LE DÉFAUT DOMINANT
L'étude de nous-mêmes doit porter sur le défaut dominant et sur l'attrait dominant. — En quoi consiste le défaut dominant? — Nous avons tous une passion dominante. — Son premier principe générateur : le tempérament; sa notion et ses espèces. — Le tempérament phlegmatique.— Le tempérament sanguin. — Le tempérament bilieux. — Le tempérament mélancolique. — Le tempérament nerveux. — Le tempérament musculaire. — Ces divers éléments se mêlent et se tempèrent. — Influences pour le bien et pour le mal qui résultent de la complexion physique. — Second principe du défaut dominant : l'habitude. — L'hérédité seraitelle un troisième principe? — Ces influences laissent-elles subsister la liberté et la responsabilité morale? — Nécessité de découvrir et de combattre la passion dominante. — Moyens de la reconnaître. — Lutte contre la passion dominante; conditions qu'elle requiert. — Le moyen direct de la réduire est l'examen particulier. — Qualités de l'examen de conscience et de l'examen particulier.
I. — Nous avons maintenant à considérer les points principaux sur lesquels doit porter l'étude de nous-mêmes.
Cette connaissance, en ce qui lient à la perfection, peut se ramener à un double objet : ce qui contrarie en nous la ■vie padaitc et ce qui la l'a vo ri se, c'est-à-dire au__dcftiuj, e t l\ l'jitjj'ait qui dominent en nous. Le défaut dominant ré-
sume toutes les impulsions vers le mal, et l'attrait dominant toutes les ressources pour le bien; et c'est là évidemment ce qu'il nous importe le plus d'étudier et de reconnaître en nous.
Commençons par le défaut dominant, et disons en quoi il consiste , combien il est urgent__de Je jié£guvrjr pour le combattre , comment on peut le découvrir et le combattre.
II. — Dans sa notion la plus générale, le défauL.domi; nantjesna passion qui donne le branle à toutes les autres et aJa,^pJiis gmnde£aii dansjiosJa^^ c'est
la source principale d'où jaillissent les immondices de nos péchés, le point central d'où part l'ensemble de nos vices et où ils viennent aboutir. « Toutes les passions sont dans nous, mais elles n'y sont pas au même degré, les unes y étant presque éteintes, les autres y ayant plus de chaleur; si bien que si vous y faites réflexion, vous en trouverez toujours quelqu'une en particulier qui domine sur toutes les autres, c'est-à-dire a plus d'ardeur, qui éclate davantage, qui règne en toutes les actions, qui donne le mouvement à tout et qui entraîne avec elle le reste des passions'. »
Il faut remarquer que la passion dominante, considérée en elle-même, n'est pas toujours mauvaise , et qu'elle peut ne donner occasion au péché que par l'excès même d'une bonne qualité. Ainsi un cœur aimant et sensible va facilement aux amitiés dangereuses et aux attaches sensuelles; tourné vers Dieu, il se consumerait dans la ferveur. Une nature ardente s'allume promptement jusqu'à la colère; mesurée , elle aura l'activité du zèle qui amène et rattache à Dieu. Un tempérament doux et calme poussera souvent la condescendance jusqu'à la faiblesse ; mais il peut être un hen puissant de paix et de conciliation.
1 G-'^LORÉ, Max. spir.jl. 5, max. 2.
Pour saisir le défaut dont nous parlons avec son caractère propre , il faut donc considérer, non la passion en elle-même, mais l'excès et le désordre auquel elle donnft lieu..
Cependant il est des passions, et en grand nombre, qui sont mauvaises et désordonnées de leur nature, telles que l'orgueil , la Jalousie , l'impureté , l'iiitfîmpémnce , etc.
III. — Nous avons tous une^passion dominante, comme nous avons une vie propre, une physionomie personnelle qui fait notre individualité. Nous mettons notre cachet sur tout ce qui sort de nous, et, quand nous faisons le mal, nous cédons presque toujours à une pente, à une inclination intime qui nous est propre et d'où résulte pour nos actes un caractère commun et comme une estampille personnelle. Ce cachet, ce sceau, cette marque répétée, cette estampille, pour parler de la sorte, imprimée sur la pkipartdenos actes mauvais, constituent notre défaut dominant.
IV. — On peut ramener à deux ses principes générateurs : le tempérament et.rhahiliide.
Le tempérament paraît résulter des éléments qui prédo- *y minent dans la constitution de l'organisme.
