LES DEUX TERMES DE LA PERFECTION : L'AME ET DIED
Signification étymologique et réelle du mot de perfection. — La perfection s'opère par la rencontre de Dieu et de Tàme. — L'âme n'est pas tout l'homme. — Elle n'a rien de corporel. — Elle n'est ni l'esprit, ni la raison, ni la sensibilité. — L'âme est ce qui en nous regarde Dieu et les choses éternelles. — Beauté de l'âme tournée vers Dieu. — Sa tristesse loin de Dieu. — Dieu nous est ici-bas presque inconnu. — Dieu recherche l'âme plus que l'âme ne recherche Dieu. — Harmonies entre Dieu et l'âme.
I. — Après avoir écarté les fausses notions de la perfection, il nous faut indiquer la véritable.
Les mots contiennent une grande philosophie et sont souvent la lumière des choses. Tel est en particulier celui de perfection. Il indique Tétat d'un être à qui rien ne manque de ce qui lui convient. Quand un être réalise ce qu'il est susceptible de faire et aboutit au point où il doit parvenir, en un mot, qu'il atteint la fin à laquelle il est destiné, cet être est achevé, il est fait, il est parfait. Tant qu'il lui manque quelque chose de ce qui le complète, il n'est pas fini, il n'est pas entièrement fait, il n'est pas parfait. Demander quelle est la perfection d'un être, c'est donc demander quelle est sa fin.
Dieu est seul à se suffire : seul, il trouve en lui-même
LES DEUX TERMES : DIEU ET L'AME tl
sa fin et sa perfection : il se parfait et s'achève dans la trinité des adorables personnes. Mais les créatures n'ont point en elles leur terme et leur repos. Elles ont besoin d'un objet extérieur qui les complète. Sous peine de ne point vivre, tout être a besoin de l'objet qui répond à ses puissances, à ses aptitudes, à ses aspirations, et cet objet nécessaire est sa fin; il n'est achevé et satisfait que lorsqu'il rencontre ce terme de sa vie. Est-il en marche vers ce but, il est en voie et en travail de perfection, il se fait, il se perfectionne; et quand ce but est atteint, alors seulement il est fini , il est parfait.
La perfection ou la conquête de la fin est donc tout pour l'être; là est son unique nécessaire et l'essentielle condition de sa féhcité. La fin, selon saint Thomas ^ donne à chaque chose sa suprême perfection , et voilà pourquoi être parfait c'est atteindre sa fin .
IL — Nous ne traitons ici que de la perfection spirituelle de l'homme.
La fin de l'homme c'est Dieu; et puisque atteindre sa fin c'est réaliser la perfection, la perfection de l'àme humaine doit être d'aller à Dieu, d'atteindre et de posséder Dieu,
L'âme et Dieu , voilà les deux termes qu'il faut mettre en rapport pour réaliser la perfection. Avant de définir le caractère propre de leur union, reconnaissons chacun de ces termes.
IIL — Il y en a peu qui entendent bien ce qu'est l'âme. Il importe cependant de savoir où nous devons la prendre, afin de lui donner sa véritable direction.
L'âme n'est pas l'homme dans la totahté de sa nature. Elle est sans doute la partie principale , et, dans le langage philosophique, on l'entend du principe intelligent et imma-
1 Sum. 2.2, q. 184, a. 1 : Unumquodque dicituresse perfectuoi, inquaatum attingit proprium fiiiem, qui est ultima rei perfectio.
tériel qui informe et anime noire corps; mais enfin il y a dans l'homme autre chose que l'âme, et, dans l'ordre théologique et spirituel, ce mot présente un sens spécial que nous voudrions mettre en pleine lumière.
IV. — Faut- il rappeler aux esprits grossiers qui ne savent voir en nous que le corps, que l'Ame n'a rien de inatériçL? Plusieurs saints Pères, en particulier saint Jérôme' et saint Augustin'-, font cette remarque que l'àmî ne connaît point la diversité des sexes : pour qui sait voir l'âme, le corps disparaît.
Y. — Peut-être surprendrons-nous davantage en disant quej'àmc, dans la nuance que nous cherchons à dégager, n'est ni rintelligcncc ni l'esprij. Ce n'est pas que nous admettions pluralité de principes spirituels dans l'homme : un seul suffit à tout expliquer. Mais, en ce principe unique, on distingue une multiplicité d'aspects dont chacun a son caractère et porte son nom propre. L'intehigence et l'esprit s'entendent des opérations qui ont pour but de connaître et de raisonner. Or, qui ne le sait? ils sont nombreux, et le nombre en grandit tous les jours, les hommes qui cultivent l'intelligence .et brillent par l'esprit, et pourtant vivent comme s'ils n'avaient point d'âme. Il en est même qui dépensent, si nous pouvons parler ainsi, beaucoup d'esprit et de raison à prouver qu'ils n'ont point d'âme. Une femme d'une grande finesse, et en même temps admirable chrétienne, disait^ : « On peut se toucher par l'âme lors môme que l'on se divise par l'esprit, d Donc l'un n'est pas l'autre.
L'âme n'est pas non plus la sensibihté. Les femmes
' Ep. 47 ad Buslicum, ad fin. : Quae (anima) sexus nescit diyersitatem.
2 De Gen. ad litt. 1. 7 , c. 24 , p. 396 : Neque illud quod dictum est : Ad imaginem suam, nisi in anima; neque illud quod dictum est: Masculum et fœminam, nisi in corpore recte inlelligtmus. — De Anima et ejus origine, 1. 4, c. 31, p. 394 : IM enim certe neque ullum sexum, neque uUam sexus simililudincm gerimus.
' M""» Swetcliiue, sur Ballanche.
confondent souvent ces deux choses, et pourtant elles sont les premières à démontrer que l'on peut perdre son âme à force de sensibilité. On rencontre partout la femme qui s'use dans les émotions, qui s'enivre et enivre de sensibilité en oubliant son âme et Dieu.
Nous, prêtres, à combien de gens ne sommes-nous pas obligés de dire : Vous ne pensez qu'à votre corps , et vous ne faites rien pour votre âme ; vous avez une raison puissante, vous pétillez d'esprit, vous ruisselez de sensibilité, vous vous fondez en émotions; mais l'âme, votre âme, qu'en faites -vous?