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CHAPITRE XX

SECOND MOYEN : LA CONNAISSANCE DE SOI-MEME

30 l'attrait dominant

Il y a en nous un attrait pour le bien. — II procède de la nature et de la grâce. — L'atlrait naturel. — L'attrait divin. — Importance de Lien saisir Tun et l'autre. — .Moyens pour reconnaître chacun en particulier. — Développement de l'attrait naturel et précautions pour le rendre méritoire. — Comment se fortifie l'attrait surnaturel. — Résumé de ce qui concerne le second moyen intérieur de perfection, la connaissance denous-mêmes.

I. — Par un côté de notre nature, nous sommes inclinés au mal, et ces propensions maudites ont leur centre et leur principe dans la passion dominante.

Par un auti^e côté de nous-mêmes, nous sommes attiré^ vers le bien, nous allons à Dieu et aux choses supérieures.

Comme Finclination au mal, cette aspiration au bien prend en chacun de nous une forme spéciale et individuelle. Le défaut dominant résume le mouvement qui nous précipite vers les régions inférieures : de môme ces attractions qui nous élèvent se concentrent dans un attrait spécial, que nous appelons au môme titre attrait dojninant, vertu dominante.

CONNAISSANCE DE eOI-MEME : ATTRAIT DOMINANT 209

Nous devons indiquer les caractères et les source; de cet attrait propre à chacun, faire entendre combien il est important de le bien saisir pour le mettre en exercice, et proposer quelques moyens qui aident à le découvrir et à le développer.

Nous venons de le dire, l'attrait est au bien ce que le défaut dominant est au mal. 11 consiste dans un mouvement généreux qui nous élève, nous rapproche de Dieu , nous attire au monde invisible de la perfection. C'est une force ciul nous fait dédaigner et surmonter les appétits sensuels, nous place au-dessus des vains désirs de l'ambition et de la cupidité; en un mot, c'est une heureuse facilité qui nous soumet à la raison et à Dieu.

Nous avons tous notre physionomie pour l'Ame comme pour le corps, pour le bien comme pour le mal, et cette physionomie résulte de l'aptitude personnelle de chacun au bien en général et à tel genre de bien; au mal, et à un mal déterminé plus qu'à tout autre.

Il est superllu de démontrer ce qui est évident pour tous. Il vaut mieux insister sur les principes qui poussent au bien sous la forme caractéristique de l'attrait individuel.

II. — Il se déclare en nous deux énergies pour le bien, le plus souvent chacune d'une manière différente, ce c{ui fait en nous un double attrait. La première je ces énergies est dajisJa.jiiUure^ la, seconde naît de la grâce : l'une est humaine, l'autre est divine. Il importe de distinguer l'une de l'autre ces deux impulsions.

III. — L'attrait naturel peut résulter de l'habitude, i ainsi que le défaut dominant; mais il procède surtout du tempérament.

Le lymphatique aime la paix, l'égalité, la patience. Le sanguin va à la générosité, à l'amour, au dévouement.

210 MOYEXS INTERIEURS DE PERFECJION : 2° MOYEN

Le bilieux a besoin d'activité, de zèle, et ne se laisse pas déconcerter par les obstacles.

Le mélancolique soupire après la solitude, se plaît dans la méditation et la contemplation, rêve les austérités.

Le nerveux ne se lasse pas d'émotions nouvelles, et trouve dans cette infatigable sensibilité un excitant qui peut tenir lieu de zèle.

C'est dans le sens naturel que les hommes apprécient et qualifient la pente heureuse de chaque individu pour le bien. Mais Dieu ne voit pas toujours la vertu dans ce que les hommes décorent de ce nom. A ses yeux, ces vertus \ de tempérament sont souvent des vices : le calme du phlegmatique n'est que paresse ; la générosité et la bonne grâce du sanguin ne sont que la poursuite déguisée du plaisir; le zèle du bilieux, que la satisfaction d'une activité dévorante; le recueillement du mélancolique, qu'une rêverie égoïste; les ardeurs du nerveux, que des ébranlements sensuels.

Yoilà pourquoi il convienL ^^insi que nous le remarquerons plus lard , d'éti'C bien attentif pour sanctifier l^attrait de la nature et pour l'élever jusqu'à une ^jritable YfuJlii.