Les anciens n'admettaient dans le monde matériel que quatre éléments : l'eau , l'air, la terre et le feu , lesquels résultaient des combinaisons binaires du froid et de l'humide (l'eau) , du chaud et de l'humide (l'air), du chaud et du sec (je feu), du froid et du sec (la terre); et ils trouvaient dans rinjluence de ces éléments la raison des complexions jDliysiques et des quatre à^es de Ja vje. Galien, complétant Hippocrate , rapporta aux quatre combinaisons les humeurs du corps humain et expliqua avec plus de vraisemblance les quatre tempéraments : la prédominance de la pituite donnait le tempérament phlegmatique; celle du
sang, le sangiiin; celle de la bile, le cholérique; celle de l'atrabile, le JOiéJainçoliquÊ '.
Les physiologistes et les philosophes modernes ont imaginé des groupements et des dénominations qu'on nous dispensera de rapporter "^ Nous nous en tenons à la nomenclature devenue classique des anciens, en la complétant par l'adjonction de deux nouveaux tempéraments signalés par la plupart des modernes , le nerveux et le musculaire.
1 Tandel, Anlrop., § 107, p. 211, présente ainsi le tableau synoptique de la classification des anciens :
d'après les éléments d'après les humeurs
Eau : Froid et humide. — Enfance. — Pituite : Temp. phlegmatique.
Air : Chaud et humide. — Jeunesse. — Sang : Temp. sanguin.
Feu : Chaud et sec. — Age mûr. — Bile : Temp. cholérique.
Terre : Froid et sec. — Vieillesse. — Atrabile: Temp. mélancolique.
* Un grand nombre de physiologistes et de médecins répudient la vieille classification des quatre tempéraments et rapportent les inflienccs quali-i fiées par ce mot à des modifications et à des dispositions de l'encéphale ou/ de la masse nerveuse.
Haller, si célèbre au xvni« siècle par sa science et ses découvertes anatoniiques et physiologiques, divisait les tempéraments en généraux et en partiels ou idiosyncrasies , les uns résultant de la prédominance des systèmes vasculaires ^ sanguin ou Ijanphatique), du système nerveux ou du système musculaire, et les autres des aflections particulières déterminées dans les diverses régions du corps ou des dispositions de certains viscères.
Kant ne reconnaît que deux tempéraments, qu'il place dans Tàme et dont chacun, en se localisant dans le corps, produit deux variétés correspondant aux tempéraments physiologiques des anciens. On peut les groupe,: ainsi :
Tempéraments i Sang léger : Temp. sanguin. /
de la sensibilité \ Sang lourd : Temp. mélancolique.
Tempéraments i Sang chaud : Temp. cholérique, de l'acliviié. (Sang froid : Temp. phlf.gmatiqac.
Ernest Platner, l'adversaire de Kant, expliquait les tempéraments par la prépondérance ou par l'équilibre des deux éléments qui constituent l'homme, l'élément intellectuel et l'élément matériel. De là quatre tempéraments: l'a^zçwe, où l'intelligence prédomine; le lydien, où l'animalité l'emporte; le romainon héroïque, où le développement et l'équilibre sont parfaits; le phrygien on inerte, où l'équilibre subsiste, mais où le développement des deux éléments est faible. Cf. Takdel, Anthrop., § 107.
CONNAISSANCE DE SOI-MEME : DEFAUT DOxMINANT 193
V. — Le tempérament phlegmalique est caractérisé physiquement par la surabondance des liumeurs lympliatiques. Le pouls est lent et mou, la caloriflcalion laible; la digestion domine les autres fonctions ; les sens sont paresseux. Les mouvements manquent de vivacité; le sommeil est facile et profond. Au dehors, ce tempérament s'annonce par la corpulence , par des chairs abondantes et souvent mal dégrossies. La main est pesante et charnue; le pied présente une large base et soutient longtemps la marche , à la condition d'avancer à pas lents. Le froid est beaucoup plus supportable que la chaleur.
La figure est pleine, bien fournie de sang, mais sans beaucoup de coloris ni d'expression. Les cheveux sont plats et de couleur brune ou cendrée.
