‹ L'Asclépieion d'Athénes d'après de récentes découvertesChapitre 18 sur 29 · I. — ■ Les suppliants ordinaires · texte numérisé non relu

I. — ■ Les suppliants ordinaires

Parmi tant de noms propres contenus dans les inscriptions trouvées sur l’emplacement de l’Asclépieion et relatives au culte du dieu médecin, pas un seul n’appartient à un personnage connu. Tout au plus peut-on supposer qu’un certain Aristophon, du dème d’Azénia, mentionné comme donateur dans un catalogue d’offrandes, était le célèbre Aristophon , contemporain de Démosthène (i). La date probable de l’inscription rendrait une pareille conjecture assez vraisemblable. Parmi les autres noms, aucun n’éveille chez nous de souvenir historique ou littéraire.

Nous sommes donc fort mal renseignés sur la condition des fidèles qui fréquentaient l’Asclépieion. Ils appartenaient sans doute à toutes les classes de la société ; riches et pauvres , grands seigneurs et petites gens venaient implorer le dieu guérisseur. Ce qui semblerait le prouver , c’est la variété des offrandes signalées par les inventaires. Certaines de ces offrandes sont des objets de prix : phiales dorées , mains d’argent , yeux d’or , etc. D’autres sont beaucoup plus modestes : c’est une plaque estampée , un

(1) \ ôrjvatov, VII, p. 87, n. 2, 1. 13. Cf. la remarque de M. Koumanoudis à la page 90.

LES SUPPLIANTS

anneau, an lécythe commun , quelques pièces de monnaie, etc. Parmi les adorateurs du dieu se trouvaient des prêtres (t) , des zacores (2) ; les inventaires signalent aussi des médecins (3).

Mais la catégorie de suppliants la plus nombreuse était celle des femmes. Dans les catalogues d’ex-voto , les noms de femmes reviennent à chaque ligne. Le culte d’Asclépios était de nature à les séduire ; leur imagination devait trouver là de quoi se satisfaire ; ces songes, ces révélations nocturnes, ces miracles, tout en leur inspirant une sainte terreur, les attiraient vers le dieu. Plusieurs noms neutres paraissent désigner des esclaves ou des courtisanes : Aischrion, Simon, Hédytion, Callistion, etc. Sans doute ce monde fournissait à l’Asclépieion une nombreuse clientèle ; les superstitions populaires y devaient avoL de plus profondes racines qu’ ailleurs. Il ne faudrait pas cependant prendre tous les noms en ov cités dans les inventaires pour des noms de femmes de basse condition. L’exemple de Lameidion , femme de Glaukippos, du dème de Gollytos, semblerait prouver qu’il n’en était pas toujours ainsi (4).

IL — Les médecins publics.

Certaines corporations figuraient parmi les fidèles qui venaient rendre hommage à Asclépios ou solliciter ses faveurs. La plus importante était celle des médecins publics. On ne sait pas bien encore ce que c’était que ces médecins , qui portaient à Athènes et dans le monde grec tout entier le nom de âYjpotneuovxeç. Dans l’intéressante étude récemment publiée par M. le docteur Vercoutre sur la médecine publique chez les anciens (5) , on voit que le Svjpioffieuwv était probablement le directeur d’un Lxpsïov mis à sa disposition par la cité et pourvu par elle de médicaments , d’instruments de médecine et de chirurgie , de lits, etc. C’est là que, payé par l’Etat, le médecin public exerçait son art et soignait gratis les malades qui venaient le consulter ; il était secondé par tout un personnel d’esclaves à l’entretien desquels la cité subvenait. 11 faut nous figurer ces îocxpEia, au moins les plus importants,

(1) 1 2 3 4 5A0rjvaiov, "V, p. 419, n. 10.

(3) Bull, de corr. hellén., II, p. 422, 1. 13, p. 431, 1. 17.

(4) Ibid., II, p. 423, 1. 33.

