C'est alors seulement que j'ai eu le bonheur d'apprendre qu'on l'avait enfin traitée suivant ses mérites. Elle est présentement avec les filles perdues; j'entends qu'elle y reste.
Comprenez-vous maintenant pourquoi j'ai demandé comme une faveur la permission de vous accompagner en Bretagne?
— « Oui, je comprends pourquoi vous êtes venu, dit Lar faille avec indignation ; je comprends que, depuis seize ans vous êtes le bourreau d'une pauvre fille innocente et que vous voulez la poursuivre jusqu'au bout du monde pour la torturer encore.
— J'avoue, dit ironiquement Blanche-Barbe, que je ne m'attendais pas à entendre un exempt du roi prendre la défense d'une pensionnaire de l'hôpital général.
— Trêve de railleries, maître, et n'oubliez point que vous êtes à ma merci. Je n'aurais qu'un mot à dire pour qu'un de mes hommes vous liât les pieds et les poings; il dépend de moi de vous faire jeter en prison à notre arrivée à Brest, et, s'il me plaisait de vous expédier à Paris avec une recommandation pour M. le lieutenant de police, vous pourriez bien un jour ou l'autre finir en place de Grève, comme le malheureuç comte de Horn,
qui était beaucoup moins mêlé que vous à la conspiration de La Jonquière.
— Vous ne ferez pas cela, balbutia le publicain de l'Épée de-Bois, D'abord j'ai votre parole.
-— Ma parole est conditionnelle.
— > Et puis, vous avez besoin de moi.
— Moins que vous ne le pensez. Nous allons arriver à Carhaix, et tout annonce que nous y surprendrons le chevalier de Grandpré avant qu'il ait eu le temps de délivrer cette jeune fille. Ma tâche sera remplie quand je l'aurai fait arrêter, mais l'accomplissement de cette tâche ne regarde que moi seul, et, je vous l'ai déjà dit, je n'entends point que vous vous en mêliez.
-* 11 me semblait que cette interdiction devait être levée si je vous prouvais que j'avais conmie vous un intérêt personnel à poursuivre ces gens-là. Après Thistoire que je viens de vous raconter, douteriez-vous encore de ma bonne foi ?
— Je ne doute pas de votre désir ardent de vous venger, mais je crois aussi que, si je n'y mettais ordre, vous pousseriez cette vengeance beaucoup trop loin; Retenez bien ceci, maître. Je ne souffrirai pas qu'on touche à un cheveu de la tête de cette malheureuse enfant que vos persécutions ont conduite là où elle est, et, ^i vous vous permettiez la moindre violence contre sa personne, c'est moi qui me chargerais de faire de vous bonne et prompte justice.
— Vous n'aurez pas cette peine, monsieur l'exempt, dit Blanche-Barbe en haussant les épaules. 'Je n'ai point changé de système, et je me garderai d'attenter à la précieuse vie de Jeaaneton, car je sais fort bien qu'elle souffrira sur les bords du MississijH des maux mille lois pires que la mort.
l'as de cœur 247
Larfaiile fit un geste de dégoût. Cette férocité froide le révoltait.
— Cela suffît, dit-il avec mépris. Je sais maintenant tout ce que je voulais savoir, et il est inutile que vous m'adressiez la parole davantage. Je ne puis dire que, jusqu'à ce moment, vous m'ayez trahi, puisque vos indications se sont trouvées exactes. Je tiendrai donc ma promesse, et, dans quelques jours, je vous ferai embarquer pour TAngleterr^ sous mes yeux. Mais je vous répète que votre œuvre est terminée et que dorénavant je n'ai que faire de vos services. Veuillez vous considérer, non plus comme mon auxiliaire, mais comme mon prisonnier, jusqu'au jour, très-prochain, je l'espère, où je pourrai me séparer de vous,
— Vos discours sont des ordres et je me tais, dit maître Pierre d'un air railleur. Il me sera peut-être permis cependant de vous rappeler que, si près que nous soyons de nos gens, nous ne les tenons pas encore. Au cas où nous arriverions trop tard, c'est-à-dire après que le chevalier aurait enlevé sa belle, il ne serait point, je le suppose, indiffèrent à Votre Seigneurie de savoir quelle route ils ont pu prendre.
— Non, sans doute. Qu'en concluez-vous?
— Que mes avis pourraient alors vous être utiles.
— En quoi ? vous ne connaissez pas ce pays, que je
sache ?
— Non^ mais je possède une indication précieuse; car, du temps qu'il fréquentait encore V Épée^de-^Bois, le colonel m'a désigné plus d'une fois l'endroit où il comptait s'embarquer, si jamais il était contraint de sortir de
France.
— Et cet endroit est en Bretagne? demanda vivement
Larfaiile.
248' l'as de cœur
— Vous Favez dit, c'est en Bretagne, et je crois même que nous ne sommes pas très-loin du port de refuge où La Jonquière est assuré de trouver une barque espagnole qui croise à son intention dans ces parages. Or, comme La Jonquière a quitté Paris pour éviter d'être dénoncé par son lieutenant Laurent de Mille, il y a apparence qu'il est venu par ici et que son autre lieutenant, M. du Terne de Grandpré, cherchera à le rejoindre, dès qu'il sera en possession de la donzelie.
— Le nom de ce port?
— Monsieur, c'est mon secret, dit tranquillement maître Pierre, et je le garde.
— Ahl ahl vous vous révoltez, à ce qu'il me parait.
— Point du tout. Seulement, je veux conserver une garantie. Vous ne semblez point animé d'intentions bienveillantes à mon égard. Je prends mes précautions contre l'envie qui vous pourrait venir d'abuser de notre situation réciproque.
Larfaille se mordit les lèvres et ne dit rien.* Il sentait qu'il avait affaire à un coquin rusé et que, pour le moment, il valait mieux filer doux, sauf à le punir plus tard de toutes ses dissimulations.
Au surplus, la petite troupe avait marché rondement pendant que Blanche-Barbe racontait ses infortunes conjugales, et on arrivait au pied des hauteurs qui dominent la rive gauche de la petite rivière de l'Hière. Carhaix occupe le sommet de cette pente, et, quoique la nuit fût assez sombre, bientôt la haute tour carrée de la collégiale de Saint-Trémeur se détacha sm* l'horizon.
Larfaille la reconnut sans l'avoir jamais vue, car il s'était fait donner, à Gouarec et & Rostrenen, des indications
l'as de cœur 249
très-détailiées sur la petite ville de Carhaix^ et il était doué d'une excellente mémoire. Comme il possédait aussi cet instinct particulier qu'on pourrait appeler l'instinct topo* graphique et qui permet de s'orienter tout de suite dans un pays où on vient pour la première fois, l'exempt sut se diriger sans trop de peine à travers les rues étroites de ce vieux bourg breton.
L'antique Ker-Ahès, dont les Français ont fait Oarbaix, faute de pouvoir prononcer son nom celtique, fut jadis un des centres de résistance des peuples de l'Armorique contre César et devint, après l'expulsion des Romains, la capitale du comté de Poher, démembré du royaume de Cornouailles. Jean de Montfort et Charles de Blois, puis Du Guesclin en personne, la prirent et la reprirent au quatorzième siècle ; les royaux et les liguem^s la saccagèrent au seizième. Au commencement du dix-huitième, ce passé batailleur avait pris fin, et, lorsque Larfaille y fit son entrée, dans la nuit du 13 au 14 avril 1720, les habitants de la vénérable bourgade dormaient du plus paisible sommeil.
L'exempt savait que l'auberge où le convoi avait dû s'arrêter était située au delà de THière, à l'entrée du faubourg de Ploguer. Il traversa donc la cité et le pont, sans que le bruit des pas de ses chevaux; réveillât les citadins; après quoi il prit ses dispositions pour entamer l'opération décisive.
Il commença par remettre maître Pierre aux mains d'un des soldats, qu'il chargea de le garder à vue et de lui casser la tête, s'il faisait mine de bouger. Puis, il distribua le reste de sa troupe en deux pelotons qui durent occuper, chacun de leur côté, les issues d'une petite esplanade qui s'étendait devant l'hôtellerie, vieille masure en ruines.
"fr
250 l'as de cœur
dont on apercevait, sur la gauche, les toits effondrés et le pignon branlant.
Quand ses ordres furent exécutés, Larfaille s'avança seul, au pas, et avec des précautions infinies, vers ce logis délabré.
La nuit était calme et le silence profond. Cette tranquillité lui parut de bon augure, surtout quand il aperçut i\ quelques pas de l'auberge une charrette dételée près de laquelle brûlait un teu de bivouac. Cet aspect était conforme aux indications qu'on lui avait données à Gouarec, et tout annonçait que les prisonnières étaient là, gardées par des sentinelles, et le convoi encore au complet.
Larfaille s'arrêta un instant pour donner à ses hommes le temps d'occuper leurs postes, et, quand il vit de loin les deux groupes cernant la place, il mit pied à terre, laissa la bride sur le cou de son cheval et s'approcha doucement de la charrette.
Il ne voulait pas réveiller tout le monde à la fois, mais il seproposait de s'aboucher sans bruit avec un des archers, de lui faire connaître sa qualité d'exempt commissionné par le ministre et de le sommer de le conduire sur-lechamp auprès de son chef, l'illustre La Rissole.
A son grand étonnement, il trouva, au lieu de sentinelles, deux corps étendhs par terre, près du feu, deux corps qu'il prit un instant pour deux cadavres. En se penchant sur eux, il reconnut, aux ronflements sonores qui sortaient de ces ïnasses inertes, qu'il avait affaire à des dormeurs, et probablement même à des ivrognes. Il en poussa un du pied et n'en obtint d'abord que des grognements inarticulés. Tout dormait aussi dans la charrette. . — Voilà des prisonnières bien gardées, dit Larfaille entre ses dents.
l'as de cœur 261
Et, saisissant Thomme par le bras, il le secoua si énergi(tuement qu'il réussit à 1^ tirer de sa torpeur, et même à le remettre sur pied.
— Qu'est-ce qu'il y a? grommela le drôîe en se frottant les yeux. Est-ce qu'on va mettre en perce un autre quartaut d'Armagnac ?
— Service du roi, lui souffla Larfaille. Où est ton sergent?
— Il dort là-bas dans l'auberge.
— Et le cavalier qui voyage avec une jeune femme et qui s'est joint à votre convoi?
— Ils dorment aussi, parbleu!
. Larfaille respira. Il arrivait à temps.
— Mène-moi près de la jeune femme, dit Larfaille.
— Diable ! murmura le soldat, c'est que...
— C'est que quoi?
— Mais, je ne sais pas trop où la prendre. Vous comprenez, moi, je n'ai pas soupe avec elle, quoique j'aie eu ma part de bombance. Oh ! le jeune marchand a fait les choses grandement, et j'ai bien bu ma demi-douzaine de bouteiUes.
— On le volt de reste ; tu es ivre à dormir debout et tu mériterais que je te fisse casser aux gages.
— Ivre, moi î Jamais, mon officier. îl me faut la douzaine pour être ivre.
— Çà, finissons-en ; je n'ai pas de temps à perdre, attendu que je viens ici exécuter un ordre de monseigneur le lieutenant général de police. Tu dois savoir où est la chambre de la personne que je cherche. Indique-la-moi sur-le-champ, ou il t'en cuira.
— Sa chambre ? Attendez donc! j'ai comme une idée d'avoir entendu l'hôtesse dire qu'on allait coucher la
demoiselle au premier étage. Quant à son frère, il pourrait bien être resté avec son valet dans la salle basse , mais, au vrai, je n'en sais trop rien. Je vais vous conduire au sergent ; pour celui-là, je ne suis pas embarrassé de le trouver.
— Où est-il?
— Soûs la table, pour sûr.
A cette annonce, Larfaille lâcha un juron épouvantable.
— Ah I le misérable coquin, dit-il entre ses dents ; si le chevalier n'a pas déjà pris la fuite avec la prisonnière, ce sera un miracle, car je gagerais que pas un de ces ivrognes d'archers n'est en état de se tenir sur ses jambes.
Viens, ajouta-t-il en prenant le soldat au collet, viens et narche droit ou tu seras pendu.
Subjugué par ce ton de commandement, intimidé aussi par la crainte des autorités que venait de citer Larfaille, le drôle ne fit point de résistance. 11 se dirigea en titubant vers l'auberge, poussa une porte vermoulue et dit :
— C'est ici.
L'exempt, qui arrivait sur ses talons, vit à la lueur douteuse du feu mourant dans Tàtre une vaste salle ouverte à tous les vents, au centre de laquelle il aperçut vaguement une longue table. Il courut au foyer, souffla sur un tison et alluma une mince résine accrochée aux parois de la cheminée.
Le soldat n'avait pas menti. Sous un banc et au milieu d'un nombre respectable de bouteilles vides, gisait La Rissole, profondément endormi. De tous côtés, s'étalaient les restes d'une orgie : victuailles à moitié dévorées, plats brisés, verres renversés, barils défoncés.
Évidemment, la troupe entière avait soupe là et s'en était allée cuver son vin quelque part, laissant son illus-
l'as de cœur 253
tre chef maître du champ de* bataille. Larfaille bourra celui-ci de coups de pied, tant et si bien qu'il ouvrît tes yeux et se mit sur son séant en grommelant :
— Morbleu ! l'ami, vous êtes bien pressé de réveiller les gens. 11 ne fait pas encore jour, que je sache, et nous avons le temps d'arriver à l'étape.
— Au nom du roi! cria Larfaille d'une voix tonnante, levez-vous et répondez-moi.
Cette formule produisit sur le sergent un effet magique. 1
Il passa ses mains sur sa face avinée, se secoua deux ou i
trois fois, comme un chien qui sort de l'eau, et, se soulevant péniblement, réussit à reprendre la position verticale.
— Qu'est-ce qu'il me veut, le roi ? demanda-t-il en regardant l'exempt avec des yeux effarés.
— Il m'envoie pour que vous me rendiez compte de vos prisonnières.
— . Mes prisonnières ? elles sont au complet, mes prisonnières.
— C'est ce que nous vérifierons tout à l'heure. Où sont les voyageurs dont vous avez commis l'imprudence de vous accointer en route ?
— Qui ça ? le marchand et sa sœur? Des poules mouillées. La petite ne s'est |pas seulement mise à table et le frère nous a faussé compagnie après les premières rasades. Mais, s'il ne sait pas boire, il sait payer rubis sur l'ongle et largement, c'est une justice à lui rendre. M'est avis qu'ils dorment depuis longtemps du sommeil des innocents.
Et, après avoir cherché autour de lui, l'ivrogne s'écria :
— Tiens! leur valet est parti aussi. Il vide pourtant proprement les pots, celui-là, et je ne conçois point que...
-— Trêve de sottises I dît impérieusement Larfaille ; montrez-moi la chambre où ils se sont retires.
— Oh ! nous n'aurons pas besoin d'aller bieif loin; les deux salles se communiquent et nos deux jfaiDards doivent être à ronfler derrière ce mur.
Ce disant, La Rissole montrait une ouvertiire, veuve de toute espèce de porte. L'exempt s'y précipita, sa résine à la main.
-*- Vous mentez, il n'y a là personne, s'écrîa-WL
^ C'est, ma foi! vrai. Où diable sont^ils passés 1 Bah f ils seront allés respirer Tair frais de Tesplanade. Au sui*plus, si vous tenez à leui" parler tout de suite, il y a la fillette qui dort là-haut, dans la chambre que lui a cédée l'hôtesse. Elle pourrait peut-être vous dire ce que vous voulez savoir.
Larfaille ne Fécoutait plus. Il grimpait déjà l'escalier, en forme d'échelle, qui aboutissait au premier étage. En trois enjambées, il arriva dans une espèce de soupente où il ne vit qu'un lit qui n'avait pas été défait. La fenêtre était ouverte et une corde à nœuds pendait au dehors.
L'exempt pâlit et ne douta plus de son malheur. Sa fille avait dû fuir par ce chemin, qui sans doute avait servi aussi au chevalier et à son valet. Il ne s'arrêta point à réfléchir, et, tombant comme la foudre dans la salle basse :
— Misérable ! cria-t-il à La Rissole en lui mettant le poing sous le nez, tu les as laissés s'échapper.
— ' Qui est-ce qui s'est échappé? mes pensionnaires? Ja- J mais! J'en réponds.
— Â la charrette, double brute I viens avec moi à la charrette.
En se précipitant vers la sortie, Larfaille heurta un gai*s
l'as de cœur . 255
de l'auberge que ce tapage avait réyeîUé et qui arrivait avec une lanterne allumée. Il la lui arracha, courut an bivouac où il retrouva Tautre sentinelle et les prisonnières toujours endormies. Là, sautant sur Tessieu d'une roue, il promena la lumière du falot sur les malheureuses étendues pêle-mêle au fond du chariot. Violette n'était point parmi e^es.
La clarté fit ouvrir les yeux à une des filles, aussi ivre que les archers.
— La fauvette est dénichée, mon petit, dit cette créature en riant d'un rire idiot ; son bon ami est venu la chercher^ et, à cette heure, ils sont loin , s'ils courent toujours.
Larfaîlle poussa un cri de colère et reprit pied sur Tes* planade. 11 s'y retrouva face à face avec La Rissole et lui sauta à la gorge en hurlant :
— Elle est partie, coquin I ils l'ont enlevée. Ah ! ton compte est bon, et tu iras aux galères.
Puis se ravisant :
— Où est l'écurie ? Conduis-moi à l'écurie.
