LE MONDE
De quel inonde il s'agit. — Ne pas confondre le monde avec les pécheurs. — Son incurable malice. — Il est la négation de la vie parfaite. — Ses maximes. — Ses œuvres. — Ses railleries et ses persécutions. — Difficulté et manière d'échapper à son influence. — Réprobation du monde par l'Écriture, — et parla tradition. — Précautions et remèdes. —Conduite du chrétien vis-à-vis du monde.
I. — Le premier ennemi de la perfection est en nous, c'est notre triple concupiscence. 11 en est deux autres qui sont iiors de nous, savoir, le monde et le démon.
Ce mot de monde revêt des acceptions bien diverses. Dans sa plus grande généralité, il désigne l'ensemble des êtres créés, et c'est ici surtout que s'applique sa belle étymologie, qui signifie disposé avec ordre et élégance^. C'est ainsi que nous disons que Dieu a créé le monde ou l'univers.
Dans un sens plus restreint, il s'entend de la terre et des hommes qui l'habitent. C'est dans cette acception qu'il est dit dans l'Ecriture que Jésus-Christ est venu dans le monde, qu'il a racheté et sauvé le monde. On dit le monde, tout le monde, pour désigner l'universahté des hommes.
Il faut encore restreindre ce sens pour trouver le monde
' Du mot latin mundus, qui veut dire : propre, élégant, et répond au mot grec xâuiioç, dont le sens est le même.
2* OBSTACLE : LE MONDE 1 i3
dont il est ici question. Dans le langage de la spiritualité et dans l'ordre de la perfection, le monde s'entend de la masse des hommes qui, non seulement vivent selon les attraits de la concupiscence, mais érigent en principe la satisfaction de l'orgueil et des sens. Il désigne moins les individus que l'esprit qui les anime.
Tel est le monde dont nous parlons, celui-là même à qui le Sauveur disait anathème, qu'il excluait de sa prière et déclarait incapable de recevoir le Saint-Esprit.
II. — Ce serait une erreur grossière d'indentifier le monde avec les pécheurs, puisque Jésus- Christ est venu sauver les pécheurs et qu'il réprouve le monde. Autre chose est péclier, et autre chose poser en principe que l'on peut et que l'on doit pécher.
Le monde, ce ne sont donc pas ceux qui pèchent, mais ceux qui enseignent qu'il faut pécher; ce ne sont pas ceux qui suivent la triple concupiscence, mais ceux qui proclament comme une règle de sagesse de la suivre.
III. — D'où l'on voit le dérèglement et l'incurable malice du monde.
Vivre d'orgueil est un mal, un désordre insupportable. Le monde n'est pas seulement orgueilleux, mais il fait de l'orgueil la règle de la vie, il érige en principe qu'il faut s'élever, paraître, dominer; et il répute insensé quiconque renonce à ces élévations et les condamne.
Vivre selon les appétits de la chair est une chute qui déshonore l'homme. Le monde ne se contente pas d'être sensuel, charnel, immonde; il établit en règle que ne pas jouir est sottise, que le plaisir est la loi de la vie.
Vivre dans les soucis de la cupidité est un renversement étrange qui détourne l'homme de Dieu et l'attache à la matière. Le monde ne poursuit pas seulement les richesses, il tient la pauvreté pour une honte et le dépouillement volontaire pour une folie.
Pour tout résumer en deux mots, obéir aux impulsions de la concupiscence est un mal ; mais prétendre que l'homme doit prendre pour règle ces impulsions dépravées, c'est le mal organisé et la négation radicale de la vertu.
IV. — On comprend sans peine que le monde ainsi entendu soit le renversement de la vie sainte et parfaite. Maisil importe d'insister sur les formes diverses que revêt cette opposition contre Dieu et sa loi. Le monde est le grand adversaire de la perfection par ses maximes, ses exemples, ses railleries, ses persécutions.
Y. — L'air est comme empoisonné par les fausses maximes du monde. En tout et partout, il a des contre-vérités qui détournent les âmes de Dieu, de la perfection et du» salut.
La religion est le premier devoir de l'homme envers Dieu, Selon le monde, c'est affaire d'impression et de convenu. Dieu s'occupe assez peu de la terre pour que la terre ne s'occupe pas de Dieu. S'il y avait un Dieu, les choses iraient autrement; il ne faut compter que sur soi. Tantôt Dieu est sévère et impitoyable, tantôt c'est l'indulgence qui sommeilleet laisse toul passer.
