I. — Antisepsie oculaire
L’œil, encore plus que la face et les grandes muqueuses, est sensible aux antiseptiques puissants, car la conjonctive qui le protège est une membrane qui demande les plus grands ménagements. On a donc dù, pour cette petite région, qui a à peine plusieurs centimètres carrés de surface, recourir à des solutions antiseptiques moins irritantes que celles qu’on emploie d’ordinaire et qui ont pour base l’acide phénique ou le sublimé.
A. Le Matériel spècial.
1° Antiseptiques employés. — a) Solutions. — M. Terrier, comme un grand nombre d’ophtalmologistes, n’emploie aujourd’hui en chirurgie oculaire que l’acide bo-
rique et le biiodure de mercure , préconisé par M. le Pr Panas.
L’acide borique remplace ici l'eau stérilisée, c’est-à-dire liltrée et bouillie ; il est utilisé en solution saturée, comme d’ordinaire.
La solution de biiodure est à 1/20000 ; on y ajoute un peu d’alcool pour aider à la dissolution du sel.
En voici la formule :
Solution de il/. Panas au biiodure de mercure:
Biiodure de mercure 0 gr. 05
Alcool absolu 20 gr.
Eau stérilisée bouillie 1.000 gr.
M. Terrier n’a pas encore employé, pour les yeux, les antiseptiques vantés par M. Chibret (de Clermont-Ferrand) et M. Sattler, c’est-à-dire l’oxycyanure de mercure à 1/100 et le sublimé à 1/5000. Il paraît pourtant que ces dernières solutions sont plus actives que celles qui précèdent et que le sublimé lui-même n’a pas tous les inconvénients dont on s’est plu à l’accuser, puisque certains ophtalmologistes, et M. Terrier lui-même, dans des cas d’infection de l’œil, ont eu recours, sans accidents, à la liqueur de Van Swieten dédoublée.
b) Substances antiseptiques et aseptiques. — Les substances employées pour les pansements sont :
1° Des compresses de gaze ou de toile aseptiques, stérilisées, découpées en petites plaquettes ; 2° De la gaze iodoformée, découpée en rondelles ordinairement; 3° De la ouate iodoformée sous forme de tampons ; de la ouate boriquée ou stérilisée à l’étuve Sorel, découpée aussi en rondelles ; 4° De l’amadou iodoformé, qui est surtout employé pour tamponner l'orbite après l’énucléation de l’œil; 5° De la vaseline boriquée ; 6° Des bandes de flanelle blanche, passées aussi à l’étuve, si possible, etc.
2° Stérilisation des instruments. — Les instruments qui servent aux opérations ophtalmologiques, bien que très délicats, sont stérilisés par la chaleur sèche dans l’étuve Poupinel.
Parfois les instruments tranchants, comme les couteaux de Græfe, sont désinfectés par un séjour passager dans le chloroforme, mais, en général, M. Terrier préfère le passage à l’étuve sèche.
Avant d’employer la stérilisation par les moyens que nous venons d’énumérer, M. Terrier désinfectait ses instruments d’ophtalmologie en les laissant séjourner quelques instants avant l’opération dans un des liquides antiseptiques ci-dessus mentionnés (solutions boriquées ou biiodurées); mais il y a presque renoncé aujourd’hui, car il s’agit d’un procédé trop aléatoire (1), qui ne peut être utilisé que pour conserver à l’état aseptique des objets au préalable antiseptisés par la chaleur sèche ou des ébullitions répétées.
B. Antisepsie du malade.
a). Traitement antiseptique préopératoire. — Dans la région oculaire, on peut avoir à désinfecter: l°Les sourcils et les paupières; 2° La conjonctive.
1° Pour les sourcils et les paupières, rien de particulier à signaler. On lavera les sourcils à la brosse et au savon. On ne craindra jamais d’ébarber les poils qui pourraient gêner, par exemple dans un cas d’extirpation de kyste de la queue du sourcil; car ce serait vraiment une faute de ne pas obtenir une réunion par première intention dans une opération aussi simple. Puis on appliquera, deux ou trois jours avant l’opération, au devant de l’orbite, un pansement avec des compresses boriquées.
2° La désinfection de la conjonctive et de ses culs-de-sac est autrement difficile. Il est presque impossible de débarrasser complètement ces fameux repaires des microbes
(1) On sait que M. Chibret a vanté récemment l'oxycyanure do mercure à 1/iOÔ, qui serait doué d’une puissance antiseptique égale à celle de la solution de sublimé à 1/5000. Ce sel n’altérerait pas les instruments métalliques.
qu'ils renferment (1), comme l’ont montré les intéressantes recherches deGayet (2), malgré des lavages oculaires faits avec le plus grand soin (3).
