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CHAPITRE XXI

TROISIÈME MOYEN : L'UNION A DIEU

Divers points de vue dans l'union à Dieu : la prière et la présence de Dieu. — Définition de la prière. — Sa nécessité pour la perfection. — Paroles et exemples de Notre-Seigneur. — Enseignement des Apôtre? st des Docteurs. — Pratique des saints' et conduite des âme?. — Puissance de la prière d'après les promesses du Sauveur. — ElDcacité particulière par rapport à la perfection. — Ke pas se lasser de demander ce bien suprême.

I. — Après que l'âme a excité en elle le désir delà perfection et pris conscience aes obstacles que la concupiscence lui opposera, ainsi que des ressources que lui offri-'' ront la nature et la grâce, que lui reste-t-il à faire, sinon de se tourner vers Dieu pour aller à lui, l'appeler et l'attirer au dedans d'elle-même?

Ce mouvement vers Dieu constitue la prière dans sa plus grande extension. Mais, tout à l'heure, nous réserverons ce mot pour désigner la parole, soit extérieure, soit intime que l'âme adresse à Dieu, en se retirant des occupations communes et en concentrant toute son attention dans cet

entretien avec la majesté divine. Voilà pourquoi nous avons préféré le titre général d'union à Dieu, qui nous permet de spécifier nettement des points de vue divers.

Encore faut-il observer que nous n'envisageons ici cette union que comme effort de l'âme pour se porter et se reposer en Dieu; car, prise dans son ensemble et dans son résultat immédiat, elle ne didère pas de la perfection, qui n'est, au fond, que la charité nous unissant à Dieu comme à notre fin dernière; et, considérée du côté de Dieu comme son écoulement dans l'âme, elle se confond avec la grâce.

C'est dans ce travail et cet élan que nous faisons consister le troisième moyen de perfection.

Il est superflu de démontrer la nécessité de ce mouvement intérieur ; mais il importe de voir comment l'homme se retourne vers Dieu et se repose en lui.

Cet élan peut se produire de deux manières. Par la première, l'âme se maintient simplement dans la pensée et sous le regard de Dieu , au milieu même des occupations extérieures : c'est la pratique de la Présence de Dieu,

La seconde consiste, non seulement à se mettre devant Dieu, mais à s'entretenir avec Lui-même de ses attributs, de ses bontés, de ses volontés, de nos besoins et de nos bons désirs, suspendant pendant ce temps toute action extérieure, qui absorberait l'attention et détournerait l'esprit de la pensée et des devoirs qu'on se propose de lui rendre : c'est la Prière proprement dite.

Dans l'exercice de la Présence de Dieu , il y a aussi la Prière, mais dans une acception plus large et plus générale. Pour seconder la clarté, nous parlerons en premier lieu de la prière, puis de la présence de Dieu.

IL — Nous n'avons pas à exposer toute la doctrine théologique sur la prière. Présentement nous considérons seulement cet exercice comme moyen de perfection. Après

avoir rappelé la notion de la prière, nous montrerons combien elle est nécessaire et efficace pour la perfection; c'est l'objet du présent chapitre. Puis nous indiquerons les difficultés et les moyens qui les surmontent, et nous traiterons en particulier des sécheresses et des suavités qui accompagnent l'oraison; enfin nous signalerons les dilTérentes espèces de prière. Ce sera la matière des chapitres suivants.

On a donné diverses notions de la prière : toutes reviennent à dire que c'est une ascension de notre àme vers Dieu, un commerce intime par lequel l'âme se donne à Dieu , et Dieu se donne à l'âme avec ses biens.

« La prière, dit saint Grégoire de Nysse ', est une conversation et un entretien avec Dieu. » D'après saint Jean Chrysostome^, « c'est un colloque avec Dieu. » Saint Augustin^ la définit : « Un regard affectueux de l'âme vers Dieu; » et ailleurs* : i Votre prière, dit-il, est la parole que vous adressez à Dieu. Quand vous lisez, c'est Dieu qui vous parle; quand vous priez, c'est vous qui parlez à Dieu. 2) — <r La prière, selon saint Jean Damascène% est une ascension de l'âme vers Dieu, b De toutes les formules, celle-ci est devenue la plus commune, sans doute parce qu'elle exprime mieux le caractère et le but de ce mouvement intérieur.

