‹ L'ascétique chrétienneChapitre 14 sur 100 · VI. — Qu'est-ce donc que l'âme · texte numérisé non relu

VI. — Qu'est-ce donc que l'âme

L'âme est cette partie de nous-mêmes, de notre esprit ^ qui regarde Dieu et les choses éternelles. Si l'on ferme cet œil intérieur qui fixe Dieu et l'Infini, on éteint le regard de l'âme, on semble éteindre l'âme elle-même.

Dieu et les choses éternelles, voilà le monde des âmes. Hors de ce monde, elles sont comme en exil, dans l'obscurité, dans l'angoisse de la faim et de la mort; car Dieu est la lumière, la nourriture, la patrie, le lieu des âmes comme l'espace est le lieu des corps, ainsi que s'exprimait Malebranche. Séparer l'âme de Dieu, ôter Dieu à l'âme, c'est lui ôter sa vie; la priver de cette lumière dont elle est avide*, c'est la condamner aux ténèbres.

C'est que l'âme est faite pour Dieu. Comme la flamme tend à monter, comme l'œil cherche la lumière, comme la poitrine aspire l'air, comme le poisson demande l'onde et l'oiseau l'espace, ainsi l'âme va à Dieu, a besoin de Dieu. Créée à l'image et à la ressemblance de Dieu, elle le recherche comme l'objet de sa vie.

« Jamais elle ne paraît plus semblable à Dieu, dit Bossuet*, que lorsque, s'élevant au-dessus de tout ce qui est

• s. Paulin, de S. Fel., carm. 4, v. 107, Migne, t. 61 , col. 470

* Lettres de direction, sur l'excellence de l'âme, t. 47, p. 590.

créé, elle va se perdre dans le vaste abîme de ses perfections infinies, et que, voyant qu'elle ne les peut comprendre, elle les admire et les adore, et consent d'y demeurer perdue pour jamais, sans vouloir s'en plus retirer : car qui la verrait dans cet état, dirait que ce serait plutôt un Dieu qu'une créature : quand elle revient de là, il lui semble qu'elle est perdue, parce qu'elle n'est plus dans son aimable centre; elle ne cherche plus rien que Dieu. Enfin cette àme est quelque chose de si grand et de si admirable, qu'elle ne se connaît pas elle-même; et saint Augustin s'écriait là-dessus, comme ravi hors de lui-même : « Je ne sais pas moi-même ce que vous m'avez donné, ô mon Dieu, mon Créateur, en me donnant une àme de cette nature : c'est un prodige que vous seul connaissez ; personne ne le peut comprendre ; et si je le pouvais concevoir, je verrais clairement qu'après vous jl n'y a rien de plus i^rand que mon àme. »

YIl. — Tournée vers cet objet de sa vie, l'âme, en eflet, est d'une beauté ravissante. 11 est des fleurs qui ne s'ouvrent qu'aux rayons du soleil; il en est qui l'accompagnent dans sa course et décrivent sa courbe d'un point de l'horizon à l'autre : images charmantes de l'ineffable attraction que Dieu exerce sur l'âme. Rien n'est beau et délicieux à voir comme cette gravitation mystérieuse de l'âme vers l'Infini, et cette beauté atteint sa suprême ex-i pression quand Dieu resplendit en l'âme par la grâce, etj que l'âme est toute perdue en Dieu. « Qui verrait une âme en qui Dieu est par sa grâce, ce qui ne peut être vu que par les yeux de l'esprit, dit Bossue!', croirait en quelque sorte voir Dieu même, comme on voit en quelque sorte un second soleil dans un beau cristal où il entre, pour ainsi dire, avec ses rayons, i) C'est de ce rayonne-

1 I.r::res de piété et de dévotion, lettre 25, t. 45, p. 120.

ment de Dieu sur elle-même que l'ame reçoit sa beauté, son éclat et sa puissance, ainsi que le remarque saint Augustin ^

VIII. — L'âme montant vers Dieu est incomparablemenl belle; mais aussi rien n'est triste et navrant comme le désenchantement, la souffrance, l'angoisse de l'âme égarée loin de Dieu. Le péché prélude à cette séparation, et l'enfer la consomme.

Que serait-ce si nous connaissions Dieu tel qiCil est, et ce qu'il est pour nous? Dans cette vie, même quand nous l'aimons, nous voyageons loin du Seigneur, selon l'expression de l'Ecriture-, parce que la conscience de notre union avec Lui nous échappe. Aussi quiconque écoute l'âme voyageuse l'entend se plaindre des douleurs de l'exil, et s'il est vrai que toute créature soupire vers la glorieuse manifestation de Dieu à ses enfants, c'est l'àme surtout qui souffre, gémit et désire. Elle ne sera rassasiée et ne pourra mesurer son bonheur que lorsqu'elle possédera Dieu.