Le sergent obéit machinalement et Larfaille put voir que ses pressentiments ne l'avaient pas trompé. L'éeurie était vide.
— Cornes du diable ! ils ont enunené aussi mon cheval ! s'écria La Rissole que ce malheur dégrisa subitement.
Et, se ruant sous un hangar contigu à l'écurie, il chargea à grands coups du fourreau de son épée ses soldats vautrés sur la paille. En un clin d'œil, toute la troupe de ces ivrognes fut debout, et alors commença un tumulte inexprimable que domina bien vite le bruit aigu d'un coup de sifflet lancé par Larfaille. A ce signal, les cavaliers rangés autour de la place accoururent à la fois, y
256 l'as db cœur
compris Blanche-Barbe et celui qui le tenait sous son pistolet.
— Descendez, cria l'exempt à maître Pierre qui ne se le fît pas dire deux fois.
Larfaille le saisit par le bras, le traîna à trois pas des groupes et lui dit d'une voix vibrante :
— Nous sommes arrivés trop lard. Ils ont délivré la fille de votre femme et ils fuient avec ellcî. Voulez-vous maintenant me révéler le secret du colonel ?
Blanche-Barbe poussa un rugissement de rage.
— Si je le veux I vociféra-t-il, mais je vous livrerais vingt fois La Jonquière et toute sa bande, plutôt que de renoncer à me venger de cette bâtarde maudite. Par malheur, je ne sais que deux noms que le colonel a prononcés souvent devant moi : le nom du port où il doit s'embarquer : « Morgat; » et le nom d'un moulin où il doit trouver asile en attendant le navire qui croise au large : « Ploéven. »
— C'est bien, dit froidement Larfaille, nous allons nous lancer sur leurs traces, vous marcherez à mon côté et, si je m'aperçois que vous m'avez trompé, je vous tuerai.
Puis, se tournant vers La Rissole qui faisait la mine la plus piteuse du monde :
— Toi, drôle, tu n'as qu'un moyen d'éviter la corde que tu as méritée, c'est de me trouver sar-le-champ un guide qui connaisse bien le pays.
Le malheureux sergent se grattait l'oreille, mais le gars à la lanterne qui avait entendu s'approcha, le bonnet à la main, et dit vivement :
— Ma foi de Dieu, monsieur, s'il ne s'agit que de vous mener à Ploéven et à Morgat pour gagner un écu de six livres, je suis votre homme. J'ai servi sur les vaisseaux du roi, c'est pourquoi je parle assez bien français ; je con-
LAS SE CCEVR
Dais le pays de Comouailles comme mon Pâte de vos soldats veut me prendre en croupe, j< mets que nous aurons tût fait de rattraper c sauvent. ^ Mon cheval ! amenez-moi mon cheval, cr Cinq minutes après, huit cavaliers sortaien trot du bourg de Carbaix.
258 l'a8 de c(ECR
L'àube naissait à peine et le ciel s'éclairait lentement, nn ciel de Bretagne gris et voilé. Les nuages chassés par le vent d'ouest couraient vers la France et de longues traînées de vapeurs blanchâtres se déroulaient en rasant le sol.
Le site était sauvage et désert. Des deux côtés d'une route étroite et tortueuse s'élevaient des collines incultes couvertes de bruyères roses et de genêts aux fleurs d'or. D'une vallée profonde et lointaine montaient des fumées humides. Les feuilles à peine écloses frissonnaient au souffle pluvieux qui venait de l'océan.
Ce paysage mélancolique aurait fait un merveilleux décor pour représenter sur un théâtre le royaume de la fée des brouillards.
Les pas précipités de quatre chevaux lancés au grand trot, les chevaux des fugitifs , n'y éveillaient aucun écho en martelant la terre molle de la lande.
Violette et ses amis glissaient comme des ombres à ira-
l'as pe cœur 259
v^s ces bruines protectrices ; car Violette était sauvée, et trois heures avant que Larfaille entrât dans Carhaix, à la tète de sa troupe, elle en était sortie montée sur la jument du trop peu vigilant La Rissole^
Les choses s'étaient passées au gré des vceux de ses défenseurs. Le quartaut de vin de Cahors et surtout le baril d* Armagnac avaient fait merveille. Des agents de d'Argenson, pas un n'était resté debout.
On a facilement raison des ivrognes, et Tenlèvement de la prisonnière n'avait pas rencontré d'obstacles. Ses compagnes de captivité, largement abreuvées aussi, s'étaient à peine aperçues de sa fuite, et celles qui en avaient eu quelque soupçon s'étaient bien gardées de souffler mot, car une sorte de fraternité naît toujours de la communauté du malheur.
L'ingénieuse idée de s'approprier le cheval du sergent La Rissole appartenait en propre à Liévin. Il avait profité du sommeil aviné des archers pour délier doucement la bête, attachée au râtelier à côté de l'alezan de du Terne, et il avait poussé la prévoyance jusqu'à dérober dans l'écurje ime vieille selle de femme oubliée là sans doute par quelque châtelaine du voisinage. C'était un grand point que d'éviter la nécessité de porter Violette en croupe, car il fallait toujours prévoir le cas où on serait poursuivi.
Le départ clandestin s'était donc effectué dans les conditions les plus favorables et on avait dépassé sans encombre les dernières maisons du faubourg de Carhaix. Là, commençaient les difficultés. Il s'agissait de ne pas se tromper de chemin dans un pays inconnu, où les voies de communication' étaient à peine tracées, et de se diriger en pleine nuit.
Pour tout dire, le chevalier et Liévîn, chacun de leur côté, avaient eu le soin, pendant les trois dernières étapes, de faire causer adroitement les gens des auberges, et, en distribuant à propos quelques pièces de quinze sous, ils avaient pu obtenir des indications à peu près suffisantes sur l'itinéraire à suivre pour gagner rapidement la mer.
Du Terne avait même eu une inspiration heureuse. Il ne suffisait pas, pour assurer le salut de la petite troupe, qu'elle atteignit un point quelconque de la côte. Il fallait encore que, là où elle arriverait, elle eût chance de trouver un moyen de s'embarquer.
A force de se creuser la tête pour résoudre ce problème malaisé, du Terne s'était rappelé les adieux de La Jonquière, le soir où il Tavait vu pour la dernière fois sur le quai des Âugustins.
En lui annonçant qu'il allait quitter Paris, le colonel lui avait parlé de Fanse de Morgat et du cap de la Chèvre. Là, avait-il affirmé, croisait une caravelle espagnole toujours prête à le transporter dans un port de Biscaye.
Sans doute La Jonquière, parti cinq ou six jours avant son lieutenant, voguait déjà sur le golfe de Gascogne, et il n'était plus temps de songer à le rejoindre ; mais on pouvait bien supposer que le rivage où ses amis d'Espagne Tattendaient offrait des facilités d'embarquement qui ne se rencontraient point ailleurs. Peut-être même ne devait-on pas désespérer d'y rencontrer des amis secrets du colonel, lesquels, jugeant les voyageurs sur leur mine, viendraient leur proposer le passage à l'étranger.
Du Terne se renseigna donc tout particulièrement sur cette bienheureuse anse et sur ce cap privilégié. Il apprit qu'il les fallait aller chercher au bout de la presqu'île
l'as de cœuk ^ 261
de Camaret, langue de terre assez étroite, qui sépare la baie de Douarnenez de la rade de Brest. Il sut a,ussi que le plus court chemin, pour s'y rendre de Carhaix, passait par Pleyben et traversait la rivière de l'Aune, un peu. au-dessous de Ghâteaulin, pour aboutir finalement à Crozon, gros bourg qui domine le petit havre de Morgat.
Il grava tous ces noms dans sa mémoire, s'enquit minutieusement des obstacles qu'on devait rencontrer et de la nature du terrain qu'il s'agissait de parcourir. Il acquit ainsi la certitude que le pays n'était pas très-accidenté jusqu'à la rivière de Ghâteaulin qu'on devait passer à gué. Autre avantage très-appréciable, on ne trouvait, sur ce parcours, ni villes, ni villages de quelque importance.
Cependai^t, même dans ces conditions exceptionnelles, l'entreprise était encore des plus hasardeuses, car la connaissance des noms ne donne pas celle des lieux , et les fugitifs étaient grandement exposés à s'égarer. Dieu permit qu'en dépit de l'obscurité ils suivissent le droit chemin.
Pendant les premières heures, ils coururent aux grandes allures, afin de mettre tout d'abord de l'espace entre eux et leurs ennemis. Ils firent si bien qu'au point du jour ils avaient dépassé Pleyben et n'étaient plus très-éloignés de la vallée au fond de laquelle coulait l'Aune.
Jusqu'alors la petite troupe était restée silencieuse. Après les premières effusions qui suivirent la délivrance, et qu'abrégea forcément la nécessité de fuir au plus vite, on avait trotté sans échanger d'autres paroles que de courtes observations sur le diemin parcouru ou sur la meilleure direction à prendre quand on arrivait à un carrefour.
262 l'as de cCEuà
Le chevalier qui était la tète de rexpédition maffcàai^ naturellement le premier. Les deux jeunes filles suiYaient côte à côte, et liévin formait, à lui tout seul, Tarrièregarde.
Vers cinq heures, aux premières lueurs de Vl^^^i^i^i^ du Terne pensa qu'il convenait de ralentir un peu cette course à fond de train. Les chevaux, y compris o^ui de La Rissole, avaient fourni un excellent service, mais ils n'étaient pas au bout de leurs peines, et la prudence commandait de les ménager pour le reste de Tétape. Juste* ment la route commuait à grimper au ilaiic d'uœ longue côte qui semblait placée là tout exprès pour donner à ces braves bètes le tenàps de souffler. Le dievaliermit donc la sienne au pas, et cela avec d'autant plus de plaisir qu'il lui tardait de se rapprocher de Violette, .
La pauvre enfant avait héroïquement supporté la fatigue de cette terrible chevauchée, mais elle semblait à bout de forces. Ses cheveux dénoués fouettaient ses joues bleuies par le froid pénétrant du matin, et son Ofxp^ svelte s'affaissait sur sa selle. Gudule, au contraire, m paraissait pas avoir souffert et ne faiblissait point. On aurait dit que son énergie grandissait avec les épreuves e(t qu'elle était née pour cette vie d'aventures. Au momie^t où du Terne, retenant son cheval, vint se plM^or k côté des deux jeunes filles , l'orpheline ôtait sa mainte pour en couvrir les épaules fnssonnantes de Violette.
— Entendez-vous? demanda touft à coup liévin ^i venait de rejoindre le groupe.
— Quoi donc? s'écria le chevalier en se retoumant vive^ ment«
— On jurerait qu'on galope là-bas derrière nous. .
— ËGOUtODS.
Et la petite troupe s'arriî^ta.
«— J'en suis sûr maintenant, reprit le Flamand; ce sont des cavaliers qui arrlyent à toute bride.
— I«Ious sommes poursuivis, murmura du Terne.
— Par qui? Notre ami La Rissole est maintenant à pied comme ses soldats, et il cuve encore son vin dans la salie basse.
, — N'importe, avançons.
On reprit le trot et en quelques minutes on atteignit u» sommet d'où on embrassait un horizon assez étendu. Là, on fit halte, et Uévin descendit pour se jeter k plat ventre et tsoller son oreille contre terre. Tout le monde se taisait, «^ le silence n'était troublé que par les chevaux qui ren&r olaient en s'ébrouant.
*- Ils sont au moins six, et peut-être dix ; ils galopent en ordre comme un escadron de gendarmes, et, du train dont ils vont, ils seront ici dans un quart d'heiu'e, dit liévin en se relevant vivement.
— Mais ce n'est pas h nous qu'ils en veulent, s'écria du Terne; il est impossible que les archers soient déjà sur' nus talons, quand le diable leur aurait envoyé des chevaux. C'est quelque gentilhomme qui chasse à courre avec ses amis.
«— On ne chasse pas sur les grands chemins, ni avant que le soleil soit leifè,
— Je les vois, dit Gudule en montrant un point dans la plaine.
Une rafale venait de balayer les nuages, et, sur la route, à un millier de toises en arrière, apparaissait distinctement un groupe de cavaliers menant un galop enragé.
Lié vin s'était déjà remis en selle.
264 l'as de cœur
— En avant î cria du Terne, nous pouvons encore leur échapper.
Pendant qu'il donnait à sa petite troupe Tordre de fuir, Gudulc saisissait la bride du cheval de Violette et Yentraînait en même temps qu'elle lançait le sien. Le cheva* lier et Liévin vinrent se placer, l'un à droite, l'autre à gauche des deux jeunes filles, et on partit ventre à terre. Mais, avant d'avoir franchi la crête de la colline, les fugitifs purent entendre des cris s'élever de la plains.
Ce hurrah était de mauvais augure, car il leur aj^renait que l'ennemi les avait découverts. ^
Il est vrai qu'ils furent bientôt hors de sa vue, grâce aux mouvements du terrain, mais ils étaient signalés, et c'en était assez pour que la chasse ne s'arrêtât plus, car il n'y avait pas de doute possible sur les intentions de ces cavaliers courant à toute bride sur leurs traces. Qu'ils appartinssent à la maréchaussée, avertie et lancée par La Rissole, ou qu'ils fussent tout simplement les exempts de l'escorte montés sur des chevaux d'emprunt, il était évident qu'ils poursuivaient la prisonnière évadée.
Du Terne ne se le dissimulait point, mais il lui était im* possible de comprendre comment ces gens-là avaient pu deviner la route qu'il avait prise et surtout comment ils avaient fait pour le rattraper si vite. Il était bien loin de songer à Larfaille et encore moins à Blanche-Barbe, lancés à fond de train sur le chemin de Morgat par l'odieux tavernier.
Au surplus, en ce moment, il ne pensait qu'à sauver Violette en gagnant ses persécuteurs de vitesse , et il espérait encore y réussir. Les chevaux étaient excellents et on ne les avait pas trop surmenés, quoiqu'on eût
l'as de cœur 265
marché rondement. Un vigoureux effort pouvait leur donner une avance telle, que les chasseurs perdraient la piste.
Par malhem*, on était à la merci d'un accident, et, à cette aUure, il y avait des chances pour qu'une des quatre bêtes bronchât et s'abattit.
La petite troupe descendit la côte bride abattue, fila comme le vent à travers une lande plate qui commençait au bas de la colline et remonta, sans ralentir le train, la pente opposée. Au sommet, du Terne, en se retournant sur sa selle, eut la satisfaction de constater que Fennemi ne se montrait pas encore au point où on avait fait halte quelques instants auparavant. Evidemment, on gagnait du terrain.
La course continua plus furieuse. On galopait en pe* loton serré, les hommes penchés sur Fencolure, les femmes cramponnées au pommeau de leur selle, les chevaux couverts d'écume et lançant des fumées par les naseaux. On ne se parlait pas, on ne se regardait même pas. Chacun comprenait qu'une seconde perdue, un faux mouvement, pouvaient causer un désastre.
La route coupait à angle droit une suite de coteaux médiocrement élevés, de sorte qu'on ne faisait guère que monter et descendre. Cependant, la pente générale du sol allait en s'inclinant vers une dernière dépression plus profonde, et tout annonçait l'approche de la rivière qu'on allait avoir à traverser à gué.
Ce passage devait retarder momentanément la fuite des proscrits; mais, une fois qu'on l'aurait franchi, du Terne espérait se dérober plus facilement, car, au delà de l'Âune, le pays paraissait boisé.
On courut ainsi dix minutes et, en arrivant au faite
d'une colline rocheuse, on vit, à cinq c^its pas en aTaat^ k cours d'eau qui barrait le chemin. Excité par cette découverte, le chevalier accéléra encore l'allure et on desc^adit la côte avec une rapidité effrayaote, mais sans accident .
Malheureusement Liévin, qui galopait àc6té de Violette, remarqua bientôt que le cheval qui la portait soufflait d'une façon inquiétante. Il le frappa d'un coup de baussine, et ee diàtiment, au lieu de donner du cœur à la pauvre bète, fit qu'elle regimba d'abord, puis se oait h piétiner sur place et finalement s'arrêta court. Du Terne comprit qu'elle était fourbue et que rien maintenant ne la ferait avancer.
La mésaventure était des plus fâcheuses et on put croire un instant qu'elle serait irréparable. Mais Gudule, avec une présence d'esprit incroyable, sauta à terre, re^ Violette dans ses bras, l'aida à se hisser sur la croupe de sa jument grise, se remit elle-même en selle, et piqua de nouveau, enotportant sa rivale qu'elle venait de sauver une seconde fois.
Tout cela s'était fait avant que le chevalier eût le temps d'intervenir et il eût été difficile de se mieux tirer d'un mauvais pas. Et pourtant, si rapidement que se fût accomplie l'opération, elle avait fait perdre des minutes ^eieuses, car k bruit du galop de la cavalerie ennemie arriva de nouveau aux oreilles des fugitifs. On ne la voyait pas encore, mais on l'entendait grimper à fond de train le revers de la colline. 11 fallait ù tout prix passer la rivière avant d'être aperçus.
Du Terne calculait que la rencontre par ces gens-là du cheval de La Rissole abandonné sur la route les arrêtejcait im instant et ralentirait quelque peu la poursuite. Il
espérait donc pouToir traverser l'Aune assez vite paur se perdre dans les bois qu'on apercevait sur la rive gauche ;> i&ais cet espoir s^évanouit bientôt, car, en approchant du gué, il reconnut que ce prétendu bois n'était qu'un ri*deau de saules et de frênes, au delà duquel s'étendait à perle de vue, une immense bruyère rase et unie comme une table.
f*- Dans un quart dlieure, ils vont nous atteindre, murmura-t-il, en arrêtant son cheval au bord de l'eau.
