III. — Aspect général du sanctuaire
Essayons maintenant , par une sorte de restauration mentale , de nous figurer ce que pouvait être ce massif de constructions variées qui couvraient les deux terrasses.
Tout d*abox*d, nous apercevons le temple, ou les temples , puisqu'il y en avait deux. Quel en était l'aspect et que renfermaientils ? Les ruines nous renseignent mal à ce sujet. Tout ce qu'elles nous apprennent, c'est que ces temples étaient probablement tous deux de très petite dimension. Il en était de même, sans doute , de tous les Asclépieia : ce n'étaient pas, comme beaucoup de temples grecs , de somptueux monuments élevés à grands frais avec le concours d'artistes distingués. D'impérieuses nécessités s'y imposaient à l'architecte : il fallait y ménager de grands espaces vides pour construire les portiques destinés à loger les malades , des cours et des dégagements pour permettre à la foule des pèlerins de circuler et de se mouvoir à l'aise. Aussi le temple y était-il fort peu de chose, une simple chapelle contenant la statue du dieu et les offrandes de prix , ou celles dont les dimensions exiguës ne permettaient pas de les exposer en plein air dans le téménos. D'après Pausanias , le temple du dieu médecin à Athènes était orné de peintures ,j^a9ai (1) ; mais nous ne savons pas si ces peintures étaient des fresques destinées sur les murs extérieurs ou des tableaux servant à décorer Tintérieur de la chapelle. Pausanias n'explique pas non plus la nature des sujets représentés.
. Entrons dans le sanctuaire. De nombreux ex-voto le remplissent : ce sont des yeux , des mains , des jambes, des pieds, des vases,
La plupart do ces offrandes sont fixées aui pai*ois intérieures de rédiflce , comme l'indiquent les mots wpi« rm toi/wi , qui i*eviennent à chaque instant dans les inventaires trouvés parmi les ruines de rAsclopieion (1). Des indications plus précises encore sont données par ces mêmes inventaii*es : « A gauche , en entrant , première patère (2) , phiale unie , dorée , consacrée par un tel (3). » — « Troisième rangée («m/oç), jambe en relief, non inscrite, consacrée durant le sacerdoce de Lysias (4). » — « Derrière la porte, à gauche , bas-reliefs (tuttoi) du poids de trois drachmes , consacrés par Léoutis (5). » — « Le long du mur, première rangée, petit lécy the en argent , sur une planchette , consacré par un tel (6). » D'autres ex-voto étaient suspendus au plafond, comme ces navires que nos marins accrochent aux voûtes des églises pour remercier la Vierge de les avoir sauvés du naufrage : c'est du moins ce que paraîtraient indiquer les mots Tcpoç vimcim , Iv vnm^lm , qui se rencontrent plus d'une fois dans les catalogues d'offrandes (7). Le temple formait ainsi comme un musée tout rempli d'objets d'or, d'argent, de bronze, de marbre. Au fond se dressait la statue d'Asclépios et peut-êti^e , à coté d'elle , celle d'Hygieia. Pausanias n'en parle pas : il est probable que ces statues n'égalaient pas en beauté la célèbre idole toute d'or et d'ivoire qui décorait l'Asclépieiou d'Epidaure (8). Ce n'étaient pas non plus de ces antiques ;ôava qui dataient des premiers temps de la sculpture et demeuraient pendant des siècles l'objet du respect et de la crainte des fidèles. Pausanias , qui décrit , toutes les fois qu'il en trouve l'occasion , les statues de ce genre , n'aurait pas manqué, s'il en avait vu de semblables dans l'Asclépieion d'Athènes , de les signaler (9). Dans l'un des inventaires
(1) L'indication irpè; xb>t xoixtai se rencontre particulièrement dans l'inventaire publié par M. Koumanoudis, 'A6iq v aïov, VII, p. 87, n. 2.
(2) Nous traduisons ainsi ie mot asTjxîoxo; , qui paraît désigner une sorte de cheville en bois plantée dans le mur et destinée , croyons-nous, à recevoir les offrandes qui ne pouvaient trouver place sur les parois intérieures du temple , toutes couvertes d'ex-voto.