(5) Revue archéologique , 1880, XXXIX, p. 99-110, 231-246 (331-346, par suite d’une erreur de pagination), 309-321, 348-362.

l’asclépieion d’athènes.

comme de timides essais d’hôpitaux laïques , particulièrement réservés aux pauvres, qui y recevaient des soins actifs et intelligents. L’institution des médecins publics remontait à une époque fort reculée. Le premier ou l’un des premiers dont l’histoire fasse mention est ce Démocède, dont Hérodote raconte longuement les aventures (1); mais les SïjpfocrieuovTeç devaient avoir une origine plus ancienne encore. Il y en avait dans toutes les cités grecques : on connaît l’inscription copiée à Garpathos par M. Wescher et contenant un décret du peuple des Bpuxouvxtot en l’honneur du médecin public Ménocritos de Samos (2). Ce curieux document nous apprend que la médecine publique était largement exercée chez les Carpathiens. Il en était de même, selon toute vraisemblance , dans les autres îles de l’Archipel et dans les grandes cités ioniennes d’Asie Mineure. A Athènes, voici sur les 8?)[ao<ti£uovt£ç quelques renseignements qui compléteront ceux qu’a pu réunir M. Yercoutre.

Le oTjpoffieuojv athénien était élu par le procédé de la ^eipoxovi'a (3). Le choix du médecin ou des médecins publics de la cité avait lieu dans une assemblée spéciale (4), où les candidats présentaient eux-mêmes, à ce qu’il semble, et faisaient valoir leurs titres, s’il faut appliquer à l’élection des 87)[/.o<71£uovt£<; certain passage de Xénophon où il est question d’une charge conférée à des médecins par l’Etat sous le nom de taxptxov epyov (5). Pour combien de temps ces médecins étaient-ils nommés ? Quels étaient leurs appointements ? Quelles obligations les liaient envers l’Etat ? Nous l’ignorons. Ce qui est certain, C’est qu’ils étaient payés par la République et qu’ils fournissaient gratuitement leurs soins aux malades (6) : c'est là ce qui les distinguait essentiellement des autres médecins, des iSiwteuovteç, qui exerçaient pour leur compte propre et d’une façon toute privée (7).

(1) Hérodote, III, 125 et suiv.

(2) Revue archéologique, 1863, VIII, p. 469.

(3) Voir le scoliaste d'Aristophane, au vers 1030 des Acharniens : ... Sïipocna ^sipoTOVOugEVOt locrpoi xal ôrip.oaioi Ttpoïxa èOepaTievov.

(4) Platon , Gorgias , 455 b : ... oxav irspi larptliv aipéa-ewç -rj -r9j iréïe i cnjXXoyo; ^ 7tspi vauTT/iyüSv X) vcepl <5cXXov rtvoç 8ï)fUOvpYixoü IBvovç...

(5) Xénophon, Mémorables, IV, 2, 5.

(6) Diodore de Sicile, XII, 13, 4.

(7) Platon, Politique, 259 a; Gorgias, 514 e. Il arrivait parfois que des médecins se constituaient médecins publics sans appointements , c’est-à-dire offraient gratuitement leurs services à la cité. C’était, semble-t-il, le cas d’un certain Pheidias, en l’honneur duquel avait été rédigé le décret suivant, trouvé parmi les ruines de l’Asclépieion. C. I. A., II , 1 , Addenda nova, 256b : ’Etcî <I>£pe-

LES SUPPLIANTS

L’inscription suivante , trouvée parmi les ruines de l’Asclépieion , nous donne de précieux renseignements sur les rapports qui existaient à Athènes entre les médecins publics et le sanctuaire du dieu guérisseur. «... Proposition d’Acrotimos , fils d’Aischias, du dème d’Icaria : considérant que c’est une antique coutume pour les médecins publics d’offrir deux fois l’an un sacrifice à Asclépios et à Hygieia en leur nom propre et au nom des malades qu’ils ont guéris, à la Bonne Fortune, le Conseil a décidé que les proèdres qui tomberaient au sort mettraient en délibération , dans la prochaine assemblée , la proposition ci-exprimée, pendant la discussion sur les choses sacrées , » etc. Le marbre est brisé quelques lignes plus bas , à l’endroit où le texte pourrait devenir intéressant (1). Tout mutilé qu’il est, ce document est instructif. Nous y voyons : 1° que les médecins publics étaient nombreux à Athènes , puisqu’ils se réunissaient deux fois l’an pour offrir un sacrifice d’action de grâces à Asclépios et à sa fille Hygieia ; 2° qu’ils formaient une sorte de corporation ayant des intérêts communs et sans doute une caisse à elle, où l’on prenait l’argent nécessaire à ces cérémonies religieuses que tous les membres de l’association célébraient de concert. En quoi consistaient ces solennités pour lesquelles tous les médecins publics