A la foi chrétienne, le monde oppose des doutes, des négations, des hypothèses, des plaisanteries. Dans nos dogmes, il ne trouve que des ombres et môme des absurdités. Les miracles sont des impossibilités ou des illusions.
L'espérance est également battue en brèche. Cette âme dont on se préoccupe, l'avons-nous, et subsistera-t-elle après la mort? Y a-t-il une autre vie? Qui le sait? Personne ne revient pour le dire. L'enfer, l'enfer éternel, qui l'a vu? Dieu est trop bon pour damner à jamais. Le ciel, que scra-t-il? Qui l'aura? Mieux vaut tenir qu'espérer.
La charité envers Dieu est traitée de vaine sentimentalité .. La prière est la part de ceux qui n'ont rien à faire; l'action et le travail sont plus dignes de l'homme et plus fructueux.
Aimer le prochain, c'est bon à dire quand on ne souffre pas de ses injustices. La vengeance est justice, et l'oubli est lâcheté.
L'humilité n'est que bassesse, la pudeur pruderie et hypocrisie, la pauvreté sottise ou paresse, la vie religieuse coup de tête et dégoût de la vie, la pénitence humeur atrabilaire.
La vie est pour jouir. Il faut surtout que jeunesse se passe. La vieillesse se retire par faiblesse d'esprit ou par impuissance : le diable devenu vieux se fait ermite.
Tel est l'évangile du monde, c'est-à-dire le contre -pied de l'évangile de Jésus -Christ.
Le monde et Jésus-Christ sont deux adversaires irréconciliables.
Jésus-Christ dit : <r Cherchez le royaume de Dieu, et le reste vous sera donné par surcroît'; b et le monde : Il faut s'occuper d'abord de la vie présente ; après on verra.
Jésus-Christ dit : « Craignez ceux qui tuent l'âme et non ceux qui tuent le corps ^; » et le monde : Avant tout la vie , c'est-à-dire la vie du corps.
Jésus -Christ dit : « Que sert à l'homme de gagner le monde entier, s'il vient à perdre son âme^? d et le monde: Arrivons à la fortune et à la jouissance.
Jésus-Christ dit : a Veillez et priez, afin de ne point tomber en tentation';:) et le monde : Il faut profiter de toutes les occasions de jouir.
Jésus-Christ dit : « Si vous ne faites pénitence, vous périrez tous ^; » et le monde : On ne souffre que ce l'on ne peut éviter.
* Matlh. VI, 33 : Quaerite primum regnum Dei..., et haec omnia adjicientur vobis.
' Malth, X, 28: Nolite tiinere eos qui occidunt corpus, animam autem non possuntoccidere; sed potius timete eum qui potest et animam et corpus pcrdere in geliennam.
^ Malth. XVI, 26: Quid enim prodest homini si mundum universum lucrolur, aniraae vero suœ detrimentum patiatur?
* Mallh. XXVI, 41 : Vii:ilato et orale, ut non intrctis in tentalionem.
» Luc, xui, 5: Si pœnitentiam non egeritis, omnes similiter peribitis.
iO
Jésus -Christ dit : « Qui perd son âme pour moi en ce monde, par la souffrance volontaire ou résignée, la sauve pour l'autre '; » et le monde : La vie présente, c'est la réalité; l'autre, c'est l'ombre et le mystère.
Jésus-Christ dit: « Bienheureux les pauvres, ceux qui sont doux et pacifiques, ceux qui pleurent, ceux qui sont purs, ceux qui ont faim et soif de la justice, ceux qui sont persécutés^; y> et le monde : Malheureux ceux qui n'ont rien, ceux qui ne peuvent se venger, ceux qui souffrent, ceux qui n'ont point les jouissances de la vie, ceux qui vivent des vaines illusions de l'avenir, ceux qui ne viennent point à bout de leurs ennemis.
VI. — Les exemples du monde sont en harmonie avec ses principes. C'est la mise en scène du péché sous- ses formes diverses, que l'apôtre saint Jean ramène aux trois suivantes : « Tout ce qui est dans le monde est concupiscence de la chair, concupiscence des yeux et orgueil de la vie^. »
Ce sont les trois aspects de la concupiscence. L'orgueil de la vie, c'est l'ambition qui s'épanouit dans les honneurs. La convoitise de la chair comprend tout ce que nous avons dit sur la sensuahté. La concupiscence des yeux embrasse tout ce qui frappe et éblouit les regards, c'est-à-dire, selon saint Thomas*, les richesses; h quoi Bossuet% après saint Augustin*^, ajoute la curiosité d'une vaine science.