Ce n'était que trop probable en effet , car le bruit des pas de l'escadron devenait de plus en plus distinct.
— Que faire? demanda Liévin.
— Mourir, r^ondit simplement le chevalier, mourir peur elles. Nous allons passer la rivière, elles fuiront, et neus , nous attendrons ces coquins sur l'autre rive et nous les chargerons l'épée et le pistolet à la main. Nous succomberons sous le nombre, je le sais, mais nous aitrons du moins la satisfaction d'en tuer quelques-uns, et nous retiendrons assez les autres pour qu'elles aient le temps de leur échapper.
— Moi, vous survivre! s'écria Violette, vous savez bien que je ne le veux pas.
— Et à quoi nous servirait de fuir dans ce pays in* connu? reprit Gudule. Mieux vaut mourir avec vous.
— Non, non, dit vivement du Terne, et si vous m'aimez^ vous écouterez ma dernière prière. Fuyez, vous dis -je ! Il est impossible qu'il ne se trouve pas une chaumière pour vous recevoir, des paysans pour vous cacher. Vous direz que vous cherchez à vous sauver des persécutions de Dt^ois. Son nom est maudit dans cette province comme dans loute la France. Les Bretons ne vous refuseront pas un asile.
268 l'as de cœur
— Monsieur, interrompit Liévin, il nous faut prendre un parti. Dans deux minutes il sera trop tard.
Ce disant, le brave Flamand avait tiré son épée de la main droite et saisi de la main gauche un pistolet dans ses fontes. Il ne récrinunait pas contre le sort et il ne songeait pas à marchander sa vie, mais il se préparait à la faire payer chèrement à Tennemi quel qu'il fût. Violette serrait étroitement Gudule et penchait sa tête sur l'épaule de la courageuse enfant qui était restée droite sur sa selle et ferme devant le danger.
Cette scène se passait à. l'entrée du gué. Encore quelques instants, et les cavaliers allaient apparaître sur le sommet de Tescarpement qui dominait la vallée.
La rivière, large et peu profonde en cet endroit, se rétrécissait un peu [plus bas et s'encaissait entre deux rives abruptes. Là, le courant devenait plus rapide parce qu'il était plus resserré, et tournait brusquement après avoir fait un coude très-prononcé. L'Aune qui coulait du sud au nord, se dirigeait tout à coup vers l'est, et s'écartait progressivement de la route.
Le jour était venu tout à fait, mais le ciel se couvrait de gros nuages noirs qui s'abaissaient de plus en plus vers la terre. On n'entendait que le murmure de l'eau roulant sur les cailloux et le bruit encore lointain des fers de chevaux martelant le sol rocailleux du coteau. Ce site sombre semblait créé tout exprès pour servir de théâtre à une lutte sanglante et suprême.
Du Terne, lui aussi, s'apprêtait à combattre.
— Eh bien ! s*écria-t-il en levant son épée et en tournant son cheval pour faire face à l'ennemi, puisque vous ne voulez pas m'entendre, Gudule, puisque vous, Violette, vous me refusez la seule grâce que je puisse encore vous
l'as de cœur 269
demander, il ne sera pas dît du moins que je vous verrai tomber aux mains de ces misérables. Viens, Liévin, courons au-devant d'eux et attaquons-les de front. Ce sera plus tôt fini et nous nous épargnerons l'odieux spectacle de leur victoire.
Jl allait se lancer, et le Flamand allait le suivre sans hésiter, mais Gudule Farrèta d'un geste.
— Venez, dit-elle vivement. Dieu m'inspire une idée qui nous sauvera tous.
Et, poussant son cheval dans la rivière, au lieu de la traverser, elle se laissa aller au courant. Le chevalier et Liévin firent comme elle sans savoir encore où elle voulait les mener.
Hâtait temps. Larfaille et ses soldats arrivèrent au sommet de la colline, juste au moment où les fugitifs disparaissaient derrière la berge, au coude de la rivière.
Les chevaux, entraînés par le courant, n'avaient pas tardé, à perdre pied, et l'eau profonde et rapide les emportait entre deux rives escarpées ; mais tous les trois nageaient bravement, et la robuste percheronne qui portait les deux jeunes filles ne paraissait nullement embarrassée de ce léger fardeau.
Du Terne avait fait la guerre. Liévin avait souvent chassé à courre à la suite de son maître, et, pour eux, cette chevauchée aquatique n'était qu'un jeu. Ils se laissèrent aller, et, quelques minutes après, ils étaient déjà loin du gué.
Alors le chevalier comprit l'idée de Gudule.
L'orpheline avait eu vraiment une inspiration d'en haut, et c'était miracle qu'elle eût trouvé l'unique voie de salut, alors que les défenseurs de Violette désespéraient.
270 l'as de cce:ur
Il était évideni que l'ennemi, encouragé par la rencontre du cheval abandonné, allait continui^ de plus belle sa chasse furieuse et passer l'Aune à fond de train, sans se douter que ses eaux protectrices lui dérobaient ceux qu'il poursuivait. Une fois lancé dans la lande, au d'^là de la rivière, il n'y avait plus de raison pour qu'il s'arrêtât , et, comme la route courait droit à l'est, il devait nécessairement s'éloigner de plus en plus. On pouvait même espérer qu'il galoperait ainsi sur la fausse piste jusqu'à ce que la terre lui manquât, et alors Violette et ses amis étaient délivrés de leurs persécuteurs pour longtemps, peut-être pour toujours.
Du Terne, inondé de joie et pénétré de reconnaissance, aurait bien voulu remercier celle qu'il avait tant de raisons d'appeler sa petite Providence, mais la situation se prêtait mal aux effusions de gratitude.
Il fallait, avant tout, veiller à la sûreté des deux jeunes filles jusqu'à ce que cette aventureuse navigation eût pris fin. Ce n'était pas que le danger fût immédiat, car les trois chevaux faisaient merveille et paraissaient de force à se soutenir longtemps sur l'eau, mais leur vigueur devait s'épuiser tôt ou tard, et alors il deviendrait urgent d'aborder. Or, le cours de l'Aune suivait un ravin étroit, dont les bords, coupés à pic. n'offraient aucun endroit qui permît de prendre pied.
Cette disposition du terrain présentait, il est vrai l'immense avantage de cacher les mouvements de la petite troupe, et les prévisions de Gudule se réalisèrent complètement.
Larfaille, conduisant Blanche-Barbe et les soldats du guet, donna d'autant mieux dans le piège, que le gars de Carhaix qui lui servait de guide affirma qu'après le gué.
I'as de cœur 271
le chemin était plat jusqu'à l'entrée d^ la presqu'île, et qu'on rattraperait certainement les fuyards au pied du Méné*Hom, la pointe la plus élevée et la plus abrupte de la chaîne des montagnes Noires. Mais, pendant qu'ils galopaient À contre-sens sur la lande, Violette et ses amis descendaient au gré d'un courant impétueux, sans savoir où et quand ils rencontreraient un port.
Du Terne avait dirigé son cheval asse2 habilement pour le maintenir à la hauteur de la jument grise de Gudule, et liévin en avait fait autant de l'autre côté. Us étaient donc à portée de secourir les jeunes filles en cas d'accident. Seulement, le chevalier voyait avec inquiétude le& berges s'escarper de plus en plus.
On voguait entre deux murailles de granit toutes couvertes d'arbustes et de plantes grimpantes, dont le pied n'offrait pas de talus sur lequel on pût faire grimper les chevaux. De plus, on rencontrait souvent des saules allongéant sur l'eau de grosses branches qu'on avait beaucoup de peine à éviter.
Déjà, deux ou trois fois, du Terne avait failli se casser la tête contre un de ces rameaux si mal placés, et Liévin s'était rudement froissé le genou contre une souche. I) était évident qu'on n'irait pas longtemps ainsi sans malencontre.
Par bonheur, après un tournant de la rivière, les rives commencèi*ent à s'abaisser un peu, et Gudule fut la première à apercevoir et à signaler sur la gauche un point oCi Tatterrissement paraissait praticable. C'était une sorte de, cap qui faisait saillie dans le courant, un promontoire incliné en pente douce.
Liévin prit les rênes de la jument qui portait les deux jeunes filles, et l'attira doucement de son côté, pendant
272 l'as de cœur
que, du sien, le chevalier serrait le groupe de près.
La manœuvre réussit. Les chevaux rencontrèrent bientôt le fond, et les cavaliers, en s accrochant aux branches, les aidèrent à résister au courant, déjà beaucoup moins fort en cet endroit. Quelques instants suffirent pour que tout le monde prît pied en terre ferme, c'est-à-dire si^r une étroite langue de sable qui formait le prolongement d'un sentier assez étroit serpentant le long de la berge.
11 s agissait maintenant de se tirer de là, car on ne pouvait pas songer à séjourner en pareil lieu. Du Terne, prenant aussitôt la direction des opérations , tira son cheval par la bride et remonta la pente pour voir ce qu'il y avait en haut.
Cependant Liévin aidait Gudule et Violette à descendre. Les deux pauvres enfants, mouillées jusqu'aux os, grelottaient de froid, et il était temps que ce voyage dans une eau glacée se terminât, car elles n'y auraient pas résisté un quart d'heure de plus.
En arrivant au sommet de l'escarpement qui dominait la rivière , le chevalier s'aperçut que le hasard les avait amenés au pied d*un taillis coupé de clairières et parsemé de grands arbres. Cela se trouvait, à merveille, car on pouvait espérer d'y être à l'abri d'une surprise. Le ciel avait encore changé, et un brouillard épais s'était levé peu à peu de la vallée de l'Aune pour s'étendre, comme un linceul grisâtre, sur les terrains qui bordaient les deux rives. On ne voyait pas à vingt toises devant soi, excellente condition pour ne pas être aperçu de loin. Tout invitait donc les fugitifs à faire là une halte et à prendre un peu de repos qu'ils n'avaient que trop bien gagné.
Du Terne revint chercher les jeunes filles et Liévin, qui menait en laisse son bai-brun mecklembourgeois et la per-
l'as de cœur 273
cheronne grise de Gudule. Bientôt tous se trouvèrent réunis dans le bois, et les premiers instants furent consacrés à des transports bien naturels.
On venait de passer par de telles angoisses, qu'il était bien permis de se réjouir d'un si heureux dénouement.
Pour commencer, le chevalier tomba aux genoux de Torpheline, à qui tous devaient assurément leur salut, et voulut lui baiser les mains, faute de trouver des paroles assez chaleureuses pour exprimer sa reconnaissance. Mais Gudule se déroba à ses démonstrations, en déclarant qu'elle était épuisée de fatigue, que Violette n'en pouvait p lus, et qu'il fallait leur permettre de dormir, ne fût-ce que deux ou trois heures.
Ce souhait était assez naturel après une nuit entière passée sans sommeil, après tant d'émotions subies et de dangers bravés. Les hommes d'ailleurs étaient las ; ils ne demandaient pas mieux que de se reposer aussi, et, de plus, ils sentaient la nécessité de tenir conseil avant de poursuivre une expédition dont toutes les conditions se trouvaient changées.
Liévin, toujours plein de ressources, sut, ave: les selles, les porte-manteaux et les couvertures, arranger une manière de lit pour les jeunes iîlles. Il aurait bien voulu compléter ses soins en allumant du feu pour les réchauffer, mais on tomba d'accord que la fumée, en s'élevant au-dessus du taillis, pourrait être aperçue de loin et leur attirer des visites désagréables.
Oudule et Violette se séchèrent comme elles purent, s'étendirent côte à côte sur le manteau dont du Terne s'était dépouillé, et, un instant après, elles dormaient d'un profond sommeil.
Tout cela se fit silencieusement, presque machinale-
274 l'as de cœur
meot, comme on fait à la guerre, dans les eîrconstances graves.
Violette et le chevalier n'échangèrent même pas une parole, et tout se borna à la tentative de remerciements assez froidement accueillie par Gudule. Cependant, quand du Terne et Liévin se trouvèrent seuls, ils se consultèrent à voix basse, afin de savoir ce qu'il convenait de décider pour la suite de l'entreprise.
L'impossibilité de pousser plus loin en ce moment était évidente. D'abord, les dievaux avaient fourni une telle course qu'ils n'étaient plus en état de continuer. Et puis, où aller ? Tout indiquait que l'ennemi s'était dirigé du côté de la presqu'île de Camaret: Chercher à gagner maintenant r^nse de Morgat, c'eût été s'exposer à se jeter, comme on dit, dans la gueule du loup.
La conclusion de l'entretien fut qu'on attendrait le soir dans ce bois, qui offrait un asile sûr, et qu'à la nuit tombante on se remettrait en route vers la mer en obliquant un peu au sud. Pour le reste, on s'en rapporterait à Dieu, qui protégeait visiblement les fugitifs et ne manquerait point de veiller sur eux jusqu'au bout.
On convint que, pendant la journée, les deux hommes seraient de garde à tour de rôle, et ce fut Liévin qui prit le premier la faction. Du Terne lui recommanda de le réveiller à midi et se mit en quête d'un coin écarté où il pût dormir en paix. A vrai dire, il ne tenait plus debout, et il avait absolument besoin de repos. Il trouva ce qu'il cherchait à trente pas de la clairière où le brave Flamaînd gardait les chevaux et les dormeuses. Il eût été imprudent de s'éloigner davantage, car le brouillard s'épaississait de plus en plus.
La place choisie par le chevalier était fort conunode.
l'as de cœur 275
Un talus de gazon pour s'asseoir; le tronc d'un chêne pour s'adosser; tout cela constituait un siège, sinon moel-^ ieux, du moins propice au sommeil.
Du Terne le préférait même au lit de feuiUes sèches qu'il loi eût été facile d'amasser pour s'y étendre, car il enten* dait bien ne dormir que d'un œil. Il voulait être prêt en cas d'alerte, et il ne dégrafa point le ceinturon qui portait son épée.
Lié vin veillait h deux pas de là, et on pouvait s'en fier à lui pour donner l'alarme aussitôt qu'il verrait ou qu'il entendrait quelque chose de suspect. L'ex-lieutenant de La Jonquière se laissa donc aller en toute sécurité à l'impérieux besoin de repos qui le pressait, et, cédant à la fatigue, il ferma les yeux.
L'assoupissement vint très- vite, mais pas aussi profond cependant qu'il l'espérait et qu'il le souhaitait. Comme il arrive presque toujours après une excessive dépense de force ou à la suite d'émotions très-vives, il tomba dans une somnolence incomplète, fréquemment troublée par les soubresauts du corps et sans cesse agitée par les rêves de l'esprit. Parfois même il se réveillait à moitié et portait brusquement la main à son épée pour la tirer contre un ennemi qui n'existait que dans son imagination.
Peu à peu cette surexcitation se calma, et le chevalier ânit par s'endormir sérieusement, pas cependant au point de ne plus rêver. Au contraire, les chimères qui hantaient son cerveau prirent une forme moins vague, et il eut un songe précis, déterminé, comme les héros des tragédies classiques.
Il se figura qu'il était condamné à mort et qu'on le menait au supplice. Pourquoi ? 11 n'en savait rien ; mais il voyait très-bien qu'au mépris de son droit de gentilhomme
on le menait à la potence. Bientôt il sentit Todieux contact du gibet, dont le bois rugueux raclait son dos, et, un instant après, il lui sembla qu'une cravate de chanvre s'enroulait autour de son cou. Il aurait voulu y porter la main pour défaire le nœud, mais sa main n'obéissait plus à sa volonté. Il essaya de crier, mais sa voix s'arrèta^dans son gosier. Enfin, il eut tout à coup l'horrible impression de deux pieds qui se mirent à peser sur ses épaules, les pieds du bourreau, pensa-t-il.
Pour le coup, il se réveilla tout à fait et fit un haut-lecorps si brusque et si violent qu'il se débarrassa de ce vilain fardeau ; mais, presque aussitôt et avant qu'il eût le temps de se reconnaître, un homme tomba sur lui de tout son poids, roula par terre en l'entraînant dans sa chute .et le saisit à la gorge pour l'étrangler. Le rêve menaçait de devenir une réalité.
Fort heureusement, du Terne était robuste et l'assaillant avait un grand désavantage de position, car, après cette énorme culbute, il se trouva sous son adversaire ; mais il tenait à la main un couteau très-long et très-pointu qu il allait certainement enfoncer dans le dos du chevalier, lorsque, fort à propos, les visages des deux ennemis se rencontrèrent à trois pouces l'un de l'autre.
— Le colonel I s'écria du Terne.
— Mon lieutenant I riposta la grosse voix de La Jonquière.
En même temps, ils se lâchaient réciproquement.
— Morbleu ! grommela le colonel en s'asseyant sur son séant, vous avez bien fait de me montrer votre face, car j'allais vous tuer, et je ne m'en serais jamais consolé.
— Ni moi non plus, dit vivement le chevalier ; mais, au nom du ciel, colonel, d'où tombez -vous ainsi ?
l'as de cœur 277
— Du haut de cet arbre où j'étais monté pour observer le pays.
— Et que faites-vous ici ?
— Vous me le demandez, vous à qui j'ai confié mes projets un soir, au bas du Pont-Neuf! J'y suis venu pour passer en Espagne, pardieul Mais vous-même, qu'y faitesvous ? Si je m'en doute, je consens que Béelzébuth m'étrangle avec les boyaux de d'Ârgenson.