Au moral, le lymphatique est calme et facilement heureux; il n'a ni grands vices ni grandes vertus. Il aime la stabilité et ne change pas aisément d'habitudes. Il est patient, d'une patience dont on ne lui tient pas compte. Quand il s'anime, on sent que c'est une ardeur factice qui •tombera bientôt. Ce n'est qu'cà l'extrémité qu'il s'irrite et se révolte; mais alors il devient terrible; sa colère est aveugle et cruelle. On en rencontre aussi qui , sans sortir de leur impassibilité, se déterminent à des résolutions extrêmes et les exécutent avec le sang-froid qui les a fait longtemps patienter.
Au point de vue intellectuel, l'imagination est endormie; la raison ne s'élève guère au-dessus du sens commun et de la vie pratique. Les spéculations et la métaphysique trouvent ces natures insensibles. Les inventions ne leur doivent presque rien; les beaux-arts, sans leur être absolument étrangers, ne choisissent jamais parmi eux leurs représentants. Lorsque l'intelligence manque, c'est la pente au crétinisme.
Les lym.phatiqucs ont à se redire l'exhortation de rÉvan«
gi!e : « Le royaume des deux souffre violence, et les violents le ravissent'. »
YI. — Le tempérament sanguin est constitué par la prédominance du sang et l'abondance de la vie. L'impressionabililé et la chaleur, l'agilité et la grâce des mouvements, la vigueur et la juste proportion des membres, la rectitude et l'incarnat des joues, le regard vif et caressant, les cheveux blonds ou châtains forment les signes ordinaires de celte complexion.
L'imagination est riante, le sentiment tendre; la sensation est vive et pleine; l'esprit est facile et prompt, mais il perd en profondeur ce qu'il gagne en superficie; le jugement s'inspire plus de la sensibilité que de la raison. Si l'intelligence lait défaut, on est emporté par un torrent.
Le caractère est pliable et liant. La haine est une impression qui passe; l'amour est habituel, mais variable, inconstant, cherchant moins l'objet que la jouissance. On passe tout à l'idole de la passion ; on réclame contre tout obstacle qui retarde le plaisir ou qui impose le travail et la douleur. On est aimable et l'on plaît; mais, au fond, on est plus avide de recevoir que de donner. Pour tout dire en un mot, la volupté : volupté sentimentale, volupté artistique, et par- dessus tout volupté charnelle, forme la note distinctive de ce tempérament.
Les ressources pour le bien sont considérables. Une exhortation palhélique fait verser des larmes, un doux Reproche attendrit, on soupire vers le ciel, on redoute encore plus l'enfer. Le point difficile à obtenir est la persévérance. On n'en vient à bout qu'à force de combats, de précautions intérieures et extérieures.
Le remède est la mortification des sens et la pratique de l'amour de Dieu, résumé dans cette invitation du Maître :
1 Mal th. XI, 12 : Regnum cœloruni vim patitur, et ^-iolenti rapiunt illud.
« Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce, qu'il porte sa croix tous les jours, et qu'il me suive'. »
YII. — Le tempérament cholérique ou bilieux, que l'on attribue à la prédominance de la bile, a pour signes une charpente forte, des muscles vigoureux, une grande activité et beaucoup de chaleur dans l'ensemble de l'organisme, une respiration profonde, un pouls fréquente! dur, une figure sèche et hardiment dessinée, des yeux flamboyants, le teint jaune, les cheveux ordinairement noirs et crépus, la paiole brusque et impérieuse. Quand la santé s'altère, le bilieux lourne au méJancolique ou atrabilaire.
La pénétration et la rapidité du coup d'œil , la justesse et la promptitude du jugement, les aperçus profonds, les peintures vives, les combinaisons savantes et étendues, en un mot, les traits les plus élevés de l'intelligence se rencontrent iréquemrnent parmi les hommes de cette trempe. Mais malheur si l'esprit et la raison font défaut; on a alors des hommes têtus, ne doutant de rien, impétueux, indomptables , capables de se porter à tous les excès.
Le moral, en elYet, n'est pas moins accentué. L'amour des grandes choses, l'orgueil et l'ambition, la constance, la violence qui brise les obstacles ou l'hypocrisie qui les tourne, l'art de fasciner les hommes ou de les dominer, tout cet ensemble de quahtés et de défauts font de ces hommes des bienfaiteurs ou des fléaux de l'humanité.
