II. — Les commissions sacrées
Nous connaissons un peu mieux certains faits administratifs qui paraissent s’être renouvelés périodiquement et qu’il est intéressant -d’étudier. Nous voulons parler des remaniements opérés dans la disposition des ex-voto à l’intérieur du temple , des consécrations d’offrandes publiques faites par les soins de commissions spéciales.
Il a été question plus haut de ces commissions (1). Elles n’étaient pas particulières au culte d’Asclépios : de semblables conseils étaient nommés, par exemple, pour réparer ou refondre les offrandres consacrées à Athéna (2), pour réorganiser l’intérieur de la chapelle du Divin Médecin ("Hpwç ’larpoç) (3). Une inscription d’Oropos signale le même usage dans le sanctuaire d’Amphiaraos (4). D’après quelques fragments d’inventaires d’une époque assez basse , l’habitude de nommer de pareilles commissions pour exercer dans les temples certaines fonctions temporaires aurait duré jusqu’à notre ère et au delà (5). Ces commissions n’apparaissent pas avant le quatrième siècle , mais nous ignorons jusques à quand persista l’usage d’en élire.
Il existe plusieurs inventaires ou fragments d’inventaires de l’Asclépieion (6) , mais pas un seul n’est assez complet pour permettre de saisir nettement le dessein dans lequel il a été dressé. Certains de ces inventaires sont, en effet, privés de leur en-tête , qui contenait le décret explicatif et ses considérants ; d’autres n’ont conservé de ce décret que quelques lignes , trop mutilées pour donner lieu à des restitutions sûres; d’autres enfin semblent ne se rapporter qu’à l’un des actes accomplis par la commission , au compte qu’elle rendait de l’emploi de son temps , et commencent ainsi : « Un tel étant archonte, mois de skirophorion : comptes des commissaires choisis par le peuple pour trier et
(1) Voir p. 24 et 32.
(2) C. 1. A., II, 1, Addenda et corrigenda, 405b.
(5) C. 1. A ., II, 1, 405 ; C. 1. A., III, 1, Addenda et corrigenda, 238“, 238b.
(6) \A6rj v a io v , V, p. 103, n. 13, p. 189, n. 16; VI, p. 489, n. 6; VII, p. 87, n. 2 ; Bull, de corr. hellén., II, p. 419 et suiv.
ADMINISTRATION DU SANCTUAIRE
ranger à nouveau les offrandes consacrées dans l’Asclépieion ( 1 ). » Il est donc assez difficile de savoir quel était l’objet précis de la mission des délégués sacrés. On peut cependant , en rapprochant différents textes , s’en faire une idée.
Considérons par exemple l’un des décrets relatifs au sanctuaire du Divin Médecin (2). L’analogie évidente de ce monument avec les inventaires de l’Asclépieion autorise à le prendre pour exemple ; en même temps , c’est un des spécimens les plus complets que l’on connaisse de catalogues d’offrandes dressés par des commissions sacrées. Voici ce que nous y trouvons. Le prêtre s’est présenté devant le Conseil et a proposé de fondre un certain nombre d’ex-voto en or et en argent , pour en faire une offrande unique , une œnochoé , qui sera consacrée par le Conseil au Divin Médecin. Le Conseil a accepté la proposition et décidé que les proèdres soumettraient au peuple , dans la prochaine assemblée , le projet suivant : le peuple élira cinq commissaires , deux parmi les membres de l’Aréopage et trois parmi les simples citoyens ; ces commissaires , de concert avec le prêtre, le stratège ô èm tV TOcpaaxeoijv , et l’architecte ô «ri rà ÎEpa , choisiront dans le sanctuaire toutes les offrandes d’or et d’argent et veilleront à ce qu’il en soit fait une œnochoé aussi belle que possible ; ils consacreront cette œnochoé en y faisant graver la dédicace suivante : « Le Conseil qui était au pouvoir sous l’archontat de Thrasyphon , de la fonte des ex-voto, au Divin Médecin. » Le catalogue des offrandes qui auront servi à faire l’œnochoé et les noms des donateurs seront inscrits sur une stèle qu’on placera dans le sanctuaire ; le poids de chaque offrande sera spécifié. Cela fait , les commissaires rendront leurs comptes. Le peuple choisira de plus un esclave public (Svipoffio;) pour assister la commission dans ses travaux.
(t) ’A 0r|v a iov, V, p. 103, n. 13.