Plusieurs saintes âmes, entre autres sainte Marie-Made- \ leine de Pazzi^, et la vénérable Marie Bagnesi'', ont connu [ par révélation l'intérieur de l'âme, et elles nous ont laissé > des descriptions merveilleuses de sa beauté, de ses élans, j de ses aspirations, qui toutes la portent vers Dieu, sonj principe et sa fin, sa vie et sa béatitude.

L'âme es^ donc ce qui en nous appelle Dieu et aspire à la possession des choses éternelles.

"^IX. — Le second terme de la perfection, l'objet même en qui elle se fait et s'achève : c'est Dieu.

' Contra Faustum Manich. 1. 12 , c. 1 3 : Unde iiitelligitur omnem animam parlicipatione lucis Dei, non per seipsani, esse pulchram, et decoram, et virtute poUentem.

* // Cor. V, 6 : Dum sumus in corpore , peregdnamur a Doiuiao. 9 BoLL., 25 maii, t. 19, p. 231.

♦ Boi.L , 28 maii, t. 19, p. \IT, ,

Nous venons de le dire, Dieu se dérobe ici-bas dans le mystère. Nous savons^ qu'il est, mais nous disons mieux ce giilii j'est pas que ce qu'il est. Il est partout, il crée tout, il éclaire et vivifie tout; en fout et partout éclatent son action et sa puissance; et pourtant sa vision directe nous échappe. Nous sommes inondés de sa lumière, et nous ne parvenons pas à saisir le foyer. Notre raison suffit à découvrir qu'il est l'infini et l'absolu, qu'il est la vérité, la bontâ, la beauté, la sagesse, la toute-puissance; par chacun de ces aspects, nous touchons à Dieu ; mais quand nous cherchons une figure vivante et qu'avec tous ces ravons rassembles en faisceau, nous voulons reconstituer la beauté unique d'où ils émanent, nous n'obtenons qu'une vision affaiblie qui nous rejette dans le lointain, et les expressions même nous manquent pour traduire fidèlement le peu que nous entrevoyons. En un mot, c'est en raisonnant, non en voyant, que de tous ces rayons épars et brisés nous concluons à l'unité.

Il est vrai, par les révélations de la foi et du sentiment religieux, nous connaissons mieux et nous pressentons plus vivement ce que Dieu es^A-HûS ArnnSj qu'il est leur fin, leur vie, leur lumière, leur amour, leur repos. C'est par cet attrait surtout et l'abandon de la foi, que les âmes vont à Dieu d'un mouvement instinctif et irrésistible.

X. — La merveille est que Dieurj^herche et poursuive l'àme humaine avec une ardeur et un am^ur inexprimables. On dirait qu'il ne peut vivre ni être heureux sans elle. Il a creusé un vide à. tous les points où il désire entrer. En nous considérant nous-mêmes, nous découvrons ces vides démesurément profonds que Dieu seul peut combler. Harmonieuses convenances qui attestent que Dieu a fait "l'âme pour lui , et que hors de lui elle ne saurait avoir ni rassasiement ni repos.

XL — Bossuet remarque avec sa haute raison que Dieu

déclare sa prédilection pour l'âme dans la manière dont il la produit, et par les paroles de l'Ecriture qui racontent cette création.

« Jamais, dit-il \ nous n'eussions pu connaître la nature de ce précieux don de Dieu, ni jamais nous n'eussions remarqué la grande estime qu'il en fait, si l'Ecriture sainte, pour s'accommoder à notre façon d'entendre , n'eût usé d'une métaphore où, sous le voile de six paroles, elle nous cache et nous laisse entrevoir six grandes merveilles dans la création de notre âme : Inspiravit in faciem cjus^ spiracidum vitœ {Gen. ii, 7) : « Il souffla sur sa face l'esprit de vie. » Pesez toutes ces paroles.

€ Premièrement elle nous dit que notre âme a été produite avec le souffle de Dieu ; ce n'est pas qu'il ait en effet une bouche pour souffler à la façon des hommes; mais c'est pour nous faire entendre qu'il estime cette âme, et la tient chère comme une» respiration de sa propre vie. Il est bien vrai qu'il l'a tirée du néant comme le reste des créaturesj^jTiçjig l'Écriture, en nous disant que c'est un souffle de sa poitrine, nous veut exprimer qu'il l'a produite avec une affection si particuhère et si tendre ,que r.V.st comme s'il l'avait tiréede la région jde son cœur, inspiravit.,De, plus l'Ecriture sainte ne nous dit pas que Dieu a produit notre âme de ses mains comme notre corps, ni qu'il l'ait créée en parlant comme le reste des êtres, mais en respirant ou soupirant, pour nous ûiire entendre que c'est comme s'il eût enfanté une très chère conception, qu'il avait portée dans ses entrailles durant toute l'éternité; c'est comme si elle disait qu'elle procède de l'intérieur de Dieu ainsi que la respiration; et que comme le souffle ou la respiration n'est qu'une sortie ou une rentrée continuelle de l'air qui s'en va visiter le cœur, qui ne le quitte