1 Luc. IX , 24 : Qui perdiderit animam suam propter me, salvam faciet illam.
« Malth. V, 3-11.
3 / Joann. ii, 16: Onine quod est iu mundo, coiicupiscentia carnis est, et concupiscentia oculorum, et snperbia ^itae.
^ Sum. 1.2, q. lOS, a. 4 : Bona aiitcm liujus mundi quae pertinent ad usum humanae vitœ, in tribus consistunt, scilicet : in divitiîs exteriorum bonorum, quae pertinent ad concupiscentiam oculm-um; et in deliciis carnis, quae pertinent ad conciqnscentiam carnis; et in honoribus, quae pertinent ad superbiam vitse, sicut patet l Joan. ii.
s Traiti: de la Conciip., c. S : Tout ce traité est consacré à développer le texte do S. Jeaii.
6 Lib. de vera liel. c. 28, n. 70, t. 4, p. 376 : Hoc modo tria sunt notata;
Non seulement le monde pèche, mais il met dans la plupart de ses péchés et jusque dans ses crimes l'ostentation. Il applaudit à l'iniquité triomphante, et il ne désavoue dans le mal que l'insuccès. 11 recourt à des apparences trompeuses et à des stratagèmes de paroles pour donner aux passions les plus honteuses des airs de magnanimité et de grandeur.
Enfin il sollicite dans les sens, l'esprit et le cœur, les appétits désordonnés par des exhibitions qui éveillent et enflamment tour à tour toutes les concupiscences. Ce sont les pompes du monde, qui appellent et répondent à ses œuvres.
Yll. — La raillerie est l'arme ordinaire des mondains contre la piété, contre les pensées graves et austères de la foi. La raillerie est faite de rire et de mépris. Le rire est le dissolvant le plus actif de la vertu. 11 est redoutable pair son caractère communicatif et contagieux, mais il l'est bien davantage par la crainte qu'il inspiie dès qu'il est allié au mépris. L'homme a naturellement peur du ridicule, et ce fantôme a souvent sur lui plus d'empire que la force brutale. Il est sans courage en face de la moquerie.
Cela est particulièrement vrai en des temps où les niéchants dominent. « Quel honneur garde au Christ, disait Salvien indigné', le peuple chrétien chez qui la religion expose à l'ignominie? Dès que quelqu'un tente de devenir
nam concupiscentia carnis, voluptalis infîmae amatores signifîcat; coucupiscentia oculorum, curiosos; ambitio saeculi, superbos. — In Ep. Joan, tract. 2, c. 13, t. 10, p. 476: Desideriuni oculorum dicit omnem curîositalem. Jam quam late patet curiositas! Ipsa in spectaculis, in theatris, in sacramentis diaboli , in magicis artibus , in maleficiis ipsa est curiositas.
' De Gubernat. Dei \. 4, p. 196: Quantus in christiano populo hondr Cliristi est ubi religio ignobilem facit? Statim ut quis melior esse tentaverit, delerioris abjectione calcatur, ac per lioc omnes quodammodo mali esse coguntur , ne viles iiabeanlur. Et idée non sine causa Apostolus {IJoan, V, 19) clamât: Sxculum totum in maligno position est. Et verum est.; mcrito enim toto esse in malo dicitur, ubi boni locum habere non possuiit.
l-iS OBSTACLES A LA PERFECTION
meilleur, il est en butte au mépris de ceux qui valent moins que lui; de telle sorte que pour échapper à l'abjection tous sont comme forces d'être mauvais. L'Apôtre avait bien raison de dire que le siècle est tout entier dans la malice. Ce n'est que trop vrai : tout est mal et dans le mal là où les bons ne trouvent point de place. » Hélas ! ces temps sont bien les nôtres !
Le monde en vient, quand il le peut et le croit expédient, à la persécution ouverte contre les serviteurs de Dieu et contre Dieu môme. Tandis qu'il accorde toute licence à l'impiété et au libertinage, il suscite mille entraves au bien et à la vertu. 11 fait surtout une guerre acharnée à ceux qui font profession ouverte de perfection et se vouent à la pratique des conseils cvangéliques. Il autorise et machine contre eux toutes les violences arbitraires et toutes les répressions légales.