Pour se contenir et s'oublier, ils doivent se mettre à l'école de Celui qui a dit : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur^. »
VllI. — Le tempérament mélancolique ou atrabilaire, deux mots qui signitient la même cliose ^, semble dû à cer-
1 Luc. IX, 23 : Si quis vult post me venire, aLneget semetipsum , et tollat criicem suam quolidie, et sequatur me.
2 Maltli. XI, 20 : Discite a me, e[uia mitis sum et humilis corde.
3 En grec : (AéXa? x°^°î. ^n latin : atra bilis, c'est-à-dire bile noire.
laines dispositions des viscères abdominaux; du moins les affections de ces parties de l'organisme déterminent souvent une humeur sombre et mélancolique. On donne pour signes extérieurs une taille élancée , des membres allongés et décharnés, le pouls tardif et fort, les mouvements énergiques et circonspects, une lenteur qui tient de la tristesse, les cheveux noirs ou d'un châtain sombre tombant sur le front et sur le cou comme les branches du saule sur les eaux , le visage pâle , les yeux brillants de feu ou pleins de larmes, l'attitude austère, méditative, inquiète ou abattue.
Au point de vue intellectuel , l'imagination joue le rôle principal. Al'encontre du sanguin, qui voit tout souriant et sourit à tout, le mélancolique étend sur les hommes et sur les choses un voile sombre et funèbre; selon l'expression vulgaire, il voit tout en noir. La poésie, sous la forme élégiaquc et dramatique, répond à ses conceptions et à ses rêveries attristantes. La métaphysique ouvre parfois ses horizons, mais elle perd de sa sérénité.
Le moral reçoit sa plus grande part d'influence. L'inquiétude, la méfiance, la jalousie, la vengeance se succèdent dans le cœur de l'homme atrabilaire, et en font trop souvent un enfer anticipé. On inchne vers la solitude, et, quand rien ne relient dans cette pente fatale , vers le suicide.
Le Seigneur adresse surtout aux mélancohques cetl^ douce exhortation : « Vous posséderez vos âmes dans la patience ^ s>
IX. — Le tempérament nerveux est dû à la surexcitation du système nerveux. Il s'annonce au dehors par la maigreur des membres et par la saillie des muscles et des veines. La peau est sèche et décolorée; le pouls est inégal
* Luc. XXI, 19 : In patientia vestra possidel)itis animas vesiras.
et ressent les moindres variations de la température et toutes les émotions de l'âme. L'appétit est capricieux, la digestion pénible, le sommeil agité. Le plus léger bruit fait frémir. Dans le calme , le moindre effort fatigue ; dans l'exaltation, on est capable de tout. La volubilité de la parole, la fréquence et la rapidité du geste, la vivacité des impressions sont les signes ordinaires de la complexion nerveuse.
L'intelligence peut s'allier à une sensibilité exquise et débordante. Malheureusement l'extrême impressionnabilité des nerveux déteint sur leur moral et les rend mobiles, inconstants, excessiis. Ce qui les frappe le plus, c'est l'excitation actuelle, et ils cèdent plus facilement à leur soif de sensations nouvelles qu'au souvenir des déterminations passées. L'amour et la haine, la sympathie et l'antipathie, le chaud et le froid se partagent leur existence; dans l'affection, épanouis jusqu'à l'enthousiasme; dans la contradiction, inquiets et tourmentés jusqu'à la fureur. En somme, leur vie compte plus de tristesses et de douleurs que de l'oies et de plaisirs.
La parole du Sauveur à la sœur de Madeleine peut seule calmer tant d'agitations : « Marthe, Marthe, trop de choses occupent votre sollicitude et vous jettent dans le trouble; une seule est nécessaire'. »
X. — Le tempérament musculaire ou athlétique est considéré comme une modification du tempérament sanguin, et serait du à un développement anormal des appareils de la circulation et de la respiration. La taille ne s'élève pas au-dessus de l'ordinaire. La charpente est forte, les muscles puissants et bien dessinés; les ligaments et les tendons apparaissent en saiUie et se détachent plus ostensiblement au moment de l'action. La tète est relativement
' Luc. X, 41 : Martlia, Marllia, sollicita es et turbaris ergo plurima; porro unum est ncccssariuiu.
petite, le front étroit, le cou volumineux et renforcé par derrière, la poitrine ample, les épaules larges, carrées, légèrement arrondies aux jointures des bras. De cette construction résulte une force physique extraordinaire.