III. — La théologie enseigne qu'il existe un précepte formel de prier. Or l'accompHssement des préceptes est l'objet principal de la perfection : il ne peut donc y avoir de perfection sans la pratique de la prière.

1 Or. l, de Orat. dom. : Oratio, coaversatio sermocinatioque cum. Deo est.

2 Hom. 30 in Gen. : Oratio colloquium est cum Deo.

3 Serm. ix, n. 3 : Oratio namque est mentis ad Deum affectuosa intentio.

■s In Ps. 83, vu, p. 191 : Oratio tua locutio est ad Deum. Quando legis» Dous tibi loquitur; quando oras, Deo loqueris. » De Fid. or th. 1. 3, c. 24 : Ascensus mentis in Deum.

Les dcclaralions de Notre- Seigneur, les instances des maîtres spirituels, les écueils dont l'âme est environnée, la nécessité du secours divin, qui ne s'obtient régulièrement qu'à l'aide de la prière, tout cela tend à démontrer, selon de graves théologiens, que la prière est nécessaire de nécessité de salut. A plus forte raison est-elle absolument nécessaire pour la perfection.

C'est encore l'enseignement commun de l'École qu'il est des tentations graves dont on ne triomphe qu'en priant, et qu'on ne peut en général se sauver du péché que par la prière. Or la première loi de la perfection est de sauvegarder la charité en surmontant les tentations et en évitant le péché. La prière est donc indispensable à la perfection.

IV. — De toutes les exhortations, les plus pressantes, comme les plus autorisées, sont celles de Notre-Seigneur dans l'Evangile. 11 ne cesse de recommander et la nécessité et la vertu delà prière. « Veillez et priez, dit-il, pour que vous n'entriez pas en tentation', d — « Veillez et priez en tout temps, afin d'échapper aux calamités qui menacent les hommes aux derniers jours ^. » — « Il faut toujours prier et ne se lasser jamais^, d II va jusqu'à nous apprendre ce que nous devons demander dans cette prière que tous les chrétiens auront sur leurs lèvres et appelleront l'Oraison dominicale''. Enfin, aux paroles, il ajoute le poids de l'exemple. La prière était incessante dans son àme ; mais il en donnera à ses disciples des témoignages extérieurs; c'est pourquoi il s'en allait seul sur la montagne pour prier ^, et il passait la nuit entière à supplier son Père^

1 Malth. XXVI, 41 : Yigilate et orate, ut non inlretis in tentationem.

* Luc. XXI, 36 : Yigilate omni tcmpore orantcs, etc.

3 Luc. xYiii, 1 : Oportet semper orare et non deficere.

* Mutlh. Yi, 9 : Sic ergo vos orabitis : Pater noster... ' Matlh. XIV, 23 : AscenJit in montem solus orare.

« Luc. VI, 12 : Exiit in montem orare, et erat pernoctans in orationeDel.

222 3= MOYEN* INTERIEUR DE PERFECTION : L'UiNIOX A LIEU

V. — Saint Paul reproduit les invitations et les exemples du Maître ; il ne cesse d'exhorter à la prière. « Prenez aussi le casque du salut et le glaive de l'esprit, qui est la parole de Dieu, dit-il aux Ephésiens', redoublant vos instances et vos supplications en tout temps , veillant et priant sans relâche. j> Et aux Colossiens^ : a Veillez et persévérez dans la prière avec actions de grâces. î Aux Thessaloniciens ^: « Priez sans cesse; rendez grâces en toutes choses, car c'est la volonté de Dieu dans le Christ Jésus, en vous tous. » Saint Pierre*, avertissant que la fin de toutes choses approche : « Soyez donc prudents, dit-il, et veillez dans la prière. »

On sent par cette doctrine du Sauveur, profondément inculquée aux Apôtres, que la prière est la condition et la base de la vie chrétienne. Aussi l'enseignement des Docteurs sur ce point capital est-il constant et unanime. On ne citera pas un seul maître de la vie spirituelle qui ne place la prière au premier rang parmi les moyens de perfection dont l'homme dispose.