xXs'ouç âpxovTOç ii xi xîjç OivEÎSoç éêSop/iqç TtpvixavEi'aç, ^ ’Em/aptvoç Av)p.ox.àpoui; Tapyyjxxioç Èypap.p.àx£UEV • ra(j.v)Xiwvo; SsuxÉpa |xex’ EÎxàSaç, ÈvâxEi xai elxooxeT tïjç itpuxavsiaç • ÈxxXïio-ia • x <5v irpeÉSpwv ETrEt^yjipiÇêv <ï>uXaba; 4>aviou ’Avayupàaioç xai <J\jp.7Tp6£Sp(H • ÊSoijEV X(ï> Srj|A(p ' EÙSouX£Sy)Ç EÜëoÛXoU ’EXsUaiVlO; EtUEV • £7tsi[0]y] [3>]st8taç 6 laxpàç SiaxsXEÏ n[p]àxxa>v xà aupcpÉpovxa xto 8t][A(ü xà> ’A0vivauov xai xoù? ÔEOjAÉvoyç ’A9r)vaîtov 0Epa7CEvo>v [tp]iXoxip.coç xai vüv stu8éSco[xe]v éauxàv ôï)p.o<7iEusiv ôiopE[à]v sv8sixvÛ|aevoç xrjv EÛvoiav ijv iyz\ Ttpàç xr)v txoXiv 1 àya.0sï xuxei OESox^ai xü Srjpw, È7raiv£(Tat <I>Ei8£av 5A7toXX[a)]vÎGO 'PoStov sùvoia; svsxa [x]aî £iup,EXs(0a<; ÊX«w SiaxEXEt irpo; xàv 8ijp.ov xàv 3A0v]va£wv xai <7XE<pav(ô<jai aùxov OaXXoù (jxsç àvo) • àvaypà^at 8è xo8e xà t|/rj(pi(7p.a xàv ypap.]Aaxs[a] xàv xaxà irpuxavEÎav Ëv (jx^[X]ei XtôîvEt xai ’jzrjrrai ëv xt5[i] ’AoxXviuiEitp. — L’archontat de Phéréclès est de l’année 304.

(t) C. 1. A., II, 1, Addenda nova, 352b. Voici ce fragment tout entier : ’Eici AtoyEixovo; âpxovxo; È7ti x^ç Aï)|Aï]xpià8o!; ScoSExàxvjç Trpuxavsiaç, y ©soSoxo; ©Eoçt- Xou K£iptà8ï)ç Èypap.p.àxEUEV • SxtpoçopiàWoç oySosi p.ex’EixàSaç • ËxxXïiaia xupta ■ XtiûV TtpoÉÔptOV ÈTXE^viçi^EV AlÔScOpOÇ ’ETU/àpOU KÔlTpEtOÇ Xat <7V[J.7TpàE8[p]ot • eSo^ev x5> • 5Axpoxtp.oç Aîixxioy ’lxaptstiç sItxsv • ëttsiSt) nàxpiov saxiv xot ç iaxpoïç

Scroi Srip.oa'iEijouo'iv 0ûeiv xw ’AcrxXriTCttô xai xef 'Tyisia Siç xoù Ëviauxou Ü7tsp xe aOxaiv xai xcôv crwp.àx(OV <5v Ëxacrxoi îâ(7avxo , àya0sî xv/si SESo^Oai xeT povXsï, xoù; ixpoÉBpou; o'i âv Xâyjocrtv eIç x?)v Ëixsoücrav ËxxXï)<7iav xpvip.axia-ai 7tspi xoûxtov Ëv îepotç, yvwp.ï)v 8è ijup.ëâXXE<70ai xîjç pouXijç eIç [xôv S-/j][j.[ov 8]xi Soxsî xeT [SouXeï, xov [ÎEpÉa (?) xàv a£[ Xa]vx«vovx[a...]. — M. Kœhler rapporte cette inscription à la première moitié du troisième siècle avant J.-C.

