‹ L'Asclépieion d'Athénes d'après de récentes découvertesChapitre 4 sur 29 · III. — Aspect général du sanctuaire · texte numérisé non relu

III. — Aspect général du sanctuaire

Essayons maintenant , par une sorte de restauration mentale , de nous figurer ce que pouvait être ce massif de constructions variées qui couvraient les deux terrasses.

Tout d’abord, nous apercevons le temple, ou les temples , puisqu’il y en avait deux. Quel en était l’aspect et que renfermaientils ? Les ruines nous renseignent mal à ce sujet. Tout ce qu’elles nous apprennent, c’est que ces temples étaient probablement tous deux de très petite dimension. Il en était de même, sans doute , de tous les Asclépieia : ce n’étaient pas, comme beaucoup de temples grecs , de somptueux monuments élevés à grands frais avec le concours d’artistes distingués. D’impérieuses nécessités s’y imposaient à l’architecte : il fallait y ménager de grands espaces vides pour construire les portiques destinés à loger les malades , des cours et des dégagements pour permettre à la foule des pèlerins de circuler et de se mouvoir à l’aise. Aussi le temple y était-il fort peu de chose, une simple chapelle contenant la statue du dieu et les offrandes de prix , ou celles dont les dimensions exiguës ne permettaient pas de les exposer en plein air dans le téménos. D’après Pausanias , le temple du dieu médecin à Athènes était orné de peintures, ypacpaf (1) ; mais nous ne savons pas si ces peintures étaient des fresques dessinées sur les murs extérieurs ou des tableaux servant à décorer l’intérieur de la chapelle. Pausanias n’explique pas non plus la nature des sujets représentés.

Entrons dans le sanctuaire. De nombreux ex-voto le remplissent : ce sont des yeux , des mains , des jambes , des pieds , des vases , des anneaux, des pièces de monnaie, de petits bas-reliefs, etc. (2).

(1) Pausanias, I, 21, 4.

(2) Voir la deuxième partie, Le culte privé, chapitre IV.

l’asclépieion d’athènes.

La plupart de ces offrandes sont fixées aux parois intérieures de l’édifice , comme l’indiquent les mots npo? xwt xofycoi , qui reviennent à chaque instant dans les inventaires trouvés parmi les ruines de l’Asclépieion (1). Des indications plus précises encore sont données par ces mêmes inventaires : « A gauche , en entrant , première patère (2) , phiale unie , dorée , consacrée par un tel (3). » — « Troisième rangée (axfyoç), jambe en relief, non inscrite, consacrée durant le sacerdoce de Lysias (4). » — « Derrière la porte, à gauche , bas-reliefs (xutok) du poids de trois drachmes , consacrés par Léontis (5). » — « Le long du mur, première rangée, petit lécythe en argent, sur une planchette, consacré par un tel (6). » D’autres ex-voto étaient suspendus au plafond, comme ces navires que nos marins accrochent aux voûtes des églises pour remercier la Vierge de les avoir sauvés du naufrage : c’est du moins ce que paraîtraient indiquer les mots 7rpoç xaiviSi'wt , Iv xatvtSi'wi , qui se rencontrent plus d’une fois dans les catalogues d’offrandes (7). Le temple formait ainsi comme un musée tout rempli d’objets d’or, d’argent, de bronze, de marbre. Au fond se dressait la statue d’Asclépios et peut-être , à côté d’elle , celle d’Hygieia. Pausanias n’en parle pas : il est probable que ces statues n’égalaient pas en beauté la célèbre idole toute d’or et d’ivoire qui décorait l’Asclépieion d’Epidaure (8). Ce n’étaient pas non plus de ces antiques <joava qui dataient des premiers temps de la sculpture et demeuraient pendant des siècles l’objet du respect et de la crainte des fidèles. Pausanias , qui décrit , toutes les fois qu’il en trouve l’occasion , les statues de ce genre , n’aurait pas manqué, s’il en avait vu de semblables dans l’Asclépieion d’Athènes , de les signaler (9). Dans l’un des inventaires

(1) L’indication -ixpoç xùn xoixtot se rencontre particulièrement dans l’inventaire publié par M. Koumanoudis, ’ABrjvaiov, Vil, p. 87, n. 2.

(2) Nous traduisons ainsi le mot cnj>r)xt<rxoç , qui paraît désigner une sorte de cheville en bois plantée dans le mur et destinée , croyons-nous, à recevoir les offrandes qui ne pouvaient trouver place sur les parois intérieures du temple, toutes couvertes d’ex-voto.