(3) Bull, de corr. heUén,, II, p. 4Z1 . ii, 1. 10.
(4) Ihid,, II, p. 424, 1. 49.
(5) Ibid., II. p. 425, 1. 62.
(6) /bid.. II, p. 426, 1. 85.
(7) 'AeVjvatov, VII, p. 87, n. 2, l. 4, 11, 16.
(8) Pausanias, II, 27, 2. Cf., sur la statue d'Asclépios imberbe qu'on voyait à Sicyone, id., II, 10, 3.
(9) Voir la description de la statue d'Asclépios à Titane ; on l'attribuait à
LE TBMPLB. 17
récemment découverts , la place de certaines offrandes est indiquée de la manière suivante : Iv o«ïtî(t) tou ©eoû (l) — Wpi; T<5t toiyjùi o5 6 etb[;...] (2) — xaSt 6 0eo; ?[/«]i (l>:l xeï x"P^' (3). H est évident que le mot 0to; désigne ici la statue du dieu. C'était probablement une statue de marbre représentant Asclépios assis, sous les traits d*un homme robuste , à la barbe touffue , conune nous le voyons figuré sur les nombreux bas-reliefs retrouvés parmi les décombres de l'Âsclépieion. Près du dieu , se trouvait sans doute le lit (xXtvr,) sur lequel on couchait , lors de certaines fêtes , rimage divine , une de ces images en bois spécialement réservées à de pareils usages. A côté du lit était la table (tp<kiccC«) sur laquelle on servait au dieu le repas sacré (4).
D'autres statues que celle d*Asclépios figuraient encore dans la chapelle. Il est question deux fois , dans un des catalogues d'ex-voto, de la statue d'un certain Polycritos (5). Peut-être est-ce le célèbre médecin de Mendé , contemporain de Conon (6). Des statues et des monuments honorifiques élevés à des médecins ornaient, dans tous les cas, le sanctuaire du dieu guérisseur. Les fouilles de la Société archéologique opt mis à découvert une base de marbre blanc qui paraît avoir supporté la statue d'un chirm»gien : on voit sculptée , sur une des faces , entre deux ventouses , une trousse garnie de divers instruments de chirurgie (7). Un hermès sur lequel est gravée une dédicace rappelle les services rendus par un certain Sôzon , fils de Ladicos , de Sunium , médecin et zacore d'Asclépios et d'Hygieia (8). Divers objets encombraient encore l'intérieur de l'édifice :
Alexanor, fils de Machaon : Pausanias, tl, il, 6. Cf. id., III, 14, 7, sor le t^avov d'Asclépios à Sparte.
(1) Bull de corr. heîlén., II. p. 426, l. 77. Cf. p. 427, L 91.*
(2) Ibid., p. 426, l. 79.
(3) Ihid., p. 426, 1. 71.
(4) Nous étudierons plus loin ces cérémonies à propos des fêtes publiques et des sacrifices privés. Bornons-nous pour le moment à rappeler l'inscription de Smyrne déjà citée plus haut (p. 10, note 4) et relative à des travaux d'embellissement exécutés dans un sanctuaire dont le nom nous est inconnu. Cette inscription contient, sur la statue du dieu et les objets environnants, d'intéressants détails. L. 7 et sulv. : xal éoriv aOxo; ô Gtà; iizi Pr.jiaro; |iap|iap(vou xal <i