— Comme vous, colonel, je cherche à sortir de France.
— Et vous vous êtes souvenu un peu tard du conseil que je vous avais donné de gagner la Bretagne. A la bonne heure ! je n'ai pas de rancune, moi, et je suis ravi de vous revoir. Çà, ajouta La Jonquière d'un air goguenard, nous avons donc renoncé à nos apiours et planté là notre jolie bouquetière?
— Non, colonel, car c'est pour la délivrer que j'ai entrepris ce voyage, dit du Terne en se levant de son siège de gazon.
Le vieux reitre en fit autant, remit tranquillement son couteau dans la poche de son justaucorps, rajusta son ceinturon et murmura :
— Du diable, si je comprends davantage. Voyons, mon cher chevalier, expliquez-vous clairement, si vous voulez que nous nous entendions. Je n'ai point la berlue, et je me souviens fort bien qu'au moment où j'ai quitté Paris, par mesure de prudence, cette petite, qui vous tenait tant au cœur, venait d'être enlevée, à telles enseignes que vous avez refusé de me suivre pour la chercher par la ville.
— Et je l'ai trouvée. Dubois et l'As de Cœur l'avaient
fait jeter à l'hôpital général; ils ont mis le comble à leurs
abominations en donnant l'ordre de la conduire à Brest et
de l'embarquer pour le Mississipi.
^78 l'a» db cœxjjr
— Bon ! j'y suis maintenant ! vous vous êtes lancé à sa poursuite comme un franc étourdi. Ah î du Terne, mon ami, vous êtes décidément incorrigible.
— Je ne regrette point ce que j'ai fait.
^ Soit! mais vous n'allez pas, je Tespère, pousser la «hevalerie jusqu'à courir après elle au-d£là des mers.
— S'il l'avait fallu, plutôt que de la perdre, je me serais embarqué comme matelot sur le vaisseau qui devait remporter en Amérique. Mais c'est inutile maintenant, puisque
je l'ai délivrée.
— Délivrée î répéta La Jonquière ébahi. Et qu'en avez-
vous fait î
— Elle est là. Elle dort derrière ce buisson.
— Seule?
^ Non, en compagnie d'une autre jeune fiUe que vous <5onnaisse^ bien, celle qui est venue nous avertir des projets de son père, l'exempt, le jour où nous devions enlever le Régent dans la plaine de Vanves.
— La fille de ce Larfaille ! il ne manquait plus que
«ela.
— Larfaille est mort, et sa fille m'est absolûmœt dévouée.
— Voilà que je m'y perds encore. Elle était amoureuse de vous, si j'ai bonne mémoire. Comment se fait-il qu'elle courre avec vous après sa rivale î
— Ce serait trop long à vous expliquer, dit du Terne en rougissant; et puis, ce n'est pas tout, j'ai là un ami.
— Un homme I s'écria le colonel, en mettant la main sur son couteau.
— Oh I vous pouvez vous fier à celui-là. Il exècre autant que nous le Régent et ses ministres. C'est le valet de M. de Horn, qui a été roué.
l'as de <;<eur 21^
— Belle recommandation, en vérité, dit entre ses dents La- Jonquière. Et peut-on le voir, ce précieux compagnon ?
— Il monte la garde à quatre pas d'ici. Venez avec moi:,
— Ce n'est p€tô la peine de vous déranger, monsieur lé chevalier; me voici, dit Liévin, qui se montra tout à coup* J'ai entendu que vous parliez, et je suis venu tout' dou(^ement me cacher dans ce fourré, pour le cas où vous auriez besoin de moi.
Pendant que le Flamand parlait, La Jonquière le regardait avec des yeux habitués & lire à première vue dans la conscience d'un homme. Le résultat de cet examen lui fut sans doute favorable, car le terrible colonel s'écria :
— Vous êtes un fou, du Terne, et ce garçon est un sot,, puisqu'il consent à vous suivre dans cette équipée; mais il ne sera pas dit que j'aurai abandonné un vieux camarade. Est-ce Dieu ou Satan qui vous a envoyés sur mon chemin ? Je n'en sais rien et m'en inquiète fort peu. Ce que je sais, c'est que dorénavant vous partagerez ma fortune,, bonne ou mauvaise.
— Merci, dit simplement du Terne.
— Aussi bien vous pouvez m'ôtre utile, car je suis dans un grand embarras. Le vaisseau qui croisait sous le cap de la Chèvre, pour m'attendre, a été obligé de s'élever au large par suite du gros temps, et il n'est point encore revenu, de sorte que je me suis réfugié tout près d'ici, en un^ certain moulin dont le maître m'est dévoué.
— Et c'est fort heureux, colonel, car ceux qui nous poursuivent courent vers le havre où vous deviez vous embarquer, vers Morgat.
— On vous poursuit donc ?
— Oui, depuis ce matin.
— Huit cavaliers, n'est-il pas vrai?
280 l'as de cœur
— Vous les avez vus ?
— Parfaitement, et voici comme : j'étais venu, un peu avant Taube, rôder dans ce bois qui n*est guère qu'à deux lieues de mon moulin, où je m'ennuie fort, et j'allais pousser plus loin pour me dégourdir les jambes, lorsque j'ai entendu galoper dans le lointain. Par précaution, je suis grimpé tout au haut de ce chêne, et de là j'ai pu compter huit hommes et huit chevaux lancés à fond de train vers les Montagnes Noires. Cela m'a donné à réfléchir, et pendant que je réfléchissais, le brouillard s'est épaissi ; je n'ai plus rien vu, mais j'ai entendu qu'on marchait au-dessous de moi. Puis, dans une éclaircie, je vous ai aperçu dormant au pied de mon arbre ; j'ai pensé que vous étiez un traînard de cette troupe, à moi très-suspecte, et, à tout hasard, j'ai résolu de vous couper la gorge. Vous savez le reste, mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Qui sont «es gens que vous avez à vos trousses ?
— Je l'ignore; il y a apparence qu'ils ont été envoyés à notre recherche par le chef du convoi des prisonnières, car cet homme, furieux de s'être laissé enlever Violette...
— Fait tout ce qu'il peut pour la rattraper, n'en doutez pas, chevalier. C'est vous qui nous mettez ces coquins-là sur les bras, et vous méritez bien que je vous laisse vous tirer d'affaire sans moi , mais j'ai encore de l'amitié pour vous et je veux réparer vos sottises. Écoutez donc ce que j'ai à vous proposer.
Et d'abord, il faut que je sache ce que vous comptez faire de ces deux créatures.
— Colonel! interrompit du Terne en fronçant le sourcil.
— Ah I oui, c'est vrai, j'oublie que l'une des deux tout au moins occupe le rang de dame de vos pensées et, par conséquent, mérite mes respects.
l'as de cœur 281
— Colonel , ces railleries ne sont pas de saison.
— Que voulez -vous, chevalier, je ne puis pas m'accoutumer à l'idée qu'un brave soldat comme vous s'est avisé de suivre un cotillon en guise de drapeau. Mais je retiens à ma question. Quels sont vos projets au sujet de ces demoiselles ?
— De ne jamais les abandonner.
— C'est-à-dire que vous vous proposez de les emmener avec vous en Espagne, si vous trouvez un vaisseau pour vous y porter?
— Oui.
— Alors, rien de fait entre nous, mon cher. La caravelle que le roi d'Espagne met à mes ordres n'est point disposée pour recevoir des femmes.
— Fort bien! colonel; je me passerai donc de vous et de votre caravelle, dit du Terne d'un ton très-décidé.
— Et que deviendrez-vous, s'il vous plaît?
— Je suivrai la côte jusqu'à ce que je rencontre un pêcheur qui consente à me conduire au large.
— Et vous rencontrerez la maréchaussée qui vous conduira en prison.
— Nous verrons bien.
— Tandis que, moi, je puis assurer votre salut.
— Vous le pouvez, dites-vous, et vous y mettez des conditions ! Autrefois, quand '«'pus aviez besoin de moi, je ne vous marchandais pas l'appui de mon bras.
La Jonquière regarda son lieutenant bien en face et ne lui fit pas baisser les yeux.
— Allons! dit-il en lui tendant la main, touchez là, chevalier I vous ne serez jamais qu'un écervelé, un Amadis des Gaules, un Don Quichotte; mais, après tout, si vous étiez un sage, un réfléchi, un prudent, vous n'auriez pas
2BZ
LAS DE CŒUB
conspiré avec moi. J'aimerais tout autant ne pas avoir sur les bras ce bagage enjuponnè que vous traînez avec vous, mais j'entends bien qu'il n'est plus temps de vous en défaire, et tout ce que j'ai dit n'était que pour vous éprouver. Vous allez venir avec moi. J'enunène tout le monde, même les femmes.
— Et vous n'aurez pas à vous en repentir, monsieur le colonel, s'écria Liévin. Sans l'une d'elles, nous serions déjà pris, et celle qui nous a sauvés tout à l'heiu^e pourrait bien nous sauver encore une fois.
— Je n'attendais pas moins de vous, colonel, dit simplement du Terne, mais je n'oublierai jamais ce que vous faites en ce moment.
— Pas de remercîments entre nous, mon cher, interrompit La Jonquière. Allons au plus pressé et éclaircissez un point qui m'intéresse fort. Les cavaliers qui vous poursuivent ont eu vent sans aucun doute de la direction que vous aviez prise, puisqu'ils ont failli vous rattraper.
— Nous ne leur avons échappé qu'en nous laissant aller au fil de la rivière, pendant qu'ils continuaient à courir vers Morgat.
— Vous avez donc parlé de Morgat devant eux?
— Devant eux, non, car je ne sais même pas au juste à qui nous avons affaire. Seulement, il m'est arrivé fréqueniment de me renseigner dans les auberges sur le chemin qu'il fallait suivre pour arriver à Morgat.
— Cela suffit, morbleu! mais n'avez-vous jamais prononcé d'autre nom ?
•— C'était le seul que je connusse. Encore est-ce un miracle que je l'aie retenu, puisque je ne l'avais entendu de votre bouche qu'une seule fois, le soir de nos adieux sur le quai des Augustins.
l'as de g(KUR 283^
— Ainsi vous ne vous êtes jamais informé auprès de qui que ce soit dans ce pays d'un certain lieu qu'on ap^ pelle le moulin de Ploéven?
— Jamais, et cela par l'excellente raison que j'ignorais complètement l'existence de ce moulin.
' — Bon ! alors nous sommes sauvés, et il est même fort heureux que vous ayez bavardé sur Morgat, car la mare-, chaussée ne manquera point d'aller vous y attendre, et,, pendant qu'elle surveillera l'anse et le cap de la Chèvre, nous nous embarquerons tranquillement au bas de la rivière de Ploéven. Vous aurez, sans vous en douter, mon cher, opéré, ce. qu'on appelle à la guerre une dîversion,^ et nous saurons en profiter. *
— Que faut-il faire pour cela, colonel ?
— Vous laisser conduire, et rien de plus. Vous avez des chevaux, je suppose?
— Trois, depuis que nous en avons perdu un qui est tombé fourbu en route.
— C'est bien assez , car, à dater de ce soir, ils ne nous seront d'aucune utilité. J'ai donné à mon meunier le grispommelé qui m'avait vaillamment porté depuis Paris jusqu'à Ploéven, et je vous conseille de faire comme moi.
•— C'est donc à la porte de ce moulin que nous prendrons la mer.
— Pas précisément, mais peu s'en faut, comme vous le verrez. Au surplus, il est temps que je vous explique pourquoij'ai modifié mon plan d'embarquement. Depuis l'affaire de Cellamare, nous avons toujours eu des intelligences dans ces cantons, mais le supplice des gentilshommes bretons qui furent décapités à Nantes, le mois passé, ti singulièrement refroidi le zèle de nos partisans. Notre agent de Morgat m'a fait savoir qu'il était soup-
284 l'as de cœur
çonné et surveillé, hors d'état, par conséquent, de me donner asile. Je me suis donc rabattu sur mon vieux camarade Daoulas ; celui-là, ayant d'être meunier à Ploéven, servait sous mes ordres en Espagne, et il me restera fidèle jusqu'à son dernier jour. Ses deux fils sont les meilleurs marins de la baie de Douarnenez, et, depuis six jours que je suis au moulin, ils croisent avec leur barque sous le cap de la Chèvre pour y attendre le vaisseau espagnol et lui signaler ma présence, dès qu'ils pourront l'aborder. Aussitôt qu'ils se seront abouchés avec le capitaine qui le commande, ils reviendront me. chercher à Ploéven. Le moulin est bâti sur le bord d'une petite rivière, à trois quarts de lieue de l'endroit où elle se jette dans la mer et où leur bateau nous prendra pour nous conduire à la caravelle.
— Colonel, vous nous sauvez la vie, et ma reconnaissance. ••
— Vous me direz cela quand nous serons en sûreté sous le pavillon espagnol, et j'espère bien que ce moment ne tardera guère, car le brouillard va nous amener de la pluie, et la pluie fera tomber le vent qui retient notre caravelle au large. Profitons-en pour gagner Ploéven au plus vite. Cette brume est si épaisse maintenant que nous traverserons la lande sans que personne puisse nous apercevoir. Donc, sellez les chevaux, réveillez les femmes et partons.
Du Terne ne se le fit pas dire deux fois. Il envoya Liévin préparer les montures et il se chargea d'avertir les deux jeunes filles.
Gudule connaissait le colonel, pour l'avoir vu une fois chez son ami M. Lestang, dans la maison de maître La Perrelle, et elle savait qu'il les avait précédés en Bretagne.
Elle ne s'étonna done pas lorsque du Terne la mit en deux mots au courant de ce qui se passait, et elle déclara qu'elle était prête à marcher.
Violette, qui ne pouvait rien comprendre à la situation, manifesta bien quelque surprise , mais elle ne fit pas la moindre objection. On devinait qu'elle était décidée à suivre le chevalier partout où il lui plairait de la mener.
Peu courtois de sa nature avec le sexe fèmiDin, La Jonquière fit ce jour-là un effort sur lui-même et se montra presque gracieux. Il poussa même la condescendance jusqu'à assurer à Gudule qu'il lui savait toujours gré du service qu'elle avait rendu jadis à la conspiration.
On n'avait, du reste, pas de temps à perdre en compliments et on se mit en route sans plus tarder.
Votdre de marche fut modifié en ce sens que du Terne céda son cheval à Violette, pour cheminer à pied, avec le colonel, en tête du cortège. Les fugitifs, après leur voyage par eau^ avaient pris terre sur la rive gauche. Ils n'étaient donc plus obligés de traverser le cours de l'Aune, qui remontait au nord pendant qu'ils s'en allaient au sudouest.
Le bois où ils avaient rencontré La Jonquière ne s'étendait pas très-loin et ils l'eurent bientôt passé. Ils traversèrent ensuite une vaste bruyère où le colonel eut besoin de toute son attention pour ne point faire fausse route, car on n'y voyait pas à cinquante toises autour de soi.
Il s'en tira heureusement et trouva le sentier qui conduisait au haut' de la chaîne des Montagnes Noires, cette arête granitique qui partage en deux l'extrémité de la presqu'île armoricaine.
— D'ici nous verrions la mer, si le ciel était plus clair, dit-il, quand on atteignit le sonunet; mais nous n'avons
286 l'as de cœvk
plus qu'à descendre jusqu'au moulin et nous y serons dans une heure.
La Jonquière avait calculé juste et la fin de cette matinée de voyage fut aussi tranquille que le commencement avait été agité. Vers midi, au moment où le bromllard se dissipait un peu, la petite troupe arriva sur le bord d'un cours d'eau très-encaissé.
' — Nous y sommes, annonça le colonel ; voici un hangar sous lequel nous allons attacher nos chevaux, car le moulin de mon compère Daoulas est sur l'autre rive et accessible seulement aux piétons.
— Quoi I est-ce qu'il va nous falloir traverser & la naget s'écria Liévin.
-r Non, mon brave; rassure-toi, il y a un pont, dit La Jonquière, et même un pont d'une espèce toute particulière.
Comme pour faciliter la démonstration du colonel, une éciaircie se fit dans le brouillard et les fugitifs purent embrasser d'un coup d'oeil le site bizarre devant lequel ils étaient arrêtés.
La rivière étroite, mais rapide et profonde, coulait à leurs pieds, à trois toises en contre-bas. En face d'eux, sur le bord opposé, s'élevait un rocher vertical contre lequel était adossé le moulin, misérable construction en planches bâtie sur pilotis. On y accédait par une passerelle formée de madriers grossièrement équarris dont \m bout portait sur la rive droite, celle où se trouvait la petite troupe, et dont l'autre bout reposait sur l'appui d'une large fenêtre percée dans la façade du moulin, juste audessus de la roye. Ce pont, d'un aspect peu rassurant, était à claire-voie et n'avait point de garde-fous .
— Vous voyez, dit La Jonquière, que mon vieil ans»
l'as de cœur 287
pessade (1) Daoulas a su choisir une position militaire. C*est une forteresse inaccessible que ce moulin , protégé . d'un GÛté par la rivière et de l'autre par une muraille de granit de cinquante pieds de hauteur. Ce pont est le seul chemin praticable pour s'y rendre, et, quand nous Taurons passé , je vous montrerai qu'en dépla* çant deux ou trois poutres et une demi-douzaine de cberilies en FenToie au fond de Teau en un tour de main, et même, s'il j a lieu, avec tous ceux qui sont dessus. L'ennemi n'a pas la ressource d'attaquer par derrière, car une saillie de la roche surplombe la maison et l'abrite contre les projectiles qui pourraient tomber d'en haut. Ainsi, mes très-chers, vous pouvez être assurés que perr sonne ne viendra nous rendre visite sans notre permission. A l'exception des hirondelles, qui commencent à recrépir kurs nids sous le rebord du toit, et des saumons, qui remontent de la baie de Douarnenez jusqu'au pied du barrage, nul être vivant n'approche du moulin de Ploô- Ten quand ma, seigneurie l'habite.