« Il n'est pas croyable, dit un grave auteur spirituel', combien l'honneur, la complexion et le tempérament prévalent et dominent dans l'exercice de la vertu. Cela vient de ce qu'on ne dislingue pas assez l'humeur d'avec la vertu qui lui est conforme, et que l'on confond l'un et l'autre avec beaucoup de facilité. Car il y a de certaines vertus qui ont une ressemblance si naturelle avec le tempérament particulier de certaines personnes, que presque tout le monde y est trompé par une apparence spécieuse de sainteté que porte leur complexion, et prend ainsi fort aiséinenl le tempérament pour la vertu. ^

1 GuiLLOuÉ, Max. spir., 1. 5, ru 3, p. 458.

IV. — La plus puissante impulsion pour le bien nous vient de la grâce. Dieu, qui habite dans les âmes par la grâce, les appelle, les attire, les conduit à sa manière par un charme secret propre à chacune et le plus souvent opposé à l'attrait naturel. Les vertus chrétiennes, tantôt Tune, tantôt l'autre : la foi, l'espérance, la charité, l'humilité, l'obéissance, la douceur, la patience, la prudence, la justice, la mortification, etc.; les mystères et les divers aspects de la vie du Sauveur et de sa rédemption; la croix, l'Eucharistie, le zèle de la gloire de Dieu et le salut des âmes, la vie cachée; telle ou telle pratique : l'oraison, le silence, la vie de règle, la lecture spirituelle; la dévotion à la sainte Vierge ou à quelque autre saint, la compassion pour les âmes du purgatoire, sont autant decharmes intimes que Dieu exerce sur les âmes, et par lesquels il les appelle à son amour.

Cet attrait se manifeste de bien des manières que l'on peut ramener aux trois suivantes.

La première est une conviction facile et forte que fait dans l'esprit, préférablement à toute autre, la vérité d'où part l'attrait.

La seconde est une sorte de voix intérieure qui appelle, qui attire, qui presse fréquemment, suavement, fortement.

La troisième consiste dans une impulsion intime qui porte, on ne sait pourquoi ni comment, à tel ou tel genre d'action, soit par un certain goût intérieur que l'on n'éprouve pas, du moins au même degré, pour les autres choses de la piété; soit par un besoin ou un instinct intérieurs qui font une sorte de faim et de soif surnaturelles; enfin par une persuasion non raisonnée que Dieu veut cela de l'âme.

Y. — Il est nécessaire de bien saisir l'attrait dominant pour le mettre en exercice et donner à l'âme toute sa puissance pour le bien.

Nous en avons fait plusieurs fois déjà la remarque, la yerlu et la perfection sont difficiles à réaliser; quiconque veut y parvenir ne doit négliger aucun moyen. Or si quelque chose peut faciliter ce travail, c'est évidemment de reconnaître et de suivre l'attrait qui nous y porte.

Si l'on considère les différentes formes de cet attrait, la conclusion est plus manifeste encore. La nature a un mouvement déterminé au mal, mais elle offre aussi un mouvement opposé qui porte au bien. Plus on exerce l'inclination au mal, plus on affaiblit le goût pour le bien; et pareillement plus on accroît l'attraction au bien, plus on réduit le penchant au mal. Il est par conséquent d'une égale importance de développer l'attrait dominant de la nature pour la vertu, et de contenir le défaut dominant.

« Yoilà ce qu'il faut imiter, dit le P. Guilloré', s'appliquant toujours aux vertus qui s'accordent le mieux avec la complexion et le tempérament, parce qu'ainsi les choses se font avec bien plus de facilité; elles se continuent avec plaisir, et elles sont plus constantes dans leur durée, ayant une correspondance et une mutuelle sympathie.

C'est pourquoi celui dont le naturel est bilieux doit s'appliquer aux" exercices des vertus agissantes, capables de donner toujours de la matière à son ardeur et à son feu. Le mélancolique doit se servir adroitement de son humeur, la faisant doucement tourner à l'occupation de l'intérieur et à la contemplation, et ménageant sa sohtude, qui en est le doux élément. Le sanguin et l'affectif doivent beaucoup laisser aller leur cœur aux opérations de l'amour, et donner cet appât naturel à une si noble et si belle disposition; le bienfaisant et l'affable doivent se donner de l'emploi parmi les misérables, dont le besoin peut exercer les bontés de leur cœur.

* Max. spir., 1. 5, m. 5, ch. 3.