(3) Bull, de corr. hellén., II, p. 421 , ii, 1. 10.

(4) Ibid., II, p. 424, 1. 49.

(5) Ibid., II, p. 425, 1. 62.

(6) Ibid., II, p. 426, 1. 85.

(7) ’AÔVivaiov, VII, p. 87, n. 2, 1. 4, 11, 16.

(8) Pausanias, II, 27, 2. Cf., sur la statue d’Asclépios imberbe qu’on voyait à Sicyone, id., II, 10, 3.

(9) Voir la description de- la statue d'Asclépios à Titane; on l'attribuait à

LE TEMPLE

récemment découverts , la place de certaines offrandes est indiquée de la manière suivante : iv SeÇta(t) tou ©eoïï (1) — [7r]pbç t<Si Toiyon o5 ô @eo[ç...] (2) — tceSe ô ©eoç e[j(e] i (e)7e1 tei yeipl (3). 11 est évident que le mot @eo'ç désigne ici la statue du dieu. C’était probablement une statue de marbre représentant Asclépios assis, sous les traits d’un homme robuste , à la barbe touffue , comme nous le voyons figuré sur les nombreux bas-reliefs retrouvés parmi les décombres de l’Asclépieion. Près du dieu , se trouvait sans doute le lit (xXév vj) sur lequel on couchait , lors de certaines fêtes , l’image divine , une de ces images en bois spécialement réservées à de pareils usages. A côté du lit était la table (xpoÉTO^a) sur laquelle on servait au dieu le repas sacré (4).

D’autres statues que celle d’Asclépios figuraient encore dans la chapelle. Il est question deux fois , dans un des catalogues d’ex-voto, de la statue d’un certain Polycritos (5). Peut-être est-ce le célèbre médecin de Mendé , contemporain de Conon (6). Des statues et des monuments honorifiques élevés à des médecins ornaient , dans tous les cas , le sanctuaire du dieu guérisseur. Les fouilles de la Société archéologique oqt mis à découvert une base de marbre blanc qui paraît avoir supporté la statue d’un chirurgien : on voit sculptée , sur une des faces , entre deux ventouses , une trousse garnie de divers instruments de chirurgie (7). Un hennés sur lequel est gravée une dédicace rappelle les services rendus par un certain Sôzon , fils de Ladicos , de Sunium , médecin et zacore d’Asclépios et d’Hygieia (8).

Divers objets encombraient encore l’intérieur de l’édifice :

Alexanor, fils de Machaon : Paasanias, II, 11, 6. Cf. id., III, 14, 7, sur le fjoavov d’Asclépios à Sparte.

(1) Bull, decorr. hellén., II, p. 426, 1. 77. Cf. p. 427, 1. 91.

(2) Ibid., p. 426, 1. 79.

(3) Ibid., p. 426, 1. 71.

(4) Nous étudierons plus loin ces cérémonies à propos des fêtes publiques et des sacrifices privés. Bornons-nous pour le moment à rappeler l'inscription de Smyrne déjà citée plus haut (p. 10, note 4) et relative à des travaux d’embellissement exécutés dans un sanctuaire dont le nom nous est inconnu. Cette inscription contient, sur la statue du dieu et les objets environnants , d’intéressants détails. L. 7 et suiv. : xat ïat iv aÙToç ô 0eoç èirl fbjp.aTo; p.app.apÉvou xai ^ itapaxEip-ÉvY) t (3 6e (S xpaitE^a 4É0ou XEtrëiou ïyovGa. iroSaç àvayXûirTou; ypuTua; xal npè aÙTïj<; àëàxYjov (sic) p.app.âpivov irpèç t9)v xpfi<3'lv tûv 0u<riaÇ6vT<i>v.

(5) ’AOfjvaiov, VII, p. 87, n. 2, 1. 27-28 et 63-64.

(6) Voir Koumanoudis, ’AOrjvatov, VII, p. 89.

(7) Anagnostakis, Bull, de corr. hellén., I, p. 212, pl. IX.

(8) ’AOrjvaiov, V, p. 323, n. 2,

l’asclépieion d’athènes.

des tables chargées d’offrandes variées étaient rangées de chaque côté de la statue du dieu ; des trépieds se dressaient au centre du temple ; des lampes étaient suspendues au plafond. Toutes ces richesses constituaient le trésor de l’Asclépieion. 11 est permis de croire que ce trésor , quelque valeur qu’il eût , était loin d’être aussi considérable que ceux d’autres sanctuaires plus célèbres , où la place ne manquait pas , comme elle manquait sans doute dans l’Asclépieion, pour recevoir tous les dons que la générosité de l’Etat et la piété des particuliers pouvaient y entasser.