18 L*ASGLÉPIEION D'ATHÈNES.
des tables chargées d'offrandes variées étaient rangées de chaque côté de la statue du dieu ; des trépieds se dressaient au centre du temple ; des lampes étaient suspendues au plafond. Toutes ces richesses constituaient le trésor de TAsclépieion. 11 est permis de croire que ce trésor , quelque valeur qu'il eût , était loin d'être aussi considérable que ceux d'autres sanctuaires plus célèbres , où la place ne manquait pas , comme elle manquait sans doute dans l'Âsclépieion, pour recevoir tous les dons que la générosité de l'Etat et la piété des particuliers pouvaient y entasser. Quelques-uns des bas-reliefs en marbre trouvés dans les dernières fouilles feraient penser qu'il y avait , à l'intérieur même du temple , un arbre ou un arbuste analogue à l'olivier sacré de TErechtheion (1). On sait ce que représentenj; le jplu^ ordinairement ces bas-reliefs. Devant le dieu, delfci^Pciu asSsVur un siège clrré, un ou plusieurs suppliants s'avancent, la main droite levée et conduisant un porc ou un bélilt qu'ils vont sacrifier à Asclé^ pios* La scène se passe dans le temple , figure par deux pilaifres reliés l'un à l'autre par une architrave surmontée d'un tSîK'^Sur deux de ces ex-voto , on aperçoit le tronc d'un arbre qui paraît planté au milieu do la chapelle (2). Rien , dans les inscriptions , n'explique la présence de cet arbre , qui est fort embarrassant , si l'on admet, ce qui semble vrai, que ces plaques votives reproduisaient, au moins dans ses traits les plus généraux , l'intérieur du temple. M. Kœhler croit pouvoir rendre compte de cette particularité à l'aide d'un des fragments inédits signalés plus haut (3) : un de ces fragments contient le mot lcp[u]T«u(je, qui paraît rappeler quelque plantation faite dans l'Asclépieion (4). M. Kœhler , rapprochant cette indication de l'arbre sculpté sur quelques bas-reliefs votifs , en conclut que peut-être il existait , non pas dans le temple même, niais dans le sanctuaire, un bois ou tout au moins un bouquet d'arbres. Il semble, en effet , que dans le voisinage des temples du dieu médecin, il y ait toujours eu un peu de verdure. A Epidaure, l'Asclépieion s'élevait au milieu d'un bois sacré (5). A Titane , de vieux cyprès ombrageaient le péribole du
(1) Pausanias, I, 27, 2.
temple (1). Il est possible qu'il en fût de même à Athènes ; peutêtre quelques arbres répandaient-ils dans le sanctuaire une om* bre et une fraîcheur salutaires aux malades ; mais nous n^avons aucun indice sut le lieu où ils pouvaient se trouver. L'espace restreint que couvrait l'Asclépieion porterait à croire , dans tous les cas , qu'ils étaient peu nombreux.
Si f de la chapelle d'Asclépios et d'Hygieia , on passe à Tenceinte sacrée qui Tenvironne , on y remarque d'abord les portiques destinés à servir d'abri aux malades. Exposés au midi , ces portiques reçoivent le soleil pendant la plus grande partie de la journée. C'est là, dans ces galeries bien aérées et défendues contre le vent du nord par le rocher de l'Acropole , que les infirmes viennent s'établir et attendre le songe ou la vision nocturne qui leur révélera le remède souhaité. Près des portiques, les sources, munies de portes qui en interdisent probablement l'accès à de certaines heures (2) , fournissent l'eau nécessaire à l'entretien du sanctuaire. Autour du temple , ou plutôt des temples , sur les deux terrasses, se pressent les statues d'Asclépios et de ses enfants (3). Ceux de ces derniers auxquels on rendait un culte sur la pente méridionale de l'Acropole sont : Hygieia , toujours associée à son père sur les bas-reliefs votifs comme dans les inscriptions ; laso , Panakeia , moins souvent nommées ou représentées ; Akéso, Machaon. D'autres divinités, telles que Déméter, Coré, Athéna, Héraclès, Hypnos, les Nymphes, Hermès, Aphrodite , Pan , Isis , Sérapis (4) , avaient aussi leurs autels ou Jeurs statues dans le téménos du dieu médecin (5). Des édicules aux formes variées étaient consacrées à certains héros : peut-être les tombeaux deCalôs et d'Hippoly te étaient-ils compris dans l'enceinte du sanctuaire (6). Si, à tous ce» monuments^ on ajoute les
(l)Pausanias, II, 11, 6.
(2) Voir 'AOïivaiov, V, p. 527, n. 10 : IwxpaTTj; SapaicCcAVo; KYi9ta[icii< 'Agx]Xr,7ci(i&i xaî 'r^ifeiai] r^v xpiQVY)v xal tVjv eî(70ûo[v...]ev xal èOvpoMjev.