l’asclépieion d’athènes.

d’Athènes se donnaient rendez-vous dans l’Asclépieion? D’abord en un sacrifice, l’inscription nous le dit formellement; peut-être, en outre, chaque médecin consacrait-il au dieu une offrande particulière. C’était , dans tous les cas , une coutume très ancienne, comme l’indique la formule itaxpiov êentv. Ces jours-là, la corporation devait être en fête : on fermait probablement les îaxpeïa et l’on marquait par des réjouissances la satisfaction d’avoir remercié le dieu guérisseur pour toutes les cures heureuses qui s’étaient opérées sous son patronage.

On a souvent opposé la médecine laïque à la médecine religieuse (1). On a cru découvrir entre les médecins formés, à l’école toute scientifique des professeurs de médecine et les prêtres guérisseurs , simples praticiens plus ou moins expérimentés , une sorte d’antagonisme, fort explicable, si l’on suppose, comme cela paraît vraisemblable , qu’ils se faisaient concurrence les uns aux autres et se volaient réciproquement leurs clients. Rien ne nous dit, en effet, que cet antagonisme n’ait pas existé, que cette concurrence n’ait pas eu lieu. Quand la médecine fut sortie des sanctuaires, où elle avait pris naissance, elle dut de bonne heure renier son origine et se poser en rivale des établissements religieux où elle s’était formée. Ces établissements, de leur côté, étant devenus , avec le temps , des foyers de superstition où les naïfs étaient exploités sans scrupule, les médecins s’en émurent, mais tout en protestant contre le charlatanisme des prêtres , ils demeurèrent toujours pleins de respect pour le dieu au nom duquel s’exercaient ces déloyales pratiques. C’est ce que prouve l’inscription dont nous venons de citer le passage le plus intéressant. Le bon accord régnait, comme on le voit, entre les médecins publics d’Athènes et l’Asclépieion. A l’exemple des ministres sacrés , ces médecins se plaçaient, pour opérer, sous la protection du dieu guérisseur et de sa fille. Ce touchant hommage rendu aux deux divinités uteû TE auxwu xcù xwv swukxmv u)v|- exaffxot laffavxo , eil leur nom propre et au nom des malades guéris par chacun d’eux, témoigne assez de leur vénération pour Asclépios et pour Hygieia , qu’ils considéraient comme leurs patrons.

Cette subordination de la science à la religion , cette dévotion du médecin , même laïque , au dieu tout-puissant de qui vient tout salut et dont il n’est que l’instrument, se retrouvent dans les prescriptions des écrits hippocratiques. Au lieu des incantations

(1) Voir Malgaigne, Journal de chirurgie, 4e année, 1846, IV, p. 340; Daremberg, Revue archéologique, 1869, XIX, p. 261 et suiv.

LES SUPPLIANTS

etdes diverses pratiques superstitieuses qu’emploient les charlatans contre l’épilepsie , l’auteur du traité De la maladie sacrée conseille les sacrifices, les voeux, les supplications (1). L’auteur de l’opuscule intitulé Du régime , tout en exhortant le lecteur, afin d’échapper aux songes fâcheux , à. ne pas se lier uniquement à la prière, en reconnaît l’efficacité (2). Plus loin, comme remède à la mélancolie, il conseille d’adorer les dieux (3). On lit tout au long dans le traité De la bienséance : « Pour l’ensemble des maladies et des symptômes , la médecine est , dans la plupart des cas , pleine de révérence à l’égard des dieux. Devant les dieux, les médecins s’inclinent ; car la médecine n’a pas une puissance qui surabonde (4). » Il y avait donc , même chez les hommes de science , une foi dans le surnaturel que rien n’ébranlait. La médecine, malgré ses progrès et son incontestable supériorité sur l’empirisme pratiqué dans les Asclépieia, s’avouait dans certains cas impuissante, et l’appel à l’assistance divine restait toujours, pour les savants comme pour les ignorants, pour les médecins comme pour la foule, la dernière ressource et le suprême espoir.

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