Quelques-uns des bas-reliefs en marbre trouvés dans les dernières fouilles feraient penser qu’il y avait , à l’intérieur même du temple , un arbre ou un arbuste analogue à l’olivier sacré de l’Erechtheion (1). On sait ce que représentent le plus ordinairement ces bas-reliefs. Devant le dieu, debout ou assis sur un siège carré, un ou plusieurs suppliants s’avancent, la main droite levée et conduisant un porc ou un bélier qu’ils vont sacrifier à Asclépios. La scène se passe dans le temple, figuré par deux pilastres reliés l’un à l’autre par une architrave surmontée d'un toit. Sur deux de ces ex-voto , on aperçoit le tronc d’un arbre qui paraît planté au milieu de la chapelle (2). Rien , dans les inscriptions , n’explique la présence de cet arbre , qui est fort embarrassant , si l’on admet, ce qui semble vrai, que ces plaques votives reproduisaient, au moins dans ses traits les plus généraux , l’intérieur du temple. M. Koehler croit pouvoir rendre compte de cette particularité à l’aide d’un des fragments inédits signalés plus haut (3) : un de ces fragments contient le mot lcp[u]T£uo-e, qui paraît rappeler quelque plantation faite dans l’Asclépieion (4). M. Kœhler , rapprochant cette indication de l’arbre sculpté sur quelques bas-reliefs votifs , en conclut que peut-être il existait , non pas dans le temple même, mais dans le sanctuaire, un bois ou tout au moins un bouquet d’arbres. Il semble, en effet , que dans le voisinage des temples du dieu médecin, il y ait toujours eu un peu de verdure. A Epidaure, l’Asclépieion s’élevait au milieu d’un bois sacré (5). A Titané , de vieux cyprès ombrageaient le péribole du

(1) Pausanias, I, 27, 2.

(2) Bull, de corr. hellén. , I, Catalogue descriptif des ex-voto à Esculape, p. 160, n. 16, et p. 161, n. 22. Cf. ibid., II, pl. VII et VIII. Voir notre planche IV, qui n’est autre que la planche VII ci-dessus indiquée.

(3) Voir p. 13. Cf. l’Appendice, fragment a.

(4) Kœhler, Mitth. d. d. arch. Inst, in Athen, II, p. 241, note 2.

(5) Pausanias, II, 27, 1.

LE TEMPLE

temple (1). Il est possible qu’il en fût de même à Athènes ; peutêtre quelques arbres répandaient-ils dans le sanctuaire une ombre et une fraîcheur salutaires aux malades ; mais nous n’avons aucun indice sur le lieu où ils pouvaient se trouver. L’espace restreint que couvrait l’Asclépieion porterait à croire , dans tous les cas , qu’ils étaient peu nombreux.

Si , de la chapelle d’Asclépios et d’Hygieia , on passe à l’enceinte sacrée qui l’environne, on y remarque d'abord les portiques destinés à servir d’abri aux malades. Exposés au midi , ces portiques reçoivent le soleil pendant la plus grande partie de la journée. C’est là, dans ces galeries bien aérées et défendues contre le vent du nord par le rocher de l’Acropole , que les infirmes viennent s’établir et attendre le songe ou la vision nocturne qui leur révélera le remède souhaité. Près des portiques, les sources, munies de portes qui en interdisent probablement l’accès à de certaines heures (2) , fournissent l’eau nécessaire à l’entretien du sanctuaire. Autour du temple , ou plutôt des temples , sur les deux terrasses , se pressent les statues d’Asclépios et de ses enfants (3). Ceux de ces derniers auxquels on rendait un culte sur la pente méridionale de l’Acropole sont : Hygieia , toujours associée à son père sur les bas-reliefs votifs comme dans les inscriptions ; Iaso , Panakeia , moins souvent nommées ou représentées; Akéso, Machaon. D’autres divinités, telles que Déméter, Coré, Athéna, Héraclès, Hypnos, les Nymphes, Hermès, Aphrodite , Pan , Isis , Sérapis (4) , avaient aussi leurs autels ou leurs statues dans le téménos du dieu médecin (5). Des édicules aux formes variées étaient consacrées à certains héros : peut-être les tombeaux de Calôs et d’Hippolytë étaient-ils compris dans l’enceinte du sanctuaire (6). Si , à tous ces monuments, on ajoute les

(1) Pausanias , II, 11, 6.