YilL — On ne conçoit que deux manières d'échapper à l'action du monde : la résistance directe ou la fuite. Il est très peu d'âmes assez fortement trempées pour se tenir fermes et inébranlables au sein de la corruption humaine. Il s'en rencontre néanmoins qui, quoique mêlées à la vie extérieure et agitée du siècle, ne subissent point ses atteintes et vivent retirées de ce tourbillon. Mais le mouvement naturel de l'âme qui connaît sa faiblesse est de fuir et de chercher un abri dans la retraite contre les séductions et les attaques du monde. Plus d'une fois il arrive qu'on le retrouve déguisé, et même la face découverte, par delà les barrières destinées à l'exclure.
La vérité est qu'il est extrêmement difficile de se soustraire à l'action du monde, à cause de la connivence que lui offrent nos passions. Le monde est l'exhibition permanente de la triple concupiscence , et par elle il exerce sur nous rinflucnce simultanée de l'attrait et de la peur. Au spectacle de l'orgueil, notre orgueil s'éveille; à celui du
plaisir, nos sens s'allument; la vue des richesses excite notre cupidité. Ceux que le monde ne peut séduire, il s'efforce de les réduire soit en raillant leur fidélité, soit en leur imputant le mal qu'il fait lui-même; en un mot, iî attire tour à tour et il épouvante.
Or l'homme se défend difficilement contre le plaisir, et la peur le fait céder au mépris par le respect humain, qui est une des formes de l'orgueil. La sensualité le rend également faible contre la souffrance, et la honte de la pauvreté le rattache aux biens matériels. Ainsi , quand ii échappe à l'attrait, il est souvent ramené à la vie du monde par la crainte.
Ajoutons que l'influence mondaine nous enveloppe incessamment comme une atmosphère empestée. Ses joies et ses voluptés sont une amorce ininterrompue pour la chair, un encouragement à l'injustice; ses adulations, une excitation à rechercher l'éclat et les honneurs.
IX. — La conclusion est que quiconque a le souci véritable de la perfection doit se séparer du monde ou du moins le fuir autant qu'il le peut en esprit,
L'Ecriture nous en avertit en plusieurs endroits, en comparant le monde à Babylone, la cité du mal.
« Sortez de Babylone, s'écrie le prophète Isaïe', et fuyez la demeure des Ghaldéens ; car il n'est pas de paix pour les impies. » — « Fuyez du milieu de Babylone, dit à son tour Jérémie^, et que chacun sauve son âme. » EtZacharie^: 0 Sion, c'est-à-dire ame fidèle, prenez la fuite et n'habitez plus au sein de Babylone. »
Le Sauveur porte contre le monde des anathèmes teni-
1 Is. xuTii, 20, 22 : Egredimini de Babylone, fugite a Chaldeis... Non est pax impiis, dicit Dominus.
2 Jcr. VI, G : Fugite de medio Babylonis, et salvet unusquisque animam SLiam.
3 Zach. u, 7 : 0 Sion, fugo quae liaLitas apud fîliam Babylonis.
bles. « Malheur au monde, dit-il', à cause de ses scnndales!» Il enverra l'Esprit de vérité, mais non pour le monde, qui ne peut le recevoir^; et quand cet Esprit sera venu, il le convaincra de péché et il le jugera^. Enfin Jésus-Christ va jusqu'à exclure le monde de sa prière, et par conséquent de sa rédemption \
Et pourtant c'est au milieu du monde qu'il envoie ses disciples comme des agneaux parmi les loups ^. Il ne demande pas à son Père de les en retirer, mais de les préserver du maP. Ils doivent y vivre comme ne lui appartenant pas^ Ils y souffriront comme il a souffert lui-même, mais sa victoire leur est un gage qu'ils triompheront à leur tour^.
Les disciples seront fidèles aux recommandations du maître : ils vivront au milieu du monde, mais pour en être la contradiction et la condamnation. Saint Paul se déclare ouvertement son irréconciliable ennemi : le monde est un crucifié pour lui, et lui est un crucifié pour le monde; ou, si l'on veut, le monde le crucifie, et lui à son tour crucille le monde ^.
Mais c'est surtout l'apôtre bien -aimé qui dénonce sa malice. « N'aimez pas le monde, écrit-il, ni les choses du monde : car tout cela n'est que concupiscence des yeux et orgueil de la vie. Si quelqu'un l'aime, la charité du Père céleste n'est pas en lui. Le monde passe avec ses convoi-
* Mailh. XYui, 7 : Vae mundo a scandalisl
* Joan. XIV, 17 : Spiritum veritatis, quem mundus non potest accipere.