Mais la nature a ses indigences, ses vengeances et ses dérisions. L'intelligence est le plus souvent en raison inverse de cette exubérance de vie animale. Tandis que l'appétit physique est très actif et souffre peu d'interruptions, la sensibilité morale semble émoussée et l'esprit sommeille.
Le caractère est bon, docile et tend à la faiblesse; mais le calme une fois perdu, c'est la brute déchaînée qui brise tous les obstacles.
A ces héros de la matière nous dirons avec Notre- Seigneur : «Ne travaillez pas pour la nourriture qui périt, mais pour celle qui demeure dans la vie éternelle, et que le Fils de l'homme vous donnerai »
XL — Les tempéraments, tels que nous venons de les décrire, ne sont jamais purs et exclusifs; ils se tempèrent en se mélangeant à deux , à trois , et les proportions de ces mélanges mesurent l'influence de l'organisme sur le moral. La complexion individuelle se caractérise parji^élâmenl qiupr^domine.
Autre remarque : les tempéraments sont natifs ou acquis, selon qu'ils résultent de la constitution primitive ou de transformations survenues par l'effet de l'âge, du climat, du régime, de la maladie, de circonstances foc*tuites.
XIL — Il est aisé de comprendre que la physionomiei morale de chacun reçoive, soit pour le bien, soit pour lej mal, une influence considérable du tempérament. Pour mieux apprécier ces effets, au point de vue spirituel,
* Joann. vi, 27 : Non operamiiii cibum qui périt, sed qui permanet in vitam aeternam , quem Filius hominis duLit vobis.
résumons -les succinctement et mettons-les en regard les uns des autres.
Les caractères du tempérament pblegmatique sont pour le bien : la tranquilité et l'égalité, la patience; et pour le mal: la paresse, la lenteur, l'insensibilité.
La complexion sanguine a pour le bien : la vivacité, l'amour, la générosité, la sensibilité ; pour le mal : le plaisir sous toutes ses formes, par-dessus tout la volupté sensuelle, riiorreur de la peine et de l'eiïort, l'inconstance.
Dans les bilieux on trouve pour le bien : la hardiesse qui conçoit les grands desseins et qui les exécute, la fermeté, une tempérance et une chasteté relativement faciles ; pour le mal : l'orgueil, la colère, l'obstination.
Les mélancoliques présentent pour la vertu les ressources de l'austérité, de la méditation, de la circonspection; etpour le vice, les inconvénients de la tristesse et des scru-. pu'es, le désespoir, la méfiance, la jalousie.
Les natures nerveuses sont accessibles à la perfection et à la piété par une facile et profonde sensibilité , par le besoin d'émotions extraordinaires; mais elles sont entraînées et s'égarent par la mobilité de leurs impressions, par la susceptibilité et l'irritabihté.
Le tempérament athlétique offre les avantages de la docilité et de l'obéissance; mais il est sans cesse aux prises avec les tentations de l'intempérance et de l'impureté^ /7vvIo«.c.c<J2 XIIL — L'habitude est ^r^p an trr'j^a]jse f[ui explique ^^^ œ^ûuA. la prédominance de telle ouJgIlejDassion. Nous nous ac- (^^ffvt^oCt^oAt coutumons aux actes souvent répétés, à ce point qu'ils finissent par constituer en nous comme une sorte de nécessité, ce qui a fait appeler l'habitude une seconde nature. Lorsque surtout l'habitude répond à une inclinatTon naturelle, elle s'impose avec une tyrannie presque irrésistible.
L'influence la plus active et la plus persévérante de nos
Ijabitudes est dans l'éducation. Au premier ûge de la vie, la nature est comme une cire molle qui prend toutes les formes et reçoit toutes les empreintes.
XIV. — A ces deux principes générateurs du défaut dominant, peut-être conviendrait- il d'en ajouter un troi- '\^ sième, riicrcdité ^ qui détermine les deux autres.
Il est incontestable que les parents influent directement sur le tempérament de leurs enfants par la génération, qui transmet les premiers éléments de l'organisme. Il n'est pas douteux non plus qu'ils ne contribuent puissamment par l'éducation à former les habitudes, et qu'à ce double titre ils ne puissent revendiquer une action salutaire ou délétère ^sur la vie morale de leurs descendants.