C'est ainsi qu'on réussit sans peine dans l'acquisition des vertus, parce que, la nature se voyant appliquée à celles qui s'ajustent si bien avec son tempérament, elle ne fait guère de résistance, et se laisse enfin prendre à un objet qui ne lui est pas désagréable, parce qu'il ne lui est pas si contraire. »

Ceci est encore plus vrai si l'on considère l'attrait divin,

La perfection est avant tout une œuvre divine qui s'opère à l'aide de la grâce, laquelle n'est autre chose qu'une action de Dieu sur les àmcs. L'essentiel de la vie parfaite revient donc à ne pas contraricr^'action divine en nous. Mais Dieu saisit et conduit les âmes par les moyens qu'il lui plaît d'employer, et qui sont propres à chacune d'elles. Ces moyens spéciaux et individuels qui attirent ces âmes vers Dieu constituent ce que nous avons appelé l'attrait divin. Il est donc d'une importance capitale pour la perfection de reconnaître et de suivre cet attrait.

Résister à cette impulsion, c'est résister à Dieu même; et le rebuter, c'est provoquer sa jalousie et sa colère.

VI. — Pour développer l'attrait dominant, il faut s'appliquer à le connaître. Signalons les pioyons; gui peuvent servir à la connaissance de l'attrait, soit divin, soit humain.

Le silence extérieur et intérieur est une condition inclîspensable pour discerner de quelle manière l'âme est inclinée vers le bien. Répandue sur les créatures réelles ou imaginaires, l'âme ne se connaît pas; elle ne fixe son regard sur elle-même qu'autant qu'elle se détourne des choses extérieures.

Avec le recueillement, la méditation et l'oraison sont d'excellents moyens de voir ce qui en nous pousse au bien ; car il ne peut y avoir de meilleure circonstance pour l'attrait intérieur de se produire que lorsque l'âme se recueille devant Dieu dans l'intention de s'exciter à la vertu,

La direction est la voie la plus sûre pour apprécier les

tendances intimes de l'âme. Le meilleur juge de nos dispositions est le guide de la conscience.

Pour en venir à chaque attrait en particulier, on reconnaît celui qui domine dans la naliire en interrogeant son tempérament jet jes habitudes , et mieux encore en recherchant dans un examen particulier quel est le bieij c[ue Ton^ fait le plus spontanément et avec moins de peine.

L'attrait divin se reconnaît à certaines touches intérieures que l'on ressent à l'heure du recueillemen^et^de la prière, dans les moments de ferveur sensiblje. Parfois on dirait une voix mystérieuse qui retentit ou s'insinue dans le silence de l'âme; plus fréquemment, c'est la pensée d'un bien à accomplir qui surgit inopinément aux yeux de l'esprit, accompagnée d'une impulsion plus ou moins vive à la réaliser ; c'est encore une suavité, un besoin, une attraction indéfinissable auxquels il faut céder. En somme, le principal moyen pour bien saisir l'attrait divin est de se retirer devant Dieu dans les profondeurs de son âme, et là d'observer et d'écouter.

y II. — Nous devons étudier l'attrait dominant, à cette fin d'assurer son libre exercice et de faciliter son développement.

L'attrait naturel s'épanouit spontanément; mais ce n'est pas sans attention ni sans effort que l'on parvient à en faire une vertu réelle et surnaturelle. Comme nous l'avons déjà dit, il faut s'exercer aux vertus conformes aux \csjax de la nature, mais en même temps veiller pour introduire dans ses actes des motifs surnaturels, pour sanctifier les attraits et les facilités du tempérament. C'est la marque^ d'un vrai spirituel que de s'observer dans les choses qui se font sans effort, afin de rapporter fidèlement à Dieu ce que la sympathie et l'humeur feraient au compte de la/ nature.