3 Ibid. XVI, 8 : Et cum venerit ille, argiiet mundum de peccato, et de justitia, et de judicio.
* Ibid. x\Ti , 9 : Ego pro eis rogo : non pro mundo rogo. s Luc. X, 10 : Mitto vos sicut agnos inter lupos.
6 Joaii. xvm, 15 : Non rogo ut toUas eos de mundo, sed ut serves eos a malo.
" Ibid. 16 : De mundo non sunt, sicut et ego non sum de mundo.
8 Ibid. XVI, 33 : In mundo pressurara habebitis; sed confidite, ego vid mundum.
9 Gai. V, 14 : Mibi mundus crucifixus est et ego mundo.
lises'. Souvenons-nous qu'il est tout entier dans le mal, et que nous, nous sommes les enfants de Dieu-. »
X. — La tradition n'est pas moins énergique dans sa baine et sa réprobation.
Selon Origène ^ l'amour de Dieu est aussi inconciliable avec l'amour du monde que la lumière avec les ténèbres et le Christ avec Bélial.
TertuUien^, écrivant aux martyrs détenus dans les fers, les encourageait de la sorte : a Là vous êtes séparés du monde. Si vous considérez qu'il est lui-même une véritable prison, vous comprendrez que vous êtes plutôt sortis de prison que vous n'y êtes entrés. Le monde a des ténèbres plus épaisses, qui aveuglent l'esprit; il a des chaînes plus pesantes, qui étreignent les âmes; il respire des immondices plus infectes : les débauches des hommes; il renferme un plus grand nombre de criminels, je veux dire le genre humain; enfin il attend, non la sentence d'un proconsul, mais celle de Dieu. Concluez donc, bienheureux confesseurs, que vous n'avez fait que passer d'une prison à un asile. Il a les ténèbres, vous êtes la lumière; il a les fers, vous êtes hbres devant Dieu ; il a l'infection , vous êtes l'odeur de la suavité. »
' I Joan. II, 15, 17 : Nolite diligere inundum neque ea quae in mundo Eunt, etc.
2 Ihid. V, 10 : Scimus quoniam ex Deo sumus, et muiidus totus in nialigno positus est.
3 Comment, in Joh. : Fieri nequit ut simul existât amor erga mundum cum amore erga Deum, quemadniodum fieri nequit ut simul existant lux et tenebrae, Cliristus etBelial.
* Ad Martyras, c. 2, p. 156 : Exinde segregati estis a mundo. Si enim recogitemus ipsum magis mundum carcerem esse, exisse vos e carcere quam in carcerem introisse intelligemus. iMajores tenebras habet mundus, quae hominum praecordia exeœcant. Graviores catonas induit mundus, quae ipsas animas hominum constringunt. Pejores immunditias expirât mundus, libidines hominum. Plures postremo mundus reos continet, scilicet uniyersum hominum genus. Judicia denique non proconsulis, sed Dei sustinet. Quo vos, benedicti, de carcere in custodiarium si forte translates existimetis. Habet tenebras, sed lumen estis ipsi. Habet vincula, sed vos soluti Deo estis. Triste illic expirât , sed vos odor estis suavitatis , etc.
c Le monde est plein de ruines, s'écriait saint Augustin parlant aux catéchumènes', plein des calamités que Dieu lui inflige, plein d'amertumes, et on l'aime! Que ferionsnous s'il avait des douceurs ? 0 monde immonde , tu veux qu'on t'embrasse et te retienne quand tu t'écroules ; que serait-ce si tu étais permanent? Malgré tes amertumes, tu fais des dupes : qui ne serait séduit par tes douceurs ? Voulez- vous, mes bien-aimés, ne pas vous attacher au monde ? Aimez Dieu et renoncez aux pompes mondaines , dont le démon avec ses anges est le chef et l'organisateur. D
Un des sujets les plus communs de la prédication chrétienne est la fuite du monde, parce que le monde est le foyer où s'allument et s'alimentent toutes nos convoitises.