YI.^ — Voilà pourquoi les saints, c'est-à-dire ceux qui font de la perfection leur unique affaire, passent tous leur vie dans la prière. Ils se sentent là à la source de la grâce, et ils réaUsent en eux-mêmes la parole de saint Hilaire^ : « Toute la vie d'un saint est dans la prière, y> et celle de saint Augustin '^ : « Celui-là sait bien vivre qui sait bien prier. i> Homme de prière , homme de Dieu , homme parfait : trois expressions qui ont dans le langage chrétien un sens identique.

' Eph. vi, 17-lS : Galeam salutis assumite, et gladiuin spiritus, quod est verbuni Dei, per omnem orationem et obsecrationem oranles omui tempore m spirilu.

- Coloss. i\, 2 : Orationi instate.

3 / Thessal. i, 17-18 : Sine intermissione orate. In omnibus gralias agite. Haec est eaim voluntas Dei in Cbristo Jesu, in omnibus vobis.

* / Petr. IV, 7 : Estote prudentes et vigikite in orationibus.

* Tract, in Ps. i, n. 7 : Sancii cujusque viri vita omnis oratio.

* Ilùm. 4, ex. 50 : Rccte noAit vivere, qui recte novit orare.

Voilà pourquoi, dés qu'une àme fait effort pour s'arracher au mal, ou que, déjà retournée vers Dieu, elle aspire à monter, à se reposer sur le vrai Bien, les guides spirituels qui la conduisent dans ce dégagement et cette ascension l'invitent à prier, et mesurent le progrès à la sincérité et à l'ardeur de la prière.

Vil. — La prière est aussi puissante qu'elle est nécessaire dans le travail de la perfection.

Il importe que les âmes qui aspirent à devenir parfaites soient convaincues de cette efficacité. Hésitantes dans ce qu'elles demandent à Dieu, elles recevraient peu et demeureraient sans courage ; l'espoir, au contraire, ajoute à l'élan et centuple les forces.

Rien ne démontre mieux la fore 3 impétratoire de la prière que les paroles mêmes du Sauveur : « C'est moi, dit-il', qui vous l'assure : demandez, et vous recevrez; cherchez, et vous trouverez; frappez à la porte, et l'on vous ouvrira; car qui demande reçoit, qui cherche trouve, et l'on ouvre à qui frappe. Est-il parmi vous un père qui, si son fils lui demande du pain, lui donne une pierre; ou, s'il lui demande un poisson, lui donne, au lieu du poisson, un serpent? Ou, s'il lui demande un œuf, lui présente un scorpion? Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donnera vos fils de bonnes choses, combien plus votre Père céleste donnera-t-il l'Esprit bon à qui le lui demandera'. — En vérité, en vérité je vous le dis, tout ce que vous demanderez à mon Père en mon nom, il vous le donnera ; jusqu'à présent vous n'avez rien demandé en mon nom : demandez et vous recevrez , afin que votre joie soit pleine "^ »

1 Luc. XI, 9-13 : Et ego dico voLis : Petite, et dabitur vobis; quaerite, et invciiietis ; pulsate, et aperietur voLis. Omnisqui petit accipit, et qui quaerit iiivouit, et puisaiili aperietur, etc.

2 Joann. xvi, 23-24 : Amen, amen dico volùs, si quid pelierilis Patrem in nominc raeo, dabit vobis. Usquemodo non pctistis quidquam in nomine meo; petite, et aecipietis, ut gaudium vestruui sit plénum.