« Il faut avoir une attention intérieure extraordinaire

dans l'exercice des vertus qui ont beaucoup d'affinité avec la complexion naturelle, afin qu'elles soient des vertus véritables et non pas colorées. La raison en est manifeste, car si cette attention particulière manque, le tempérament qui abonde et qui domine nous portera par son propre poids à faire les mêmes fonctions que demande la vertu qui lui ressemble ; il en prend la place sans en prendre l'àme, les vues et les motifs, parce que cette complexion étant une expression et une image fort naïve de la vertu qui lui est comme sympathique, c'est-à-dire l'humeur bilieuse et ardente d'une personne qui s'emploie pour le prochain étant une expression naturelle du vrai zèle , et ainsi des autres, elle adra toute seule, et s'insinuant dans les actions les plus simples en apparence, les rendra terrestres et animales, ne leur laissant que le dehors qui porte le masque trompeur de la vertu'. »

Bien plus, non seulement il faut sanctifier les tendances et les facilités naturelles en les dirigeant vers Dieu, mais encore il est bon, il est meilleur de renoncer intérieurement à tout ce qui revient à la nature, pour ne conserver à l'acte, devant Dieu, que son caractère surnaturel ; car, devant Dieu, nous ne faisons que ce que nous acceptons librement.

VIII. — L'attrait divin se fortifie et s'étend par la docilité à suivre ses impulsions, par l'exercice et par la prière.

La fidélité avec laquelle nous é^çoiitons ce(le voix intérieui^e et cédons à cette impulsion intime les rend plus fréquentes et plus pénétrantes. Dieu parlant à l'ame et agissant en elle est comme un ami discret qui fait des ouvertures à son ami et mesure sa confiance à l'attention qu'on lui donne. Dans ce commerce intime, tout est délicatesse; délicatesse qui porte à donner abondamment quand

1 GuiLLor.É , Max. spir., I. 5, m. 5, cli. 4, p. 4G6.

■ 216 MOYENS INTEhIEURS DE PERFECTION : -i^ MOYEN

on est agréé, délicatesse qui se retire avec un sentiment de jalousie, quand on est rebuté.

« Le plaisir qu'on prend aux inspirations, dit saint François de Sales', est un grand acheminement à la gloire de Dieu, et desja on commence à plaire par iceluy à sa divine Majesté : car si bien que cette délectation n'est pas encore un entier consentement, c'est une certaine disposition à iceluy : et si c'est un bon signe et chose fort utile de se plaire à ouyr la parole de Dieu, qui est comme une inspiration extérieure, c'est chose bonne aussi et agréable à Dieu de se plaire en l'inspiration intérieure. C'est ce plaisir duquel parlant l'espouse sacrée , elle dit : <? Mon ame s'est fondue d'aise, quand mon bien-aymé a parlé... >#Resolvez-vous, Philolhée, d'accepter de bon cœur toutes Mes inspirations qu'il plaira k Dieu de vous faire : et quand elles arriveront, recevez-les comme les ambassadeurs du Roy céleste..., oyez paisiblement leurs propositions, considérez l'amour avec lequel vous estes inspirée et caressez la saincte inspiration.

(T Consentez, mais d'un consentement plein, amoureux et constant à la saincte inspiration; car, en cette sorte, Dieu, que vous nepouA^ez__obli^cr^seJi^ pour fort obligé à votre atlectïon... Le consentement estant donné, il faut avec un grand soin procurer les effets et venir à l'exécution de l'inspiration, qui est le comble de la vraye vertu; car, d'avoir le consentement dedans le cœur sans venir/à l'effet d'iceluy, ce seroit comme de planter une vigne sans vouloir qu'elle fructifiast. d

L'action n'est pas seulement le témoignage de la fidélité, elle est encore le moyen d'accroître en nous la grâce intime qui excite au bien. Agir dans le sens de l'attrait, alors même qu'il ne se fait point sentir, est le secret de

• Introd., 2e p., ch. 18.

l'aviver et de le fortifier. Quand la voix intérieure se tait, rien n'est plus propre à la réveiller que de mettre en pratique ce qu'elle insinuait.

Enfinja^prière, qui fait descendre tous les biens, appelle surtout la grâce spéciale qui porte à Dieu. C'est principalement dans l'oraison que l'attrait surnaturel se révèle et s'enflamme, et, à vrai dire, les Ames intérieures qui prient sont seules à connaître et à suivre l'action de Dieu.

IX. — Terminons ici ce qui concerne le second moyen intérieur : la connaissance de nous-mêmes. Nous avons démontré combien celte connaissance était nécessaire pour entrer et s'avancer dans les voies parfaites, et quelle était son efficacité pour découvrir et surmonter les obstacles, pour montrer le but et déployer les forces. Nous nous sommes étendu sur les deux aspects principaux qui intéressent la perfection, savoir le défaut et l'attrait dominants montrant par leurs rapports avec la perfection de quelle importance il est de les connaître, afin de combattre l'un et de développer l'autre.

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