Leur influence s'étend-elle plus loin? On serait tenté de le croire jl^j^s^^certainsjzas , où, en dehors même du tempérament, tout autre que celui des parents, et de l'éducation, confiée à des soins étrangers, les inclinatioiisJntJmes de l'âme, des bizarreries de caractère et certaines passions, comme celles du jeu, des spectacles ^ du vol. présentent des analogies frappantes avec les projicnsipns deijiacètuas. Mais ces cas, s'ils ne sont pas chimériques, doivent du moins être rares. Le tempérament et les habitudes semblent suffire pour donnerraison des passioiis dominantes.
. XV. — Faisons une réserve importante relativement à Aces passions et aux causes qui les déterminent. /
Leur énergie ^st variable selon les su]ets. Mais la responsabilité morale exige que l'on puisse vaincre leur action et garder son libre arbitre. Si, dans le fait, ces influences étaient irrésistibles, on ne serait plus dans l'ordre de lo morale, qui suppose toujours la liberté. Mais, nous le rappelons ici en passant, la volonté est inviolable en ellemême ; ce jijçst qu'en empêchant l'exercice préalabe de la raison qu'il est possible de l'atteindre. Par conséquent,
quelle quesoit l'intensité de la passion dominante , la violence du tempérament et des habitudes, tant que l'esprit demeure libre pour voir le bien et le mal, la vie responsable subsiste. Sans doute encore, la grâce de Dieu est nécessaire pour triompher des tentations graves, mais la grâce de Dieu est toujours offerte, ou du moins on a la i^ource de la prière pour l'obtenir.
XVI. — Il est inutile de démontrer qu'il importe de découvrir le défaut dominant, s'il est admis qu'il y a nécessité de le combattre : on ne songe même pas à lultcr contre un ennemi inconnu, et c'est un signe de fohc que de se battre dans les ténèbres et de frapper sur des ombres. Or voici quelques raisons qui établissent l'importjince et la nécessitéde cette lutte contre la jassion dominante.
Il n'est pas douteux que le démon ne nous tente habituellement par notre côté faible, qu'il ne s'adresse par conséquent à notre défaut dominant pour nous pousser au mal. « L'antique ennemi commence par inspecter la complexion de chacun, dit saint Grégoire ^ puis il tend ses filets pour la tentation, proposant la volupté aux gens de mœurs faciles, présentant la coupe de l'envie aux atrabilaires, inspirant des terreurs aux peureux, entrahiant les orgueilleux par l'appât des honneurs. »
Selon saint Ignace de Loyola, le tentateur fait comme un général d'armée qui assiège une place; il en explore tous les points afin de reconnaître le plus faible, et c'est par là qu'il donne l'assaut ^
* Moral. 29, c. 12 : Priiis complexionem cujusque antiquus hostis conspicit, et tune tentatura laqueos opponit : laetis moriLus luxuriam proponit, tristibus poculum invidiae porrigit , paventibus terrores intentans , elatos blandis honoribus trahit.
* Exercif. spir. 1 Hebd. Reg. discr. spir. : Décima quarta (régula), quod solet etiam adversarius imitari aliquem belli ducem , qui obsessani arcem expugnare atque depraedari cupiens, explorata prius natura et munitione ioci, debiliorem partem aggreditur. Sic nimirum et ille circuit animam,
Indépendamment de la perfidie de Satan, qui profite de tous les avantages, la passion dominante, non reprimée, /^ tiein^n échec tout le travail de la jjerjention.
Ainsi que nous l'avons dit, elle est la causedejaj^lu- ^rt de nos fautes, cr La malignité de cette passion, dit le P. Guilloré^, est si grande, qu'elle porte sa corruption dans toutes les actions de notre vie. Elle ne fait pas moins qu'une goutte de venin qui, s'étant écoulée dans les veines, empoisonne incontinent toute la masse du corps; qu'une qualité du tempérament, laquelle étant gâtée communique aux autres sa mauvaise disposition; qu'un maître dont la vie déréglée porte aussi le dérèglement et la contagion dans les mœurs de ses domestiques. C'est ainsi que cette passion dominante, par une certaine influence maligne, fait passer sa corruption dans tout ce que nous faisons... A peine donc pourrez-vous jamais rien faire de bien pendant que cette passion aura sa vigueur, et toute votre vie sera de celte sorte perpétuellement corrompue. »
La passion dominante est donc le principal obstacle à la vie de la charité, à la pleine conformité avec Dieu, en quoi consiste la perfection chrétienne. Laisser volontaire-
1 ment subsister et dominer cet ennemi intérieur sans même
se donner la peine de le reconnaître, c'est manifestement renoncer à la perfection ^
Dieu nous demande le sacrifice de cette passion maîtresse, si nous voulons entrer dans la perfection; car nous
et callide inquirit quarumnam virtutum praesidiis, moralium scilicet et theologicarum, ipsa vel munita vel destituta sit; eaque potissimum parte raachinis omnibus admotis irruit ac subvertere nos sperat , quam in nobis minus caeteris firmatam custoditamque esse praeviderit.