YIII. — En examinant en lui-même l'acte de la prière, on découvre la raison de son efficacité, du moins par rapport à la perfection.

Si quelque chose peut rendre l'homme parfait, c'est qu'il se tourne vers Dieu, le regarde, le désire, qu'il demande et obtienne ses biens. Ce mouvement, ce désir, ce cri que Dieu exauce, c'est la prière.

La prière, nous l'avons déjà dit, élève l'âme et la rapproche de Dieu, et d'autre part la perfection est l'élan de l'àme cherchant ta s'unir à Dieu. Prier c'est donc travailler immédiatement à se rendre parfait.

Ainsi, par elle-même, la prière emporte l'exercice de la perfection, sa réalisation et son progrès, et il est évident que dans la mesure où l'on prie, on devient parfait.

On obtient la même conclusion en considérant les conditions de la prière infaillible. Les théologiens en assignent quatre : que l'on sollicite pour soi, que l'on demande les biens spirituels nécessaires ou utiles au salut, enfin que la prière soit faite avec confiance et persévérance.

Or, dans la demande qui à pour objet la perfection per- • sonnelle, les deux premières conditions se trouvent réaliséos. Il ne reste plus qu'à prier avec confiance et persévérance. Mais rien n'excite la confiance comme la promesse de la part de Dieu d'accorder ce que l'on désire; et la persévérance est également facile quand on poursuit le plus précieux des biens avec l'espoir solidement fondé f{u'on l'atteindra.

Le but final de nos prières est la possession de Dieu par la charité, et, si Dieu souhaite nous accorder quelque bien, c'est principalement celui-là. Jamais donc la prière n'est plus efficace et n'a plus de garantie d'être exaucée que lorsqu'elle a pour objet la perfection, qui est l'union à Dieu pai' une charité ardente.

L\. — Demandons par conséquent avec foi et constance

ce bien suprême promis à nos désirs; nul autre n'est plus nécessaire, nul autre n'est plus assuré.

« Priez pour avoir la vie heureuse, répondait saint Augustin à la veuve Proba', qui voulait savoir de lui ce qu'il fallait demander. Cette vie, tous les hommes y aspirent, ceux-là même qui vivent dans le dérèglement et le crime; car ils ne vivent de cette sorte que parce qu'ils croient ainsi se rendre heureux. Que pourriez -vous donc demander, sinon ce que les bons et les méchants souhaitent également, mais que les bons sont seuls à obtenir?... Et que faut-il pour être heureux ? Beaucoup ont beaucoup disputé sur ce sujet ; mais qu'avons-nous besoin de recourir à tant de gens et à tous leurs discours? L'Ecriture divine nous donne la vérité d'un seul mot : « Heureux le peuple dont le Seigneur est le Dieu-. » Pour arriver à être de ce peuple, à contempler le Seigneur et à vivre sans fin avec lui, il nous faut la charité, qui est la fin de la loi, et qui part d'un cœur pur, d'une bonne conscience et d'une foi sincères »

Qui ne reconnaît là la perfection chrétienne avec ses dé- Hcatesses et ses espérances ?

* Ep. 130, n. 9, 24, p. 471-481 : Ora beatam vitam. Hanc enim habere omnes homines vûlunt. Nam et qui pessiiue et pei'dite vivunt, luIIo modo ita vivorcnt uisi eodom modo se esse vcl posse fîeri beatos putarent. Quil ergo aliaJ oportct te orare, nisi id quoi cupiunt et mali et boni, sed ad quod perveniunt nonnisi boni! Quid sit bealum esse, a mullis multa suât disputata, sed nos ad multos et ad multa ut quid imus? Breviter in Scriptura Doi vcraciterque diclum est : « Bcatus populus cujus est Dominus Deus ipsius. » In ipso populo ut simus, atque ad eum contemplandum, et cum to sine fine vivendum pervenire possimu?, « finis pi-?ecepti est chantas de corde puro, tt conscienlia bona, et fide non ficla. »

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