— On n'y vient donc jamais moudre 4 votre moulin? demanda tinaidement Liévin.
— Mon garçon, dit le colonel d'un air goguenard, cette objection me prouve que vous possédez un esprit ficnsé, mais rassurez-vous, on y moud beaucoup, au contraire, et Daoulas fait d'excellentes affaires. Seulement, il a accoutumé les manants d'alentour à décharger leurs sacs de grain sous ce hangar et à y reprendre les mêmes sacs pleins de farine après la mouture. C'est lui qui se charge de les transporter de la rive au moulin et réciproquement. Ses gars vont aussi chercher le blé sur la côte
(1) Ce grade, dans raacienae armée, équivalait à peu près à celui d'adjudaat sous-ofûcier.
avec leur barque et le rapportent jusqu'au bas du grenier qù on hisse le chargement avec une poulie. Vous voyez que là-bas je suis bien chez moi et n'ai point de surprises à craindre.
— C'est admirable, s'écria du Terne, et maintenant nous pouvons défier tous les exempts de d'Argenson et toute la maréchaussée de la Bretagne.
— Hum! dit Uévin entre ses dents, la place est bonne, mais, au cas où elle serait bloquée, je la crois difficile à évacuer.
— Judicieux Brabançon, ricana La Jonquière, en ce cas improbable, nous aurions toujours la barque de mon cono^ père Daoulas qui nous viendrait quérir.
— Sous le feu de Tennemi ?
— Au besoin, oui; nous savons tous ce que c'est que d'entendre siffler les balles, et, en faisant coucher les femmes dans le fond du bateau. . . et puis les nuits sont noires. Mais nous perdons notre temps ici et nos voyageuses vont s'enrhumer; les chevaux sont attachés sous le hangar, à ce que je vois.
— Oui, colonel^ dit le Flamand qui s'était occupé de ce soin tout en se mêlant à l'entretien ; il y a même du foin au râtelier et de l'avoine dans la mangeoire.
— Fort bien. Il est inutile de les desseller, car j'imagine que nous pourrons en avoir besoin tantôt. Le temps se calme et je ne serais pas du tout surpris que nos matelots revinssent aujourd'hui même nous attendre au bas de la rivière.
— Et si cela arrivait, colonel?
— Si cela arrivait, j'en serais averti par un signal qui se verra parfaitement du haut du moulin. Nous repasserions le pont incontinent, nous remonterions à cheval avec nos
l'as de cœur 289
jeunes compagnes en croupe et, en trois temps de galop, nous serions à la pointe de Tréfuntec où la barque nous attendrait. Nous sauterions à bord, laissant les trois bétes, avec leur harnachement, à Daoulas, pour payer son hospitalité, et alors, vogue la galère! Moins de deux heures après, nous sérions en sûreté sur le pont de la Santa-Cecilia, commandée par don Jaime Otchotorena, hidalgo de Biscaye et fort de mes amis.
— Dieu vous entende, colonel!
— Il m'entendra. Passons le pont-levis en attendant et renfermons-nous dans la forteresse.
Et La Jonquière, donnant l'exemple, s'engagea sur la passerelle, suivi par du Terne, qui soutenait les deux jeunes ôlles. Liévin, chargé des valises, fermait la marche.
Du haut de ce chemin suspendu, les fugitifs purent voir que la rivière faisait un peu plus bas un coude assez prononcé et qu'à la hauteur du moulin elle était partagée en deux par des travaux faits de main dliomme.
Un mur^ parallèle en courant^ laissait entre ses pierres et le moulin un passage large à peine de quatre toises où se précipitaient les eaux qui faisaient tourner la roue. Un barrage transversal coupait le reste delà rivière ; et, selon que les vannes étaient levées ou baissées, la masse d'eau principale s'arrêtait devant ce barrage ou passait pardessus.
Cette disposition, commune à presque tous les moulins du monde, permettait au meunier d'arrêter sa roue à volonté. Il n'avait pour cela qu'à fermer ses vannes. Le courant se détournait aussitôt vers la rive droite, et les palettes, ne recevant plus d'impulsion, cessaient immédiatement de tourner. Le mécanisme d'invention moderne, qui consiste à élever la roue pour la soustraire
290 l'as de cœur
à l'action de Tean, était alors complètement inconnu.
Au moment où la petite troupe fît son entrée dans le dernier asile du colonel, les vanne& étaient levées et le moulin marchait, quoique le meunier fût absent. On y pénétrait par une ouverture unique pratiquée dans la façade pour recevoir l'extrémité des poutres de la passerelle, et servant aussi à accéder les solives étroites sur lesquelles on descendait quand il s'agissait de manoeuvrer les portes de l'écluse.
Quand la petite troupe eut franchi cette espèce de brèche, elle se trouva dans une salle assez vaste où les sacs de farine empilés servaient de sièges concurremment avec trois escabeaux de bois dispersés autour d'une longue table. Il est vrai que cette table était couverte de provisions dont l'abondance témoignait tout à la fois des qualités hospitalières de Daoulas et du robuste appétit du colonel. On y voyait les restes d'un saumon gigantesque, unmonumental pàtô de venaison dont La Jonquière n'avait encore dévoré que la moitié, et un régiment de bouteilles alignées sur vingt de front et six de profondeur, phalange respectable que la soif inextinguible du vieux reitre avait déjà fortement entamée. Les unités mises hors de combat, en d'autres termes, les fioles vides, gisaient de tous les côtés sur le plancher.
Une échelle double conduisait par une trappe à l'étage supérieur réservé à l'emmagasinage des grains et aussi à l'habitation particulière de Daoulas, ce qui, du reste, était tout un, attendu que le meunier couchait volontiers tout habillé sur une poche de blé noir étendue en travers de deux sacs d'orge et de deux balles d'avoine.
Au-dessous, se trouvait le moulin proprement dit, c'està-dire les meules, le blutoir et tout ce qui s'ensuit. Où y
l'as de cœur 291
descendait, comme on montait au premier, par une échelle et il en sortait incessamment ces sons bien connusqui constituent l'harmonie spéciale des moulins , une sorte de grondement sourd, ponctué de petites secousses répétées el formant comme une basse continue sur laquelle se détachait, en guise de chant, le tic-tae classique.
— Çà, mes amis, s'écria le colonel, vous devez avoir faim et soif, et, si vous m'en croyez, vous commencerez par vous sustenter et par vous rafraîchir. A la guerre, c'est toujours une sage précaution, et, tant que nous aurons encore un pied sur la terre de Bretagne, nous serons en pays ennemi* Mais, avant de nous attabler, laissezxnoi vous expliquer les dispositions et les défenses intérieures de notre forteresse.
D'abord, là-haut, sur le toit, il y a une espèce de guérite d'où on découvre les approches du moulin et où j'irai tout à l'heure me placer en sentinelle pour voir si je n'aperçois pas le signal d'embarquement, une flamme rouge flottant au haut du mât du bateau de Daoulas. Ensuite, voici im levier de fer sur lequel il me suffirait de peser pour faire basculer le point d'appui des madriers et pour jeter le pont dans la rivière. Vous voyez maintenant que rien ne vous empêche de dire deux mots à ce saumon que je péchai hier moi-même et que j'ai de ma propre main mis au court-bouillon. Quant aux bouteilles que vous voyez là, les unes sont venues directement de Porto sur la caravelle de don Otchotorena, les autres...
— A moi I liévin I cette chère enfant se trouve mal, interrompit du Terne en se précipitant au secours de Gudule qui chancelait et semblait tout près de défaillir.
L'orpheline n'eut que le temps de se laisser aller dans les bras du chevalier, qui, avec l'aide de Liévin, la porta
292 l'as de cœur
sar une pile de sacs où il la fit asseoir. Mais, une fois ce service rendu à la pauvre enfant qui succombait enfin à la fatigue et à Témotion, du terne se serait trouvé bien embarrassé de lui donner d'autres soins. Les hommes n'entendent rien aux évanouissements de jeune ^Ue. Heureusement, Violette était là. Quoiqu'elle fui elle-même à bout de forces, elle put encore venir au secours de Gudule. Écartant doucement les deux serviteurs masculins, elle défit adroitement et promptement le corsage de rhabît d'amazone, pour que la malade pût respirer plus à l'aise.
Un objet se rencontra sous ses doigts, un objet attaché au cou de Gudule par un ruban noir qui la serrait un peu trop. Violette arracha le ruban et le jeta loin d'elle avec l'objet, 'que Liévin ramassa au toL Aussitôt le souffle revint, les joues pâles se colorèrent et les yeux se rouvrirent, mais pour se fermer de nouveau.
— Portez la petite là-haut, dit La Jonquière ; il y a un matelas pour l'étendre, des couvertures pour la réchauffer, de Feau-de-vie pour lui frotter les tempes, enfin tout ce qu'il faut pour la guérir; sans compter que sa jeune amie sera bien plus à l'aise pour la soigner quand nous ne serons pas là.
L'avis était certainement bon à suivre, et il fut suivi, avec l'entière approbation de Violette, qui, dès que Gudule fut couchée dans le grenier , demanda qu'on les laissât seules. Le mal ne pouvait pas être bien grave , et le repos était certainement le meilleur remède à ce trouble passager, remède dont Violette avait elle-même grand besoin.
Du Terne et Liévin se retirèrent, et, un instant après, les trois hommes se trouvaient de nouveau réunis dans la grande salle du premier étage.
l'as de cœur 293
— Hein? qu'en pensez-vous, chevalier? dit le colonel d'un air goguenard. Êtes- vous maintenant d'avis comme moi que, de tous les bagages dont on peut se charger en campagne, une femme est bien certainement le plus embarrassant ?
— Colonel, répondit du Terne d'un ton sec, après ce que vous m'avez promis, je pensais que vous ne reviendriez plus sur ce sujet.
— Bon I bon I ne vous fâchez pas, cher ami ; je n'ai pu résister à l'envie de lancer encore un lardon contre les cotillons en général, mais je ne recommencerai point, je vous le promets. Et puis il faut bien pardonner cola à un vieux soldat qui a vu dans sa vie force entreprises, et des mieux conçues, échouer misérablement par la faute des femmes ^
— Celle qui souffre en ce moment m'a déjà sauvé deux fois, interrompit du Terne.
— Espérons qu'elle nous sauvera une troisième, à moins qu'elle ne nous perde, riposta l'incorrigible La Jonquière;. mais laissons cela et mettons-nous à table. Çà, Brabançon» mon ami, est-ce que vous comptez vous passer de manger pour examiner l'intérieur de ce brimborion que vous retournez dans vos doigts depuis cinq minutes ? ajouta-t-il en se tournant vers Liévin.
Le Flamand était, en effet, complètement absorbé dans la contemplation de l'objet que Violette avait arraché du cou de Gudule.
— C'est un scapulaire, marmottait-il entre ses dents, un scapulaire brodé en rouge sur fond noir et tout usé... on jurerait que c'est le même.
— Perdez-vous l'esprit, Liévin? lui demanda du Terne très-étonné de ce manège.
— Ah! par ma foi, s'écria le serviteur du feu comte de
294 l'as de €ŒUR
Horn, la ressemblance est trop extraordinaire... il faut que je l'ouvre pour voir si, par hasard... non, c'est impossible... >
Tout en se parlant à lui-même, liévin défaisait les cordons qui nouaient les deux faces du scapulaire et en tirait un papier jauni par le temps.
— Ah î mon Dieu, s'écria-t-il après y avoir jeté les yeux,
c'est elle !
— Qui elle? que dites- vous î demanda le chevalier impatienté.
— Lisez, monsieur, liseE ! c'est écrit :
« Je m'appelle GuduUy et je suis née le 9 décembre 1703. »
— Eh! bien?
— Eh! bien, c'est moi qui ai mis cela sur ce papier, il y a plus de seize ans .
— Vous !
— Oui, moi; et, si je vous disais à la suite de quelle aventure, si je vous racontais...
— Une histoire romanesque ! s'écria railleusement La Jonquière ; par les cornes de d'Argenson, voilà qui complète à merveille les chevaleries de mon ami.
— Oui, certes, je vais parler. Et pourquoi ne dirais-Jc pas tout? Il y a assez longtemps que je me reproche de vous avoir caché un secret qui vous intéresse tant, monsieur le chevalier. Je m'étais mis en tête de le garder, comme on dit, pour la bonne bouche, de vous l'apprendre seulement quand nous serions en sûreté sur un vaisseau étranger, mais, ma foi ! je n'y tiens plus, et vous allez tout savoii\
— Enfin I murmura du Terne, haletant d'émotion.
Il pensait deviner qu'il s'agissait, tout au moins indirectement, de Violette, et il espérait que Liévin allait re-
l'as de GCEua 295
prendre les confidences à peine ébauchées , un soir, sur la berge de la Seine, trois jours avant le supplice du comte.
— Monsieur, commença le brave Flamand, vous me eroyez meilleur que je ne le suis.Yous mettez sur le compte de mon amitié pour vous le voyage que j'ai entrepris en votre compagnie, ma présence ici, où nous courons risque d*être pris ou tués. Eh bien, il est temps de vous l'avouer, je ne me suis es^posé ainsi que pour protéger une jeune fille qui a du sang de Horn dans les veines.
— Violette!
— Celle que vous appelez ainsi est la propre sœur de Qion pauvre maître, et, quoiqu'elle n'ait pas le droit de porter le nom glorieux de son père, c'est une Horn, et je suis prêt à mourir, s'il le faut, pour la sauver.
— Est-ce bien vrai? s'écria du Terne rayonnant de joie.
— Vrai, comme il est vrai que ceux de ma race .ont toujours servi et serviront toujours la maison de Horn.
— Mon compliment bien sincère, chevalier, dit le colonel avec une ironie peu dissimulée ; voilà votre bouque^ tiëre changée en princesse. C'est comme dans les contes de fée.
— Mais je m'y perds, reprit du Terne; sa mère, la^femme de cet odieux Blanche-Barbe, m'a parlé une fois des injustes soupçons de cet homme, et elle m'a juré...
— ^^ui? la tavernière de ÏÉpée-de'Bjis?
— Oui, dame Margot. Elle trompait donc son mari avec le feu prince, comme elle me trompait moi, en m'affirmant...
— Dame Margot n'est pas plus la mère de Violette que Blanche-Barbe n'est son père.
296 l'as de cœur
— Mais c'est insensé ce que vous dites là, s'écria le chevalier.
— Le fait est que le drôle doit être fou, à moins qu'il ne se moque de vous, dit malicieusement le colonel.
—Écoutez-moi, reprit Lié vin, et vous ne m'accuserez plus ni de mensonge, ni de folie. L'année 1703, j'étais Técuycr de Philippe-Emmanuel, alors prince de Horn, et père du comte Antoine-Joseph. Il avait en moi une confiance absolue et il ne me cachait même pas ses visites nocturnes à une de ses cousines^ chanoinesse du chapitre noble de l'abbaye d'Overiske, située à quelques lieues du château, à l'autre bout de la forêt de Baussignies. Je l'y accompagnais et je tenais son cheval pendant qu'il escaladait le mur.
Une nuit, au mois de décembre, il ne m'emmena point, mais il m'ordonna d'aller l'attendre sur la route de liége. Un peu avant le jour, il arriva au grand galop de son cheval; il portait sous son manteau, en travers de sa selle, une enfant qui venait de naître...
— Violette!
— Non. Violette était couchée dans un berceau, auprès du lit de la femme de Blanche-Barbe, car, voici ce qui s'était passé. Pour sauver l'honneur de sa parente et le sien, Philippe-Emmanuel, prince de Horn, n'avait pas reculé devant une substitution d'enfant. Il avait médité ce projet longtemps à l'avance, sachant que les couches de la noble dame, mère de Violette, et celles de Margot, ia femme de son forestier, auraient lieu à la même époque, (Bt le hasard l'avait servi mieux qu'il ne devait l'espérer.
Deux filles étaient nées le même jour. Tune sous le pauvre toit de Blanche-Barbe, l'autre clandestinement dans une chambre écartée de l'abbaye d'Overiske. Celle-là, c'é-
l'as de cœur 297
tait la sienne et il voulait la garder près de lui, la voir grandir, la protéger, Taimer, sans compromettre son nom ni celui de la coupable chanoinesse... il se glissa, la nuit, chez son garde... Blanche-Barbe, justement, courait les chemins potir ramener un médecin... sa femme, Margot, avait le délire... le prince mit sa fille à la place de la malheureuse fille du forestier, et il s'enfuit avec cette pauvre créature volée.
— Hé ! hé ! voilà qui n'est pas beau pour un gen tilhomme, ricana ta Jonquière.
— Et que se passa-t-il alors? demanda du Terne tout éperdu.
— Le prince me remit Tenfant de Blanche-Barbe et mo commanda de courir à Liège et de l'exposer à la porte d'une église, et j'eus la lâcheté de lui obéir. Dieu nous en a punis tous les deux. Seulement, comme cela me fendait le cœur d'abandonner la pauvre enfant, je pris sur moi de la garder toute la journée du lendemain dans une auberge où je m'arrêtai sur la route. Là, je détachai un scapulaire que je portais depuis mon enfance et je le lui passai au ^cou. Après seize ans, je viens de le reconnaître.