> Max. spir., 1. 5 , chap. 2, max. 2 , § 4.
^ P. GuiLLORÉ, ibid., § 1 : Je maintiens encore que sa ruine est absolument nécessaire pour la perfection , pnivfi qu'il n'y n gnVIlt^ gui y fTî^^^-^m puissant obstacle.. . Considérez, je vous prie, que si les autres passions meltent quelque empêchement à la perfection de Tàme, elles nont pour- Uni ni la force, ni la malignité, ni la favem' de cette passion dominante.
ne pouvons pas être à Dieu par l'amour, qui est le don de soi , sans renoncer à notre vie propre , sans mourir à nousmêmes, sans sortir de notre égoïsme; et notre vie propre, notre égoïsme se ramènent à notre passion dominante'.
Les maîtres de la vie spirituelle ont vu dans le sacrifice d'Isaac par Abraham , son père , l'image de la passion principale qu'il faut immoler pour plaire à Dieu. Ils l'ont vu encore dans Goliath terrassé par David, et dans Agag roi des Amalécites, réservé par Saiil contre la défense de Dieu et égorgé par Samuel.
Le sacritlceJoyal__et çnnstant de rpttp pnc:':iQn est le chemin le plus court poura11er à Ja 4i£ji£iitiaii. Si Ton veut efficacement tarir le ruisseau, il faut épuiser ou détourner sa source; si l'on tient à renverser l'édifice, il n'y a qu'à ébranler le soutien principal; pour frapper à mort d'une manière certaine, c'est au cœur ou à la tète que l'on dirige les coups ^.
XYll. — Pour combattre le défaut dominant, nous l'avons dit, il faut le connaître : quels sont les moyens pour arriver à cette connaissance?
Le premier est de se bien fixer sur l'influence qu'exercent en notre vie morale et spirituelle notre tempérament rg^^ectif etjesjiabitudes acquises. On ne reconnaît jamais une conséquence qu'autant qu'on la rattache à son principe; on ne constatera donc la passion dominante que par l'observation attentive des principes dont elle émane, savoir ; l(2 ternpérnment et les habitudes.
Mais cette étude de notre constitution intime et de notre manière d'être habituelle est plus facile à un autre qu'à nous-mêmes, et c'est principalement au directeur qu'incombe le devoir de renseigner les âmes qui lui sont confiées, non sur simple inspection et par conjectures, mais
^«-AaX^o-* Jx~-^ .^..^a-«>«-»i j "^y-i^ at ^/2^L^>-.*-'*-/^ i-^
* P. GuiLLORÉ, xhid., § 2 et 5. r <,â— r f
d'après les confidences reçues mêlées à ses propres observations.
Le__secondmoyen est Texamen constant et raisorméjLe la conscience ^urjes iaiites^ commises. Cet examen, pour être efficace, doit se faire au moins une fois par jour et comprendre un double regard : l'un pour la constatation matérielle des fautes commises, l'autre pour les rattacher aux causes qui les amènenTTTa cause qui intervient habituellement dans nos chutes, et qui entraîne la volonté, trahit le défaut dominant que l'on cherche à reconnaître.
Il est d'une grande utilité de l'oindre dans ses confessions à l'aveu de ses fautes celui du motit ordinaire qui les inspire'.
XVIII. — Une fois la passion capitale mise à découvert, il n'y a plus qu'à l'attaquer.
Disons d'abord que la victoire est assurée, mais à trois condi tions. La première, déjà signalée ,/est~d^être pleine- ) ment convaincu de la nécessité de faire une guerre à mort à cette passion, souFpeme de renoncer à la~~perfection, JëTobligation par conséquent de la surveiller sans cesse comme l'ennemi principal qui menace notre salut, et de faire de cettfijutte le premier^t le constant souci dans r,ordre spirituel.