'' Opii^c. spirit. sur l'excellence de l'âme, t. 47, p. 590.

qu'un seul moment, et puis y retourne aussitôt pour le rafraîchir et pour lui conserver la vie; de même notre âme n'est sortie de Dieu que pour y rentrer, il ne l'a aspirée que pour la respirer de nouveau. Que si elle a comme soulage son cœur quand elle en est sortie, il semble qu'elle le rafraîchisse en quelque manière, et qu'elle le console quand elle retourne à lui par quelque aspiration amoureuse. Oh ! si nous savions ce que notre àme est au cœur ûc\ Dieu! Elle ne saurait vivre sans lui, et il n'est pas contenty sans elle. C'est plus incomparablement que la respiration n'est à notre cœur. Qui m'empêcherait la respiration ferait étouffer mon cœur : ne puis -je pas croire que je fais violence au cœur de Dieu, quand mon âme ne suit pas les divines inspirations qui l'attirent amoureusement à lui pour se reposer dans son sein?

<r Après tout cela nous n'arriverons pas à la profondeur des mystères qui sont cachés sous l'intelligence de ces paroles : Il souffla sur sa face une respiration de vie. Je conçois bien que ces paroles sont grosses de quelques grandes vérités qu'elles voudraient enfanter dans nos esprits, si nous étions capables de les concevoir : car elles semblent nous dire que notre âme est un esprit que Dieu met en nous, et qu'il produit par voie de spiration. Quelle merveille est-ce ici? Souvenez-vous que Dieu n'a que.deux voies pour produire tout en lui-nTcme : eiiTune il parle, et il produit son fils unique, que nous appelons ^n Verbe : en l'autre il ne parle pas, mais il soupire, et il produit de son cœur, c'est-à-dire de sa volonté, son divin amour, que nous appelons son Saint-Esprit; et cet Esprit adorable*^ est la clôture et l'accomplissement de tout ce qu'il fait en*-^ lui-même. Et considérant si Dieu ne fait pas quelque chose de semblable au dehors de lui , il sembjc__c[inl a produjtjmitps les rréalnres par deu\- voiej^ en parlant et tn soupirant. Premièrement il créa tous les êtres qui com-

posent ce grand univers , mais c'est en parlant : Fiat lux, fiai firmaîiientum {Gcn. \); et quand il vient après tout cela à produire notre àme, ce n'est pas en parlant, mais en soupirant. C'est ainsi que l'Écriture sainte nous en parle; puis elle ajoute que cette dernière production de l'esprit fut la clôture et l'accomplissement de toutes les oeuvres de Dieu au dehors de lui-même, et qu'il s^jceposa comme dans une divinc comp1aisancc d'un si bel ouvi\ige. « Uù estune âme tant soit peu éclairée qui ne soit pas transportée de joie , si elle considère ici la convenance et la liaison admirable que Dieu a voulu mettre entre son esprit et jiotre espiit? Le Saint-Esprit est un sacré soupir du cœur de Dieu, qui le comble d'une joie infinie en lui-même; et notre âme est un souffle de la poitrine de Dieu, qui lui donne de la complaisance au dehors do luimême. Le Saint-Esprit est la dernière des ineffables piwWitlj?ns f^f" DieiL^en lni-P"'pme„,__fl mM^^ âme est la dernière de toutes les admirables productions de Dieu au dehoi3 jifiJjiirniâm£^ 0 Dieu d'amour, à quel ravissement nous emporterait cette vérité, si elle nous entrait bien dans l'esprit, et si nous la pouvions comprendre! Qui est-ce qui ne dirait avec saint Augustin et saint Bernard : /O mon âme; qui as la gloire de porter l'image do Dieu; ô mon âme , qui as reçu ce très grand honneur d'être un esprit de son esprit, d'être sortie comme de sa poitrine, / d'être un soupir de son cœur amoureux et tout plein de bonté pour toi ! aime donc ce Dieu de bonté qui t'a tant aimée; aime uniquement, aime ardemment et te consumes dans les flammes de son divin amour. Amen, ainsi soit-il! > Cetteconclusion pratique à laquelle Bossuet invite l'ânne humaine ,d^aimer Diejj, de l'aimer uniquement, de l'aimer ardcmmcQt, de se consumer dans ce divin amour, contient la notion précise et complète de la perfection, ainsi que nous allons le voir au chapitre suivant.

Page 1