‹ L'ascétique chrétienneChapitre 34 sur 100 · LES RICHESSES · texte numérisé non relu

LES RICHESSES

Ce qu'il faut entendre par les richesses. - Elles ne sont pas mauvai.es en elles-mêmes - Elles servent d'appât à l'orgueil et à la sensualité!! Lattache aux biens temporels pour eux-mêmes. - La possession des richesses n est pas la négation formelle de la vie parfaite. - Elle devient néanmoins une occasion très pressante douhlier Dieu. - Remèdes méditer le danger pour la perfection et le salut, - la fragilité de ces biens, - les paroles et les e.xemples de Jésus-Christ et des saints.

I. — Les richesses comprennent tous les biens extérieurs qui servent à l'usage de l'homme. Elles consistent en terres, maisons, meubles ou objets divers qui répondent aux nécessités et à l'agrément de la vie, ou en des valeurs conventionnelles, comme l'or et l'argent, au moyen desquelles on peut se procurer les biens réels.

II. — Les richesses ne sont pas mauvaises de leur nature '; ce sont, au contraire, des biens que la Providence

JJ' '^"°"''' ^""'- ^■^' ^- '^'^' ^- *' ad 3: Bona temporalia debent on emni inquantum nos impediunt ab amore et timoré Dei. ., n n autem

a eTar ;Tt"d "".-""^""'^ '"^""^^"^^^ instrumentante; nos j'v S aa ea quae sunt divini timons et amoris.

met à la disposition de l'homme, afin de pourvoir aux besoins du corps; elles ne deviennent mauvaises que par l'abus que l'homme en fait. Toutes les œuvres, même celles de Dieu, ont besoin ici -bas de ce secours, qui est une des conditions de la vie humaine.

m. — Mais, par l'effet du péché, les richesses sont devenues pour l'homme l'occasion d'un triple désordre.

Elles sont un aliment pour son orgueil. Il croit s'étendre et s'agrandir en proportion des biens extérieurs qu'il possède, et l'argent devient entre ses mains un instrument efficace et par conséquent une tentation incessante d'élévation et d'ambition. Tout obéit à l'argent, ainsi que le dit le Sage* : avec l'argent on achète tout, môme les consciences.

La richesse est encore un instrument puissant de sensualité. Elle permet de donner au corps toutes les satisfactions. La santé et la beauté sont les seuls biens qu'on n'achète pas. Selon saint Jérôme^; le vrai moyen de rendre les trésors inutiles serait de supprimer la bonne chère et la volupté. Il est du moins incontestable que le premier vœu du sensuel est d'avoir de l'or; avec l'or, il espère combler tous ses désirs.

IV. — Il est un troisième abus, aussi dégradant que surprenant, c'est l'amour de la richesse pour la richesse même.

L'homme détourné de Dieu, et inchné vers les créatures par le péché, prend le moyen pour la fin. Ici ce désordre se réalise et se consomme avec un caractère singulier

1 Eccl. X, 19 : Pecuniae obeiliunt omnia.

2 Adv. Jovinian. c. 14 : Delicise et epularum varietates fomenta avariticE sunt. Grandis exultatio animée est cum parvo contentus fueri?, mundum liatere sub pedibus , et omnem ejus potentiam : epulas, libidines, propter quae divitiœ comparantur, vilibas mutare cibis et crassiore tunica compensare. Toile epulanim et libidinis luxm-iam, nemo quaeret divitias, quonim usus aut in ventre aut sub ventre est.

d'absurdité. La richesse est un moyen ; l'avare en fait le dernier terme de ses désirs, amassant pour amasser, se reposant sur l'or comme l'orgueilleux en lui-rnéme, comme le sensuel dans les voluptés des sens. L'or devient l'idole et le dieu de l'avare ; voilà pourquoi saint Paul ' appelle l'avarice une idolâtrie.

Cette passion étrange se présente sous deux formes : l'attachement excessif à ce que l'on possède, et le désir immodéré d'acquérir; dans l'un et l'autre cas, pour l'unique jouissance de posséder.