Quoi qu’il en soit, on fera tout son possible pour y parvenir, et, pour cela, à l’Hôpital Bichat, M. Terrier recommande des lavages de la conjonctive à la solution boriquée répétés plusieurs fois par jour, le plus souvent possible. De plus, au moment de l’opération, le chirurgien nettoie lui-même à nouveau les culs-desac conjonctivaux avec la solution de biiodure de mercure.
Il est bien entendu que, pendant toute la durée de cette antisepsie oculaire préopératoire, on assurera celle de la face et des fosses nasales, pour que le malade infecte le moins possible ses conjonctives avec les microorganismes de ses voies lacrymales ou avec ceux qui peuvent pulluler sur des excoriations de la figure.
b). Asepsie pendant l'opération. — Il n’y a rien à dire de l’asepsie pendant les opérations. S’efforcer de ne pas mettre en contact avec une plaie fraîche, non infectée, un instrument ou un doigt qui vient d’être souillé: voilà ce qu’il y a, pour l’asepsie oculaire pendant l’opération, de plus important à signaler ; mais c’est là une règle qui s'applique à toutes les régions. De même, s’abstenir de lavages abondants si la plaie n’est pas au préalable infectée ; ne faire que ceux qui sont nécessaires pour enlever le sang extravasé. M. Terrier ne fait jamais de lavage de la chambre antérieure.
(1) Gombert. — Recherches expérimentales sur les microbes de la conjonctive à l’état normal. Thèse, Montpellier, 1889. Voir aussi l’analyse critique que nous en avons faite dans le Progrès médical, n° 20, 18 mai 1889, p. 361.
(2) D’après Gombert, les microbes pathogènes de la conjonctive normale sont au nombre cle trois : deux Micrococcus et un Bacille.
(3) Voir, sur toute cette question, la revue de notre collègue et ami, M. le D;‘ Valude. De l'antisepsie et des pansements dans les affections chirurgicales de l’œil ; in Gazette des Hôpitaux, 23 août 1890, n° 96.
c). Traitement post-opératoire. — La question du pansement a une plus grande importance.
M. Terrier a pris l'habitude de faire enfermer dans une boîte spéciale toutes les substances de pansement qui servent aux opérés d’affections oculaires ; comme cela, elles sont moins susceptibles de s’infecter au contact des autres matériaux qui servent à tous les usages (gaze, bandelettes, etc.). Le meilleur est d’utiliser des pansements stérilisés (ouate et bandes) et de la gaze iodoformée.
De plus, chaque malade atteint d’une affection oculaire a, dans la petite salle d’isolement où il est placé, des objets spéciaux pour ses pansements. Sur la tablette de son lit, dans un petit bocal rempli d’eau boriquée, se trouve le compte-gouttes qui sert aux instillations d’atropine, etc. Les pansements, dans cette salle de maladies des yeux, sont toujours faits dès le début de la visite, avant de toucher à d’autres plaies infectées.
Voici comment on pansera, par exemple, une cataracte, opération la plus fréquemment exécutée en chirurgie oculaire. Le pansement, qui sera un pansement sec , sera fait d’abord avec des rondelles de gaze iodoformée superposées, reposant directement et délicatement sur les paupières. La gaze à l’iodoforme, malgré sa sécheresse, n’est pas d’un contact trop désagréable ; nous reconnaissons toutefois que son odeur explique pourquoi on la remplace souvent à la ville par de la gaze au salol (I). Sur ces premières rondelles, on en placera d’autres, constituées par de la ouate stérilisée (2). Le tout sera consolidé à l’aide de compresses de toile fine, rendues aseptiques, et fixé par une bandelette de flanelle.
Ce pansement est levé en général, pour la cataracte, le 2e ou le 3e jour, plus tôt bien entendu si le malade souffre. Le second pansement devra être fait avec soin et avec les mêmes précautions que le premier, car on pourrait facile-
(1) On pourrait aussi employer simplement de la gaze aseptique.
(2) Il importe de bien disposer cette ouate pour que la pression sur le globe oculaire ne soit pas plus forte en un point qu’en un autre.
Asepsie. 7
ment — cela s’est vu quelquefois — infecter la plaie cornéenne restée jusque-là aseptique. Mais il pourra être plus léger, car la cicatrisation se fait vite sur la cornée.
Les malades opérés ne sont pas obligés de garder le lit, sauf les premiers jours; toutefois, on leur recommande de ne pas se mélanger à ceux de la salle qui ont des plaies suppurantes, et on les oblige autant que possible à rester dans la petite salle d’isolement où ils sont placés. Bien entendu on ne les condamne pas à demeurer dans une salle hermétiquement close, c’est-à-dire dans une véritable chambre noire.
Dans les cas d’extirpation du globe de l’œil, M. Terrier remplit, avant d’appliquer le pansement, la cavité de l’orbite avec des petites rondelles d’amadou iodoformé qu’il glisse sous les paupières.
On voit qu’en somme il n’y a dans tout cela rien de bien spécial (1).