(2) C. I- A., Il, 1 , 403. On ne sait qui était ce Divin Médecin ni à quel endroit s’élevait son temple. Ce qui paraît certain, c’est qu’il ne se confondait pas avec Asclépios, qui ne porte jamais à Athènes le surnom de Médecin. Voir Hésychius, au mot tarpôç . Que ce fût le Scythe Toxaris, comme on peut le conjecturer d'après un passage de Lucien, Le Scythe, I et II, ou un autre héros adoré par les Athéniens en souvenir de quelque bienfait, il avait son sanctuaire à lui, son prêtre, son zacore. Ce sanctuaire était probablement voisin du Théseion : c’est ce qui ressort du rapprochement de deux textes de Démosthène, Sur l'ambassade mal conduite, 249 ; Pour la couronne, 129. Mais où se trouvait le Théseion ? On sait que le monument qui porte aujourd’hui ce nom n’a sans doute jamais été le Théseion des anciens. Voir, sur le Divin Médecin, G. Hirschfeld, Hermès, VIII, p. 350 et suiv. ; Evstratiadis , ’Apyai cD.oynir) s<pv)jj.£pc<;, 1874, p. 490 ; Koumanoudis, ’AOfjvaiov, III, p. 262 et suiv.
l’asclépieion d’athènes.
Un sacrifice du prix de quinze drachmes sera fait au dieu. Suivent les noms des cinq commissaires et de l’esclave public , tous élus par le procédé habituel de la ^etpoxovfa. Ensuite vient l’énumération des dons retirés du temple pour être transformés en une œnochoé. Au bas de la stèle , on lit les comptes des délégués , contenant : 1° le total des sommes représentées par les différents objets enlevés du sanctuaire et destinés à servir à la fabrication de l’œnochoé : c’est l’argent à employer ; 2° l’emploi de cet argent : quinze drachmes pour le sacrifice ordonné , tant de déchet occasionné par la fonte des objets , tant pour la gravure de la stèle , tant pour la façon de l’œnochoé , qui pèse tant. Le total est indiqué : il reste deux drachmes.
Cette inscription peut servir de commentaire aux inscriptions analogues qui , moins bien conservées , nous embarrassent , à de certains endroits , par les lacunes qu’elles contiennent. On voit quel était en général l’objet du travail des commissions. Les offrandes devenant trop nombreuses, il s’agissait de débarrasser le sanctuaire : on prenait alors un certain nombre d’ex-voto en or et en argent , pièces de monnaie , plaquettes représentant différentes parties du corps (tuttoi) , etc., on fondait le tout et l’on en faisait une offrande publique, consacrée à la divinité par le Conseil ou par le peuple. La nature de cette offrande variait : tantôt c’était un objet unique , comme dans l’inscription qui précède ; tantôt c’étaient plusieurs objets différents, comme ceux que mentionne un des inventaires de l’Asclépieion , où il est question , semble-t-il, d’une table (xparaÇa) , d’une cassolette (Xtêavom'ç) et d’une corbeille (xavoïïv) (1).
On remarque dans quelques inventaires des phrases comme les suivantes : 'HSwtoxiov Upeùç Eevoxpixoç [ 3A]cpio(vatoç) ex tojv tuumv... ; â'xepov fjSuTOmov îepeùç Àux[eaç 'Papvo(ufftoç)] ex tojv tuttcov (2). Après tuttojv , vient un chiffre plus ou moins fort. Il semble que ces offrandes faites par les prêtres soient le produit de la fonte d’un certain nombre de ces plaques sculptées ou repoussées dont le temple renfermait une quantité considérable. Nous étudierons plus loin ces ex-voto (3). Sans doute le prêtre avait le pouvoir de faire fondre, à certains moments, ceux qu’il lui convenait et de les transformer en un objet unique d’un plus grand prix et tenant moins de place ; peut-être aussi ces offrandes lx xûv xtkwv étaient-
(t) Bull, de corr. hellén., II, p. 440, c, 1. 4 (cf. Bi, 1. 23), 1. 8 et 9.
(2) Md., II, p. 432, l. 35. Cf. 1. 36, 55, 81, etc.
(3) Voir la deuxième partie, Le culte privé, chapitre IV.
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ADMINISTRATION DU SANCTUAIRE. 61
elles le résultat de fontes exécutées antérieurement par les soins d’autres commissions sacrées.
La fonte des offrandes de métal précieux était-elle toujours l’objet de la nomination des commissions? Tous les inventaires de l’Asclépieion que nous possédons sont-ils semblables? Appartiennent-ils tous à la même catégorie d’inscriptions? Nous ne saurions le dire : il est possible que quelques-uns aient eu un caractère différent. Il n’en est pas moins vrai que l’usage d’élire des délégués pour veiller au remaniement de la décoration intérieure des temples et consacrer à la divinité une offrande publique était général : c’est un des traits les plus curieux de l’administration des sanctuaires athéniens. Il est fâcheux que ce fait nous soit si mal connu : bien des détails de ces opérations périodiques nous échappent , la manière dont on y procédait , le temps qu’elles duraient , l’époque à laquelle elles revenaient , etc. Peutêtre un jour serons-nous mieux renseignés, grâce aux documents nouveaux que de nouvelles recherches archéologiques apporteront à la lumière.