Je voulus que l'enfant s'appelât Gudule, comme la sainte patronne de Bruxelles, et j'écrivis ce nom-là, avec la date de sa naissance, sur un papier que j'enfermai dans le scapulaire. Je me disais que la petite serait trouvée par quelque bourgeois de Liège et que, plus tard, en m'informant par la ville, je pourrais la reconnaître, et, selon les temps, en prendre soin moi-même ou la rendre à ses parents. Car je sentais bien que ce que j'allais faire était presque un crime. Mais j'avais pour le prince un dévouement d'esclave et je n'osai jamais lui désobéir. L'hôtesse
chez qui je m'étais arrêté réussit à nourrir Gudule en lui faisant avaler quelques gouttes de lait de chèvre. Je lui ^vais conté je ne sais quelle histoire pour lui expliquer comment j'avais avec, moi cette enfant. La nuit venue, je me remis en route ; j'arrivai à Liège, je déposai au pied d'une image de la Vierge Gudule. que j'avais eu soin d'emmaillotter chaudement pour que le froid ne la tuât pas, et je m'enfuis le cœur navré.
— Vilaine action que vous fîtes là, monsieur le Brabançon, dit gravement La Jonquière.
— Oui, vilaine action, colonel, et je vous ai déjà dit tout à l'heure que Dieu fut juste en me punissant comme il punit le prince de Horn.
~ Je ne vois pas trop comment il vous a punis tous les deux, grommela le colonel, toujours sceptique. Le prince Philippe-Emmanuel que j'ai connu jadis à Bruxelles est mort chargé d'ans, de gloire et de richesses. Pour ce qui est de vous, illustre écuyer, vous me paraissez posséder votre bonne part des biens de ce monde : une santé de fer, des écus dans votre valise, et l'amitié d'un bon gentilhomme, appelé le chevalier du Terne de Grandpré.
— Vous voulez savoir quel fut le châtiment, interrompit Liévin; je vais vous le dire. Le prince comptait élever et choyer tout à son aise cet enfant de ses amours illégitimes. Huit jours ne s'étaient pas écoulés que le forestier Blanche- Barbe disparaissait subitement avec sa femme et sa iille. Avait-il eu vent de ce qui s'était passé pendant une certaine nuit de décembre? Nul ne le sut jamais; mais, ce qui est certain, c'est que toutes les recherches furent vaines. Le prince dut renoncer à tout espoir de jamais retrouver Violette, — c'était lui qui l'avait nommée ainsi, — et sa complice, la chanoinesse d'Overiske, mourut bientôt d'une
l'as de cœur 209
.fièvre chaude que les remords et le chagrin lui avaient donnée.
— Orpheline et noble comme une reine, murmura du Terne, qm suivait ce récit avec un intérêt bien naturel.
— Bon ! s'écria La Jonquière, le haut et puissant seigneur a été frappé dans ce qu'il avait de plus cher; c'est justice. Mais vous, honnête Brabançon, vous qui lui servîtes de comphce?
— Moi, je ne fus pas mieux traité, colonel. D'abord, j'eus beau m'enquérir à Liège et aux environs, je ne pus jamais découvrir ce que Gudule était devenue. Puis, l'histoire s'était sourdement répandue dans le pays et surtout au château, si bien que l'aîné de la maison, Maximiiien- Emmanuel, aujourd'hui prince de Horn, me prit en haine et jura de me faire chasser. Il n'y réussit point, tant que son père vécut ; mais, après la mort de mon vieux et cher seigneur, il me fit signifier défense de mettre les pieds sur les terres de Horn. Antoine-Joseph, son frère cadet, s'était pris d'amitié pour moi, et leur mère, la princesse Antoinette, permit que j'entrasse au service du jeune capitaine. Je le suivis à Vienne, où son régiment autrichien tenait garnison, et je m'attachai à lui comme un chien s'attache à son maître... Il vient de périr sur la roue, et je n'ai plus qu'à errer au hasard par le monde jusqu'à ce que je crève abandonné dans quelque fossé. Pensez -vous, colonel, que j'aie été, moi aussi, châtié comme je le méritais?
— Hum î dit entre ses dents La Jonquière, l'Espagne est un bon pays, et, quand nous y serons tous, il y aura encore de beaux jours pour vous, mon brave. Notre ami du Terne ne délaissera point l'homme qui vient de délivrer à sa future épouse des lettres de noblesse.
— Non, certes, s'écria le chevalier, sans relever ces pa-
300 l'as de cœur
rôles ironiques ; non, Lié vin, vous ne nous quitterez plus, et, si vous m'aviez dit plus tôt ce que je sais maintenant...
— A quoi bon, puisque nous n'étions pas assurés de réussir? A présent que la fille du feu prince est sauvée, c'est bien différent. Et puis, quand j'ai retrouvé miraculeusement ce scapulaire, il m'a semblé que Dieu me commandait de parler.
— Ainsi, Gudule est née de Blanche-Barbe et de dame Margot, murmura du Terne; ainsi, ce n'est pas le sang d'un vil exempt qui coule dans ses veines?
— C'est le sang d'un traître, et c'est bien pis, interrompit La Jonquière; ce coquin de tavernier nous a tous
vendus.
— Mais sa fille nous a sauvés, s'écria le chevalier, et pour elleje réclame...
— Silence! dit vivement le colonel; il me semble que j'entends du bruit, là-bas, sur la rive droite.
Ce colloque se tenait autour de la table, où personne ne s'était encore assis, et assez loin de l'ouverture pratiquée dans la façade du moulin pour y appuyer l'extrémité de la passerelle. Les trois hommes prêtèrent l'oreille, et ils acquirent bientôt la certitude que La Jonquière ne se trompait pas. On entendait distinctement des voix d'hommes et des hennissements de chevaux*
— Qu'est-ce à dire? murmura le colonel, dont le visage s'était subitement rembruni. Bah! reprit-il en faisant craquer ses doigts, c'est Daoulas qui sera revenu par terre, avec ses gars, nous annoncer que la barque nous attend. Il sera entré sous le hangar pour examiner notre cavalerie qui mange à son râtelier.
— J'ai bien peur que votre meunier et vos matelots ne soient pour rien dans ce brouhaha, dit Liévin en secouant
la tête. Ja distingue le bruit des fourreaux de sabre heurtés contre les étriers. Nous avons affaire à des gens de guerre.
— Le Brabançon pourrait bien avoir raison, grommela La Jonquière. Allons ! il faut voir cela.
Et, se glissant le long des murs de bois^ le partisan fit le tour de la salle et alla se placer dans le fond^ en face de la porte-fenêtre. Là, protégé par l'ombre qui remplissait l'intérieur du moulin, il pouvait, sans être aperçu, observer la rive droite.
— . C'est la maréchaussée, ou je consens que la foudre m'écrase, dit-il à du Terne et à Liévio, qui l'avaient suivi.
Du point ou ils étaient embusqués, les fugitifs apercevaient en effet un groupe de cavaliers arrêtés entre le pont et le hangar.
Les uns avaient déjà mis pied à terre et attachaient leurs chevaux à la mangeoire, à côté de ceux de la petite troupe qu'ils poursuivaient. Les autres, encore en selle, semblaient conférer entre eux sur un plan d'attaque. Tous, uniformément vêtus de casaques de couleur sombre et coiffés de larges feutres rabattus sur Jes yeux, portaient Tépée au côté et le mousqueton en bandoulière.
— Jamais gendarmes ne furent équipés ainsi, murmura le colonel.
— Je reconnais mes drôles, dit Lié vin, c'est cet escadron qui naus chasse depuis ce matin.
— Ils ont retrouvé notre piste. Nous sommes perdus, s'éwia du Terne.
— Perdus I allons donc ! répondit La Jonquière; il faut laisser ces mots-là aux femmes. On se tire des plus mauvais pas quand on a du cœur, retenez bien cela, cheva-
lier. D'abord, rien ne prouve encore que nous soyons vraiment en face d'exempts lancés à vos trousses. Comment diable! voulez-vous que des gens, courant à toute bride vers Morgat, où ils se croient assurés de vous rattraper, se soient ravisés en route, et, retournant sur leurs pas, s'en soient venus tout justement donner contre ce moulin de Ploéven, dont ils n'ont jamais entendu prononcer le nom; car vous m'avez juré que vous ne l'aviez jamais dit à personne ?
— Comme l'aurais-je dit, puisque, ce matin encore, je l'ignorais?
• — C'est vrai. Vous voyez donc que nul n'a pu deviner
que je me cachais ici, et mon avis est que nous sommes
tout simplement en présence d'un détachement de commis
des gabelles en quête de faux- sauniers.
— Monsieur, en voici un qui fait mine de se rapprocher du pont, dit Liévin en s'éloignant tout doucement.
— Bon I nous allons savoir à quoi nous en tenir, répliqua le colonel. Le coquin s'avance à cheval... il va nous héler... voyez, il s'arrête. Oh! oh! il est bien civil pour un maltôtier, car le voilà qui soulève." son chapeau, et je vais...
Le reste du discernas de La Jonquière se perdit dans un formidable juron.
— Par les tripes du diable I c'est Blanche-Barbe, cria-t-il ; le misérable traître nous a dénoncés.
— Ah ! je comprends tout maintenant^ dit le chevalier, c'est lui qui a découvert nos traces et qui nous poursuit pour reprendre Violette et la persécuter encore. S'il savait que Gudule...
— Il ne portera pas sa trahison en paradis, car je vais l'envoyer en enfer, grommela le colonel, qui tira de sa ceinture un pistolet et se mit à ajuster Blanche-Barbe.
— C'est le père d'ijne eafaot q du Tente en lui saisissant le brat
Le coup partit, mais la. balle ) bien en prit au taveroier de l'tpé intervînt pour l'amour de Gudi manquait jamais un moineau à I
— Mille tonnerres 1 èles-vous lonel.
— Ne voyez-vous pas que la m utile et que la ruse seule peut e ment du Terne.
Cependant Blanche- Barbe, qu.
le plomb, lit cabrer son cheval, promptement l'abri protecteur d voix re ternissante ;
— Merci, colonel! Salut, chevi aurez de nos nouvelles. Mes bai attendant.
304 LAS DK CŒUR
Il n'y avait plus de doute possible. Les chasseurs avaient retrouvé la piste et ils occupaient les abords du moulin.
Conseillés par Blanche-Barbe que sa haine rendait clairvoyant, ils s'étaient sans doute aperçus qu'ils faisaient fausse route en courant vers le fond de la presqu'île de Camaret, et, conduits par le gars de Carhaix qui leur servait de guide, ils avaient gagné rapidement Ploéven. ^
Le coup de pistolet de La Jonquière venait de leur apprendre qu'ils n'avaient point pris le change et que le sanglier était rembùché là, tout prêt à faire tête aux chiens.
Le blocus du moulin était commencé et la capture des fugitifs assurée, à moins qu'il ne leur poussât des ailes ou des nageoires , car, le pont étant gardé sur la rive droite, il ne leur restait que le chemin des airs ou le chemin des eaux.
La Jonquière et du Terne échangèrent un regard et regagnèreilt promptement un coin de la salle où ils allaient
l'as de cœur 305
pouvoir délibérer hors de la vue de Tennemi. Lié vin y était déjà, et il avait la main sur l'ingénieux appareil qui servait à jeter le pont dans la rivière.
— Faut-il couper les communications? demanda- t-il en faisant mine de pousser le ressort.
— Pas avant que je te l'ordonne, mordieuî cria le colonel. De quoi te môles-tu? Il me semble que c'est moi qui commande ici.
— Comme il vous plaira, dit le Flamand; m'est avis, cependant, qu'il est temps de prendre nos précautions. Ces gens-là sont en force, et, s'ils nous donnent l'assaut, nous ne sommes pas en état de tenir. Nos pistolets, à M. le chevalier et à moi, sont restés dans les arçons de nos selles; ce n'est pas avec les vôtres et nos trois épées que nous résisterons à une demi-douzaine de drilles armés jusqu'aux dents.
— Tais-toi. Nous détruirons le pont quand il le faudra. J'ai mes idées sur ce point. Contente- toi pour le moment de rester là, une main sur le levier et un œil à cette fente par où tu peux voir tout ce que font là-bas ces coquins • Au premier mouvement de la bande pour passer le pont, avertis-moi, et je me charge du reste.
— Bon! j'y suis, s'écria Liévin. La bascule jouera quand ils seront sur la passerelle et nous en serons débarrassés sans coup férir. C'est une idée superbe que vous avez là, colonel, et m'est avis que pas n'est besoin de nous inquiéter d'un autre moyen de défense.
— Reste à savoir pourtant s'ils tenteront le passage et s'ils n'essaieront pas au contraire de nous prendre par la famine, dit La Jonquière entre ses dents.
— Bah ! le moulin est plein du haut en bas de sacs de blé et de sacs de farine...
306 l'as de cœur
» Qui ne nous empêcheraient point de mourir de faim, faute d'un four pour cuire du pain ; mais nous n'en viendrons pas à cette extrémité car je suis décidé à sortir d'ici le plus tôt possible.
-r- Au vrai, colonel, que comptez-vous faire î demanda du Terne. '
— Je compte surtout sur Daoulas. Le vent a tourné bout pour bout depuis ce matin et je gage que la caravelle croise en ce moment à l'entrée de la baie. Avant la fin de la journée, la barque de Daoulas sera mouillée sous la pointe de Tréf untec ; il nous enverra son canot qui remontera la rivière et viendra s'amarrer sous le moulin. Il y a apparence que les exempts n'oseront pas faire feu sur des matelots dont ils ne se défient point. Il est vrai qu'en revanche ils tireront sur nous quand le canot repassera devant eux pour descendre. Mais ces drôles-là visent mal et ils nous manqueront.
— Ainsi, vous concluez qu'il nous faut attendre le secours du meunier et de ses gars.
— Oui, à moins que nos ennemis ne fassent la sottise de se lancer tous à la fois sur le pont, auquel cas votre Brabançon poussera le ressort et les enverra au fond de. l'eaji, ce qui simplifierait beaucoup les opérations.
— Monsieur, dit tout à coup Liévin, qui, suivant ses instructions, se tenait l'œil collé à une large fente pratiquée dans les planches; monsieur, je vois une pierre qui se balance au bout dune corde, à portée de ma main... il y a un papier roulé autour de la pierre.
— Un message de Daoulas, s'écria La Jonquière. Allonge le bras; vite I vite !
Liévin ne se fit pas prier'et ramena sans peine un galet ' entortillé dans une feuille de papier gris. Dès qu'il le prit,
la corde très-mince qui le portait fut lâchée, preuve manifeste qu'elle était tenue par un ami, probablement par un des gars de Daoulas, qui avait réussi à se glisser sans être vu au sommet du rocher surplombant le moulin et s'y était couché à plat ventre pour établir de là cette communication postale d'une espèce toute nouvelle.
— Donne I dit vivement le colonel. Chevalier, ajouta-t-il en dépliant Tenveloppe du caillou, notre vie à tous dépend de ce qu'il y a d'écrit là-dedans .
Du Terne regardait avec anxiété La Jonquière qui lisait, et il cherchait à deviner ses impressions sur son visage ; mais le colonel resta impassible, et pas un muscle de sa figure ne bougea.
— Tout notre plan est à refaire, dit-il froidement, quand il eut achevé sa lecture. Voyez plutôt.
Le chervalier prit le papier et parcourut rapidement des yeux la lettre tracée en gros caractères par une main peu exercée.
Le message, qui venait bien de Daoulas, disait :
« Les gars sont revenus ce msLtin, après avoir accosté l'Espagnol, qui croise pour le moment par le travers de Brezellec, à l'ouvert de la baie. J'allais vous venir quérir, quand j'ai vu de loin rôder, à l'entrée de la rivière, des soldats, avec des épées et des mousquets.
« Un pâtour (1) de Plomodiern que j'ai rencontré sur la falaise m'a dit qu'ils gardaient le pont et qu'ils avaient laissé des sentinelles de place en place tout le long de l'eau. Si je remontais avec le canot, ils mef laisseraient peut-être passer, mais pour sur, à la descente, ils se douteraient que je vous emmène, et ils nous arquebuseraient
(1) Berger.
308 i/as de cœur
tous les deux. Si nous allions par terre, ils nous prendraient. C'est pourquoi j'envoie le pâtour, qui est adroit comme un singe et qui saura bien vous jeter cet écrit au bout d'une amarre.
« Le temps presse, parce que les vents halent le suroit (1) et que la brise fraîchit. L'Espagnol a dit à mes gars qu'il ne pourrait pas tenir à courir la nuit cette bordée-là, au risque d'êlre jeté à la côte, et qu'il mettrait le cap au large avant le coucher du soleil. Il nous faut donc profiter de Vembellie (2) et manœuvrer comme je vas vous le dire.
« Notre barque est à l'abri sous les roches de Tréfuntec^ et les faillis chiens de gendarmes ne l'ont pas vue. Il ne s'agit pour vous que d'y arriver. Affalez (3) vous tout doucement dans la rivière en crochant des pieds et des mains la roue du moulin ; plongez et nagez entre deux eaux seulement une vingtaine de brasses; vous aurez passé le tournant et vous serez à l'abri des mousquetades. Alors vous continuerez à descendre le courant jusqu'à ce gros caillou blanc que vous connaissez bien, sur la rive gauche, sous le tertre où le recteur (4) de la paroisse de Saint-Anne-la- Palue fit planter une croix l'an passé. Là vous pourrez prendre terre et vous n'aurez qu'un bout de lande à passer pour accoster Tréfuntec.
a Nous sommes parés à pousser (5) dès que vous aurez le pied à bord, et, deux heures après, nous mettrons le grappin sur l'Espagnol.