XI. — On ne saurait donc prendre assez de précautions contre le monde.
Au dehors, il faut éviter les conversations, les rapports, les spectacles, par lesquels le monde inocule son venin, sème ses erreurs, excite les passions. C'est surtout dans ce commerce que se réalise la menace de l'Esprit- Saint : <r Celui qui aime le danger y périra -. »
Au dedans, il faut se munir contre le monde et ses mensonges du bouclier de la foi, ainsi que s'exprime saint PauF; aux fausses apparences qu'il fait miroiter aux regards, opposer la ferme adhésion de l'esprit aux choses invisibles; à ses maximes perverses, les paroles de Jésus-Christ; à ses railleries et à ses persécutions, les promesses éternelles.
1 De Symbolo, serm. 4, t. 27, p. 92: Écce ruinosus est mundus, ecce tantis calamitatibus replevit Deus mundum, ecce amarus est mundus, et sic amatur. Quid faccremus si dulcis esset? 0 munde immunde, teneri vis periens, quid faceres si maneres? Ouem non deciperes dulcis, si amarus alimenta mentiris? Vultis, dilectissimi , non inhaerere mundo? Eligite amare Creatorcm mundi , et renuntiate pompis mundanis , quitus princeps est diabolus cum angelis suis.
* Ecdi. : Qui amat periculum, in illo peiibit.
' Eph. Yi, 16 : In omnibus sumentes scutum fidoi.
Ainsi que le dit saint Jean, c'est la foi qui nous assure la victoire contre le monde'.
Les saints docteurs conseillent, comme un moyen puissant de rompre ses prestiges, de considérer ses variations, ses contradictions, son inconsistance.
« Le monde passe et sa concupiscence, » dit saint Jean', « La figure de ce monde disparaît, ^ dit saint PauP. Rien n'est stable sous le ciel, et la scène humaine a la mobilité de la mer toujours inquiète et changeante. Non seulement le monde s'écoule et s'évanouit, mais tout varie dans ses jugements, dans ses afllrmations, dans ses goûts, approuvant ou blâmant tour à tour les mêmes choses, allant d'un excès à l'autre sans le moindre embarras de pudeur, ne mettant d'autre suite ni d'autre constance dans sa conduite que la facilité du mensonge et l'obstination au mal. Dieu seul demeure éternellement, et avec lui sa vérité*, sa parole^, sa justice °, et quiconque fait sa volonté ^
XII. La conduite du chrétien vis-à-vis du monde demeure tracée par tout ce que nous venons de dire.
Le chrétien ne doit ni croire ni même écouter le monde, parce qu'il est dans l'erreur et parce qu'il ment; mais écouter et croire Jésus- Christ, la vérité même.
Il ne doit pas imiter le monde, qui est tout entier dans le mal, mais Jésus-Christ, leprmcipe et l'exemplaire de tout bien.
Il ne doit pas estimer le monde, mais le mépriser; ni rechercher son estime, mais agir sans souci de ce qu'il pense. « Si je plaisais aux hommes, disait saint Paul ^, je ne serais pas le serviteur de Jésus- Christ. »
1 / Joan. V, 4 : Haec est Victoria quae vincit mundum, fides noitra.
* Ibid. n, 17 : Et mimdus transit, et concupiscentia ejus. 3 / Cor. vm, 31 : Praeterit enim iîgura hujus mundi.
* Ps. cxvi, 2 : Et Veritas Domini manet in œternum.
» I Petr. I, 25 : Verbum autem Domini manet in aeternum.
6 Ps. ex, 3 : Justitia ejus manet in saeculum saeculi.
" / Joaji. n, 17 : Qui autem facit voLuntatem Dei manet in aeternum.
* Gai. I, 10 : Si adliuc hominibus placerem, Cliristi servus non essem.
Il doit craindre le monde pour le fuir, non pour lui céder. Il est sage de le fuir, puisque nous portons en nous les passions auxquelles il s'abandonne : il vit d'orgueil, et nous sommes inclinés à l'orgueil ; il se plonge dans la corruption, et nous subissons la terrible concupiscence de la chair; il est tout entier aux choses de la terre, et nous subissons nousmêmes cette attraction vers les biens terrestres.
Si on ne peut le fuir, il faut prendre garde de lui céder, et de s'inchner devant lui par la peur et le respect humain. Il vaut mieux tout perdre en ce monde que de perdre son âme, et quiconque veut être à Jésus-Christ doit dominer le respect humain, qui n'ose se déclarer pour le bien par crainte des railleries et des persécutions.
En un mot, il faut choisir entre le monde et Jésus- Christ; car on ne peut servir deux maîtres aussi contraires et au?si irréconciliables.