^ La seconde est de ne jamais se décourager ni rebuter, quelques rechutes que l'on puisse faire ; à plus forte raison de ne point se laisser abattre par les mouvements indélibérés
1 ScupoLi, Combat spir., ch. 17 : Voici l'ordre que vous devez observer dans le combat de vos ennemis et de vos mauvaises inclinations. Rentrez dans votre cœur, examinez-le avec soin, voyez quelles sont les pensées et les affections qui le préoccupent, et quelle est la passion qui le possède et le tyrannise : c'est contre celle-là surtout que vous prendrez les armes et que vous combattrez.
Et s'il arrive que d'autres ennemis se présentent contre vous , c'est toujours à celui qui est actuellement à l'œuvre et qui vous combat de plus près que vous devez répoudre ; après cela vous retournerez au cœur de la bataille.
qui naissent sans cesse de ce fond de corruption : on n'est responsable que des assentiments libres de la volonJLc.
Une dernière condition est de ne jamais limiter le temps 3 du combat ; car, à vrai dire , la passion mère qui imprime en nous le branle à toutes les autres ne disparaît qu'avec nous. Nous pouvons la mortifier et la soumettre, jamais l'éteindre entièrement. Il faut en prendre son parti de veiller et de lutter jusqu'à la mort.
Yiendrions-nous à bout de vaincre totalement une première passion dominante qu'une autre lui succéderait, qui demanderait de nouveaux combats. C'est une sentence inexorable que la vie deJ^lK)mmc sur la terre, c'est la guerre,
XIX. — LejTiojen direct de réduire le vice prédominant p^t rpxnmen particulier et la confftSsion fidèle des fautes commises .
L'examen particulier dont nous parlons est distinct de l'examen général de la conscience. Il consiste à considérer un à un les vertus et les vices pour mieux s'exercer à ac- • quérir les unes, et à se délivrer des autres. Les Maîtres de la vie spirituelle conseillent surtout cet examen pour triompher du défaut dominant.
On comprend sans peine que cette vigilance constante sur le même défaut, accompagnée de la ferme résolution de le réduire, soit un moyen souverain de le réduire en effet.
Pour avancer et assurer ce résultat, il faut que cet examen soit au moins quotidien. On gagnerait beaucoup à le 'répéter trois fois par jour, le malin pour prévoir, au milieu et à la fin du jour pour reconnaître les infractions.
C'est ajouter une grande vertu à cet examen que de lui associer la confession, c'est-à-dire de joindre à l'aveu des péchés l'indication du principe ordinaire qui y donne oc^ çasion.
Les saints Docteurs recommandent ce regard sur nos fautes et les passions qui les produisent. En particulier saint Jean Chrysostome ' et Cassien * assignent l'examen spécial sur les différents vices, et principalement sur celui qui prédomine, comme la tactique à suivre pour remporter une sûre, prompte et complète victoire. Mais l'honneur d'avoir introduit dans la vie chrétienne la pratique de l'examen particulier revient surtout à saint Ignace, l'illustre fondateur de la Compagnie de Jésus. Il le propose dès le début de ses Exercices spirituels, et veut qu'on le répète trois fois par jour : le matin en se levant, pour renouveler la résolution de veiller sur soi-même et de combattre généreusement le vice que l'on travaille à extirper; après midi, pour noter les fautes commises, et le soir, pour répéter cet examen.
Il conseille d'écrire ses fautes de la manière suivante'. On trace sur une même feuille autant de lignes qu'il y a de jours dans la semaine, mais de plus en plus courtes à mesure que l'on se rapproche de la fin de la semaine ; parce que l'on est censé commettre moins de fautes à la fin qu'au commencement; et chaque jour, après chaque
* Eom. 82 in Joann. : Vitia nostra recensentes et tempore corrigamus, et hoc mense unum, et alio aliud; sic enim tanquam per gradus quosdam ascendentes per scalam Jacob ad cœlum perveniemus.
2 Coll. 5, c. 14 : Ita nobis adversus vitia accipienda sunt praelia, ut uûusquisque vitium quo maxime infcstatur explorans , adversus illud arripiat singulare certamen... Validioribus superatis. celerem de rcsidJis fàcilemque habebit victoriam; et priorum, pugna succedens, prompiiorem ei proventum faciet prœliorum.
3 L'examen écrit peut se construire ainsi- :
Dimanche — i —
Lundi I
Mardi ]
Mercredi -| ^.
Jeudi I I
Vendre il :
Sarp.edi — i —