« Il faut rapporter l'amour de l'argent à cette concupiscence des yeux. Quand on le regarde comme un instrument pour acquérir d'autres biens, par exemple pour acheter des plaisirs ou s'avancer dans les grandes places du monde, on n'est pas avare; on est sensuel, ambitieux. Celui qui n'ose toucher à son argent, qui n'en est que le triste gardien, et semble ne se réserver aucun droit que celui de le regarder, est proprement celui qu'on appelle avare. Aussi le Sage le décrit-il en cette sorte : « L'avare ne se rempht point de son argent. Celui qui aime les richesses n'en reçoit aucun fruit. Et que sert au possesseur de tout cet argent, si ce n'est qu'il le regarde de ses yeux-? » C'est pour lui comme une chose sacrée, dont il ne se permet pas d'approcher ses mains. Tout cœur passionné embelht dans son imagination l'objet de sa passion. Celui-ci donne à son or et à son argent un éclat que la nature ne lui donne pas ; il est ébloui de ce faux éclat ; la lumière du soleil, qui est la vraie joie des yeux, ne lui paraît pas si belle. Et que lui sert de posséder ce qui,

1 Ei)h. V, 5 : Avarus, quod est idolorum servitus.

2 Eccles. V, 9, 10 : Avarus non imjjlebitur pecania, et qui amat divitias, friictum non capiet ex eis, et hoc ergo vanitas. Ubi niultœ sunt opes,multi et qui comedunt eas. Et quid prodest possessori, nisi quod cernlt divilias oculis suis ?

«lemeurant hors de lui, ne peut remplir son intérieur? C'est pourquoi .e Sage lui préfère celui qui boit et mange, et qui jouit avec joie du fruit de son travail; car il remplit du moins son estomac et il engraisse son corps*. Mais pour les richesses, elles ne repaissent que les yeux^ »

V. — Les richesses ne sont pas, comme l'orgueil et la sensualité, la négation de la perfection chrétienne, car on peut être riche de fait et n'être pas attaché de cœur aux biens que l'on possède, et par conséquent être pauvre d'esprit, selon la parole de Notre- Seigneur ^

« Celuy est riche d'esprit, dit saint François de Sales*, lequel a des richesses dedans son esprit, ou son esprit dedans les richesses; celui est pauvre d'esprit qui n'a nulle richesse dans son esprit, ni son esprit dedans les richesses... Il y a différence entre avoir du poison et estre empoisonné. Les apothicaires ont presque tous des poisons pour s'en servir en diverses occurrences; mais ils ne sont pas pour cela empoisonnés, parce qu'ils n'ont pas le poison dedans le corps, mais dedans leurs boutiques. Ainsi pouvés-vous avoir des richesses sans estre empoisonné par icelles; ce sera si vous les avés en vostre mayson ou en vostre bourse, et non pas en vostre cœur. Estre riche en effet, et pauvre d'affection, c'est le grand bonheur du chreslien, car il a par ce moyen les commodités des richesses pour ce monde, et le mérite de la pauvreté pour l'autre. »

La règle est de ne voir dans l'argent qu'un instrument du voyage, ainsi que s'exprime saint Augustin % et non un

1 Ecoles. V, 17 : Hoc itaque visum est mihi bonum ut comedat quis et iibat, et fruatur Isetitia ex labore suo, etc.

2 BossuET, Traité de la Concup., c. 9, t. 12, p. 55.

3 Mallh. V, 3 : Bcati pauperes spiritu, quoniam ipsorum est regnuni cœlorum.

* Introd., 3e p., c. U.

5 In Joann. tr. 40, n. 10, p. U4 : Non amat multum nummum, qui amat Deum. Et ego p?lpavi infirmitatem, non ausus sum dicere : non amat nummum, sed non mullum amat nummum; quasi amandus sit nummus,

appât pour la cupidilé, de se servir du monde et de ne point le servir, de considérer la vie présente, continue ce saint docteur, comme une hôtellerie où l'on use des choses comme devant bientôt les quitter.

VI. — Cependant les richesses sont pour l'homme une occasion si pressante d'oublier Dieu et les choses éternelles, que Notre -Seigneur y voit une difficulté extrême pour le salut ; « Je vous le dis en vérité , difficilement un riche entrera dans le royaume des cieux ' . »

Et, remarquons-le avec saint Thomas^, il ne s'agit pas seulement des excès de l'avarice , qui exclut formellement du royaume des cieux ^, mais de la simple possession des richesses. Il s'attache à cette possession un triple péril, que l'amour de la pauvreté fait seule disparaître, savoir : la sollicitude, l'élévation et l'attache à ces biens pour euxmêmes ^.

sed non multum. 0 si Deum digne amemiis, nummos omnino non amabimus. Erit tibi nummus instrumentum peregrinationis, non irritamentum cupiditatis, quo iitaris ad necessitatem , non quo fruaris ad delectationem. Deum ama, si aliquid in te egit quod audis et laudas. Utere mundo, non te capiat mundus. Quod intrasti, iter agis, exiturus venisti non remansurus : iteragis, stabulum est haec vita. Utere nummo guomodo viator in stabulo utitur mensa, calice, urceo, lectulo, dimissurus, non peraiansurus.