(3) Pausanias, I, 21, 4. Cf. C. J. A., III, l, 163.
(4) Sur Sérapis, voir C. i. ^., III , 1 , Addenda et eorrigenda » 145' : Tdcl; t$ xvpCo) SepdiriSi eùÇà(ievoc àvéOr,xe. -— Cette dédicace, trouvée dans les fouilles de la Société archéologique, semblerait prouver qu'à une certaine époque très postérieure, Sérapis fut adoré sur la pente méridionale de l'Acropole. Son temple était ailleurs, dans le voisinage de la rue des Trépieds. Voir Pausani^is, I, 18 , 4. II n'avait donc probablement dans le péribole de l'Asclépieion qu'une statue ou un autel.
(5) Sur les divinièés associées à Asclépios , voir Kcehler, Mitth. d. d. areh. ^ Insu in Athtn, II, p. 240 et suiv. ; BulL de corr, hellén., II, p. S2 et suiv. ^
(6) Pausanias, I, 21, 4 et 22, 1.
20 l'asglépieion o*athènbs.
bas-reliefs de grande dimension placés sur des piédestaux ou fixés au mur intérieur du péribole, si Ton se représente ces plaques votives revêtues des vives couleurs dont elles conservent encore la trace et ressemblant à autant de tableaux (1), on aura quelque idée de l'aspect étrange de TAsclépieion et du bizarre mélange de constructions utiles et d'œuvres d'art qu'il devait offrir aux yeux.
Terminons en rappelant que des inscriptions nombreuses remplissaient le sanctuaire. Outre les dédicaces inscrites sur les bases de statues , sur les hermès , etc. , de longs pœans , gravés sur le marbre, exprimaient la reconnaissance des malades guéris (2). Nous ignorons si , de même qu'à Epidaure (3) , à Tricca et dans Tile de Gôs (4) , des inscriptions spéciales mentionnaient les ma* ladies dont on était venu se faire soigner et les traitements qui en avaient eu raison. Sans doute, comme dans la plupart des Asclépieia célèbres, il était d'usage de laisser derrière soi, en quittant le sanctuaire, de pareils monuments commémoratifs. Enfin, l'Asdépieion avait ses archives : c'étaient des stèles de marbre sur lesquelles étaient consignés tous les actes publics relatifs au temple, à ses ministres, etc. Ces inscriptions devaient être placées en évidence , de manière à pouvoir être lues de tous. Elles étaient sans doute en nombre considérable. Les unes avaient rapport à l'administration du sanctuaire : tels étaient les inventaires d'offrandes dressés , d'après une décision du Conseil et du peuple , par les commissions sacrées (5). D'autres étaient des décrets en l'honneur de prêtres qui s'étaient acquittés pieusement de leurs fonctions (6). Quelques-unes mentionnaient des récompenses accordées à des médecins publics qui s'étaient signalés par leur zèle à soigner les malades et par leur désintéressement (7).
Tel était l'Asclépieion , autant qu'on en peut juger par les monuments qui en restent , et par les textes et les inscriptions qui servent à ces monuments de commentaire. Le tableau que nous avons essayé de peindre ne répond pas à une date fixe : le sanctuaire changea d'espect plus d'une fois , et , probablement fort modeste à l'origine , il s'agrandit et s'enrichit avec le temps. On
(1) Voir BuU. de eorr. hellén., II, p. 92.
(^\ Voir U dâuxiëme Dartie. Le culte privé, chapitre IV.
voit du moins par ce gui précède comment se firent ces agrandissements successifs, et quel put être, h une certaine époque, le caractère général du temple et de son enceinte. C'est là, c'est au milieu de ces édifices de toute nature, de ces statues, de ces basreliefs , de ces stèles, que se célébraient les fétos publiques d'Asclépios et d'Hygieia ; c'est là qu'une foule superstitieuse venait chaque jour étaler ses misères et attendre les merveilleux effets de la toute-puissance du dieu sauveur.