(i) Tournent au sud-ouest.
(2) Du calme.
(3) Descendez. ^
(4) Curé.
(5) -Prêts à partir.
l'as de cœur 3Ô9
« Exeusez-raoi de commander, mon colonel. Vous savez que c'est le pilote-côtier qui prend la place du capitaine quand le navire est pour atterrir ou pour sortir et qu'il navigue au milieu des dangers (1). Vous voulez sortir de France et les dangers, c'est comme qui dirait ces portemousquets en casaque brune qui croisent aux alentours duipoulin. Je suis donc dans le règlement.
« Appareillez en double (2), mon colonel; moi et mes gars nous vous espérons (3), et nous avons fait vœu d'aller en pèlerinage à Notre-Dame du Folgoat, si nous parvenons à vous remettre sain et sauf sous le pavillon de l'Espagne. i>
Daoulas n'avait pas signé, par prudence sans doute, mais son message était clair et précis. Du Terne, après l'avoir lu, laissa tomber ses bras d'un air découragé.
— Eh bien, lui dit La Jonquière, vous avez vu qu'il nous faut changer, nos batteries.
— Cela ne nous servirait de rien. Le projet de ce marin est impraticable.
— Pourquoi est-il impraticable, s'il vous plaît?
— Parce que trois hommes, et surtout deux femmes, ne peuvent faire ce que ferait aisément un homme seul.
— Ahl c'est vrai! j'oublie toujours les femmes, dit amè- • rement le colonel. Ainsi, de votre propre aveu, le salut de deux gentilshommes et d'un brave garçon dépend de ces donzelles !
— Qui vous empêche d'assurer le vôtre, en fuyant seul ? Moi et Liévin nous resterons pour tenir tête aux exempts, et cela se trouve à merveille, puisque nous occuperons ces
(1) Rochers.
(2) Partez vite.
(3) Attendons.
gens*là pendant que vous vous échapperez. Le reste nous regarde.
— Pour qui me prenez -vous Jonc, chevalier? dit I-a Jonquière en relevant la tête. Je ne vous ai certes pas conseillé de vous encotillonner ainsi ; mais, puisque c'est fait, sachez que je ne suis pas de ceux qui abandonnent leurs amis dans le malheur. Nous nous sauverons ou nous mourrons ensemble.
— Nous sauver, c'est fort bienl mais conunent? demanda Liévin qui, avec son gros bon sens flamand, allait droit au fait.
— En nous servant de la roue du moulin pour descendre dans la rivière, répondit du Terne en haussant les épaules.
— Pendant qu'elle tourne! allons donc! votre donneur d'avis est fou, s'écria Liévin.
— Pas si fou, murmura le colonel, car il croit qu'elle est arrêtée. En me quittant hier soir, il m'avait bien recommandé de fermer les vannes.
— Et vous avez négligé de les fermer, s'écria du Terne.
— Absolument, mon cher, dit le colonel sans s'émouvoir. Que celui qui, dans toute sa vie, n'a jamais péché par omission, ou par faiblesse, me jette la première pierre.
A cette allusion à ses accointances féminines, le chevalier rougit et se tut.
— Mais, reprit Liévin, qui était toujours pour les moyens pratiques, si on les fermait, ces vannes, la roue cesserait incontinent de tourner, et peut-être qu'alors nous pourrions nous servir tous de ce chemin-là ; et, quand je dis tous, j'entends la fille de mon feu seigneur, et aussi la
l'as de cœur 311
fille du foréstief Blanche-Barbe, car, si j'appartiens par devoir à Tune^ j'appartiens à l'autre par reconnaissance et en réparation de mes torts.
— Et rien ne s'oppose à ce que nous les fermions, ajouta du Terne.
— Rien? demanda ironiquement La Jonquière; m'est avis que vous vous trompez lourdement, et je ne vous conseille pas d'essayer.
' — Pourquoi donc?
— Ah ! vous demandez pourquoi ? Eh bien ! regard ez» Et, sans hésiter, le colonel se dépouilla de son justaucorps, la mit au bout d'une perche qui se trouva sous sa main, et dont il coiffa l'extrémité avec son feutre, passa cette espèce de mannequin par la porte-fenètre, et l'agita en imitant adroitement les mouvements d'un homme qui aurait tenté de descendre sur les solives du barrage.
L'étrange appareil ne se montra pas plutôt au dehors que deux coups de mousquet partirent de la rive droite. La Jonquière abaissa brusquement son mannequin pour faire croire à l'ennemi que les balles "avaient porté, puis, il le ramena à l'intérieur du moulin avec toutes sortes de précautions.
— Un trou dans le chapeau et un autre au revers gauche de l'habit, dit-il froidement. Les marauds tirent bien.
Et comme du Terne, étonné, l'interrogeait du regard, il ajouta :
— C'est un vieux stratagème de guerre que j'ai appris en Espagne, et dont usent volontiers les miquelets de la Catalogne. On fait un faux soldat avec un bâton affublé d'une aune de drap et les guerriers novices s'y laissent presque toujours prendre. Nos exempts y ont été attrapés, comme vous venez de le voir, mais en même temps ils nous prou-
312 l'as db cœur
vent qu'ils font bonne garde et que quiconque tentera le passage ou toute autre manœuvre extérieure leur servira de cible. Et maintenant, chevalier, et vous, brave écuyer, que pensez-vous de la fermeture des vannes ?
— Je pense, répondit vivement du Terne, qu'il suffirait que l'un de nous se dévouât pour assurer le salut des autres.
— Ah I ah I mais c'est une idée cela. Il ne s'agit plus que de trouver le généreux compagnon qui se sentira disposé à imiter l'héroïsme de ce Romain, dont j'ai oublié le nom. Vous savez, celui qui sauva la patrie ^n se précipitant dans un gouffVe.
— Le compagnon est tout trouvé. Ce sera moi, si vous le voulez bien.
— Ou moi, dit Liévin, fidèle écho de la voix^et de Tabnégation du chevalier. Au surplus, se hâta-t-il d'ajouter, l'opération ne serait peut-être pas si dangereuse qu'on pourrait le penser. Il n'y a que deux sentinelles au bout du pont. En appliquant mon œil à cette fente, je les vois en ce moment qui rechargent leurs mousquets.. Nous n'avons qu'à recommencer la plaisanterie du mannequin, pour attirer de nouveau leur feu, et alors ce sera le moment de sauter sur le barrage et de fermer les vannes, avant qu'une seconde décharge ait le temps de partir.
— Eh ! eh I Brabançon de mon cœur, murmura le colonel ; voilà qui n'est pas trop mal combiné et on pourra tenter l'aventure.
Du Terne allait se proposer de nouveau quand une main se posa sur son épaule. Il se retourna et vit derrière lui Gudule qui était entrée sur la pointe du pied, sans que personne s'aperçût de sa présence.
L'orpheline était très-pàle et la fièvre brillait dans ses yeux, mais elle se tenait droite, et, à sa contenance ferme,
^"i^^^Wps--"
on devinait que son énergie avait été plus forte q tigue, plus forte que l'émolion,
— Vous, ici, s'écria le chevalier, vous, mon enl avez tant besoin de repos I
~ Ne troublez pas celui de noire amie, dit Gud un sourire triste ; elle dort profondément, et 11 sei de l'appeler quand viendra l'heure de partir. Le 1 coups de mousquet m'a rèvelUée et j'ai pensé q aviez peut-être besoin de moi.
— Nous aurons surtout besoin de votre agi brusquement La Jonquiëre, car tout à l'heure faudra descendre dans la rivière en vous accroch jantes de cette roue, puis nager en vous appuj les épaules de l'un de nous.
— Je suis prête, répondit la jeune fille.
— Dieu soit loué l pensait du Terne ; elle n'a tendu ce que nous disions tout à l'heure, car, si vait ce que je veux faire, elle se jetterait au-de moi, pour m'empêcher de m'exposer aux balles.
Pour prévenir toute indiscrétion, du Terne se p l'oreille du colonel et lui dit quelques mots à voi: I^ Jonquiére hocha la tête en signe de consente: reprit le fil de son discours.
— Il est donc entendu, mon enfant, dit-il d'un terne, que vous êtes résolue & nous suivre par ce jjui commence dans les airs et qui finit dans l'eau, belle qui dort là-haut ne sera peut-être pas de fore comme vous T
— M. le chevalier la décidera, dit doucement Gu in'aidera à descendre et à nager. Vous, monsieur, t-elle en s'adressant à Liévin, vous me rendrez 1< aerviee, n'est-ce pas î
314 l'as de ôcevk
— Si je vous le rendrai ! s'écria le bon Flamand ; oh ! de grand cœur, mademoiselle, d'autant plus que*., là-bas,., autrefois... il y a seize ans...
Il n'acheva point. Un coup d'œil de du Terne lui commanda de se taire, et il resta muet, troublé, éperdu, regardant alternativement cette douce et malheureuse créature qu'il avait jadis exposée, de ses propres mains, sur le pavé de la bonne ville de Liège, et ce faroudie Blanche-Barbe, vis-à-vis duquel il avait bien aussi quelques reproches à se faire et qu'il voyait, par la fente de la muraille, 6d promener, sur l'autre rive, au milieu de ses soldats. Car le tavernier de ï Épée-de-Bois paraissait commander toute la troupe, et Larfaille ne se montrait point, de sorte que les fugitifs ne soupçonnaient pas sa présence dans les rangs ennemis. Ils ne croyaient même pas qu'il fût encore de ce monde.
— Ça, dit La Jonquière, occupons-nous de préparer notre déméuagement sans plus tarder. Les minutes sont précieuses, et ce n'est point le temps de se complimenter. Il faut agir. Le plan du Brabançon est certainement le seul qui nous offre quelque chance de salut, et nous allons l'exécuter de point en point. Je n'ai nul besoin, je suppose, de vous rappeler les détails de la comédie que nous devons jouer pour commencer, et qui pourrait être intitulée : « la farce du mannequin et la chute des vannes. »
— Non, non, c'est inutile, je sais mon rôle par cœur, dit vivement du Terne, qui tenait beaucoup à ne pas attirer l'attention de Gudule siu* le péril qu'il allait courir.
— Fort bien, reprit le colonel ; je ne vous apprendrai donc pas que, pour fermer l'écluse, il suffit de retirer cette barre qui retient la vanne levée. Un enfant s'acquitterait de cette besogne, car il n'y faut qu'ur peu d'adresse.
l'as i>e cœur 315
— Et je n'y faillirai point, interrompit le chevalier kvec impatience.
— Bon ! alors il me reste à vous rappeler les iogtructions de Daoulas : nager vigoureusement et prendre terre à côté d'im rocher blanc, sur la rive gauche, à troié cents toises dlci^ au pied d'un tertre surmonté d'une croix.
— Je saurai reconnaître l'endroit.
— Cela vous sera d'autant plus facile que je compte passer devant vous pour vous montrer le chemin. Il est juste, au surplus, que, s'il y a des arquebusades, j'essuie le premier feu, ne fût-ce qu'à cause de mon grade de colonel. Vous me suivrez donc avec notre ami de Brabant, et, à vous deux, vous vous chargerez de ces demoiselles*
— C'est convenu.
— Ah! encore un mot. Quel est le couple qui partira le dernier ?
— Le nôtre, n'est-il pas vrai, mon ami? répondit Gudule en s'adressant à Liévin.
— Oui, certainement, le nôtre, appuya Tancien écuyer du prince de Horn.
— Alors, cher Brabançon, reprit La Jonquière, faites-moi la grâce de mettre la main sur ce levier et de l'y tenir pendant que nous exécuterons n^tre descente à travers les jantes de la roue.
— Et si ces coquins qui montent la garde là-bas se lancent sur le pont, j'appuie sur la ba^scule et je les envoie au fond de l'eau, hein?
— Parfaitement compris; mais, alors même qu'ils ne tenteraient pas l'assaut, vous pouVez vous donner le plaisir de renverser la passerelle avant de nous suivre. J'aime autant que les drôles ne viennent pas fourrer leur nez ici après notre départ.
316 L AS DE CŒLR
— Monsieur, soyez tranquille, je ne manquerai point de leur couper le passage, et je tiens mon levier.
— Alors, tout est dit ; nous n'avons plus qu'à leur exhiber le bout du nez du mannequin, et c'est à moi que revient remploi de montreur de marionnettes. Vous êtes prêt, chevalier? demanda le colonel en allongeant son bàton habillé.
— Je suis prêt, dit du Terne d'une voix ferme.
— Vous savez que le barrage est à droite de la portefenêtre, que vous pouvez y arriver d'un saut et remonter ici en vous enlevant à la force des poignets 7
— Oui, oui, je sais tout cela. Le mannequin... vite ! eriale chevalier, qui avait hâte d'en finir pour ne pas laisser à la jeune fille le temps de comprendre.
Au moment où il se rangeait contre le bord de l'ouverture, afin de n'avoir plus qu'un mouvement à faire pour s'élancer, il sentit que Gudule lui prenait la main et 1^ portait à ses lèvres.
En ce moment même, éclataient les coups de moiisquet tirés de la rive opposée sur le mannequin agité par le colonel.
— Les sots ont encore donné dans le panneau, s'écria La Jonquière triomphant; sautez, chevalier, sautez promptement pour profiter de leur sottise.
Du Terne fit un pas vers la porte-fenêtre et se baissa pour se préparer à descendre sur le barrage. Le saut n'était ni difficile ni dangereux, car les poutres qui encastraient la vanne traversaient la rivière à trois pieds tout au plus en contre-bas de l'ouverture. Quant au mécanisme destiné à fermer le passage au courant, il était des plus simples et il n'y avait pas besoin de force pour le faire fonctionner, puisqu'il ne s'agissait que de retirer une
barre de bois de médiocre grosseur aroboulée solive supérieure de la vanne. Le seul danger ( senlùt cette manœuvre venait de la rive opposée, fallait opérer sous le feu de l'enuemi. Mais l'enn le moment ne naontrait que deus sentinelles, i les deux, trompées de nouveau parle siratagè JonqniËre, venaient de décharger à, la fois leui dans le vide.
— Dépêchez- vous, monsieur, dit Liévin qui a Jours une main sur le levier et un œil à la fent vois un autre coquin qui s'approche.
Bu Terne s'élança; mais au moment où il allait la muraille qui l'abritait, Oudule se glissa sous et sauta sur le barrage avant qu'il pût la retenir.
— Ah ! cria le chevaher, elle a tout entendu et se sacrifier pour moit
Et il chercha à se précipiter après elle. Mais 1 le saisit ù la ceinture et l'étreignit vigoureuscmc disant d'un ton bref :
— Ne bougez pas, vous la feriez tuer.
— Laissez-moi ! dit du Terne en se débattant.
— Non, riposta l'intraitable La Jonquière, vo point. Ne comprenez- vous donc pas qu'ils n'os mais tirer sur une femme, tandis que, si vous vt trez, ils feront une salve générale, et vous savez les balles ne connaissent ni l'âge, ni le sexe.
Le chevalier comprit et cessa de lutter. Son â dajis ses yeux. Il regardait l'héroïque enfant qu' pendait plus de lui de protéger et il priait Dieu < sur elle pendant cette minute terrible.
■ Elle avait franchi d'un bond l'espace qui se fenëlre de la vanne, et, sans hésiter, avec une a 1»
une énergie incroyables, elle avait saisi Tarc^boutant par le pied et s'efforçait de le déplacer. Déjà cette barre assez lourde cédait à la pression de ses petites mains. Encore quelques secondes et l'appui allait tomber.
— Les sentinelles rechargent leurs mousquets, dit liévtn sans quitter son observatoire , mais la brave fille aura fini avant que la poudre soit dans le bassinet. Oui, oui, bourrez, mes drôles I bourrez, gibiers de potence I Vous n'aurez pas le temps d'amorcer.
Gudule travaillait toujours.
— Courage, mon enfant! lui cria le colonel.
— Dites-lui qu'elle se hâte, reprit le Flamand. Voilà le sacripant que je vous ai déjà signalé qui court vers l'entrée du pont. Il a im mousquet à la main... il s'arrête... il se hausse sur la pointe des pieds pour mieux voir... Il lève la tète. Que Dieu ait pitié de nous! C'est Blanche-Barbe!
— Ah! le misérable!
— Soyez tranquille, c'est un rusé compère, et il gardera son plomb pour nous.
— Non , cria Liévin, non , il lève son mousquet, il épaule, il vise...
— Et il s'y prend trop tard, dit La Jonquière; voyez plutôt.
Gudule, par un effort suprême, venait de réussir à retirer la barre. La vanne, entraînée par son poids, tomba avec un bruit sourd, et l'eau, ne trouvant plus d'écoulement, commença aussitôt à bouillonner au-dessus du barrage.
— Baissez-vous! baissez-vous ! Il va tirer.
A ce dernier avertissement de Liévin, du Terne, repoussant violemment le colonel, s'arracha de ses bras, courut à l'ouverture et se jeta sur le barrage pour couvrir Gudule
l'as i>e cœur 319
de son corps. Mais, si prompt qu'il fat à sauter, la balle dô l'abominable Blanche-Barbe arriva avant lui.