* Matth. XIX, 23 : Amen dico vobis , quia dives difficile intrabit in regnum cœlorum.

2 Sum. 2.2, q. 186, a. 3, ad 4 : Divitiœ autem habitae per se quidem natae sunt perfectionem charitatis impedire, principaliter aliciendo animum et distraliendo..., et ideo difficile est charitatem inter divitias coiiservare; imde Dominus dicit quod dives difficile intrabit in regnum cœlorum; quidem intelligendum est de eo qui actu liabet divitias; nam de eo quiaffectuni in divitiis ponit, dicit hoc esse impossibile, secundum expositionem Chrysostomi (Hom. 64 in Matth.), cum subdit : Faciiius est camelum per foramen acus transite quam divilem intrare in regnum cœlorum.

3 / Cor. VI, 10 : Neque avari... regnum Dei possidebunt.

* S. Thomas, 2.2, q. 188, a. 7: Per remotionem divitiarum, tolluntur quaedam cliaritatis impedimenta, quœ sunt praecipua tria. Quorum primum est sollicitude quam secum divitiae afferunt... Secundum autem est divitiarum amor, qui ex divitiis possessis augetur... Tertium est inanis gloriae vel elatio quae ex divitiis nascitur, secundum illud {Psalm. 48, 7): Qui confidunt i?i virtuie sua et z?i multiiudine divitiarum suarum glorianlur. Ilûrum ergo trium, primum a divitiis separari non polest totaliter, sivô

138 OBSTACLES A LA PERFECTION . i° LA CONCUPISCENCE

Les soucis accompagnent d'ordinaire les richesses. C'est pourquoi le Sauveur, dans la parabole de la semence, les compare à des épines qui piquent et déchirent l'âme*. « L'amour insatiable des richesses, dit saint Bernard*, trouble beaucoup plus l'âme par le désir qu'il ne la refroidit par la jouissance : l'acquisition l'accable de fatigue, la possession la remplit de crainte , et la perte la plonge dans la douleur. »

La sollicitude des choses nécessaires s'impose à tous dans une certaine mesure. Néanmoins , si l'on sait se contenter de ce qui suffît, on échappe facilement à l'inquiétude. Mais tous les attraits de la concupiscence se réunissent pour tenter celui qui possède de grandes richesses. Non seulement il poursuivra les honneurs et les plaisirs, les honneurs et les plaisirs viendront incessamment frapper à sa porte. Les richesses deviennent ainsi comme une menace continuelle contre la charité, et l'on ne peut garder le noble et céleste souci de la perfection qu'en renonçant à celui qui provient des biens terrestres^.

Il est rare que l'usage de la richesse n'éveille pas la pas-

sint magnae sive parvae. Necesse est hominem aliqualiter sollicitari de acquirendis vel conservandis exterioribus rébus. Sed si res exteriores non quaerantur vel habeantur nisi in modica quantitate, quantum sufficiunt ad simplicem victum, talis sollicitudo non multum impedit hominem; unde née perfectioni répugnât cliristianae -^-itae... Alia vero duo, scilicet amor divitiarum et elatio seu gloriatio de divitiis, non consequuntur nisi abundantes divitias.

1 Matth. xm, 22 : Quod autem seminatus est in spinis, hic est qui verbum audit , et sollicitudo sseculi istius et fallacia divitiarum suffocat verbum, et sine fructu efficitur.

2 De Conversione c. 8, n. 14, p. 413 : Hinc divitiarum amor insatiabilis longe amplius desiderio torquet animam, quam refrigeret usu suc; utpote quarum acquisitio quidem laboris , possessio timoris , amissio plena doloris invenitur.

* S. Augustin, qiuest. 83, q. 31 : Charitatis autem veneuum est spes adipiseendorum aut retinendorum temporalium. Nutrimentum ejus imminutio ciipiditatis ; perfectio, nulla cupiditas... Quisquis igitur eara nutrire vult, jnslet niinuendis cupiditalibus. Est autem cupiditas amor adipiscendi aut oblinendi temporalia.

sion de l'avarice, et le propre de cette passion est d'éteindre les impressions et les désirs des choses divines. Tout l'horizon de l'homme se borne à la terre; le ciel disparaît aux regards de l'àme; c'est à peine si l'enfer ranime la foi par la frayeur qu'il inspire ; on ne connaît plus les douces insinuations du conseil et les déUcatesses de la per- Icction.