(2) Voir ’A0rjvaiov, V, p. 527, n. 10 : SwxpâTïK Sapamojvoç KïiçuTfieùç ’Aax]X7)7ti(5t xaî ‘ÏYdelai] t^v xprjvr)v xod dco6o[v...]ev xal iBOpoxiev.

(3) Pausanias, I, 21, 4. Cf. C. 1. A., III, 1, 163.

(4) Sur Sérapis, voir C. 1. A., III , 1 , Addenda et corrigenda , 1458 : rdïç -rip xvpîtp SepdmSi EÙijdpsvoç àvéQïixe. — Cette dédicace, trouvée dans les fouilles de la Société archéologique , semblerait prouver qu'à une certaine époque très postérieure, Sérapis fut adoré sur la pente méridionale de l’Acropole. Son temple était ailleurs, dans le voisinage de la rue des Trépieds. Voir Pausanias, I, 18, 4. Il n’avait donc probablement dans le péribole de l’Asclépieion qu’une statue ou un autel.

(5) Sur les divinités associées à Asclépios , voir Kœhler, Milth. d. d. arch. Inst, in Athen, II, p. 240 et suiv. ; Bull, de corr. hellén., II, p. 82 et suiv.

(6) Pausanias, I, 21, 4 et 22, 1.

l’asclépieion d’athènes.

bas-reliefs de grande dimension placés sur des piédestaux ou fixés au mur intérieur du péribole , si l’on se représente ces plaques votives revêtues des vives couleurs dont elles conservent encore la trace et ressemblant à autant de tableaux (1), on aura quelque idée de l’aspect étrange de l’Asclépieion et du bizarre mélange de constructions utiles et d’œuvres d’art qu’il devait offrir aux yeux.

Terminons en rappelant que des inscriptions nombreuses remplissaient le sanctuaire. Outre les dédicaces inscrites sur les bases dé statues , sur les hermès , etc. , de longs pæans , gravés sur le marbre , exprimaient la reconnaissance des malades guéris (2). Nous ignorons si , de même qu’à Epidaure (3) , à Tricca et dans l’île de Côs (4) , des inscriptions spéciales mentionnaient les maladies dont on était venu se faire soigner et les traitements qui en avaient eu raison. Sans doute, comme dans la plupart des Asclépieia célèbres , il était d’usage de laisser derrière soi , en quittant le sanctuaire, de pareils monuments commémoratifs. Enfin, l’Asclépieion avait ses archives : c’étaient des stèles de marbre sur lesquelles étaient consignés tous les actes publics relatifs au temple, à ses ministres, etc. Ces inscriptions devaient être placées en évidence , de manière à pouvoir être lues de tous. Elles étaient sans doute en nombre considérable. Les unes avaient rapport à l’administration du sanctuaire : tels étaient les inventaires d’offrandes dressés , d’après une décision du Conseil et du peuple , par les commissions sacrées (5). D’autres étaient des décrets en l’honneur de prêtres qui s’étaient acquittés pieusement de leurs fonctions (6). Quelques-unes mentionnaient des récompenses accordées à des médecins publics qui s’étaient signalés par leur zèle à soigner les malades et par leur désintéressement (7).

Tel était l’Asclépieion , autant qu’on en peut juger par les monuments qui en restent, et parles textes et les inscriptions qui servent à ces monuments de commentaire.' Le tableau que nous avons essayé de peindre ne répond pas à une date fixe : le sanctuaire changea d’espect plus d’une fois , et , probablement fort modeste à l’origine , il s’agrandit et s’enrichit avec le temps. On

(1) Voir Bull, de corr. hellén., II, p. 92.

(2) Voir la deuxième partie, Le culte privé, chapitre IV.

(3) Pausanias, II, 27, 3.

(4) Strabon, VIII, 374.

(5) Voir plus loin , chapitre IV.

(6) C. I. A., II, 1 , Addenda nova, 567b, 373b, 477b, etc.

(7) C. 1. A., II, 1 , Addenda nova, 256b»

LE TEMPLE

voit du moins par ce qui précède comment se firent ces agrandissements successifs, et quel put être, à une certaine époque, le caractère général du temple et de son enceinte. C’est là , c’est au milieu de ces édifices de toute nature, de ces statues, de ces basreliefs , de ces stèles , que se célébraient les fêtes publiques d’Asclépios et d’Hygieia ; c'est là qu’une foule superstitieuse venait chaque jour étaler ses misères et attendre les merveilleux effets de la toute-puissance du dieu sauveur.

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