La pauvre enfant, frappée en pleine poitrine, s'afifaissa sur elle-piême, ^ et resta couchée sur les poutres qu'elle teignit de son sang.
— 11 a tué sa propre fille, l'infâme bandit, murmm^a le colonel; mais nous sommes sauvés. Brabançon, monami^ car la vanne est fermée.
Pendant que La Joaqaière, inaccessible aux émotions sentimentales, constatait froidement le résultat si cruellement payé d'une généreuse action, du Terne, éperdu, relevait Gudule expirante. Une mousse sanglante coulait des lèvres de la pauvre enfant, et son visage se voilait déjà des teintes terreuses de la mort.
— Gudule I pardonnez-moi 1 cria le chevalier en la serrant dans ses bras.
Elle rouvrit les yeux et regarda une dernière fois l'homme qu'elle avait tant aimé.
— N'essayez pas de m'emporter, dit-elle d'une voix éteinte; laissez-moi mourir ici , il ne faut pas qu'elle me voie... et vous, fuyez I ils vous tueraient.
Du Terne comprit qu'au moindre mouvement le souffle suprême allait s'envoler, et il ne bougea plus. A genoux sur les solives du barrage, il soutenait la tête de Gudule et il pleurait.
. — Penchez-vous sur moi, murmura la jeune fille ; je n'ai plus de force pour parler... et je voudrais vous dire adieu... plus près... plus près encore.
Le chevalier se courba. La bouche de la mourante effleurait sa joue.
— Dieu m'a exaucée en me rappelant à lui, dit-elle si bas que du Terne l'entendait à peine; ilm'ôte de ce monde
320 ' l'as 0e cœur
où il n'y avait plus de place pour moi... je le bénis,., et je vais là-haut prier pour vous... pour elle... vous serez heureux... car vous l'aimez... et elle vous aime...
— Gudule ! sanglota du Terne qui sentait son cœur se briser.
Alors un souffle murmura à son oreille :
— Moi aussi je vous aimais...
Puis des lèvres glacées se collèrent sur les siennes, et il sentit comme le frémissement de l'àme de Gudule qui s'envolait dans ce dernier... dans ce premier baiser.
. — Garde à vous, chevalier, dit la voix retentissante de La Jonquière.
L'avertissement se perdit dans le fracas d'une formida-' ble explosion. Les soldats rassemblés sur la rive droite venaient de faire un feu de peloton. L'infâme Blanche- Barbe leur avait commandé de tirer sur une morte pour atteindre un vivant. Mais, par un miraculeux hasard, du Terne ne fut pas touché. Les épaisses solives qui formaientjes montants de la vanne le préserVSrent, et les balley allèrent ricocher sur la façade du moulin, sans frapper personne.
Cependant, le dévouement de Gudule n'avait point été perdu, car la rivière détournée brusquement de sou cours franchissait maintenant le barrage en se portant vers la rive droite, et la roue ne tournait plus.
— Laissez là le corps et venez nous rejoindre, cria le colonel. •
La fumée de la décharge commençait à se dissiper et on entrevoyait les archers, Blanche-Barbe en tête, groupés à l'entrée du pont. Le chevalier prit Gudule dans ses bras, se releva et, malgré ce fardeau, réussit à prendre pied sur la porte-fenêtre.
l'as de cœur. 321
— Ètes-Yous fou de vous embarrasser ainsi, quand nous n'avons pas une minute à perdre pour descendre en nous aidant de la roue et nager jusqu'au Caillou blanc ! lui dit vivement La Jonquière.
Du Terne, au lieu de lui répondre, se tourna vers Liévin.
— Jure-moi que tu vas sauver Violette, lui dit-il d'une voix saccadée.
—, Je vous le jure et je comprends ce que vous voulez faire. 11 ne faut pas que ce pauvre corps reste abandonné et il- ne .faut pas que la fille du prince de Horn le voie. Allez, monsieur le chevalier, allez, et fiez-vous-en à moi pour vous ramener Violette et pour venger Gudule.
Liévin n'avait pas fini de parler que du Terne avait déjà saisi d'une main les jantes de la roue. De l'autre, il soutenait la chère morte qui ne pesait guère à son bras robuste.
La manœuvre salutaire eût été tout à fait impraticable ^nt que l'eau, passant sous la roue, la faisait tourner dans un sens contraire au courant. Elle s'exécuta sans peine sur la roue ^ftmobile qui céda doucenfent sous le 4puble poids, et permit au chevalier de se couler dans la rivière avec le corps de Gudule. ^
— Il a réussi, l'enragé, dit entre ses dents le colonel en s'avançant pour regarder ; dans cinq minutes, il abordera, en terre ferme avec ce qu'il porte. Maintenant, mon garçon, à notre tour. Ne laissons pas à ces coquins le temps de nous saluer d'une nouvelle mousquetade. ^j^
— Partez, si vous voulez, monsieur, dit froidement Liévin ; j'ai encore quelque chose à faire ici.
— Bon ! la princesse de Horn, que tu as promis de sauver. A ton aise. Brabançon, mon ami ! moi, je décampe dit La Jonquière en se glissant par l'ouverture pour prendre le môme chemin que du Terne.
322 l'as de cœur
Liévin laissa faire le colonel sans souffler un mot. Il le vit descendre doucement, emporté par la roue, que son poids fit tourner, prendre pied dans le courant, s'y allonger, et, dès que la profondeur fut suffisante, y plonger pour alleir ressortir un peu plus loin, puis recommencer la même manœuvre jusqu'à ce qu'il fût hors de vue.
Blanche-Barbe et ses soldats ne s'aperçurent de rien, car le mur de l'écluse leur cachait la roue, et de plus, leur attention se concentrait tout entière sur la passerelle, qu'ils semblaient se disposer à franchir.
Violette ne donnait pas signe de vie, et il fallait que son sommeil fût bien profond pour que toutes ces mousquetedes ne l'eussent pas réveillée. Il est vrai que le grenier où elle dormait n'avait point de fenêtres et que les bruits extérieurs n'y pénétraient guère.
— Je la sauverai bien plus sûrement tout à l'heure, murmura Liévin en se levant de l'air résolu d'un homme qui vient de prendre un grand parti.
Le coin où il se tenait, la main sur le levier, n'était qu'à trois pas de la porte-fenêtre. Liévin fit ces trois pas et se présenta debout au milieu de l'ouverture.
Là^ il avait devant lui, et à sa gauche, la roue du moulin, encore un peu vacillante après le passage de du Terne et de La Jonquière ; à ses pieds le barrage teint du sang de Gudule ; un peu à sa droite et de niveau avec le plancher de la salle, le pont au bout duquel s'étaient groupés les archers.
Liévin en compta six, rangés en bataille derrière Blanche- Barbe, le mousquet haut. Il vit aussi leurs chevaux attachés sous le hangar, à côté de son bai-brun, de Talezan du chevalier et de la percheronne grise qui avait porté les deux jeunes filles.
A peine s'était-il montré à découvert, que Blanche- Barbe se retourna pour commander une décharge générale. Mais le Flamand fut prompjt à crier :
— Ne tirez pas. Je me rends.
En même temps, il avançait un peu sur la passerelle, et il ajoutait, en étendant les bras :
— Vous voyez que je suis sans armes.
— Alors, venez à nous, dit le tavernier de V Epée-de-Bois.
— Pas avant de savoir les conditions que vous me ferez, répondit Liévin en reprenant son poste contre la muraille, afin de pouvoir, en un besoin, s'abritei» contre les balles.
— Les conditions, c'est la vie sauve, excepté pour le colonel La Jonquière et pour le chevalier du Terne.
— Le colonel est mort. Les deux premiers coups de feu de vos sentinelles l'ont tué. Le chevalier a été grièvement blessé en enlevant le corps de cette enfant que vous avez arquebusée sur le barrage. Il ne reste ici qu'un moribond, une jeune fille et moi.
— Vous qui parlez, qui êtes-vous ?
— Je suis le laquais du chevalier du Terne de Grandpré.
— Alors, je ne promets rien pour vous, et je vous somme de vous rendre sans conditions.
— Sans conditions I Ma fol, non I
— Je vous avertis que vous ne pouvez pas nous échapper. Vous voyez qu'ici nous sommes en force . Le bas de la rivière est gardé aussi. L'exempt du roi qui nous commande y est posté avec un détachement.
— C'est bon à savoir, dit Liévin entre ses dents.
Et il reprit, en forçant sa voix, pour que Blanche-Barbe ne perdit pas une seule de ses paroles :
324 i/as de cœur
,,— Je comprends que je suis perdu, mais je ne veux pas quitter mon maître, qui expire là, derrière ce mur. Si vous voulez nous avoir, venez nous prendre.
— Suivez-moi, vous autres, cria Blanche-Barhe à ses hommes.
Et, san'S plus hésiter, le tavernier s'engagea sur la passerelle. Les archers marchèrent derrière lui,' deux par deux. A mesure qu'ils avançaient, Liévin reculait- Il voulait avoir à portée de sa main le mécanisme qui servait à renverser le pont.
A ce moment, il sentit une main se poser sur son épaule ,et, en se retournant, il se trouva en face de Violette.
La jeune fille était debout comme lui au milieu de la porte-fenêtre et un rayon de soleil, perçant tout à coup le brouillard, illumina son visage. Blanche-Barbe, qui la reconnut, poussa un cri de rage.
— Ah ! coquin, hurla-t-il en montrant le poing, tu m'avais dit qu'elle était morte.
— Ce n'est pas elle qui est morte, répondit Lié^n; ce n'est pas elle que tu as tuée, Pierre Blanche -Barbe, forestier de Baussignies, c'est ta fille.
— Tu mens ! Je n'ai pas de fille.
— Tu en avais une qui te fut volée la nuit du 9 au 10 décembre 1703, et elle vient de mourir de ta main I C'est moi qui te le dis, moi, Liévin, autrefois écuyer de Philippe- Emmanuel, prince de Hom.
— Liévin! cria Blanche-Barbe; ahl misérable, je te reconnais, maintenant, et tu vas payer pour ton infâme maître I
Et il saisit son mousquet, mais il n'eut pas même le temps d'épauler.
D'un mouvement aussi prompt que la pensée, Liévin se
baissa et appuya sur le leviei ment et Blaatâie-Barbe fut pr tous ceux qui le suivaient. Oui
11 y eut un bruit sourd, puis plus rien. La l'ivière grossie était profonde et rapide. Le écrasé ceux qu'il portait. Le c des débris et des cadavres.
Liévin s'était relevé, et paie, liagards, il regardait l'eau qui J brupes.
— Qu'avez-vous fait, mon D de Violette.
' — Je vous ai sauvée, s'èci rappelé à lui-même ; l'bommt
i enfer vous aurait remise aux aurait tous fait pendre.
— C'était laon père, mumi chant sa figure dans ses maini
Lièvia tomba aux genoux d
— Voire père s'appelait Phi Horn, dit-il gravement; vous i ([ui soit dans les Pays-Bas, et de Grandpré ne se mésalliera ]
— Que dites- vous?
— La vérité, et je salue en ' que JB sers depuis que je suif servir jusqu'à mon dernier jou
— Le chevalier ! vous' ave est- il î
— En BÙreté, et nous allons
— Et Guduleî
326 l'as de cœur
— Elle est avec lui, répondit vivement Liévin qui comprenait la nécessité de cacher à Violette la triste vérité. Partons', mademoiselle, partons sans perdre une minute ; la barque est là-bas, prête à mettre à la voile. ,
Et comme il vit que la jeune fille hésitait, il ajouta :
— Il nous attend.
— Emmenez-moi, dit Violette éperdue.
Dieu avait été clément en lui envoyant le sommeil presque léthargique où elle était tombée après que ses soi^s eurent tiré Gudule de son évanouissement. Il lui avait épargné l'afiFreux spectacle de la mort et des adieux suprêmes d'une rivale chérie. C'était bien assez qu'elle eût assisté à l'engloutissement de Blanche-Barbe et de ses soldats.
Émue de cette scène tragique, bouleversée par les brusques révélations de Liévin, Violette n'avait plus ni la force de parler, ni le courage de penser. Eîlle s'abandonna tout entière au seul homme qui fût resté pour la protéger.
Le sauvetage ne fut ni long, ni diflBcile. Le chevalier avait montré le chemin et ce qu'il avait fait en portant le corps inanimé de Gudule, Liévin sut le faire aisément en soulevant de son bras vigoureux la sœur de l'infortuné comte de Horn. La descente s'effectua sans accident et, l'ennemi n'étant plus là pour tirer sur les nageurs, le Flamand n'eut pas même besoin de plonger.
Peu d'instants après, il touchait le rivage au pied du qalvaire de la paroisse de Sainte-Anne-la-Palue.
Violette s'était maintenue à la surface de l'eau en s'appuyant sur ses épaules et paraissait moins fatiguée de ce trajet que préoccupée du sort de ses amis.
Liévin aussi avait hâte de retrouver le chevalier et même le colonel qui disposait seul de la barque de Daoulas. Il
LAS db ca
aida sa oompagoe & grimper sui
la croix désignée daijs le messa^
Quand ils furent arrivés au se
surprise et aussi de joie.
La mer était devant eux, la mi
, Espagne , la mer, qui venait de s
ne pas leur fermer le chemin de
Au deli d'une lande étroite, la
; roulait ses vagues bleues, à pein
j cbe par la brise du sud-ouest, qi
) Au large, entre le cap de la ChÈ
courait sous toutes voiles un m
, d'artimou le. pavillon espagnol. '
I quelques centaines de toises du
bateau au grand mil duquel flo
1 rouge, le signal annoncé par La.
— Us nous attendent ; courons
Et il entraîna Violette par la m
tiente que lui d'atteiiidre la ban
s'abaissait d'abord un peu pour
bruyère finissait au pied d'une :
blonneus qu'ils eurent bientôt fri
Au delà de ces dunes, un étn
attendait.
La mer était haute, et la barqu par les vagues qui venaient exp nait lentement sous la brise nais tait qu'un matelot assis à la 1 bout, à l'avant, les bras croisés e rizon.
A vingt pas du rivage, au flanc mes , les deux fils de Daoulas
328 l'as de cœur
l'aa sur une bêche, l'autre sur une pioche, regardaient le chevalier du Terne qui priait agenouillé au bord d'une fosse ouverte. Liévin comprit tout et voulut dérober à Violette le funèbre spectacle de rensevelissement de Gudule.
— Venez, lui dit-il en cherchant à l'entraîner.
Mais elle lui échappa, courut à la fosse, poussa un cri d'horreur en voyant couchée sur son lit de sable la généreuse enfant qui venait de mourir pour elle, et tonaba évanouie dans les bras du chevalier.
— Ahl monsieur, dit Liévin qui la suivait de prè&, nous sommes encore arrivés trop tôt puisque la fille de mon maître a pu voir ce pauvre corps ; aidez-moi vite à la porter sur le bateau. Si elle reprenait connaissance sur le bord de cette fosse, il y aurait de quoi la tuer aussi.
Du Terne n'était point en état d'assister le Flamand, ni même de lui répondre. 11 s'était levé péniblement, et il chancelait comme un homme qu'on vient de réveiller en sursaut et que poursuit encore un rêve affreux.
Liévin fit signe. aux deux jeunes gars qui s'empressèrent de venir à son aide. Un instant après, Violette était couchée sur le pont de la barque, et le père Daoulas, abandonnant la barre à un de ses fils, lui mouillait les tempes avec de l'eau de mer pour la faire revenir à elle.
La Jonquière avait quitté l'avant pour courir à Liévin et le pressait de questions, sans s'occuper, en aucune façon, de la jeune fille étendue à ses pieds.
— Ils sont tous au fond de leau ; j'ai coupé le pont pendant qu'ils le passaient, dit laconiquement l'ancien écuyer du prince de Horn.
— Ah I mordieu ! c'est heureux, s'écria le colonel, car ce maudit chevalier, à force de larmoyer mal à propos, aurait
330 l'as de cœub
Quand, du haut de la dune, il vit quatre ou cinq hommes sur le pont et un homme seul sur le rivage, il fondit sur celui-là l'épèe haute en criant pour intimider les autres :
— Rendez-vous, ou vous êtes morts I ma troupe me suit.
— Coupe ton amarre, Daoulas, dit La Jonquière d'un ton bref. Nous allons voir comment le chevalier va se tirer de là, mais nous ne l'attendrons pas longtemps.
Cependant du Terne, toujours penché sur la fosse, avait relevé la tête au cri de Larfaille, et il s'était croisé les bras sans faire mine de chercher à se défendre. Il venait de reconnaître le père de Gudule.
Une minute après, les deux êtres que la pauvre morte avait le plus aimés se trouvaient face à face.
— Ah I je te tiens donc enfin, toi qui m*as volé ma fille, s'écria Texempt.
Le chevalier, au lieu de chercher à détourner le fer qui menaçait sa poitrine, montra du doigt la fosse ouverte.
Larfaille fit un pas en avant, vit Gudule endormie du sommeil éternel, laissa tomber son épée et s'enfuit à travers les dunes.
Il était fou.
Au même instant, Liévin et un des gars de Daoulas sai • sissaient du Terne par derrière et l'emportaient à bord malgré ses cris.
L'amarre était coupée, les voiles hissées. La barque bondit sur les vagues et fila comme une flèche.
Une heure après, elle accostait la caravelle, et le cinquième jour les fugitifs mettaient le pied sur la terre d'Espagne.
?\T.','**.'V<.f.';^r3q55^BS" '