VII. — C'est déjà un remède contre la convoitise des richesses déconsidérer le danger qu'elles font courir à la perfection et au salut. Un philosophe païen jetait à la mer tout l'or qu'il possédait, en disant : « Allez au fond, passions mauvaises; je vous noie, afin que je no sois point noyé par vous'. Ainsi, et à plus forte raison", doit penser et parler le chrétien qui aspire à la jouissance des biens éternels.

VIII. — Un autre préservatif est de méditer sur l'inanité et la fragilité de ces biens.

« Ne dites point que tout ce bien que vous vous plaisez à avoir devant vos yeux soit à vous : vous n'avez rien en vous-même de quoi le saisir et vous l'approprier; vous ne savez pas pour qui vous le gardez ; il vous échappe malgré vous par cent manières, ou par la rapine, ou par le feu, ou enfin sans remède par la mort; et il passera avec aussi peu de solidité et une semblable illusion à un possesseur inconnu qui peut-être ne vous sera rien, quand ce serait votre fils, puisqu'un mort n'a plus rien à soi, et que ce fils pour qui vous avez tant travaillé, non seulement ne vous servira de rien dans ce séjour des morts où vous allez, mais sur la terre à peine se souviendra-t-il de vos soins, et croira avoir satisfait à tous ses devoirs quand il aura fait semblant de vous pleurer quelques jours, et se

'S. Jérôme, Adv. Jovinian. c. 13: Unde et Crates ille Thebanus, projecto in mari non parvo auri pondère : Abite, inquit, pessum, malœ cupiditates; ego vos mergam, ne ipse mergar a vobis.

sera paré d'un deuil très court... Qu'y a-t-il de plus insensé que de se tourmenter pour se repaître de vent? Que vous servent tant de fatigues et tant de soucis que vous a causés le soin d'entasser et de conserver tant de richesses? Vous n'en emporterez rien , et « vous sortirez de ce monde comme vous y êtes entré, nu et pauvre', b Que reste- t-il à ce mauvais riche de s'être habillé de pourpre et d'avoir orné sa maison d'une manière convenable à un si grand luxe? Il est dans les flammes éternelles; pour tout trésor, il a les trésors de colère et de vengeances, qu'il s'est amassés par sa vanité ^ »

IX. — Les paroles et l'exemple de Jésus -Christ ont une vertu plus grande encore pour inspirer le mépris des richesses. Il exhorte ses disciples à tout quitter, et il n'admet à sa suite que ceux qui se dépouillent de tout : « Quiconque ne renonce pointa tout ce qu'il possède, dit-il, ne peut être mon disciple ^. » — « Les renards ont leurs tanières et les oiseaux du ciel leurs nids; mais le Fils de l'homme, dit-il en parlant de lui-même, n'a pas où reposer sa tête*. B II exhorte à ne point thésauriser sur la terre, mais plutôt à placer ses trésors dans le ciel, où la rouille ni les voleurs ne sauraient les atteindre ^ Et à ce jeune homme riche qui lui demande ce qu'il doit faire pour avoir la vie éternelle , il répond qu'il doit observer les commandements; mais, s'il veut être parfait, qu'il vende ses biens, en donne le prix aux pauvres, et qu'il le suive ^

1 Eccles. Il, 14.

2 BossuET, Traité de la Concup., c. 9, p. 57.

^ Luc. XIV, 33: Sic ergo omnis ex vobisqui non renuntiat omnibus quae possidct, non potest meus esse discipulus.

* Matlh. vui, 20 : Et dicit ei Jésus : Vulpes foveas habent, et volucres cœli nidos; filius autem hominis non babet ubi caput reclinet.

^ Matth. VI, 19, 20 : Nolite Ihesaurizare vobis thesauros in terra, ubi aerugo et tinea demolitur, et ubi fures effodiunt et furantur. Thesaurizate autem vobis thesauros in cœlo, etc.

6 Matth. XIX, 21 : Si vis perfectus esse, vade, vende quae habes et da pauperibus , et habebis thesaurum in cœlo , et veni , sequere me.

DIVERSES CONCUPISCENCES : LES RICHESSES l^il

Saint Paul nous montre le Sauveur fait pauvre pour nous, afin de nous enrichir de sa pauvreté*.

Tous les saints, dociles à ces exhortations du Maître et jaloux de marcher sur ses traces, ont été les amis de la pauvreté. La plupart, pour mieux assurer leur fidélité et leur indépendance, se sont dépouillés de leurs biens et voués à la pauvreté volontaire, et ceux qui ont gardé la libre disposition de leurs richesses se sont regardés et conduits comme les représentants de la Providence auprès des pauvres.

1 II Cor. viii, 9: Propter vos egenus factus est, cum esse dives, ut illius inopia vos divites essetis.

Page 1